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Ch. Diehl, En Méditerranée, p

Validé han : une cour. Cliché Sebah.

de Scutari est d’une sauvagerie plus impressionnante (Th. Gautier l’a décrit en des pages étincelantes) et l’on revient, selon les tempéraments, fort émerveillé ou un peu écœuré de ces balancements rythmiques, qui s’achèvent en crises de demi-démence, de ces psalmodies pieuses, qui finissent en cris rauques et furieux, et des cures merveilleuses que, à la fin de la cérémonie, le cheik des derviches accomplit en marchant sur les corps des enfants étendus sous ses pieds. Mais sans nul doute il se dégage de ce spectacle une griserie assez contagieuse : et si, parmi les derviches, plus d’un semble le suivre d’un œil un peu sceptique, la masse des pieux musulmans, librement admis à s’y associer, apporte dans la cérémonie une ardeur extatique et sincère qui se termine souvent en véritable accès d’hystérie.

A l’époque du Ramadan, Stamboul n’offre pas un moins pittoresque

tourneurs exécutent leurs évolutions mystiques, conformément aux préceptes de leur fondateur, Djelal Eddin Roumi, qui vivait à Konia au commencement du XIIIe siècle. « Le chant des mondes qui évoluent, a écrit le pieux derviche, c'est ce que les hommes essaient de reproduire en s’aidant du luth et de la voix. » xMais, si haute qu’en soit la signification symbolique, il faut avouer que cette cérémonie ressemble plus à un ballet bien réglé qu’à un acte religieux. Le spectacle qu’offrent les derviches hurleurs dans leur tekké

aspect. Aussitôt que le coup de canon a annoncé le coucher du soleil, le moment où, selon l’expression courante, il est impossible de distinguer un fil blanc d’un fil noir, les rues se remplissent d’un mouvement et d’un bruit tout à fait inaccoutumés Sous les minarets aux couronnes de flammes, sous les mosquées resplendissantes de lumières, une vie intense commence avec la fin du jeûne. Dans les maisons, c’est le bruit des repas de fête ; dans la rue, c'est une animation de foule, gens qui reviennent d’acheter leurs provisions, gens qui se rendent des visites, et ceux qui se promènent pour le seul plaisir de se promener, et ceux qui vont entendre Karagheuz, le polichinelle turc, à la verve endiablée, mais étrangement débridée et gaillarde : ce qui n’empêche nullement les Turcs — qui ont évidemment là-dessus d'autres idées que les nôtres — d’y conduire sans scrupule les femmes et les enfants. Pendant toute la nuit, Constantinople est en liesse, et l’on reconnaît avec peine la ville paisible, silencieuse, de bonne heure endormie, qu’est à l’ordinaire Stamboul

D’autres spectacles encore s’y peuvent admirer, où apparaît surtout la vie officielle de la Turquie. Ce sont les grands cortèges qui, au jour de l’inauguration d’un sultan nouveau, sedéroulent depuis les palais de Dolmabagtché ou d Yldiz jusqu’au Vieux Sérail ou à la mosquée sainte d’Eyoub. C’est, chaque vendredi, lorsque le sultan se rend à la mosquée pour la prière de midi, la cérémonie du Selamlik. Généralement, depuis le temps d’Abdul Hamid, c'est à la mosquée Hamidié, toute proche du palais d Yldiz, qu’allait le souverain. Et le décor n’était point sans beauté, avec ses larges perspectives ouvertes sur le Bosphore, avec les lignes sombres des beaux régiments alignés le long des avenues, avec le défilé des uniformes brodés annonçant l’approche du maître. Et le spectaclen’étaitpointsansgrandeur lorsque, sous le soleil éclatant de midi, la voix du muezzin, une des plus belles voix de l’empire, appelait les fidèles à la prière, et que, parmi le cliquetis des armes, parmi les fanfares triomphales, parmi le claquement des drapeaux flottant au vent, parmi la longue et sauvage acclamation des troupes, le sultan passait, très simple dans sa redingote noire, au milieu des dignitaires chamarrés d’or et des sais rouges ou fileus, tenant en main des chevaux magnifiquement harnachés. Pourtant, malgré le pompeux appareil de la mise en scène, le spectacle n’avait rien de fort original; et je ne sais pas si, dans la

Turquie constitutionnelle et républicaine d’aujourd’hui, il n’a pas perdu,

s’il existe encore — beaucoup de l’éclat, fort moderne au reste, dont il était environné.

Si, de ces cérémonies religieuses ou civiles, on revient à la vie coutumière des musulmans, il faut dire un mot des bains, si nombreux à Constantinople — on en compte deux cents environ — et dont certains sont de date

fort ancienne : le Tchoukour-Hammam, voisin de la mosquée de Fatih, a été bâti par Mahomet II. Généralement ces bains sont couverts d'une succession de coupoles, par où la lumière y pénètre. De la maison turque usuelle, bâtie en bois, et d’ordinaire fort simple, il y a peu de chose à dire. Mais quelques habitations plus somptueuses donnent une idée assez exacte des splendeurs d’autrefois : telle est par exemple, la belle demeure qu’on

Maisons anciennes au Phanar.

Cliché Sebah.

appelle la maison du grand vizir, parce qu’elle était attribuée comme résidence au personnage investi de cette haute charge. C’est, au milieu d’un beau jardin, un spacieux et élégant palais en bois à trois étages, d’où la vue est admirable sur la vaste étendue de la Marmara. L’ambassade de France à Thérapia, détruite par un incendie avant la guerre, offrait un plus bel exemple encore des riches maisons turques du XVIIIe siècle; elle appartenait autrefois à la famille phanariste des Ypsilanti. Quelques maisons anciennes intéressantes se rencontrent par ailleurs dans le quartier du Phanar, où s’installèrent, après la conquête, les grandes familles de l’aristocratie grecque.

Ces habitations, bâties en dehors du mur d’enceinte, au bord de la Corne d’Or, datent pour la plupart du XVIIe et du XVIIIe siècle : seule, l’ancienne légation de Venise remonte peut-être au XVIe siècle. Mais elles ont conservé quelques-uns des traits de l’architecture byzantine, les assises alternées de brique et de pierre, les étages à encorbellements, les balcons couverts portés sur des corbeaux de pierre, et elles ont, avec leurs murailles massives et leurs fenêtres grillées, un air assez imposant de forteresses. Elles ont d’ordinaire, au second étage, une grande salle de réception voûtée, dont les arcades sont soutenues par des colonnes de marbre. On trouve d’autre parta Galata plusieurs maisons plus anciennes, bâties dans le même style et qui datent de l’époque génoise, XIVe ou XVe siècle. Dans ce même quartier de Galata, la mosquée d’Arab-djami, une ancienne église byzantine, cédée au XIIIe siècle aux Latins, a fourni au Musée impérial de nombreuses dalles funéraires latines et des plaques byzantines sculptées; et elle conserve encore, transformée en minaret, sa tour carrée semblable à. un campanile italien. Malheureusement beaucoup de ces maisons anciennes se rajeunissent ou disparaissent : les vieux quartiers turcs d’autrefois, détruits en grande partie par l’incendie, font place à des maisons plus modernes, plus banales ; et de plus en plus le pittoresque de la ville et de la vie turques risque, avant peu, de s’évanouir à jamais.

Vue panoramique de Top Hané et du Bosphore.

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