CHAPITRE V
Dans ce cadre incomparable où Byzance avait vécu pendant onze siècles, une Turquie magnifique et pittoresque s’est installée en 1453 et, pendant près de quatre cents ans, jusqu'à cette aube du XIXe siècle, oùles réformes du sultan Mahmoud l’ont fait peu à peu disparaître, elle a continué aux rivages du Bosphore les splendeurs et le faste d'autrefois.
Pour retrouver le souvenir de cette Turquie disparue, de la Turquie éblouissante et glorieuse des Mahomet II et des Soliman, de la Turquie déjà décadente, mais somptueuse encore et charmante, des Achmet III et des Selim III, il faut lire les rapports des ambassadeurs qui se succédèrent au palais de France, des Nointel, des Villeneuve, des Vergennes, des Choiseul-Gouffier, ou les récits des voyageurs qui, au xvil° et au XVIIIe siècle, visitèrent Constantinople, le Journal d’Antoine Galland par exemple — le Galland qui traduisit en français les Mille et une nuits — et qui a laissé de la capitale ottomane, vers 1672, un tableau merveilleusement sincère,
vivant et coloré. Il faut surtout, pour sentir l’attrait et le charme de cette vie turque d’autrefois, regarder l’œuvre, peint ou gravé, de ces artistes trop peu connus, les Van Mour, les Favray, les Liotard, les Melling, qui ont révélé vraiment à la France du XVIIIe siècle la grâce exotique de Stamboul, et qui font revivre à nos yeux les magnificences de la cour du Grand Seigneur et les splendeurs du cérémonial ottoman, l’éclat des costumes et le tour pittoresque de la vie musulmane, et ce panorama incomparable qui, des hauteurs de Péra, des terrasses du palais de France, se découvre aujourd’hui encore, au-dessus du Bosphore radieux et de la Marmara étincelante de lumière, vers Scutari et les ombrages de son grand cimetière, vers les îles des Princes et vers la côte d’Asie. Grâce à ces différentes sources d’informations^on peut sans trop de peine retrouver le spectacle mouvant et délicieux qu'offrait la Constantinople des grands sultans d’autrefois.
C'était une Turquie magnifique et charmante, aüx beaux costumes éclatants, aux turbans de formes étranges et de dimensions gigantesques, aux caftans roses ou bleu pâle, noisette ou vert tendre, aux riches pelisses bordées de fourrures rares. C’était la Turquie des janissaires aux uniformes somptueux, la Turquie des vizirs et des capitans pachas, des icoglans et des sultanes favorites ; c’était une Turquie fastueuse et superbe, pleine de pompes extraordinaires, de cortèges féeriques, où la pourpre des vêtements, l’étincellement des pierreries, leheurtdes couleurs crues et des nuances claires, le reflet des armureâ précieuses, le flamboiement de l'or mettaient autour du Khalife comme un éblouissement de splendeurs.
Il faut lire, dans le Journal de Galland, la description de ces spectacles prestigieux, de cette « marche du sultan » par exemple, où se déployait, éblouissante, inouïe, écrasante, toute la somptuosité orientale, en un interminable et merveilleux défilé qui, pendant près de cinq heures, se déroulait par les rues de Stamboul. En tête, ce sont les queues de cheval flottant au haut des longues hampes bariolées, et les étendards de satin vert zébrés d inscriptions en lettres d’or. Vient ensuite un imposant cortège, plus beau que celui de n’importe quel roi d’Europe, un étonnant mélange de costumes, de harnachements et d’armes, des drapeaux couleur de sang, des vestes de teinte jaune, incarnat ou orange, des enroulements de gaze verte ou jaune, des soieries et des fourrures, des dalmatiques d argent et d’or, des casques de vermeil et d acier. C’est le capitan pacha, en pelisse de satin vert, et le grand vizir, en pelisse de satin blanc, coiffés tous deux du haut turban barré d une bande dor, qui est l’insig'ne de leur charge. Puis ce sont les chevaux du sultan, ce sont ses équipages de chasse, les fauconniers, les meutes frémissantes, les cavaliers qui portent en croupe des tigres apprivoisés. Plus loin, viennent les gardes du corps, casqués d’or, vêtus d’or,
chaussés d’or, dont le panache noir ondulant est presque aussi long que la hallebarde qu’ils portent dans la main. Ce sont les baltadjis en habit rouge, dont la tête se couvre d’un bonnet de feutre en forme de cône, et les icoglans, qui sont des pages, et les capidjis-bachis , qui sont des chambellans. Et enfin c’est le sultan lui-même, plus éblouissantque tout le reste du cortège, et derrière lui, les trois hauts dignitaires qui toujours raccompagnent, dont 1 un porte le sabre, l’autre le turban de parade, et le troisième le tabouret brodé qui sert de marchepied au prince pour monter à
Brousse : vue générale prise de Gokdéré. Cliché Sebah.
