I. — Les grandes mosquées de Stamboul
Les monuments les plus anciens que Constantinople conserve de l’architecture ottomané ne datent — naturellement — que de la seconde moitié du XVe siècle. Tchinli-Kiosk (le kiosque des faïences), que Mahomet II fit construire dans l’enceinte du Vieux Sérail, et qui abrite aujourd’hui une partie des collections du musée impérial, fut achevé en 1472. La mosquée de Sultan Bajazet. la plus ancienne en date des grandes mosquées de Constantinople', a été édifiée entre 1497 et 1504. Quant à la mosquée que Mahomet II avait fait bâtir, entre 1463 et 1471, sur l’emplacement de 1 église des Saints-xApôtres, elle ne garde plus guère au ourd hui que dans son nom — on l’appelle la mosquée de Fatih — le souvenir du Conquérant Fort abîmé par le tremblement de terre du 1 1 mai 1766, l'édifice a été complètement reconstruit à la suite de ce désastre, et il a perdu presque complètement son aspect primitif. Il faut a outer que, du jour où les Turcs prirent Constantinople, le modèle magnifique qu’offrait Sainte-Sophie s’imposa puissamment aux architectes qui travaillèrent pour les sultans, et dont plusieurs au surplus étaient d’origine chrétienne Si donc la décoration des grandes mosquées de Stamboul s’inspire évidemment de 1 art persan ou de l’art arabe de Syrie et d'Égypte, par leur architecture, au contraire elles procèdent nettement des traditions byzantines et attestent l’influence profonde que, dans le domaine de l’art comme en tant d'autres choses, Byzance vaincue exerça sur ses vainqueurs.
C’est en dehors de Stamboul qu’il faut en conséquence chercher les origines de l’art turc. On les trouve à Konia, dans les beaux monuments qu’édifièrent au XIIIe siècle les sultans seldjoucides, et où l’on rencontre en germe les éléments essentiels de l’architecture ottomane. On les trouve à Brousse, où, entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVe, les sultans ottomans ont fait bâtir des mosquées nombreuses et des turbés magnifiques. On y reconnaît quelques-uns des traits caractéristiques de l’architecture turque, des plans et des procédés de construction qui déjà attestent l'influence byzantine, une architecture extérieure qui en grande partie procède de l’art seldjoucide, une décoration intérieure en faïence qui s’inspire de l’art et de la technique des céramistes persans. Par là. Brousse complète Stamboul, et la visite de ses monuments est la préface nécessaire à l'étude des grands sanctuaires d’Islam qui parent la cajfltale turque.
Assise au pied de l’Olympe de Bithynie, entre des arbres verts et des eaux courantes, étageant en un pittoresque désordre sur les dernières pentes de la montagne ses maisons de bois, ses coupoles innombrables et les .-sveltes fuseaux de ses minarets, Brousse, dominant comme Grenade une plaine merveilleusement fertile, est une des villes les plus exquises de l’Orient. La vigne, le mûrier, l’olivier, le chêne, le peuplier, les arbres fruitiers forment autour d’elle un jardin immense et verdoyant ; les eaux
Brousse : façade de la mosquée verte. Cliché sebah.
chaudes qui descendent de l’Olympe et qui firent d’elle, à l'époque byzantine, une station à la mode, y entretiennent un climat d’une exquise douceur; des gorges étroites de la montagne s’échappent de claires rivières, comme ce Gôksou, au-dessus duquel un vieux pont tend si joliment ses arceaux dorés par les siècles ; des murailles byzantines tapissées de lierre, entourent la citadelle et dominent la ravissante promenade de Bounarbachi, tout ombragée de cyprès et de platanes. Mais ses monuments surtout ont un charme incomparable.
Oulou-djami (la grande mosquée) date de la fin du xiv® et du commencement du XVe siècle. Elle rappelle par son plan les anciennes mosquées arabes. Dans un vaste rectangle, quatre nefs, chacune de cinq travées
d'arcades, se disposent parallèlement au mur du mihrab ; vingt coupoles les couronnent, et sous celle, laissée ouverte, qui couvre la travée médiane delà deuxiètne nef, un jet d’eau monte, qui retombe dans un vaste bassin de marbre, et entretient dans l’édifice une constante fraîcheur. Malheureusement l’intérieur a été défiguré par un badigeon, sur lequel s’étalent de grandes inscriptions coraniques.
