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CHAPITRE III

Lorsque, en 532, la basilique bâtie jadis par Constantin en l’honneur de la Sagesse divine — c’est la signification du nom de Sainte-Sophie — eut été détruite dans le grand incendie allumé au cours de la sédition Nika, Justinien entreprit de la reconstruire avec une magnificence inouïe. Il voulut que ce fût quelque chose d’extraordinaire et de merveilleux, « une église, selon le mot d’un historien du VIe siècle, telle que, depuis Adam, il n’y en eut jamais et qu’il n’y en aura jamais plus ». Pour cela il fallait d’abord agrandir le terrain ou s’élevait la construction constantinienne : grosse affaire, et singulièrement dispendieuse, si l’on songe que les maisons à acheter étaient situées dans le plus beau quartier de la ville. La légende a gardé le souvenir des difficultés que l’empereur eut à vaincre, et elle a raconté, en d’amusantes anecdotes, comment la volonté tenace de Justinien triompha, par bonne grâce ou par ruse, de toutes les résistances. Pour donner à l’édifice la splendeur projetée, on se préoccupa ensuite de rassem-

Sainte-Sophie : vue extérieure. Cliché Sebah.

Thessalie et la Laconie leurs brèches de vert antique. Justinien accepta et employa tout. Et en ceci déjà apparaît un des traits caractéristiques de l’art nouveau qui atteignait en ce moment, à Constantinople, son apogée. Jadis la Grèce antique, pour bâtir les Propylées ou le Parthénon, recherchait les marbres les plus parfaits par leur blancheur et leur pureté. Byzance se plut au contraire aux combinaisons savantes de la polychromie ; elle mêla, d’ailleurs avec un goût exquis, les marbres les plus divers, les couleurs les plus opposées ; et pour rehausser encore cette prodigieuse splendeur, elle y ajouta, avec une profusion inouïe, l’or, l’argent, l’ivoire, les pierres précieuses. Une jolie légende raconte que Justinien aurait voulu faire mieux encore et tapisser de plaques d’or les murailles de Sainte-Sophie. Mais ses astrologues lui annoncèrent qu’ils savaient, par l’observation des astres, qu’un temps viendrait où l’empire serait très pauvre, et où des princes

bler dans le monde entier les matériaux les plus précieux. Une circulaire impériale invita les gouverneurs des provinces à envoyer à Constantinople les plus magnifiques dépouilles des temples antiques : il en vint, dit-on, d’Europe et d’Asie, d’Athènes et de Rome, du temple de Diane à Ephèse comme du temple du Soleil à Baalbeck. On mit également à contribution les carrières les plus fameuses de la monarchie. Proconnèse donna ses marbres blancs, Carystos d’Eubée ses marbres vert clair, Iasos de Carie ses marbres blancs et rouges, Chemtou de Numidie ses jaunes antiques, Synnada de Phrygie ses roses veinés : l’Egypte envoya ses porphyres, la

besogneux, pour dépouiller l’église de sa trop tentante parure, pourraient bien la détruire de fond en comble. Et pour assurer l’éternité de son oeuvre, l’empereur se contenta, dit-on, d’une magnificence moins éclatante.

Pour exécuter ses volontés et réaliser son rêve, Justinien eut la bonne fortune de trouver des architectes de génie, Anthémius de Tralles et Isidore de Milet. Tous deux étaient originaires de cette Asie Mineure, où depuis deux siècles, sous l’influence de la Perse! lointaine, s’accomplissait lentement l’évolution créatrice qui allait donner à l’art byzantin quelques-uns de ses types de construction et la coupole qui couronne ses édifices. Tous deux étaient des constructeurs savants, dont les contemporains s’accordent à vanter l’intelligence, l’esprit d’invention, l’habileté à résoudre les problèmes techniques les plus délicats, l’originalité puissante et hardie. Et Procope ajoute que c’est une preuve évidente de la protection que Dieu étendait sur Justinien, « d’avoir ainsi préparé les hommes les plus capables de servir ses projets ». Il faut ajouter que le prince, qui sut choisir ces maîtres éminents, ne leur marchanda ni l’argent ni les moyens d’action. Dix mille ouvriers furent employés à la construction et les travaux menés avec une activité prodigieuse. Le prince se plut à surveiller en personne l’avancement de l’œuvre ; chaque jour, dit-on, il venait sur les chantiers, excitant le zèle des ouvriers, conseillant les architectes : et comme, par définition, un empereur possède une compétence universelle, il se trouva, s’il en faut croire Procope, que ces conseils furent toujours excellents. En tout cas, en cinq ans, l’église était achevée ; elle avait coûté, si l’on ne tient pas compte des matériaux fournis gratuitement, plus de 360 millions, ce qui représente, à notre époque, une somme dix ou douze fois supérieure.