cheval. C’est le gardien du trésor, le khosnadar , qui jette à la foule des piécettes d’argent et d’or ; c’est le chef des eunuques noirs, c’est le bouffon du sultan qui s’affaire, c’est la garde des janissaires. Et, devant ce merveilleux cortège, Galland ébloui déclare que, quoi qu’il ait vu en sa vie bien des « entrées, triomphes, tournois, carrousels, mascarades et jeux », jamais, sauf à Versailles — et encore Versailles n’est-il mis là que par politesse — il n’a rien vu de plus beau.
Successeur et héritier des empereurs de Byzance, le sultan avait soigneusement conservé la tradition des splendeurs, du cérémonial compliqué et fastueux de la cour byzantine. On le voit bien à lire le récit de ces audiences solennelles où le Grand Seigneur, assez rarement au reste, recevait les ambassadeurs étrangers. Depuis le quinzième siècle, une étiquette immuable avait réglé tous les détails de ces pompeuses cérémonies, les
gestes et les costumes, les attitudes et les paroles. Au matin, en grand équipage, l’ambassadeur se rendait au palais du Vieux Sérail, à travers la foule pressée sur son passage, et où les femmes, groupées au péristyle des mosquées ou dissimulées à demi derrière les grilles des cimetières, mettaient les taches éclatantes de leurs feredjés aux couleurs vives. Le cortège entrait d’abord dans la première cour du Sérail, grande esplanade bordée de constructions irrégulières, où des troupes étaient rangées en uniformes multicolores, qui donnaient à cette cour, selon l’expression d’un contemporain, « l’apparence d'un parterre de tulipes ». Puis, franchissant Orta-Kapou, « la porte moyenne », on pénétrait dans la deuxième cour, entourée de longues galeries couvertes de dômes argentés, et où, sur la droite, devant les cuisines énormes, où l’on pouvait, dit-on, préparer la nourriture de 40 000 personnes, un spectacle singulier s’offrait aux yeux de l’ambassadeur. Une longue rangée d’écuelles pleines de riz était disposée sur le sol : c’était le repas extraordinaire qu’une fois par semaine le Grand Seigneur faisait offrir aux janissaires : et on savait, selon l'accueil que faisait à cette libéralité la garde prétorienne, jusqu’à quel point on pouvait compter sur sa fidélité et son dévouement.
