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CHAPITRE IV

Au cours des longues flâneries errantes à travers l’immense Stamboul, on rencontre bien d’autres souvenirs de Byzance disparue. Ce sont de petites églises, aujourd’hui transformées en mosquées. Certaines d’entre elles sont assez délabrées et entretenues plus que négligemment ; d’autres ont été restaurées récemment avec un zèle excessif qui en a quelque peu altéré le caractère. Telle d’entre elles, comme Sainte-Irène, est devenue un musée d’armes : telle autre, comme Kalender-Hané, était en 1922 un dépôt de munitions. Le beau narthex du Pantocrator est encombré de ferrailles ; une famille turque a élu domicile dans le narthex du Pastepopte ; un corps de garde est établi sous les portiques de parekklesion de Kahrié-djami, l’ancienne église de Chora. Toutes ces petites églises cependant sont charmantes. La diversité en est infinie : tous les plans s’y rencontrent, la basilique et la construction à plan polygonal, la disposition en forme de croix grecque et la basilique à coupole. Toutes les époques y sont représentées, depuis le

Y0 jusqu’au xiv° siècle : de telle sorte qu’on y peut suivre toute l’histoire de l’art byzantin dans sa complexe et pittoresque variété.

Tout au bout de Stamboul, non loin du château des Sept-Tours, une mosquée délabrée s’élève dans un quartier perdu. Dans la cour qui la précède, sous de vieux arbres enlacés de lierre, des tombes musulmanes dressent dans l’ombre verte leurs stèles aux tons pâlis. De vieux musulmans en turban vert errent sous les portiques et autour de la fontaine de marbre qui occupe le centre de la cour. Et les étrangers que le hasard amène dans ce coin charmant, tout plein de la poésie de l’Islam — d’un Islam très vieux et très lointain — ne se doutent guère que cette mosquée de Mir Achor djami, « la mosquée de l’écuyer », fut jadis l’un des sanctuaires les plus illustres •de Byzance, lorsque, du nom de son fondateur, qui la fit construire en 463, elle s’appelait l’église de Saint-Jean-Baptiste de Stoudios, ou le Stoudion plus simplement.

C’est le plus ancien en date des édifices religieux de Constantinople, et c’est le seul exemple qui reste dans la ville de ces constructions en forme de basilique dont Constantin avait couvert sa capitale. Elle est, dans son plan, pleinement conforme au type hellénistique, dont elle a l’atrium, le narthex ouvert par un portique, les trois nefs, dont les colonnes, au lieu de l’archivolte, portent encore la plate-bande, l’abside unique demi-circulaire et les tribunes faisant tout le tour de l’église. Jadis, le luxe de la décoration en était admirable : un pavement de marbre, semblable, selon un poète du Xe siècle, à « une prairie émaillée de fleurs qui ne se flétrissent pas », couvrait le sol ; des marbres de couleur tapissaient les murailles ; des mosaïques se détachaient sur un fond d’or à la conque de l’abside; un plafond à caissons s’étendait au-dessus des nefs. De cette richesse disparue il ne reste guère que le souvenir. Du portique extérieur qui jadis, à l imitation des églises syriennes, était couronné d’une loggia ouverte, il ne subsiste, audessus des colonnes aux élégants chapiteaux théodosiens, qu’un puissant entablement sculpté, fort abîmé au reste, et dont les rinceaux découpés à jour sont d’une inspiration et d’une technique tout orientales. Mais l’ensemble de la façade a été totalement transformé. L’intérieur est dans un état plus lamentable encore. Depuis qu’en 1912 la toiture s’est effondrée, le sol est jonché de débris ; les fenêtres ont été partiellement murées, les murs maladroitement restaurés. Les colonnes ont disparu pour la plupart : la colonnade de droite delà nef manque entièrement. Quelques misérables planches recouvrent ce qui reste du pavement, dont le joli décor montre des animaux se jouant dans des enroulements de pampres. Malheureusement, sur le sol humide où elles reposent, ces mosaïques sont destinées à une ruine pro-

chaîne. On a transporté au musée impérial les trois curieux bas-reliefs découverts en 1909 au cours des fouilles que fit au Stoudion 1 Institut archéologique russe. Userait facile de sauver de même le pavement si remarquable de l'église ; il ne semble pas qu’on en prenne grand souci. Bientôt, de l’église du Stoudion et du monastère illustre dont elle était le centre, il ne restera plus sans doute que des débris informes. Et ce sera grand dommage.