Le 27 décembre 537 eut lieu l’inauguration solennelle. En grand appareil, monté sur un char traîné par quatre chevaux, Justinien se rendit du palais à Sainte-Sophie. Et lorsque, franchissant la porte royale, il embrassa d’un coup d’œil son rêve réalisé, lorsqu’il aperçut tant de splendeurs qui étaient son œuvre, oubliant le cérémonial, oubliant la calme majesté qui convenait à la personne impériale, d’un élan il courut jusqu’au centre de l’église, et sous lahaute coupole, levant les deux mains vers le ciel, il s’écria : « Gloire à Dieu qui m’a jugé digne d’accomplir une telle œuvre ! O Salomon, je t’ai vaincu. » Justinien avait raison. « Jamais, comme le dit très bien Choisy, le génie de Rome et celui de l’Orient ne s’étaient associés dans un plus surprenant et merveilleux ensemble. » Aujourd’hui encore, après plus de treize siècles écoulés, la Grande Eglise, dominant, selon le mot de Procope, « comme un navire à l’ancre », les édifices de la cité de sa masse gigantesque, apparaît comme la gloire du règne de Justinien et le monument représentatif entre tous de l’art byzantin. Peu d’édifices religieux ont dans

l’histoire une importance comparable. Notre-Dame de Paris, si belle qu’elle soit, a des égales ; Saint-Pierre de Rome n’est guère chrétien que de desti¬

nation. Sainte- Sophie est unique et, en même temps qu’elle marque l’avènement d’un style nouveau, elle en marque du même coup l’apogée.

Aujourd’hui, quand on considère Sainte-Sophie par l’extérieur, elle

apparaît, il faut l’avouer, un peu décevante tout d’abord. Des constructions parasites, turques pour la plupart, l'enveloppent et en masquent les lignes : ainsi, le long de la façade méridionale, à côté de l’ancien baptistère, devenu le tombeau du sultan Mustapha Ier, s’aligne une suite de turbês, où reposent Mourad III avec ses quatre femmes et ses dix-sept fils, Selim II, Mahomet III, d’autres princes ottomans encore. Ailleurs ce sont des

médressés, des cuisines, dont l’une occupe, au nord de l’église, la rotonde du shzeuophylahion byzantin. Mais surtout, entre la forêt de massifs contreforts dont il a fallu, aux siècles postérieurs, soutenir la construction de Justinien, entre les quatre hauts minarets qui l’entourent, la coupole semble lourde, déprimée, plus encore qu’elle n’est en réalité. Aussi bien, n’est-ce pas de l’extérieur qu’il faut juger en général un édifice byzantin du VIe siècle: avec ses murs de brique nue, il a toujours inévitablement, par le dehors, un aspect assez indigent et monotone. Toutes les splendeurs, toutes les audaces sont réservées pour l’intérieur. Il faut entrer dans Sainte-Sophie pour en comprendre l’originalité puissante, la magnificence et la beauté.

Jadis, en avant de l’église, s’étendait un grand atrium entouré de portiques, au milieu duquel une fontaine de marbre jetait son eau

A, atrium ; B, exonarthex ; C, esonar-

thex ; d, nef ; e, soiea ; f, sanctuaire; dans de larges vasques. Il n’en reste aujour-

CT, synthronon ; H, prothesis ; I, diakoni- ° .

kon ; a, porte royale ; b, « belle porte .. ; d’hui que quelques substructions . Sur le côté

oriental de cette cour, neuf portes, aujourd’hui murées, donnaient accès dans un premier narthex, d’où cinq autres portes conduisaient dans le second narthex, une belle galerie longue de 60 mètres, large de n, qui a conservé à peu près intacte sa décoration de marbres de couleur et de mosaïques. Une des portes, la plus méridionale, a gardé aussi ses beaux vantaux de bronze, où des inscriptions et des monogrammes nomment les empereurs Théophile et Michel, avec la date de 838. C’est le plus ancien exemplaire que nous possédions de cette suite de portes de bronze monumentales, où excella l’art byzantin du XIe siècle ; le décor, où des rinceaux et des grecques finement modelés encadrent les panneaux plats, chargés de croix et de monogrammes, est d’une simplicité élégante et forte qui n’est pas sans beauté.

Sainte-Sophie, plan.

LA MERVEILLE DE S A I N T E - S O P B l'E

Du second narthex, par neuf portes, dont la principale, la porté T çy ale,

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était réservée aux cortèges impériaux, on entre dans l’égdise. C'est’ u%> • • »

immense rectangle de 77 mètres de long* sur 7im,7o de large, dont la partie

médiane forme une magnifique nef centrale, que domine, à 55 mètres au-dessus du sol, une énorme coupole de 31 mètres de diamètre. Par quatre pendentifs, cette coupole s’appuie sur quatre grands arcs, qui eux-mêmes reposent sur quatre piliers colossaux. Mais, tandis que deux de ces arcs, au nord et au sud, sont, pour offrir plus de résistance, fermés par un mur plein, percé

Sainte-Sophie : narthex intérieur. Cliché Berggren.

de fenêtres et soutenu par deux étages de colonnes, à l’ouest et à l’est, au contraire, les grands arcs sont contrebutés par deux vastes demi-coupoles, qu’épaulent à leur tour deux niches plus petites. Une abside en saillie s’ouvre au milieu de l’hémicycle que recouvre la demi-coupole orientale. Par les colonnades et les exèdres latéraux, la nef principale communique avec des bas-côtés voûtés en arête, au-dessus desquels sont ménagées des tribunes, qui font en passant par-dessus le narthex tout le tour de l’église.. Ces galeries supérieures étaient réservées aux femmes : l’orthodoxie byzantine, pas plus que l’Islam, n’admettait que les femmes fussent mêlées aux hommes dans l’intérieur d’une église.