Les autres mosquées de Brousse, celle de Bajazet, récemment restaurée.
Brousse : intérieur de la mosquée verte. caché 5ebah.
celle de Mourad II, et la plus belle de toutes, Yechil-djami, la mosquée verte, sont bâties sur un modèle tout différent. C est un plan en forme de croix, d inspiration évidemment byzantine ; une coupole sur plan carré couronne le centre de 1 édifice ; une autre coupole, placée sur le même axe, couvre la partie réservée au mihrab ; quatre salles carrées ou rectangulaires, elles aussi couvertes de coupoles, occupent les angles formés par les branches de la croix. C est à ce type que se rattache la mosquée de Mourad II, qui date de 1426, et que précède, comme dans les églises bvzantines, un beau portique à cinq arcades ; et, conformément à la mode byzantine, ses murailles sont construites en assises alternées de pierres et de briques roses. La décoration polychrome du portique et de la façade, où des mosaïques de faïence égaient de bleu, de vert et de rose, le fond blanc de
la muraille, est également assez remarquable. Mais la merveille de Brousse, et l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture ottomane, est assurément la mpsquée verte, construite vers 1419 par le sultan Mahomet Ier.
Sur sa façade de marbre blanc, percée de fenêtres aux tympans délicatement sculptés et de niches décorées de stalactites, s’ouvre un haut portail, flanqué latéralement de deux niches, comme le sont les portails seldjoucides. La voussure est décorée de stalactites, l’encadrement formé par
Brousse : tombeau de Mahomet Ier dans le turbé vert.
Cliché Sehah.
un chambranle mouluré, orné d’arabesques et d’inscriptions. Une frise à inscription dorée couronne la porte aux voussoirs blancs et noirs. Mais l’intérieur surtout est incomparable. Toute la partie inférieure des murailles, et pareillement l’encadrement des arcades et les fenêtres, et les deux grandes loges qui s’ouvrent, comme deux petites chapelles, aux côtés de l’entrée, et la tribune du sultan disposée au premier étage, et les fenêtres qui la flanquent, sont tapissés de carreaux de faïence verte, qu’encadrent des bandes bleu turquoise et des frises d’inscriptions, et que surmontent des lambris de faïences vertes relevées de dessins dorés et de fleurs d’un effet merveilleux. Le mihrab surtout est d’une splendeur admirable avec ses arabesques, ses fleurs, ses inscriptions en relief, et les grands trèfles
polychromes qui en couronnent le faîte. La même décoration se retrouve dans les chambres latérales, où elle se complète par des niches ajourées, aux parois décorées de reliefs creusés dans le plâtre. Enfin, à la voûte des coupoles, des peintures figurent des plantes aux tons éclatants de bleu, de rouge et d’or. Sous la coupole centrale une fontaine jaillissante retombe dans un bassin de marbre en une fine pluie murmurante; des tapis magnifiques recouvrent le pavé de marbre ; et dans le demi-jour un peu mystérieux qui filtre à travers les beaux vitraux colorés, et qui rend plus délicates encore les nuances harmonieuses des faïences, une impression se dégage de calme mystique, de suprême paix, qui fait le charme spécial de ce sanctuaire d’Islam. « C’était vraiment un grand maître du rêve, a écrit Loti, celui qui, il y a cinq siècles, a conçu la mosquée verte. »
En face de la mosquée verte s’élève le turbé vert, où repose le sultan Mahomet Ier, mort en 1421. Le revêtement de briques émaillées vertes qui le couvre à l'extérieur est en grande partie moderne. Mais l’intérieur a conservé ses beaux panneaux de faïence vert foncé, au milieu desquels se détachent de grands médaillons d’arabesques claires, son mihrab richement décoré, dont l’encadrement se couronne d’énormes fleurons découpés, et surtout le magnifique tombeau du fondateur, dont les faïences bleu turquoise se relèvent de grandes inscriptions de couleur jaune. Ici aussi, comme à la mosquée verte, de beaux vitraux aux dessins exquis tamisent la lumière et rendent plus délicates encore les nuances harmonieuses des faïences. Il n’y a rien à Constantinople, même dans les beaux décors céramiques qu’a créés le XVIe siècle, qui vaille la merveilleuse parure que des artistes persans (une inscription de la mosquée verte parie des « maîtres des Tebriz » qui y travaillèrent) disposèrent aux murailles du turbé vert et de la mosquée verte de Brousse.