Deux églises sont, à Constantinople, contemporaines de Sainte-Sophie. L’une, Sainte-Irène, s’élève dans la première cour du Vieux Sérail, celle que l’on nommait la cour des janissaires. Elle fut, comme Sainte-Sophie, reconstruite par Justinien, lorsque l’incendie de 532 eut détruit la basilique élevée par Constantin enl’honneur de la Paix divine. Le plan de l’église nouvelle fut des plus intéressants. Un vaste atrium la précédait, le seul qui subsiste à Constantinople entièrement intact. Du narthex on passait dans une longue nef, séparée des collatéraux par des colonnades qu’interrompaient de place en place de massifs piliers. L’abside était bordée de gradins demi-circulaires sur lesquels prenaient place les prêtres. Des tribunes largement ouvertes couvraient le narthex et les bas-côtés. Mais cet édifice tracé sur le plan des basiliques anciennes se couronne d’une coupole haute de 35 mètres, qu’épaule à l’ouest une autre coupole plus basse de forme elliptique, tandis que les berceaux qui la contrebutent au sud et au nord, prolongés jusqu’au mur d’enceinte, dessinent dans la superstructure une croix avec ceux delà nef. Du dehors, malgré le badigeon rose dont tout l’édifice est couvert, la coupole de Sainte-Irène est fort imposante ; l’intérieur n’est pas moins majestueux, et les grandes lignes de la construction, fortement soulignées par de puissantes corniches, y produisent une forte impression d’ordre, de logique, de clarté. Lorsque, jadis, la décoration primitive en était intacte, lorsque brillaient de tout leur éclat les mosaïques ornementales du narthex et la grande croix, visible encore sous le badigeon, qui se détachait à l’abside sur un fond d’or, Sainte Irène ne le cédait en grandeur qu’à Sainte-Sophie. Mais le musée d’armes qui l’occupe aujourd’hui - — elle n’a jamais été transformée en mosquée — la défigure étrangement, comme la gâte ie badigeon d’ocre clair dont on a peint ses murailles. Assurément parmi les armes, anciennes et modernes, exposées à Sainte-Irène, il y a, à côté des canons et des mitrailleuses du type le plus récent, de fort belles pièces, et on visitera avec intérêt, dans les tribunes de l’église, la suite pittoresque des figures costumées où revivent tous les aspects de l’Islam d'autrefois. Ce n’en est pas moins' un effet un peu singulier que celui que produisent dans cette église byzantine cette forêt de sabres et de baïonnettes se hérissant autour des piliers, ce flottement chatoyant d’étendards ottomans

Sainte-Irène. cuché sebah.

des monogrammes répètent le nom de Justinien et de Théodora, et une longue inscription métrique, gravée sur la frise de l’entablement, glorifie « l’empereur qui ne dort jamais » et la souveraine « couronnée par Dieu, dont l’esprit est illuminé de piété ». Par le dehors, l’édifice est assez médiocre, et la coupole qui le couvre paraît basse et déprimée. Mais l’intérieur est charmant, et d’une disposition aussi pittoresque que savante. Au centre du carré que forme l’église, huit piliers dessinent un octogone, autour duquel se développent au rez-de-chaussée des bas-côtés, au premier étage de larges tribunes. Mais cet octogone se compose fort heureusement de quatre côtés droits et de quatre exèdres, que surmontent, à l’étage, des arcades et des niches demi-circulaires ; des colonnes de marbre de diverses couleurs, placéesentre les piliers, supportent un magnifique entablement de marbre blanc qui se

suspendus aux voûtes. Et malgré les monogrammes des chapiteaux, où s’inscrivent, comme à Sainte-Sophie, les noms de Justinien et de Théodora, il faut quelque effort, sous ce décor déconcertant, pour retrouver la belle église du VIe siècle.

L’église des saints Serge et Bacchus, que les Turcs appellent « la petite Sainte-Sophie » — encore que, ni par son plan, ni par sa structure elle ne rappelle la Grande Église — a mieux conservé son aspect d’autrefois. Elle aussi fut construite pendant le premier tiers du VIe siècle : aux chapiteaux,

plie pour suivre le dessin des exèdres. Et rien n’est plus élégant que cette combinaison de lignes se coupant et s'entrecroisant en courbes harmonieuses. Une vaste coupole, ample et hardie, couronne l’octogone et se raccorde à lui par un tracé à seize pans, donnant naissance à autant de fuseaux alternativement plats ou côtelés, qui se réunissent au sommet de la coupole. Jadis, comme tous les sanctuaires byzantins, l’église resplendissait de l’éclat des marbres et des mosaïques d’or. Aujourd’hui un laid badigeon jaunâtre couvre les murailles, et l’inscription de la frise est à peine visible sous l’épaisseur de couleur blanche dont on l’a empâtée. Seuls, les beaux chapiteaux en marbre deProconnèsequi posent leur corbeille ciselée au-dessus des colonnes, et la plate-bande de l’entablement, travaillée, elle aussi, comme une broderie de pierre, rappellent un peu les splendeurs d’autrefois et offrent d'intéressants exemples de cette technique ajourée caractéristique de l’époque

de Justinien.

Assurément ni le type de la basilique à coupole, adopté à Sainte-Irène, ni celui de l’édifice à plan central, appliqué aux Saints Serge et Bacchus, n’étaient au VIe siècle des nouveautés. Mais ils ont été, dans l’un et l’autre édifice, réalisés avec des traits d’originalité, qui marquent clairement les progrès accomplis. Jamais, comme on l’a justement remarqué, l’art ne fut plus varié et plus libre, plus fécond, plus savant et plus audacieux qu’à l’époque de Justinien. Sainte-Irène et l’église des Saints Serge et Bacchus en apportent, à côté de Sainte-Sophie et des Saints-Apôtres, la preuve : et c’est ce qui fait leur intérêt.