Tel est, en plan, l’aspect de Sainte-Sophie : et sans peine on reconnaît que ce plan n’est pas nouveau. Par bien des traits l’église de Justinien se rattache au type bien connu des basiliques à coupole, et elle n’est que l’abou-

tisseir^ent final d’une longue évolution. Mais ce qui en fait quelque chose d'original et d’unique, c’est que ces partis y ont été réalisés avec une ampleur de proportions, une harmonie des lignes, une audace de conception, une merveilleuse entente des combinaisons d’équilibre, qui font des architectes de Sainte-Sophie tout autre chose que des imitateurs. On a dit justement qu’il y avait là « une merveille de stabilité et de hardiesse », une combinaison de logique audacieuse et de science impeccable, que ne pouvaient même faire pressentir les modestes édifices de l’âge précédent.

Un problème surtout était d’une difficulté singulière : la construction de cette coupole à laquelle l’architecte avait voulu donner de si énormes dimensions. On apporta à cette partie de l’édifice une attention particulière. Les blocs des piliers, soigneusement appareillés, furent scellés avec du ciment et liés avec des crampons de fer : pour rendre plus uniforme la répartition des charges, on assit les lits de pierre sur des feuilles de plomb laminé; pour prévenir l’éclatement des colonnes qui soutenaient les grands arcs latéraux, on cercla les fûts de frettes métalliques. Ensuite, pour diminuer le poids de la coupole, on employa à la construction des matériaux spéciaux, des tuiles d’une terre extrêmement légère, qu’on fabriquait à Rhodes ; pour raidir et rendre moins déformable cette coque mince qui constituait le dôme, on la partagea en quarante fuseaux par des nervures convergeant au sommet; pour en atténuer les poussées, on l’enveloppa à sa base d’une gaine extérieure, constituée par une suite d’éperons, logés dans l’intervalle des fenêtres. Aux ressources de l’art la foi superstitieuse des Byzantins voulut ajouter le soutien de la protection divine : sur les briques, sur les tuiles, une inscription était frappée : « Dieu est en elle et elle ne sera pas ébranlée ».

Sainte Sophie : porte de bronze du narthex.

Cliché Sebah.

Enfin jon aboutit ; et très haut dans l’espace, la coupole de Sainte-Sophie s’élevà, « ouvrage admirable et terrifiant tout ensemble », selon l’expression de Procope, et qui semble, dit le même écrivain, « moins reposer sur la maçonnerie qu’être suspendue par une chaîne d’or du haut du ciel ».

Sainte-Sophie : le grand arc méridional. Cliché Sebat.

Par la prodigieuse légèreté de sa structure, par le savant équilibre de ses organes de soutènement, Sainte-Sophie, comme l’écrit un juge compétent, est « une des plus puissantes créations de l’architecture ». Et c’est de quoi les visiteurs les moins avertis, les moins compétents, ont l’obscure conscience dès qu’ils entrent dans la vaste nef aux lignes harmonieuses, dès que leurs yeux montent vers les hautes voûtes et vers la magnifique coupole. Pourtant, ce qui frappe peut-être davantage encore, c’est la presti-

giêuse splendeur de la décoration, tout ce luxe pompeux et raffiné, auquêl seplaisaiti’art byzantin du VIe siècle, et qui, en un prodigieux désir d’éblouir, mais avec un sens de l’harmonie incomparable, a répandu sur Sainte-Sophie tout entière le plus admirable des revêtements polychromes.

Regardez les hautes colonnes de la nef et des galeries, sur lesquelles des chapiteaux, en marbre blanc de Proconnèse, souvent rehaussés de dorures, posent la fine dentelle de leurs cubes ciselés. La variété en est infinie et charmante. L’acanthe s’y aligne en palmettes, s’y ploie en rinceaux, s’y enroule autour des cabochons portant les monogrammes de Justinien et de Théodora, s’y tresse en corbeilles, mais sans relief saillant, sans modelé vigoureux, comme une broderie appliquée sur le cube de pierre. La même technique, qui détache l’ornement comme une dentelle sur un champ d’ombre, se retrouve à la courbe des arcades, et de même, dans les écoinçons, où l’acanthe enveloppe les disques de porphyre et de marbre vert de ses feuilles blanches posées sur un fond noir. Partout apparaît la savante recherche de l’effet coloré. Sur le sol, aujourd’hui simplement dallé de marbre gris, les marbres de toutes couleurs se disposaient jadis en combinaisons si harmonieuses que, selon le mot d’un contemporain, on croyait voir un jardin jonché de fleurs de pourpre semées dans l’épaisseur du gazon. Les hautes colonnes de la nef en vert antique répondent à celles des exèdres en rouge porphyre d’Égypte. Sur les murs ce sont des incrustations de marbre, des panneaux multicolores encadrés de fines bordures ciselées ou de larges bandes de marbre blanc, tout un magnifique revêtement qui monte jusqu’à la naissance des voûtes et qui montre combien cet art byzantin était merveilleusement coloriste, avec quelle science et quelle harmonie des nuances il savait combiner le décor éblouissant de ses monuments.