Dans un jardin fleuri de roses, ombragé de platanes et de cyprès, d’autres princes de la famille d’Osman reposent autour de la mosquée Mouradié. Onze turbés renferment les tombeaux du sultan Mourad Ier, qui en 1389 tomba à Kossovo, du prince Moussa, fils de Bajazet Ier, qui mourut en 14 1 3, du prince Mustapha, un fils de Mahomet II, mort en 1472, et de son autre fils, Djemsultan, qui mourut à Naples en 1495, et d’autres personnages encore. Plusieurs de ces monuments funéraires sont décorés de faïences de ton vert foncé ou bleu turquoise, que surmontent de grandes frises d’inscription. Les plus belles sont celles du turbé de Mustapha, où des fleurs bleues de deux tons alternant avec des fleurs de corail forment sur les murailles « une tapisserie féerique ».
Enfin, tout près de Brousse, au village de Tehekirdjé, la mosquée de Ghazi Hounkiar, bâtie par Mourad Ier. à la fin du XIVe siècle, est curieuse par
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1 évidente influence byzantine qui se marque dans ses dispositions, et les bains de Yéni-Kaplidja, édifiés au XVIe siècle par le grand vizir. Rustem pacha, sont un monument intéressant de l’architecture ottomane au montent de son apogée. Mais, de cette époque, c’est à Constantinople qu’il faut chercher les chefs-d’œuvre.
Quoique la mosquée de Mahomet II, ainsi qu’on l’a indiqué déjà, ait perdu depuis sa restauration au xvme siècle beaucoup de son aspect pri-
Brousse : vue générale de la Mouradié. Cliché Sebah.
mitif, on y peut cependant retrouver encore les dispositions essentielles de l’œuvre qu’exécuta l’architecte grec Christodoulos, lorsque le sultan lui confia le soin d’édifier le sanctuaire. Et il n’est point sans intérêt de voir comment, dès ce premier ouvrage, l’architecture ottomane prit à Constantinople un aspect tout nouveau. Que l’on compare la vaste mosquée de Mahomet II aux dernières églises byzantines ou aux premières mosquées de Brousse, on constatera dès l’abord le progrès merveilleux qui d’un seul coup s’y est réalisé. On y sent assurément l’influence puissante de la tradition byzantine : c’est à l’église des Saints-Apôtres que Christodoulos a emprunté son plan en forme de croix grecque inscrite dans un carré : c’est à Sainte- Sophie qu’il a pris l’idée de la coupole centrale épaulée par des demi-coupoles. Mais, au lieu de se borner à une simple imitation de la
Grande Ég,lise, .il a répété sur les faces latérales les demi-coupoles de l’absidetet du'.pfonaos, et soutenu ainsi la coupole centrale par quatre demicoupoles; appuyées à leur tour chacune par trois demi-coupoles. Quatre ■.coupoles de moindre envergure couronnèrent les angles du plan cruciforme. Et, en étageant ainsi les unes au-dessus des autres ces multiples coupoles, l’architecte a obtenu une silhouette d’une élégance et d une légèreté remarquables. Assurément l’intérieur de la mosquée, où les murs trop blancs sont couverts d’une décoration peinte fort médiocre, où des fenêtres nombreuses versent une lumière trop brutale, est d’un effet moins heureux.
Mosquée de Bajazet. Cliché Ludwigsohn.
et l’on y sent la transformation radicale que le XVIIIe siècle y a accomplie. Mais la belle cour qui précède l’édifice, avec ses portiques couronnés de coupoles, ses arcades en ogive, aux voussoirs noirs et blancs, que portent des colonnes de granit et de marbre, avec la charmante fontaine ombragée de cyprès qui en occupe le centre, a gardé à peu près intacte sa figure d’autrefois. Et entre les multiples constructions qui l’environnent, médressés, hôpitaux, hôtelleries, cuisines pour les pauvres, logements pour les étudiants, bains, turbés où reposent le Conquérant et son épouse favorite, et qui forment autour d’elle comme une petite ville sainte, la mosquée de Mahomet II, dressée sur sa haute colline, forme un ensemble imposant qui n’est point sans beauté.