Dans cette seconde cour, sur la gauche, s’élevait la salle du divan, où les ministres du sultan tenaient conseil. Précédé d'un magnifique cortège, des drogmans de la Porte, deschaouchs, des capid.is qui frappaient le pavé de marbre de leurs hautes cannes enrichies d’argent, l’ambassadeur était introduit dans ce pavillon. Il y rencontrait le grand vizir et ses principaux collègues qui, au nom du Grand Seigneur, lui offraient, avant l’audience impériale, un festin solennel, que suivait la distribution des caftans magnifiques, aux couleurs éclatantes, aux précieuses fourrures, que le sultan faisait offrir en cadeau à ses hôtes. Et enfin, le repas terminé, le moment de l’audience arrivait. La porte de la troisième enceinte, la plus mystérieuse, la plus inaccessible s’ouvrait au cortège de l’ambassadeur : c’était Bab-i- Seadet, « la porte de la félicité ». Toujours précédé des chaouchs et des capidjis, à travers la haie des gardes du corps et des pages, l’ambassadeur s avançait à travers la cour. « C'était, dit Albert Vandal, une vision rapide et éblouissante, une succession de portiques, des futaies de colonnes, plusieurs salles d une décoration éclatante auxquelles des coupoles enluminées formaient un ciel d or et de pourpre. Le pavé de la cour est de marbre ; des marbres précieux revêtent les murs et les versets du Coran s'y détachent en caractères d’or. Au delà s’ouvre la salle d'audience. Un demi-jour respectueux, éclairant à peine le sanctuaire, laisse entrevoir, dans l'un des angles, un lit de parade disposé pour servir de trône; dans la pénombre des pierreries étincellent, sur le dais du trône, sur les' colonnes de cuivre qui
le soutiennent, sur l’encadrement des fenêtres ; d’autres tracent sur la tenture rouge des murailles de lumineuses arabesques. A demi couché sur des coussins que recouvre une épaisse broderie de perles, le commandeur des croyants se présente de profil, afin que l’infidèle ne puisse contempler sa face sacrée ; son costume diffère peu de celui de ses principaux ministres ; seulement trois aigrettes enveloppents on turban, chacune d'elles jaillissant d'un nœud de pierres précieuses1. » Par l’intermédiaire des drogmans, l’entretien
Brousse : intérieur d’Oulou-djami. enché Sebnh.
s'engage, très officiel, borné à quelques brefs compliments, à quelques courtes phrases protocolaires. Mais la beauté du décor était incomparable, et aujourd’hui encore, au Vieux Sérail, la salle du trône, si déchue qu’elle soit de ses splendeurs passées, en évoque de façon assez émouvante l’image prestigieuse.
De ce palais mystérieux, dont le voyageur français Tavernier parvint, en plein XVIIe siècle, à décrire avec une singulière et exacte précision les inaccessibles merveilles, les ambassadeurs étrangers s’appliquaient fort à découvrir la vie intime et les intrigues, ces « tragédies ottomanes », comme disait le marquis de Nomtel, ces rivalités surtout de sultanes favorites, que l’ambassadeur, pour l’amusement de Louis XIV, racontait dans ses rapports
i. Vandal. Une ambassade française en Orient sous Louis XV, p. 366.
avec une verve gaillarde et hardie. Dans leurs appartements somptueux et sévèrement clos du harem , égayés seulement par le murmure des fontaines et la monotone chanson des esclaves, les belles princesses ottomanes, surchargées de pierreries, laissaient avec nonchalance traîner les heures vides et s’efforçaient d’en combler comme elles pouvaient l’ennui. « La musique, écrit un voyageur, la danse, une jolie voix, la connaissance de quelques remèdes simples sont des talents que les femmes turques prisent beaucoup. Les femmes de France, toutes chrétiennes qu’elles sont, peuvent s’attendre à un accueil favorable, quand elles sont annoncées par les eunuques comme femmes à talents. » Et fort adroitement, pour l’exacte connaissance des choses du palais, pour le succès des négociations qu’ils conduisaient, les ambassadeurs qui habitaient le palais de France utilisèrent plus d’une fois l’entresrent de ces chrétiennes admises dans l’intimité du harem.
Les rapports diplomatiques nous laissent entrevoir bien d’autres traits de la vie impériale, tous ces passe-temps élégants où semblait revivre la Byzance des Comnènes et des Paléologues, les longues stations sous les beaux ombrages de ces Eaux-Douces d’Europe, où la fantaisie du sultan Achmet III avait, au commencement du XVIIIe siècle, mêlé si curieusement les magnificences de Versailles aux modèles empruntés à l’art persan, les festins entremêlés -de prières, les divertissements multiples d’une société cruelle et précieuse, sanguinaire et raffinée, qui prenait plaisir tour à tour à l’assassinat et aux fleurs. Le sultan Achmet III avait, plus qu’un Hollandais, la passion des tulipes et il avait, en leur honneur, institué une fête spéciale. A cette occasion on construisait une galerie toute tapissée des fleurs favorites, et le grand plaisir du prince était de venir s’y asseoir sous un pavillon et de regarder les femmes du harem butinant parmi les fleurs, pour y trouver les confitures ou les bijoux qu’on y avait cachés. Le soir, par d’ingénieux procédés, les tulipes étaient éclairées et semblaient, toutes lumineuses, devenir des fleurs de rêve. Et à l’image du maître, tout Constantinople se plaisait à cultiver des tulipes, comme si l'on eût vécu à Leyde ou à Harlem. Aujourd’hui encore le nom de Laleli-djami, « la mosquée des tulipes », garde le souvenir de cette mode, qui dura près d’un demi-siècle à Stamboul.