Les marbres les plus précieux ont été réservés pour l’abside et l’arrangement en est si ingénieux et si rare que quelques-uns de ces panneaux semblent, par l’éclat et le velouté, des tapis d’Orient accrochés aux murailles. Jadis, dans le sanctuaire, au-dessous des incrustations, des plaques d’argent tapissaient les parois. Et au-dessus d’elles, à la conque de l’abside, au sommet des coupoles, sur le mur qu’encadrent les deux arcs latéraux, à la courbe des pendentifs, aux voûtes des collatéraux et des tribunes, des mosaïques se détachaient sur des fonds de bleu, d’argent et d’or.

Lorsque, en 1453, Sainte-Sophie devint une mosquée d’Islam, les Turcs, conformément aux prescriptions du Coran, couvrirent d’un badigeon toutes les parties de la décoration oû la figure humaine était représentée. Seules restent aujourd hui visibles les mosaïques, purement ornementales, qui couvrent les voûtes des bas-côtés, des tribunes et du narthex intérieur. Les

autres transparaissent, comme à travers un brouillard blanchâtre, sous lè lait de chaux qui les recouvre ou sous les ornements peints dont on les a recouvertes. Mais on en connaît assez exactement la disposition et le caractère, grâce aux travaux de restauration que le sultan Abdul-Medjid fit en 1847 exécutera Sainte-Sophie par l'architecte italien Fossati. Les mosaïques furent alors momentanément nettoyées de leur badigeon, restaurées, et, avant qu’on les fît à nouveau disparaître, elles furent, en partie du moins, relevées avec soin. Beaucoup d’entre elles ne datent point du temps de Justinien : de sorte qu’il est assez malaisé de savoir de quoi se composait la décoration primitive. Il semble bien que la figure humaine y tenait relativement peu de place : tout au plus peut-on attribuer au VIe siècle le bel archange qui se trouve sur le mur méridional du sanctuaire, et, au portail du sud, une mosaïque encore vue par Fossati, et qui représentait la Vierge avec l’Enfant divin, entre Justinien lui présentant Sainte Sophie et Constantin lui offrant la ville qu’il avait fondée. Dans son ensemble, la décoration primitive semble avoir été surtout ornementale. Au sommet de la grande coupole, une croix colossale brillait sur un ciel parsemé d’étoiles d’or ; ailleurs, couraient des rinceaux de verdure et des fleurs. Il semble bien toutefois que, après la chute de la coupole en 558 et la restauration qu’elle entraîna, un cycle de représentations d’une autre sorte prit place aux voûtes supérieures de l’église. Pour glorifier le dogme fixé au récent concile de 553, des mosaïques, d’intention théologique, figurèrent la vie et les miracles du Christ. Fossati n’en a retrouvé nulle trace — sauf un fragment de la Pentecôte — et il est impossible en conséquence de savoir si elles ont été détruites dès l’époque byzantine, peut-être au temps des iconoclastes, ou s’il en subsiste encore quelque chose sous le badigeon ottoman.

Les autres mosaïques relevées par Fossati et publiées dans l’ouvrage de Salzenberg sont d’époque assez postérieure. Basile I01', à la fin du IXe siècle, plaça à la courbe de l’arc occidental le médaillon de la Vierge entre les deux apôtres Pierre et Paul ; et c’est du même temps que date sans doute la belle mosaïque qui, dans le narthex, occupe le tympan de la porte royale. Le Christ y est assis sur un trône magnifique, tenant en main le livre où on lit : « Je suis la paix et la lumière du monde ». A ses côtés, deux médaillons représentent, l’un la Lumière sous les traits de l’archange Michel, l’autre la Paix sous ceux de la Vierge. A ses pieds, un empereur vêtu de pourpre et d’or, le front couronné d’un diadème de perles, se prosterne jusqu’à terre devant le Sauveur. Quoique la tête du Christ ait été récemment masquée à nouveau sous un magnifique ornement peint, c’est une des mosaïques qu’on entrevoit le mieux sous le badigeon ; et de cette vision entrevue au seuil de Sainte-Sophie, tout un passé mort semble renaître — dix siècles d’his-

toire évanouie, d’une histoire qui fut tour à tour magnifique, solennelle et glorieuse.