D autres églises, dont la date s échelonne entre la fin du VIe siècle et le milieu du IXe méritent, si remaniées qu’elles aient été par la suite, de retenir un instant l’attention. Elles forment en effet la transition entre le type de la basilique à coupole et le plan en forme de croix grecque qui deviendra, à partir du Xe siècle, d un bout à l’autre du monde byzantin, le plan en quelque sorte classique de tous les édifices religieux.

Au voisinage du Séraskiérat, au pied de 1 aqueduc de Valens, la mosquée de Kalender Hané élève sa coupole, dont la structure rappelle, en de moindres proportions, le dôme de Sainte-Sophie. C’est un vaste édifice, probablement du commencement du vne siècle ; il conserve encore, sur ses murailles, les beaux revêtements de marbre polychrome dont le XIIIe siècle le décora, et il garde par là un aspect de splendeur qu’ont perdu la plupart des vieilles églises byzantines de Stamboul. Mais ce qui y frappe surtout, ce sont les quatre piliers énormes qui soutiennent la coupole, et qui, du côté de 1 est, se rattachent directement à l abside ; les arcs qui les surmontent donnent naissance à quatre berceaux égaux, qui dessinent dans la super-

structure une croix à quatre branches égales. Une disposition assez semblable se rencontre dans la mosquée de Hodja-Moustapha-pacha, l’ancienne église de Saint-André, au quartier de Psamatia, qui date de la fin du VIe siècle. Elle aussi fait penser à Sainte-Sophie par les deux demi-coupoles qui contrebutent la coupole centrale : mais au lieu d’être, comme dans

Intérieur de l’église des Saints Serge et Bacchus.

Cliché Sebah.

la Grande Eglise, placées à l’est et à l’ouest, ici ces demi-coupoles sont disposées au nord et au sud : de telle manière que, avec l’abside, elles réalisent un plan rappelant les sanctuaires triconques d’Égypte ou de Syrie. Mais surtout on y retrouve, comme à Kalender-Hané, les quatre piliers massifs soutenant la coupole, et le même acheminement vers le plan cruciforme. L’édifice est au reste fort remarquable par l’élégance et l’originalité de ses lignes, et par la beauté de sa décoration sculptée, qui a toute la splendeur de l’art du VIe siècle.

Au même groupe se rattache un autre édifice : c'est, tout près du Vieux-

pont, au bord de la Corne d’Or, l’imposante Gul-djami, « la mosquée des roses », qui était autrefois l’église de Sainte-Théodosie, et qui date1 du milieu du IXe siècle. Quoiqu’elle ait été fort remaniée au cours des sièdles

— ses absides décorées de longues niches creuses semblent bien appartenir à l’époque des Comnènes — elle a gardé certains traits caractéristiques (de son aspect primitif, les quatre piliers massifs portant sa coupole, les quatre berceaux égaux dessinant le plan en croix grecque au-dessus des tribunes et les quatre petits dômes placés aux angles du carré. Comme Kalender-Hané, comme Hodja-Moustapha-pacha, c’est une vaste église, de belles proportions, et par là assez différente des édifices des siècles ultérieurs, qui sont en général de dimensions fort exiguës ; elle n’en diffère pas moins en ceci que les lignes extérieures de l’édifice n’y dessinent pas, comme ce sera la règle plus tard, les dispositions intérieures du plan. Mais elle marque bien, avec ses deux sœurs du même groupe, l’évolution qui s’accomplit dans l’architecture byzantine et l’effort un peu lent, un peu gauche encore, qui, non sans tâtonnements ni sans lourdeur, s’applique à tirer de la basilique à coupole le plan nouveau, l’église à croix grecque.

Il ne reste plus rien de la Nouvelle Église, que l’empereur Basile Ier avait fait construire à l’intérieur du palais. Comme Sainte-Sophie avait été la merveille du siècle de Justinien, la Nea fut la merveille de la fin du IXe siècle : et de même que Sainte-Sophie avait réalisé magnifiquement le type en quelque sorte classique de l’architecture du VI0 siècle, ainsi la Nea réalise magnifiquement — et c’est son intérêt dans l’histoire de l’art

— le type qui, à partir du IXe siècle, allait devenir classique dans l’art byzantin. Les écrivains de l’époque nous en ont dit le plan. Elle n'avait plus rien d’une basilique : sa forme était celle d’une croix à quatre branches égales, inscrite dans un carré ; à la rencontre des berceaux voûtés qui couvraient les branches de la croix, une coupole s’élevait, portée sur un tambour ; quatre autres coupoles occupaient les angles du carré, La forme de la croix n’était donc plus, comme aux Saints-Apôtres, dessinée par le pourtour extérieur de l’édifice, mais seulement sur le faîte des façades, par les voûtes surélevées des berceaux, que couvraient des toits en pignon se terminant sur le mur extérieur par des frontons triangulaires. L’aspect en était fort imposant, et la décoration d’une splendeur incomparable. Lés marbres de couleurs diverses, l’argent, l’or, les pierres précieuses y avaient été prodigués, à ce point qu’un contemporain jugeait qu'on en avait presque trop mis. Les coupoles et les voûtes décorées de mosaïques « resplendissaient de figures et d’or, comme le firmament d’étoiles ». Mais

et ceci encore, dans l’église de Basile, était une grande nouveauté — des

idées nouvelles inspiraient et réglaient l’ordonnance de cette décoration. Au Ve et au Yi° siècle, l’art avait eu pour objet essentiel de raconter, sur les murailles des édifices sacrés, l’histoire évangélique, pour l’instruction des fidèles. Au IXe siècle, des intentions toutes différentes apparaissent. La décoration prend une signification dogmatique et liturgique. Il ne s’agit plus de raconter les actions édifiantes « de ceux qui ont servi Dieu fidèlement » ; l’image veut exprimer le dogme, traduire les rites de la liturgie ;

Véfa-djami : façade.