La mosquée de Sultan Bajazet, bâtie entre 1497 et 1504, est moins vaste que celle de Mahomet II, mais dans ses proportions plus réduites, elle offre une parfaite unité, et elle a conservé intactes les dispositions que lui donna
l’architecte du xv° siècle. Elle aussi s’inspire de Sainte-Sophie, dont elle reproduit le modèle plus exactement encore que la mosquée de Fatih. Comme dans la Grande Égdise, sa coupole s’appuie sur deux demi-coupoles et sur deux grands arcs latéraux ; mais l’architecte turc a simplifié le plan byzantin, en supprimant les galeries du premier étage qui existent à Sainte-Sophie ; il n’a conservé que les bas-côtés du rez-de-chaussée, que couronnent quatre coupoles. Ainsi, par sa silhouette extérieure, la Bayézidié est infiniment harmonieuse. Les dômes des coupoles qui recouvrent
les portiques de la cour, se dessinant au-dessus de la corniche qui couronne la façade, en complètent heureusement l’aspect extérieur, et les trois hautes portes qui donnent accès dans cette cour sont fort belles dans leur sobre imitation des modèles seldjoucides. La cour elle-même, à l’intérieur, est charmante, avec ses arcades aux voussoirs de marbre blancs et rouges, ses colonnes de porphyre et de vert antique, à la base et aux astragales de bronze, ses arabesques de marbre noir et rouge se détachant au tympan des fenêtres sur les murs de marbre blanc et sa porte centrale précédant l’entrée de la mosquée ; par l’ingéniosité des arrangements, par l’élégant emploi de la polychromie, elle est assurément un des plus remarquables ouvrages de l’architecture ottomane. Jadis elle était plus pittoresque encore, lorsque des boutiques en plein vent, installées sous les portiques, faisaient
Cour de la mosquée de Bajazet.
Cliché Sebah.
de la cour de la mosquée un marché bruyant et coloré, lorsqu’elle était toute pleine du roucoulement et du bruissement d’ailes des pigeons familiers, qui venaient par centaines y chercher, à des heures réglées, leur nourriture (c'est pour cela que la Bayézidié s'appelait, dans le peuple, la mosquée des pigeons). Aujourd’hui les marchands ont été chassés des abords du temple, les pigeons se sont envolés : et peut-être la paix du sanctuaire s’en est-elle accrue, mais il y a perdu assurément un peu de sa grâce pittoresque. L’intérieur de la mosquée, fort simple, est joli cependant, par la pureté et l’harmonie de ses lignes, l’élégance de ses chapiteaux à stalactites, et par sa sobre décoration de tonalité claire que fait ressortir l’immense tapis à fond rouge étendu sur le sol, et sur laquelle les fenêtres innombrables versent une lumière éclatante.
Mais c’est le XVIe siècle qui a marqué l’apogée de l’art ottoman. Sous le règne de Soliman le Magnifique et de ses successeurs, un architecte de talent s’est rencontré qui a donné aux édifices turcs une grandeur de conception, une beauté d’exécution sans égales. Sinan pacha était d’origine chrétienne (c’était le fils d’un Grec de Césarée) ; et pendant sa longue carrière (il a vécu plus de cent ans), il a construit 81 mosquées, 51 oratoires, 52 médressés, 17 minarets, 7 aqueducs, 8 ponts, 33 palais, 8 caravansérails, 35 bains, 17 turbés. De cette prodigieuse activité, Constantinople a gardé de nombreux monuments, la mosquée de Selim Ier, qui fut le premier ouvrage de Sinan et dont il trouva le modèle dans la Bayézidié d’Andrinople, celle de Silahi Mehmed pacha à Eyoub, et celle que fit élever près de la porte d’Andrinople la fille de Soliman, la sultane Mihrimah, la belle mosquée de Rustem pacha, qui date de 1560, et celle de Mehmed Sokoli, qui est de 1 57 1 , et la mosquée de Piali pacha, et celle de Piri pacha. On reviendra sur plusieurs de ces ouvrages. Mais où l’on peut le mieux juger du talent de Sinan pacha et de son constant progrès, c’est dans les deux mosquées de la Shah-Zadé et de la Suléimanié. Sinan lui-même, parlant des édifices qu’il avait construits, disait que la Shah-Zadé était son ouvrage d'apprenti, la Suléimanié son travail de compagnon, et la Selimié d’Andrinople son chef-d’œuvre. Sans discuter ce classement, il suffit d'étudier les deux premières de ces mosquées, qui comptent parmi les plus belles de Stamboul, pour comprendre le talent du maître le plus fameux qui ait illustré l'art. ottoman.