Le Xe siècle à son tour ajouta à la décoration de Sainte-Sophie. Lorsque, en 989, une seconde fois la coupole s’écroula, Basile II, qui la fit reconstruire, l’orna de mosaïques nouvelles. Au sommet, le Christ fut représenté, assis sur l’arc-en-ciel. Il n'en reste rien aujourd’hui. Mais on entrevoit toujours, aux pendentifs, les quatre figures colossales de chérubins, à l’abside la Madone levant les bras dans un geste de prière, et, entre les fenêtres des arcs latéraux, les prophètes, et, au-dessous d’eux, les grands docteurs de l’Église. Au XIe siècle, à la courbe de l’arc oriental, Romain III Argyre fit représenter le thème de l’ Hétimasie, le trône céleste entre la Vierge et le Prodrome. Il semble bien que jusqu'à la fin de l’empire on travailla à la décoration de Sainte-Sophie. Fossati y avait relevé les images de l'empereur Constantin Monomaque et de sa femme Zoé, de plusieurs des Comnènes et enfin de Jean Paléologue. Mais de tout ce vaste ensemble décoratif qui parait la Grande Église, bien peu de chose en somme nous reste : et ce qui subsiste est à peine visible, ou bien, dans les parties décoratives laissées découvertes, parfois assez endommagé. Il fut un temps, qui n’est pas bien lointain, où, dans l’espoir d’un plus gros pourboire, les imans faisaient, sans scrupules, d’une pointe de bâton ferré, tomber de la voûte des galeries supérieures des cubes de mosaïque, et les offraient aux visiteurs.

A l'église fondée par lui, Justinien avait donné bien d’autres parures. Sous la coupole se dressait la tribune de l’ambon, avec ses fleurs de marbre et sa riche décoration où l’argent et l’ivoire se mêlaient aux pierres précieuses. Devant l’abside, une clôture d’argent ciselé séparait la nef du sanctuaire, et sur les colonnes de cet iconostase se détachaient dans des médaillons les images de la Vierge et du Christ, des archanges, des prophètes et des apôtres. L’autel était d’or massif, éblouissant d’émaux et de pierreries, et surmonté d’un dôme que couronnait une grande croix d’or. Des étoffes de soie et d’or en formaient les rideaux, et sur ces tentures étaient brodées les figures de Justinien et de Théodora inclinés sous la bénédiction du Christ et de la Vierge. Au fond de l’abside, s’adossait à la muraille le trône en argent doré du patriarche. Et si l’on veut, par un chiffre, se faire quelque idée de cette magnificence, on notera que, d’après Procope, dans le seul sanctuaire de la Grande Église, il y avait 40.000 livres pesant d’argent.

Tout cela était admirablement mis en valeur par la lumière que les fenêtres versaient dans l’intérieur de l’édifice, et qui y créait une atmosphère si éclatante que Sainte-Sophie, disait-on, semblait émettre de la clarté plutôt qu’en recevoir du dehors. Mais peut-être la basilique était-elle plus belle

encore lorsque, aux grandes fêtes, elle s’illuminait, le soir, du feu des polycandiLa d argent, des lampes en forme de navires, des candélabres en forme d arbres, d où la flamme jaillissait comme une fleur, des lanternes

Intérieur de Sainte-Sophie : partie sud-est. Cliché sebah-

aériennes accrochées au pourtour de la coupole. Alors, magnifiquement éclairée, « à ce point, dit Paul le Silentiaire, que la nuit lumineuse, souriante comme le jour, y avait des colorations de rose », Sainte-Sophie brillait dans le ciel comme un incendie splendide, annonçant de loin aux navigateurs l’approche de la capitale et la gloire de Justinien. Telle — ou à peu près — elle apparaît aujourd’hui parfois encore, aux soirs du Ramadan, tout

étincelante de la lumière des lampes innombrables ; et, malgré la foule musulmane qui l’emplit, quelque chose, dans la mosquée, semble alors revivre du passé byzantin et chrétien.

La Grande Église devait apporter pourtant quelques désillusions à son fondateur.

Plus d’une fois, au cours de la construction, les architectes avaient eu des inquiétudes sur la solidité de l’œuvre et avaient eu quelque souci de la hardiesse un peu téméraire de la coupole. Le 7 mai 558 l’événement justifia ces craintes. La merveilleuse coupole s’écroula, écrasant l’ambon sous ses ruines. Ce fut dans la ville une consternation générale, et Justinien n’eut de cesse que le mal ne fût réparé. Mais Anthémius et Isidore étaient morts ; ce fut un neveu du second qui entreprit de reprendre l’œuvre des deux grands architectes. Il reconstruisit la coupole de manière qu’elle exerçât une moindre poussée, c’est-à-dire avec plus de flèche ; et tout en la faisant plus haute de trente pieds, il lui donna une forme générale moins audacieuse; en outre, pour renforcer les grands arcs, il les empâta dans un massif de garniture. Le 24 décembre 563, en présence de l’empereur et du patriarche, la Grande Église fut à nouveau inaugurée solennellement. Des fêtes magnifiques accompagnèrent ce grand événement ; à cette occasion, Paul le Silentiaire prononça devant Justinien sa fameus e Description de Sainte-Sophie. Et en voyant achevée définitivement la magnifique construction, « l’œuvre la plus grande du règne », selon le mot d’un contemporain, les Byzantins purent croire qu’un dernier rayon de gloire venait illuminer le triste crépuscule où s’achevait le gouvernement de Justinien.