« l’histoire, on l’a dit, fait place à la théologie ». C’est de ce système nouveau que s’inspirait l’ordonnance des mosaïques de la Nea, plaçant au sommet de la coupole le Christ Pantocrator parmi sa garde d’anges, à l’abside la Vierge orante, sur les murs les figures des apôtres, des martyrs, des prophètes hiérarchiquement rangés, et sans doute le cycle des douze grandes fêtes de l’Église, épisodes choisis dans la vie du Christ et de la Vierge, moins pour rappeler le récit des livres saints que pour exprimer les mystères de la religion et la liturgie des jours de fêtes solennelles. De ces idées maîtresses, que la Nouvelle Église semble avoir, pour la première fois, traduites de façon éclatante, l’art byzantin désormais devait s’inspirer partout, à Daphni et à Saint-Luc comme à Kief, à Venise et dans les églises de Sicile comme dans celles de l’Athos ; et c’est pareillement des dispositions

architecturales de la Nea que semblent procéder la plupart des édifices religieux des siècles ultérieurs.

Non loin de Laleli djami, « la mosquée des tulipes », au milieu des ruines qu’a accumulées le grand incendie de 1911, s’élève la petite église, assez endommagée par les flammes, que les Turcs nomment Boudroum-djami. Elle semble dater du Xe siècle, et elle est fort intéressante en ceci qu’elle accuse fortement à l'extérieur les lignes essentielles de la construction, de manière à « sculpter en quelque sorte, comme on l’a dit, le cube de l’église », et à substituer à la masse un peu lourde des édifices d’autrefois un ensemble harmonieux et pittoresque de lignes courbes et de lignes brisées, une sorte de pyramide, dont la coupole couronne et achève le svelte profil. L’intérieur, où quatre minces piliers portent une coupole sur pendentifs, n’est pas moins élégant. Sans doute, dans cette réalisation du type classique de l’église à croix grecque, il y a quelque lourdeur encore : mais on y sent un effort visible pour produire plus de légèreté et de grâce, pour dégager mieux l’intérieur de l’édifice, pour y mettre plus d air et de clarté, pour y ouvrir de plus larges perspectives. Il y a là un art ingénieux et savant, qui trouvera, un demi-siècle plus tard, son expression la plus parfaite dans la charmante église de Véfa-djami.

C’est au voisinage de la Suléimanié que s’élève ce joli édifice, qu’on nomme souvent aussi Kilissé-djami, et qui semble dater du milieu du XIe siècle. C’est, comme toutes les constructions religieuses de ce temps, une toute petite église — elle mesure à peine neuf mètres de côté — et elle est aujourd’hui bien abandonnée, bien négligée, bien branlante. Mais elle

est charmante par le décor blanc et rouge de ses murs en briques et en moellons alternés, par le pittoresque aspect de ses toitures triangulaires couronnant les berceaux des voûtes, et que domine la haute et svelte coupole portée sur un tambour à douze pans ; elle est charmante surtout par sa façade occidentale, où des niches creuses au décor polychrome et des arcades trilobées aux parapets sculptés forment au narthex extérieur un élégant portique, que surmontent trois hautes coupoles à tambour octogonal. A l’intérieur, où quatre minces piliers soutiennent la coupole, c’est — encore que la décoration ait en grande partie disparu — la même impression de clarté harmonieuse et simple. Avec son double narthex, sa croix à branches égales inscrite dans un carré, sa coupole à pendentifs portée sur quatre sveltes supports, Véfa-djami offre un type parfait du plan classique à croix grecque ; et par le pittoresque décor de ses façades, par l'harmonieux arrangement de ses lignes élégantes et souples, par l’élan de ses coupoles montant haut dans le ciel, elle a réalisé ce type avec une grâce et une variété admirables. C’est une manière de petit chef-d’œuvre que cette

église de Véfa-djami, et c’est grand dommage qu’on en prenne si peu de souci. Assurément elle n’est guère comparable aux vastes et magnifiques constructions du VIe siècle, et c’est ici un art tout autre qu’à Sainte-Sophie. Mais c’est l'intérêt justement de cet édifice de montrer combien, depuis le temps de Justinien, l’architecture byzantine avait évolué, et par quelles innovations incessamment poursuivies, par quels ingénieux raffinements, par quelle heureuse recherche de légèreté et d’élégance, elle avait, trois

Véfa-djami . l’abside.

siècles après la Grande Église, complètement transformé l’aspect des édifices sacrés.

Les mêmes tendances se rencontrent dans les églises de l’époque des Comnènes. Il n’en reste pas moins de cinq à Constantinople, dont la plus belle assurément est la triple église du Pantocrator, aujourd’hui Kilissédjami (ou Zeirek-djami), qui date de la première moitié du XIIe siècle.