La Shah-Zadé ou mosquée des princes, bâtie par ordre de Soliman en mémoire de ses fils Mahomet et Djihangir, fut achevée en 1548. Elle rappelle dans ses dispositions principales le plan de la mosquée de Mahomet II et offre comme elle, avec ses étages de coupoles superposées, une silhouette d’une extraordinaire légèreté. Et pareillement, comme la mosquée de Fatih,
elle est à l’intérieur un peu froide et nue, sous la lumière trop crue qu’y versent ses deux cent quatorze fenêtres. Mais l’aspect extérieur est d’une rare élégance. La façade principale, avec la haute porte qui donne accès dans la cour, est fort belle ; les façades latérales, que bordent, comme à la Suléimanié, des galeries à arcades ogivales, présentent une ligne infiniment pittoresque ; et les deux minarets, de forme polygonale, dont, les seize faces sont décorées de nervures et d’ornements en relief, sont d’un type élégant
Mosquée de Shah-Zadé. Cliché Sebah.
un peu différent de celui qu’on rencontre habituellement. Mais sa cour surtout, dont les portiques se couronnent d’arcades aux voussoirs de marbre rouges et blancs, surpasse en richesse et en beauté celle même de la Suléimanié. D’admirables chapiteaux surmontent les colonnes de granit ou de marbre ; de magnifiques faïences se disposent aux tympans des fenêtres. Et derrière la mosquée, dans un beau jardin fleuri, des turbés s’élèvent, parmi lesquels celui des princes Mahomet et Djihangir est un des chefsd’œuvre de l’art ottoman.
Mais la merveille assurément, entre toutes les mosquées de Stamboul, est la grande mosquée de Sultan Soliman, celle dont l’épitaphe de Sinan pacha dit magnifiquement qu’en la bâtissant, « il construisit une mosquée à
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l'image du paradis ». Elle fut édifiée de 1550 à 1566, et elle aussi, comme la Bayézidié, mais avec une bien autre ampleur, s'inspire visiblement du plan de Sainte-Sophie. Mais on sent que l’architecte dû sultan magmifique s’est efforcé de dépasser la Grande Église elle-même en splendeur et en majesté. La haute coupole de la Suléimanié, qui mesure 26 mètres de diamètre, s’élève au-dessus du sol à 61 mètres, c’est-à-dire à 6 mètres de plus que celle de Sainte-Sophie. Sa silhouette extérieure, que ne gâte aucun
Mosquée de Soliman : façade latérale. Cliché sebah.
contrefort parasite, surgit, puissante et harmonieuse, au-dessus des bâtiments qui l’environnent, avec ses coupoles habilement étagées et les flèches élancées de ses quatre minarets. Mais l’intérieur surtout est d’une prestigieuse beauté, d’une incomparable grandeur ; et peut-être, à quelques égards, la mosquée de Soliman est-elle aujourd’hui plus impressionnante que la cathédrale de Justinien. Sainte-Sophie est une église chrétienne que le vainqueur turc a transformée en mosquée, et par là, inévitablement, elle a été défigurée, gâtée : gâtée par ses tapis désaxés qui agacent le regard, gâtée par ce décor musulman qui rompt les lignes de l’édifice et en détruit l’harmonie, gâtée par ce laid badigeon qui couvre les mosaïques et en a éteint le flamboiement d’or. La Suléimanié, au contraire, a été bâtie pour être une mosquée, et elle a conservé intacts tous les traits caractéristiques de sa cons-
truction, ses proportions imposantes et l’harmonieuse cadence que font les lignes des arcs et des coupoles, la polychromie de ses colonnes de porphyre, de ses revêtements de marbre, de ses arcades aux voussoirs noirs et blancs, et 1 admirable lambris de faïence qui, du sol jusqu’à la naissance des voûtes, couvre le mur du mihrab, et les merveilleux vitraux qui éclairent le fond du sanctuaire. Et s’il est incontestable que dans le chef-d’œuvre du VIe siècle il y a une audace créatrice, une originalité puissante qui manquent
à la Suléimanié, il n’est pas moins certain que, lorsqu’on se trouve dans la nef immense de la mosquée de Soliman, sous la haute coupole, en face du mihrab aux stalactites d’or, sur lequel les verrières mettent le demi-jour mystérieux des cathédrales gothiques, l’émotion est intense et vraiment inoubliable.