Aussi longtemps que dura la monarchie byzantine, les successeurs du grand empereur eurent à cœur d’entretenir et d’embellir Sainte-Sophie. Le puissant et audacieux édifice devait donner au reste bien des inquiétudes. A la fin du IXe siècle, on l’a vu, Basile Ier dut faire réparer le grand arc occidental qui menaçait ruine. En 989, un tremblement de terre jeta à bas la moitié de la coupole, que Basile II fit reconstruire par l’architecte arménien Tiridate. On y travailla au commencement du XIe siècle, et encore au commencement du XIVe siècle, où Andronie II fit solidement épauler par des contreforts les murs orientaux de la basilique. Grâce à cette constante sollicitude, Sainte-Sophie demeurait la merveille de Constantinople. A la fin du XIVe siècle, Manuel Chrysoloras, écrivant à l’empereur Jean VII, disait que pour la Grande Église, « on ne peut trouver de mots dignes d’elle ; et, après qu’on a parlé d’elle, on ne peut plus parler de nulle autre chose». Depuis que le monde existe, ajoutait-il, jamais on n’a rien fait de semblable, jamais plus on ne fera rien de tel. La coupole surtout excitait son admi-

ration : « même quand on la voit de ses yeux, écrivait-il, on a peine à croire qu elle existe », tant elle est aérienne et légère, céleste et proprement inL mitable. Et pareillement les mosaïques lui semblaient « d’un art admirable et fait pour l’éternité ».

Les contemporains de Justinien avaient fortement senti la souveraine

Sainte-Sophie : colonnade du grand arc septentrional.

Cliché Berggren.

beauté de la Grande Église. L’un loue le génie de l’architecte, « dont l’œuvre, aussi longtemps qu’elle durera, suffit à perpétuer la gloire ». Un autre dit de Sainte-Sophie : « C’est un ouvrage puissant, incomparable, tel que jamais l’histoire n’en a mentionné, une église merveilleuse, unique, que les mots sont impuissants à décrire. » Mais Procope surtout a traduit de façon émouvante l’impression qu’on éprouve em pénétrant dans Sainte-Sophie : « Lorsque, dit-il, on entre dans cette église pour prier, on sent tout aussitôt qu’elle n’est point l’ouvrage de la puissance et de l’industrie humaines, mais bien l’œuvre même de la divinité ; et l’esprit, s’élevant vers le ciel,

comprend qu’ici Dieu est tout proche, et qu'il se plaît dans cette demeure que lui-même s’est choisie. »

L’imagination populaire n’a pas été moins fortement frappée par la gigantesque entreprise que Justinien avait rêvée et réalisée : tout un cycle de pittoresques légendes est venu s’accrocher autour delà coupole de Sainte- Sophie. On sait le rôle que le moyen âge, en Occident, a prêté parfois au diable dans la construction des cathédrales gothiques. L’Orient a voulu de même expliquer d’une façon surnaturelle la construction de Sainte-Sophie ; mais, plus dévot, il en a reporté l’honneur à Dieu lui-même, intervenant par ses anges soit pour suggérer le plan, soit pour assurer la solidité éternelle de la Grande Église. L’imagination populaire n’avait pas été moins vivement frappée de l’énormité des sommes dépensées pour cette grande œuvre, et ici encore une jolie légende faisait intervenir le surnaturel pour expliquer comment Justinien put trouver l’argent nécessaire, et racontait comment Dieu lui-même avait voulu contribuer à l’édification de Sainte- Sophie. Les conteurs naïfs qui inventèrent ces histoires avaient raison. Ils comprenaient qu’il y avait là une réussite incomparable, un monument merveilleux et inimitable, un édifice type où l’art byzantin avait trouvé sa formule définitive et réalisé son idéal.

Pendant tout le temps que dura l’empire byzantin, la Grande Église — comme on l’appelait ordinairement — fut la merveille de Constantinople et le centre religieux de la monarchie. Sous ses voûtes, sous sa haute coupole, se sont déroulées les pompes les plus magnifiques et les plus solennelles, la splendeur des cortèges impériaux, lorsque, aux jours des grandes fêtes chrétiennes, le prince, avec sa cour aux costumes éclatants, venait pieusement offrir à Dieu ses présents et ses prières ; la magnificence des couronnements, lorsque, parmi les vapeurs de l’encens et le flamboiement des cierges, le patriarche, au milieu des acclamations, posait le diadème sur la tète de l’empereur ; les débats des conciles et les rites imposants de la liturgie orthodoxe, où l’harmonie des chants sacrés, se mêlant à l’éclat des lumières et aux gestes pieux des clercs, faisait croire aux barbares éblouis que les anges eux-mêmes descendaient du ciel pour célébrer l’office avec les prêtres. Aujourd’hui encore, chaque pas que l’on fait dans Sainte-Sophie évoque un souvenir d’histoire. Ici, dans une des galeries supérieures, on lit, gravée sur le marbre, l’inscription qui marque la place de « la très pieuse patricienne Théodora '> : et encore qu’il y ait eu bien des Théodora à Byzance, l’imagination évoque naturellement la mémoire de celle qui fut la femme et l’associée de Justinien. Ailleurs, dans la pénombre d’une des nefs latérales, on lit sur une dalle de marbre le nom de Henri Dandolo. Et encorë

que l’inscription soit de date assez récente et que Mahomet II ait fait disperser les ossements du doge qui en 1204 conquit Constantinople, brusquement, à côté du passé byzantin, un autre passé ici s’évoque, le temps où des Latins d’Occident s’emparèrent de Byzance et où, sous les voûtes de

Sainte-Sophie, un comte de Flandre et de Hainaut fut couronné comme le successeur des empereurs grecs. Ainsi, dans la solitude recueillie de la grande basilique, dix siècles sortent de l’oubli, et la pensée y réveille toutes les figures mortes qui passèrent sous ces voûtes, jusqu’au jour tragique du 29 mai 1453, où les Turcs vainqueurs y pénétrèrent.