Elle s’élève, un peu en contrebas de la mosquée de Mahomet II, dans un vieux quartier turc, pittoresque et charmant. Autour de la petite place qui la précède, des maisons de bois anciennes alignent leurs façades aux moucharabiés grillagés ; sur un des côtés, devant l’église, un beau sarcophage de marbre vert, qui jadis fut sans doute un tombeau d’empereur, sert

de réservoir à une fontaine. De rares passants traversent ce coin paisible, qui semble demeurer en dehors des chemins fréquentés, comme il est resté à l’écart de la vie moderne : on y rencontre parfois, comme sur les routes d’Anatolie, des montreurs d’ours, dont la bête porte une belle cocarde rouge sur l’oreille. Tout y sent le passé, un passé très lointain : et c’est un cadre admirable pour la triple église qui, au fond de la place, dresse, au-dessus des frontons courbes correspondant aux voûtes des berceaux, ses multiples et majestueuses coupoles, que de hauts tambours polygonaux font monter dans le ciel.

Par ses proportions plus vastes que celles des églises ordinaires, par l’élévation et l’ampleur de ses nefs, par la riche décoration dont elle garde les traces, l’église du Pantocrator est fort remarquable. Elle n’est pas moins illustre dans l’histoire : elle fut en effet, pour les empereurs de la famille des Comnènes et des Paléologues, ce qu’avaient été les Saints-Apôtres pour les dynasties précédentes, le Saint-Denis de la monarchie : et l’on voit encore, entre les deux églises du type cruciforme qui l’enserrent au nord et au sud, la chapelle à nef unique, couronnée de deux coupoles elliptiques, où reposèrent, depuis Jean Comnène qui la fonda, dix générations d’empereurs. L’église du sud, avec son double narthex et ses deux hautes coupoles, fait une fort heureuse impression, grâce aux colonnes qui soutiennent les grands arcs, grâce à la sveltesse des arcades qui relient ces colonnes aux murs extérieurs, grâce à l’élévation de la coupole, à l’élégance des lignes de l’abside. Le narthex intérieur a conservé le bel encadrement de marbre rouge qui décorait ses portes, et de même l’abside a gardé ses revêtements de marbres rouges, blancs et verts et des restes de son pavement, où des figures représentant les exploits d’Hercule se mêlent aux mosaïques, aux porphyres et aux marbres. Malheureusement un zèle un peu intempestif a fait blanchir à neuf récemment les murailles des trois églises, sans grand respect des lignes primitives de l’édifice ; c’est ainsi que, dans l’église du nord, la belle corniche ancienne qui court à la base des voûtes a été complètement empâtée dans une corniche nouvelle d’un profil tout différent; et cette déformation, qui ne semble pas involontaire — car elle était fort inutile — est assez lamentable. On peut se demander si, sous ce badigeon, quelque chose subsiste des mosaïques que les voyageurs du XVIIIe siècle ont encore vues au Pantocrator, si quelque chose subsiste des tombeaux impériaux que renfermait la chapelle funéraire. Quoi qu’il en soit, dans son ensemble, l’édifice est un des meilleurs types de l’église conventuelle du XIIe siècle, et sa façade orientale, avec ses absides polygonales décorées de deux étages de longues niches creuses, est d’un effet pittoresque et charmant.

D’autres églises datent du même temps. C’est, dans la même région, celle du Pantepopte (Eski-Imaret-djami), qui rappelle Véfa-djami par ses pignons couronnant les branches de la croix et sa coupole à festons. Malheureusement l’aspect primitif en a été quelque peu altéré et alourdi, et elle est aujourd’hui dans un état assez misérable. Mais la vue qu’on découvre de la terrasse où elle se pose est toujours admirable et justifie joliment .sa dédicace au « Christ qui voit tout ». Ailleurs, c’est l’église double de la Vierge Panachrantos (Fenari-Issa-djami), où, à un édifice du type cruci-

Le Pantocrator (Zcirek-djami).

forme classique, s’accole une autre construction de plan plus intéressant. Quatre robustes piliers en soutiennent la coupole ; sur trois côtés du carré se développent des nefs latérales plus basses, voûtées en berceaux. Il y a là une disposition assez caractéristique, que l’on trouve déjà dans des églises beaucoup plus anciennes, telles que Sainte-Sophie de Salonique ou l’église de la Dormition à Nicée : et c’est une preuve assez remarquable de l’effort que faisaient lesf architectes du XIIe siècle pour ne pas répéter indéfiniment le plan en croix grecque. Sans doute cette disposition n’a point la sveltesse et l’élégance du type classique, ni son unité fortement ramassée qui fait tout converger vers la coupole centrale. Mais elle atteste la variété de cet art et le talent, toujours curieux de nouveauté, des architectes de ce temps.