Il faut reprendre maintenant par le détail les différentes parties du monument. En avant de la mosquée s’étend, selon l’usage, une cour d'une simplicité un peu sévère, où donne accès une haute porte, aux voussures en stalactites, qui rappelle le beau porche de la mosquée de Sultan Hassan au Caire. Les façades latérales sont d’une plus grande élégance encore. Sous un large auvent, un portique aux arcades inégales, dont l’effet est singulièrement heureux et pittoresque, supporte une galerie formée de seize arcades ogivales ; aux deux extrémités de ce motif central, une triple arcade
Mosquée de Soliman : grand portail du nord-ouest.
Cliché Sebah,
se dresse en haut d’un large perron. On a dit déjà la majesté de la disposition intérieure ; quatre énormes colonnes, deux de porphyre, deux de syénite rose, qui proviennent, dit-on, du palais impérial et de l’Aug'ustéon, soutiennent la coupole à pendentifs, qu’épaulent deux demi-coupoles, appuyées, comme à Sainte-Sophie, chacune par trois exèdres. Comme à la
Mosquée de Soliman : intérieur. Ciici-é Sebab.
Bayézidié, Sinan a supprimé les galeries qui existent dans la Grande Église : mais il a, dans les bas-côtés, disposé d’élégantes tribunes, dont la ligne horizontale basse met en valeur la hauteur des grandes arcades. On a justement remarqué que c’est surtout aux dispositions de l’architecture que Sinan a emprunté ses moyens d’expression : et il est certain en effet que, dans ce vaste édifice qui mesure 69 mètres de long sur 63 mètres de large, c’est la beauté des proportions et l’harmonie des lignes qui frappent tout d’abord. Mais le mur du mihrab, avec ses merveilleuses faïences persanes,
et les vitraux aux dessins admirables que Serkoch Ibrahim sertit dans leurs cadres de plâtre ajouré, met au fond de la mosquée un rayonnement de splendeur et achève l’impression féerique que produit la Suléimanié. Et enfin, dans le jardin plein de roses qui s’étend derrière la mosquée, se dressent, parmi les tombes anciennes, les deux turbés aux claires faïences où
Mosquée de Soliman : le mur du mihrab.
Cliché Sebah.
dorment Soliman et Roxelane, et de la grande terrasse qui s’allonge au flanc nord de la mosquée, la vue s’étend, admirable, sur un vieux quartier turc, paisible et charmant, et sur les eaux lumineuses de la Corne d’Or.
Bien d’autres mosquées à Stamboul rappellent la gloire de Sinan pacha. Parmi elles, l’une des plus remarquables est la mosquée de Rustem pacha, construite en 1560 sur l’ordre de ce grand personnage, gendre du sultan Soliman. Le plan rappelle de façon frappante la mosquée que, vers le même temps, faisait bâtir la femme de Rustem, la sultane Mihrimah. Mais la mosquée est surtout célèbre par l’admirable décor de faïences, — un
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des plus exquis qui se conserve à Stamboul — qui orne sa façade et ses murailles intérieures. Sur des carreaux à fond blanc, qui commencent dans la seconde moitié du xvi° siècle à remplacer les faïences de tonalité plus sombre de l’époque antérieure, s’épanouit une riche et merveilleuse floraison, tulipes, œillets, églantines, narcisses, jacinthes et roses, non plus stylisés
Mihrab de la mosquée de Rustem-pacha.
Cliebé Sebah.
comme dans les décors de la première moitié du XVIe siècle, mais traités avec un naturalisme sincère et charmant. Le mihrab surtout est d'une singulière beauté ; dans un large encadrement de palmettes, toute une flore éclatante, tantôt stylisée, tantôt réaliste, couvre la paroi de sa variété infinie ; de vases élégants au ton bleu turquoise s’échappent de grandes gerbes d’œillets ; ailleurs les fleurs semblent jetées au hasard sur le fond clair d’où elles se détachent, ou disposées en savants enroulements, et tout cet ensemble est d’une couleur exquise et d’une grâce incomparable. A la mosquée de Mehmed Sokolli (1571) le mur du mihrab, entièrement revêtu
le vert, pour ainsi dire absent jusqu’alors dans la palette des faïenciers de cette époque, domine. Il sera parlé plus loin des beaux décors du même style qui ornent les turbés de Soliman et de Roxelane, le turbé de Selim II, et les appartements de Mourad III au Vieux Sérail, et la mos-
de faïences jusqu’à la coupole, n’est pas moins remarquable. C’est le même décor floral, coupé de cartouches à grandes inscriptions blanches : mais ici
quée Atik Validé à Scutari : ils achèveront de montrer quel merveilleux épanouissement connut vers la fin du règne de Soliman, et davantage encore sous ses successeurs Selim II et Mourad III, 1 art céramique anatolien sorti des ateliers de Nicée.