Aujourd’hui qu’elle est devenue une mosquée turque, Sainte-Sophie est quelque peu déchue de son ancienne splendeur. Au fond de la nef de Jus-

Sainte-Sophie : premier étage des exèdres. Clicllé Sebah,

tinien, une chaire turque, le mimber , se dresse à l’entrée de l’abside. Sous la coupole, une tribune portée sur quatre colonnes de marbre, occupe la place de l’ambon d’autrefois, et sur le côté gauche, la loge du sultan, la maksoura, montre son hexagone grillagé d’or. Au haut des piliers, d énormes disques verts sont accrochés, d’une couleur éclatante et brutale, sur lesquels s’étalent en lettres d’or des acclamations musulmanes. Au fond de l’abside le mihrab marque la direction de la Mecque. Mais, malgré toute la place qu’a prise l’Islam dans Sainte-Sophie, on sent bien que, dans l’antique église chrétienne, il demeure toujours un étranger. A la différence des mosquées somptueuses dont les sultans d’autrefois ont couronné Stamboul, le mihrab ici ne coïncide point avec le fond de l’abside orientée vers Jérusalem ; les tapis et les nattes sur lesquelles se prosternent les fidèles se disposent obliquement sur le grand axe de l’église : comme si, pour adapter l’édifice au culte des vainqueurs, il avait fallu en rompre les lignes maîtresses et lui faire une sorte de violence. On a eu beau s’efforcer à chasser de Sainte-Sophie tout ce qui rappelait son origine. Sous le badigeon ottoman transparaissent toujours les mosaïques anciennes, et le nom même — Aya Sofia — que les musulmans ont conservé à la mosquée rappelle le temps où Constantinople n’était point une capitale turque. Et on a eu beau couronner sa coupole d’un croissant : sur son dôme byzantin l’orthodoxie entière voit toujours flotter la croix du Christ, et dans tout l’Orient chrétien les cœurs s’en vont vers la Grande Église avec un frémissement et une espérance.

Il ne faut donc point voir Sainte-Sophie, comme il est si beau de voir les autres mosquées, aux heures où la prière y appelle la foule des fidèles, mais bien plutôt lorsque, vide, elle laisse mieux apparaître ses proportions harmonieuses et sa merveilleuse structure. Alors, dans l’église déserte, l’imagination écarte sans peine le décor parasite d’Islam, rallume les ors des mosaïques, réveille les splendeurs d’autrefois, et dans la solitude émouvante de la grande basilique ranime les pompes magnifiques et les grands souvenirs du passé. Un écrivain du XIVe siècle disait que Dieu avait assurément reçu Justinien en sa miséricorde, pour cela seul qu’il avait bâti Sainte-Sophie. Aujourd’hui encore, magnifiquement, la Grande Église glorifie le nom et la mémoire de l’empereur chrétien qui la fonda.

Et c’est pour cela que les Turcs ne l’aiment guère et qu'ils l’entretiennent assez négligemment. Il ne faut point se dissimuler que Sainte- Sophie, tant de fois ébranlée par les tremblements de terre, tant de fois réparée, restaurée, a perdu quelque chose de sa solidité première. Un des pendentifs de la coupole se gonfle d’une hernie assez inquiétante ; dans les murs des galeries supérieures se creusent des fissures menaçantes. On a, je le sais, en ces dernières années, convoqué des commissions internationales

d’architectes, qui ont rédigé sur la question des consultations savantes et fixé sur les murailles des témoins destinés à enregistrer les progrès du mal.

Je crains qu’on ait jusqu'ici tenu peu de compte des premières et qu’on regarde peu les seconds. Il ne faudrait point cependant — et personne, j’en ai la certitude, n’a cette pensée et cet espoir sacrilèges — que le chef-d’œuvre d’art qu’est Sainte-Sophie disparût un jour, comme a disparu l’autre chefd’œuvre de l’architecture byzantine du VIe siècle, la grande église des Saints-Apôtres.