Le même plan se retrouve à l’église de Chora (Kahrié-djami), qui date du commencement du XIIe siècle, et dans la jolie église double de la Vierge Pammakaristos (Fetijé-djami), qui est de la fin duXiii0 siècle C est la dernière en date des églises byzantines que Stamboul conserve. L édifice principal a été quelque peu gâté par divers remaniements ; mais la chapelle funéraire qui s’adosse à son flanc sud est d’une grâce extrême, avec ses hautes

Kahrié-Djami : extérieur. Cliché Sebah.

coupoles festonnées et l’élégante décoration de son abside, où des niches se creusent entre d’ingénieuses combinaisons de briques. L’intérieur n’est pas moins remarquable par la montée hardie des arcades, la sveltesse des arceaux étroits, l’élévation de la coupole. La même recherche des proportions élancées se retrouve dans d’autres édifices du même temps, par exemple dans l’exquise église des Saints-Apôtres à Salonique : elle montre le constant souci d’innover qu’avaient les architectes et leur effort pour donner à leurs édifices « un peu de l’élan des cathédrales gothiques ».

A la voûte de la coupole une jolie mosaïque du commencement du XIVe siècle représente le Christ entouré de douze prophètes. Jadis on voyait sur les murs de Fetijé-djami d’autres figures encore, les portraits de l’em-

pereur Andronic III et de sa femme Anne de Savoie, ceux du fondateur de l’église, le protostrator Michel Tarchaniote et de sa femme. Auiourd’hui, de ces grands personnages, il ne reste d'autre souvenir que la longue inscription placée sur le mur sud de la chapelle, et où on lit que, lassé du monde, le fondateur se retira dans ce monastère qu’il avait fondé et y mourut vers 1306, et qu’en son honneur sa femme éleva la chapelle funé-

Kahrié-djami : narihex intérieur. Cliché Sebah.

raire. De ce texte on retiendra particulièrement le dernier vers, où s’expriment l’admiration et les regrets de la. veuve pour son mari défunt, « le plus beau même parmi les morts ».

Dans le même quartier lointain, qui était au XIIIe et au XIVe siècle, par suite du voisinage du palais impérial des Blachernes, devenu le centre de la vie officielle, se trouve, tout près de la porte d’Andrinople, une des merveilles de Constantinople byzantine. C’est cette mosquée de Kahriédjami, l’ancienne église du Christ de Chora, bâtie au commencement du XIIe siècle, mais qui fut au début du xiv° siècle décorée de mosaïques

admirables par les soins d’un ministre de l’empereur Andronic II, le grand logothète Théodore Métochite. C’est le dernier en date des ouvrages de l’art byzantin qui subsiste à Constantinople, et c’en est un des plus exquis. Un art tout renouvelé, et presque inattendu, s’y révèle, qui fit penser d’abord, lorsque, il y a une quarantaine d’années, on découvrit ces mosaïques, aux chefs-d’œuvre que Giotto peignit à l’Arena de Padoue.

Après Sainte-Sophie, Kahrié-djami est assurément la plus somptueuse des églises byzantines que Constantinople ait conservée. Sur les murailles du double narthex qui la précède et sur celles de l’église même, sont placés

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Kahrié-djami : décoration d’une porte

Cliché Sebah,

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de beaux revêtements de marbres multicolores, que couronnent de fines corniches sculptées. Au-dessus des portes se disposent des arcades aux voussoirs alternés de marbre blanc et rouge, ou encore de belles arcades richement sculptées, rehaussées de bleu et d’or, restes du monument funéraire du connétable Michel Tornikès. Des chapiteaux curieux, décorés de figures d’anges, surmontent les colonnes. Mais, surtout, aux murailles des deux narthex, au sommet des deux coupoles qui couronnent le narthex intérieur, une bonne fortune extraordinaire a conservé presque intacte une admirable suite de mosaïques. Elles ont, on ne sait pourquoi, échappé au badigeon dont les Turcs recouvrent d’ordinaire la décoration des églises transformées en mosquées : et quoiqu’elles aient assez sérieusement souffert du tremblement de terre de 1894, elles n’en forment pas moins un ensemble d’un extraordinaire intérêt et d’une grâce incomparable.

Deux séries de représentations en constituent la partie essentielle : les

unes, au narthex extérieur, sont empruntées à la vie du Christ, les autres, au narthex intérieur, à la vie de la Vierge, Mais à ces deux cycles les mosaïques des coupoles offrent comme une sorte d’introduction. Dans l’une, le Christ apparaît, entouré des patriarches et des représentants des douze tribus d Israël ; dans l’autre, la Vierge figure au médaillon central, entre les images des rois d’Israël et des prophètes. Ainsi la généalogie du Christ

Kahrié-vljami : coupole du narihex.

Cliché Sebah.

s’unit au rappel des prophéties qui ont annoncé sa venue, pour former comme une préface au récit de sa vie terrestre. Et pareillement les deux cycles trouvent en quelque manière leur conclusion dans ces grandes figures, véritables icônes, qui au dessus des portes représentent, ici la Vierge entre deux archanges, là le Christ en buste, ou encore le Sauveur assis sur son trône, aux pieds duquel se prosterne le fondateur de l’église ; et c'est encore, au mur du second narthex, la composiiion colossale, d’une singulière beauté, qui représente la scène de la Déisis (la prière) et réunit le Christ et la Madone, héros des deux séries de représentations. On voit aisément par tout cela

— et la chose n’est pas sans quelque importance — 1 unité de conception qui a présidé à ce grand ensemble décoratif. Il se complète par d’élégantes figures de saints, debout à la courbe des arcades et entre lesquels il faut signaler saint Pierre et saint Paul, aux côtés de la porte royale qui du second narthex mène dans le sanctuaire. D’autres images de saints, en buste, sont inscrites dans des médaillons. Mais ce qui surtout mérite l’attention, c’est la suite des scènes qui racontent la vie de la Vierge et celle du Christ.