Bien d’autres spectacles pittoresques et charmants s’offraient à l’attention des voyageurs d’Occident C’était la Corne d’Or avec son incessant mouvement de caïques, les grands caïques à vingt-quatre rameurs réservés au sultan, avec leurs tendelets de soie claire, dont les draperies tombaient dans l'eau et laissaient, dans les plis chatoyants de l’étoffe, voir des poissons d’argent ciselé glissant dans le sillage ; les caïques d’ambassade, les caïques chargés de légumes et de fruits aux couleurs éclatantes, qui promenaient le long du rivage un
marché ambulant, les caïques pleins de Juifs ou d’ Arméniens, et ceux où prennent place des femmes et des eunuques noirs. C’était surtout Stamboul, presque inconnu encore et un peu inquiétant pour les Européens, mais si merveilleusement pittoresque avec ses rues aux aspects variés, ses bazars aux parfums violents, ses vastes esplanades tantôt noyées de boue, et tantôt brûlées de soleil, ses maisons de bois dont la façade se couvrait de pampres entrelacés, ses cafés ombragés de platanes, et ce fourmillement de toutes les races, cet assemblage de toutes les couleurs qu’on y rencontrait. C’était un plaisir sans égal d’y visiter les mosquées fameuses, les turbés aux faïences éclatantes dressés parmi les fleurs, les écoles coraniques dont Galland a si joliment noté le pittoresque aspect et les lentes mélopées chantantes, qu’on entend, aujourd’hui encore, sortir des médressés qui avoisinent les grands sanctuaires d’Islam. C’était une merveille, au moment des grandes fêtes qui marquaient la fin du Ramadan, de voir la ville étincelante de feux, les minarets et les coupoles des mosquées couronnées de lumières. Et c’était une joie, dans ces voyages de découverte à travers Stamboul, de dénicher quelque livre rare, quelque bijou original, quelque précieux manuscrit, comme Galland en a tant recueillis pour les collections de son ambassadeur. Et c’était enfin la féerie du Bosphore, telle que nous le rend le crayon de Melling, avec les yatis princiers qu’encombre la foule des valets, les femmes musulmanes assises parmi les tombes dans l’ombre des grands arbres, les vendeurs d’amulettes, les tsiganes qui, au bord de l’eau, font danser les singes et les ours, les beaux carrosses d’ambassade qui passent, les terrasses couvertes de pins parasols où une société élégante se rassemblait et où circulent parmi les groupes les chibouks et les tasses de café. Et c’étaient encore les derviches tourneurs, tels que Yan Mour les a peints, et les marchands ambulants qui remplissaient Stamboul de leurs métiers divers et de leurs cris professionnels. Bref, c’était une Constantinople pittoresque, colorée, magnifique et délicieuse et dont, aujourd’hui, il ne reste plus guère que le souvenir.
Depuis que, en 1826, le sultan Mahmoud a fait massacrer les janissaires et imposé à la Turquie officielle ce qu’on appelle le costume de la réforme, la longue redingote noire boutonnée, le pantalon de couleur sombre et le fez remplaçant le turban, c’en a été fait des cortèges étranges et fastueux d’autrefois, des costumes éclatants, des pompes prestigieuses. Et depuis lors, on l’a vu déjà, la transformation n’a fait que se précipiter. Les cérémonies officielles de la Turquie contemporaine sont en général d’une couleur singulièrement banale, monotone et grise : et la rue même, on le sait, a perdu beaucoup de son charme pittoresque et de sa beauté colorée d’autrefois. Mais Stamboul a gardé, heureusement, la parure de ses mosquées illustres,
la splendeur de ses palais impériaux, la grâce émouvante de ses vieux cimetières ; et dans ses rues mêmes, pour qui sait le retrouver, quelque chose encore se rencontre parfois du passé.