Elle s’élevait sur la quatrième colline, là où se dresse aujourd’hui la mosquée de Mahomet II. Elle avait, de même que -Sainte-Sophie, remplacé un édifice constantinien, la basilique qui gardait le tombeau du premier empereur chrétien ; et de même que Sainte-Sophie, elle eut pour constructeurs les deux architectes de génie qu’étaient Anthémius de Tralles et Isidore de Milet. Ils* l’édifièrent sur un plan original et nouveau, celui-là même qu’on retrouve, visiblement imité du modèle byzantin, à Saint-Marc de Venise et à Saint-Front de Périgueux. L’édifice eut la forme d’une croix à quatre branches égales, obtenue par le croisement de deux nefs basilicales, voûtées à triple travée et bordées d’étroits collatéraux qui portaient des tribunes. Au point d’intersection une coupole s’éleva, qui, comme celle de Sainte-Sophie, sembla, selon l’expression de Procope, « flotter dans les airs plutôt qu’être posée sur une robuste base de maçonnerie ». Quatre autres coupoles, plus basses, couronnèrent les extrémités des branches de la croix. Il n’y eut point d’abside : comme il fallait conserver la rotonde où était le tombeau de Constantin, on plaça le sanctuaire au centre de la construction. Comme dans la Grande Église, les architectes déployèrent aux Saints-Apôtres toutes les splendeurs de la décoration byzantine. Sur tout le pourtour de l’édifice, s’aligna, parallèlement aux murs, un double étage de colonnes antiques aux couleurs éclatantes ; sur les murs, des marbres précieux mirent un revêtement d’incrustations étincelantes ; enfin, à la voûte des coupoles, à la courbe des grands arcs, à la partie supérieure des parois de l’église, des mosaïques flamboyèrent. Lorsque, le 28 juin 550, l’église fut . solennellement inaugurée, Théodora, qui semble avoir pris un souci tout spécial de sa construction, put être légitimement fière de cette magnifique réussite, qui le cédait à peine en beauté à Sainte-Sophie. Elle y avait fait, au reste, préparer son tombeau. A côté de la rotonde de Constantin, s’éleva l'heroon , où Justinien et Théodora reposèrent dans des cercueils d’or placés dans des sarcophages de marbre précjeux. Jusqu’au XIIe siècle, tous les empereurs, tous les membres de la famille impériale furent enterrés dans cette église des Saints-Apôtres, qui devint ainsi comme le

Saint-Denis de la monarchie. Et bien des siècles plus tard, on admirait encore « ce chef-d’œuvre de la main de l’homme qui dépasse 1 esprit de l’homme, que l’œil voit, mais que l’intelligence a peine à comprendre », ce monument qui « étonne par l’infini de sa grandeur et de son art ».

Mahomet II détruisit tout cela. L’église, d’abord laissée au patriarche grec, fut confisquée en 1463 et démolie pour faire place à la mosquée du Conquérant. Fort heureusement, deux écrivains byzantins nous ont transmis des descriptions détaillées et fort intéressantes des mosaïques qui décoraient

les Saints-Apôtres. Les compositions, empruntées à la vie du Christ et des apôtres, se répartissaient en quatre groupes correspondant aux quatre branches de la croix et racontaient les épisodes de la vie du Sauveur antérieurs à la Passion, les scènes de la Passion, celles où apparaissait Jésus ressuscité, et montraient enfin les apôtres prêchant et baptisant. Au sommet des coupoles étaient figurées la Transfiguration, la Crucifixion, l’Ascension et la Pentecôte, tandis qu’à la coupole centrale trônait le Christ.

Encore que toute intention théologique ne fût point absente de cette décoration, où l’on s’était appliqué à mettre en relief la nature divine du Christ, c'était surtout d’après leur suite chronologique qu’étaient disposées ces compositions, plus pour raconter aux fidèles l’histoire de l’Église que pour glorifier, comme le fera le IXe siècle, le dogme dans une ordonnance savante.

Sainte-Sophie : la galerie des tribunes.

Cliché Berggren.

A cette tendance historique, habituelle au VIe siècle, correspondait la recherche du pittoresque, de l’action, de la vie. Mais un trait curieux en outre marquait ces mosaïques. Dans une des scènes, le grand artiste qui en était l’auteur s’était représenté a dans le costume et tout l'aspect extérieur qu’il avait eu en son vivant, quand il peignait ces compositions ». C’est le seul exemple que nous connaissions dans l'art byzantin de ces portraits d’auteurs que la Renaissance devait tant aimer. Il atteste, par sa singularité même, la haute valeur de l’œuvre et la juste fierté qu’en éprouvait le maître. Une bonne fortune nous a conservé son nom : il s’appelait Eulalios, et il n’est point sans intérêt, dans cet art byzantin où tant d’ouvrages illustres sont restés anonymes, de connaître le nom de l’artiste de génie qui décora les Saints- Apôtres.

Le musée impérial ottoman garde aujourd’hui plusieurs des beaux sarcophages de porphyre ou de marbre où reposèrent, dans l’église bâtie par Justinien et Théodora, tant d’empereurs. C’est tout ce qui nous est parvenu du célèbre édifice. Mais, pour en retrouver l’aspect et la splendeur disparus, il suffit d’entrer à Saint-Marc de Venise, construit sur le modèle des Saints-Apôtres : et dans cet exemple, le plus complet peut-être qui nous soit parvenu de la magnificence byzantine, on reconnaîtra sans peine quelle place tenait, dans l’art byzantin du VIe siècle, l’église des Saints- Apôtres à côté de la merveille de Sainte-Sophie, et quel monument d’art admirable nous avons perdu en la perdant.

Fetijé-Djami.

Cliché Sebah.

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