On sait quelle place tint, de bonne heure, dans l’art byzantin, la repré-

Kahrié-djami : mosaïque. La Déisis. Cliché Sebah.

sentation des épisodes de la vie de la Madone. Le XIVe siècle a mis à les traiter une particulière complaisance. On les retrouve alors aussi bien à la Métropole et à la Peribleptos de Mistra qu’à l’église athonite de Vatopédi ou à l’église serbe de Stoudénitsa. Mais, entre ces divers cycles, qui sont à peu près de même date, celui de Kahrié tient une place spéciale par l’ampleur du développement et la nouveauté pittoresque du style.

Dix-huit compositions racontent la vie de Marie, depuis le refus des offrandes de Joachim jusqu’aux reproches de Joseph à la Vierge. L’art qui y apparaît ne ressemble plus guère à celui des mosaïques du vi° siècle, et moins encore à celui des mosaïques du XIe : un trait y frappe tout d’abord, c’est la recherche de l’expression, de la vie, de l’émotion, des détails pittoresques, familiers et tendres, qui transforment en véritables scènes de genre les épisodes sacrés. On le voit bien dans la Prière d’Anne : la

jeune femme est debout au milieu d’un beau jardin verdoyant qu’arrosent des eaux jaillissantes et qu’égaient des chants d’oiseaux ; une petite servante est assise à gauche sous des architectures et assiste en témoin familier à l’entretien miraculeux : et la scène en prend un caractère de naïve intimité. Ailleurs, dans l’épisode des premiers pas de la Vierge, ou dans celui des caresses de Marie, c’est la même recherche de sentimentalité familière et tendre. Et c’est partout une entente remarquable de la composition,

Kahrié-djarpi : mosaïque. Sainte Anne dans son jardin. cliché Sebah.

savante et harmonieuse tout ensemble. Dans la scène de la distribution de la pourpre, entre le groupe des prêtres assis à gauche et celui des jeunes femmes d’Israël, la Vierge, toute menue, occupe le milieu de la scène et en forme naturellement le centre. Et dans l’attitude des personnages comme dans le détail des figures, partout apparaît un art singulièrement expressif et vivant.

Les mêmes qualités se retrouvent dans les compositions qui racontent l’enfance et les miracles du Christ. Quelques-unes sont d’un mérite tout à fait supérieur : par exemple l’épisode, assez rare dans l’iconographie byzantine, du Recensement devant le léqat Ouirinus. Dans la manière dont la Vierge se détache, bien en vue, entre le groupe que forment Joseph et ses

serviteurs et celui des scribes qui enregistrent la déclaration, il y a un sens de l’arrangement tout à fait remarquable ; et c’est une figure admirable de vérité et de vie que celle du proconsul romain, dans sa tunique bleue brodée d'or, que couvre un ample manteau rouge, avec sa tête fine que coiffe le bonnet blanc pointu des hauts dignitaires du XIVe siècle. C’est, dans les scènes qui suivent, la même grâce aisée des attitudes, le même sentiment de la vie, la même recherche de l’émotion que dans le cycle de la Vierge. Et c’est enfin, dans les miracles, développés avec une particulière

Kdhrie-djami : mosaïque. La distribution de la pourpre.

Cliché Sebah.

complaisance dans cette église consacrée au Christ « qui donne la vie », le même art sincère et simple, qui se plaît aux détails familiers, aux compositions harmonieuses, et qui recherche volontiers les thèmes nouveaux ou rares : tel cet épisode, d’un style si réaliste, où se résume en quelque manière l’idée maîtresse de toute cette partie de la décoration, et où le Christ apparaît au milieu d’une vraie cour des miracles, boiteux, bossus, aveugles, « guérissant, comme dit l’inscription, les diverses sortes de maladies ». Il est probable que selon l’usage, le cycle de la vie du Christ se complétait par les scènes de la Passion, placées soit sur le mur, actuellement vide, du narthex extérieur, soit dans l'église même. On a retrouvé récemment, dans cette partie de l’édifice, deux figures en mosaïque, debout sous des arcades sculptées à droite et à gauche de l’entrée de l’abside, et qui représentent le Christ et la Vierge. Elles sont malheureusement assez abîmées :

mais cette découverte permet l’espoir que, sous le badigeon qui couvre les murs de l’église, d’autres mosaïques peut-êrte se cachent encore.

Dans la longue galerie du parekklesion adossée au flanc sud de l’édifice, des fresques, en assez mauvais état, décorent les murailles. On y voit des figures de saints, et aussi des images impériales assez indistinctes : le tout semble un peu postérieur aux mosaïques de l’église.

On a fort discuté sur la date de ces dernières. Certains savants en ont

Kahrié-djami : mosaïque. Le recensement devant Quirinus.