Parmi les autres ouvrages de Sinan il faut nommer encore la mosquée de Pialipacha, bâtie en 1573 et conçue dans un style archaïque qui la fait
Mosquée d’Achmet : grand portail.
Cliché Sebah.
assez différente des autres mosquées de Constantinople. Six coupoles de hauteur égale couronnent un rectangle, qui se partage à l’intérieur en trois travées, soutenues par de hautes colonnes de granit rouge. Au dehors, sur les façades latérales, des portiques se développent, couronnés de galeries ouvertes : un double narthex précède la façade principale, au centre de laquelle, — chose extraordinaire dans l’architecture ottomane — se dresse, au-dessus du portail principal, le minaret unique de la mosquée. Au milieu des platanes qui l’environnent, l’édifice est d’un fort bel effet, et les colonnes de ses portiques extérieurs lui donnent une élégante et pittoresque silhouette.
L influence de Sinan pacha et de son école s’est fait sentir jusque dans les monuments du xvifl siècle : c’est de son enseignement que procèdent la mosquée de Sultan Achmet aussi bien que celle de la Yéni-Validé. La première, édifiée de 160g à 1614, est la plus grande sans doute des mosquées de Stamboul, et entre les six minarets élancés qui l’encadrent, elle
apparaît fort imposante, au centre de l’énorme esplanade, ombragée de beaux arbres, qui la sépare de ses innombrables dépendances. Le plan rappelle celui de la Mohammédié et de la Shah-Zadé. Une haute coupole, dont le diamètre est de 36 mètres, est soutenue par quatre énormes piliers cylindriques décorés de cannelures ; quatre demi-coupoles l’épaulent, qui s’appuient à leur tour chacune sur trois autres demi-coupoles : et l’étagement de toutes ces coupoles, ajourées à leur base, la combinaison des hautes arcades •et des pendentifs à stalactites produisent une impression d’extraordinaire
Mosquée d’Achtnet : intérieur.
Clicne Sebah.
légèreté. Comme à la Suléimanié, des tribunes basses, portées sur desarcades à voussoirs noirs et blancs, se développent au pourtour de l’édifice ; et, sur les murs, une belle décoration de faïences à fond blanc conservel’harmonie délicate et fine des décors floraux du XVIe siècle. Ce sont des fleurs, œillets, jacinthes et roses, de couleur bleue et rouge tomate, montant
Mosquée d’Achmet : mihrab. cliché Sebah.
le long de branches vertes ; ce sont des coupes d’où s’échappent des tulipes et des œillets ; ce sont des panneaux où des cyprès gris s’enroulent de feuilles de vigne et de grappes de raisin. Des peintures assez élégantes, qui couvrent les piliers et les voûtes, complètent cette décoration. Malheureusement la lumière trop brutale qu’y versent des fenêtres innombrables fait la mosquée trop claire et nuit un peu à l’elfet qu’elle produit. Mais sa silhouette extérieure est d une élégance majestueuse dans sa légèreté hardie ; comme à la Suléimanié, des portiques à arcades inégales décorent les-
Mosquée de Yéni- Validé : intérieur. cliché Sebah.
la porte, en bronze, décorés d’inscriptions et d’arabesques, sont fort beaux également.
La mosquée de la Yéni-Validé ne le cède point à celle de Sultan Achmet. « C’est assurément, comme le dit un juge compétent, une des plus belles mosquées de Constantinople, autant pour la beauté de ses proportions extérieures que pour la richesse de sa décoration intérieure l. » Commencée
façades latérales; et la cour aux colonnes de granit rose et de marbre blanc est d un effet imposant. Une jolie fontaine octogonale aux arcades de marbre délicatement sculptées en occupe le centre; et la haute porte d’entrée, avec ses voussures en stalactites, ses niches latérales et ses grandes inscriptions dorées sur fond vert, est extrêmement élégante. Les vantaux de