Cliché Sebah.

voulu attribuer la plus grande partie au XIIe siècle, au temps où une princesse de la famille des Comnènes faisait reconstruire l’égflise de Chora. Et il semble bien en effet que quelques morceaux datent de cette époque, en particulier la belle scène de la Déisis qui orne le mur oriental du narthex intérieur. Mais l’essentiel de la décoration date incontestablement du XIVe siècle, et elle fut exécutée, entre 1310 et 1320, par les soins de ce Théodore Métochite, qu’on voit encore, au tympan de la porte royale, offrant son église au Christ. Il y apparaît en un somptueux et singulier costume, vêtu d’une tunique dorée que recouvre un manteau vert brodé de fleurettes rouges et coiffé d’un haut bonnet de soie blanche strié de bandes de pourpre, qui était l’insigne de sa dignité. Une inscription, dans le champ de la mosaïque, le désigne comme « le fondateur », et lui-même, dans ses

ouvrages, a revendiqué maintes fois l’honneur de cette fondation, dont il a justement espéré qu’elle lui assurerait « jusqu’à la fin des siècles, une renommée glorieuse auprès de la postérité ». Métochite ne s’est point vanté : il est certain que l’art des mosaïques de Kahrié-diami est fort différent de l’art du XIIe siècle, et qu’on y sent une œuvre conçue sur un plan d’ensemble et exécutée d’un seul jet.

On a cru d’autre part, lorsque d’abord on découvrit ces mosaïques, qu’elles ne pouvaient être attribuées à un maître byzantin : tant les qualités qui y apparaissaient semblaient étrangères à ce qu’on savait alors de l’art oriental du moyen âge. Et remarquant que ces ouvrages dataient du

Kahrié-djami : mosaïque. Le Christ guérissant les malades.

Cliché Sebah.

temps même où Giotto était à l’apogée de sa gloire, on n’hésita point à en faire honneur à 1 Occident. Cette hypothèse est aujourd’hui abandonnée. Kahrié-djami étonnait, quand on ne connaissait rien de l’art bvzantin du

xive siècle : aujourd’hui que des découvertes récentes ont révélé, dans les églises de Macédoine et de Serbie, et surtout à Mistra, toute une suite d’œuvres où apparaissent les mêmes qualités de composition, la même recherche du pittoresque, de la vie, de l’émotion, la même entente de la couleur somptueuse, délicate et moelleuse à la fois, il faut renoncer à voir dans les mosaïques de Kahrié-djami quelque chose d'unique et d’exceptionnel. Elles sont simplement un des chefs-d’œuvre de cette Renaissance qui, au début du xiv siècle, se manifestait dans l’art byzantin en un grand effort original et créateur.

On a, je le sais, en ces dernières années, contesté cette originalité, et voulu voir dans les mosaïques de Kahrié-djami des copies de modèles beau-

coup plus anciens. Mais, tandis que certains savants cherchaient ces modèles dans les fresques d’inspiration syrienne, qui auraient au IXe siècle décoré l’église de Chora, d'autres au contraire les voulaient trouver dans des manuscrits anciens de pure tradition hellénistique : et on remarquera que ces deux hypothèses se détruisent un peu l’une par l’autre. D’ailleurs, même si on les admettait, elles ne sauraient faire oublier tout ce qu’il y a d’incontestable nouveauté dans cet art du XIVe siècle, la richesse de son iconographie toute pleine de thèmes non traités encore, les hautes qualités

Kahrié-djami : mosaïque. Théodore Métochite présente l’église au Christ.

Cliché Sebah.

par lesquelles, dans la couleur en particulier, il se distingue fortement des œuvres de l’âge antérieur, et ce goût aussi des portraits et des costumes qui fait revivre à nos yeux les brillants cavaliers et les nobles dames de la cour des Paléologues. L’art de Kahrié-djami, on l’a dit, est « l’expression de la mentalité artistique des peintres et de la classe supérieure de Byzance au XIVe siècle ». Il se peut que, dans ce grand réveil de l’humanisme qui se produisit alors à Constantinople, l’art aussi soit revenu volontiers à la tradition hellénistique et s’en soit inspiré : mais ce qu’il y a puisé, il l’a magnifiquement développé et transformé. Une grande école d’art a fleuri alors à Constantinople, et elle a dirigé le mouvement qui portait les artistes à se renouveler.

On a longtemps considéré l’art byzantin comme un art immobile, dont

ses admirateurs même disaient volontiers qu’après une période d’incomparable éclat, il s’était ensuite lamentablement traîné dans l’imitation des modèles créés au VIe siècle. En réalité, cet art a vécu, et. a évolué d’âge en âge. Les mosaïques de Kahrié-djami montrent sa dernière renaissance : et il n'est point sans intérêt de remarquer que, à la veille même de la catastrophe où l’empire allait s’abîmer, un extraordinaire réveil s’y manifesta dans la pensée et dans l’art — comme si, avant de mourir, l’antique Byzance avait voulu rassembler toutes ses énergies intellectuelles, toutes ses gloires artistiques, pour laisser, en disparaissant, une plus belle image d'elle.

Marché devaut la mosquée de Fatih.

Brousse : vue générale et mosquée Oulou-djami. Cliché Sebah.

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