A LA TÊTE DU GOUVERNEMENT
Les deux premiers personnage^ politiqijes de la Turquie soqt le Grande V^^ir et le Cheick-ul-Islam. Le prer mier préside le conseil des ministres, l'autre est l'organe supfêçie de la religion et (Je la loi de IVJpiIjo.met.
Mahmoud a élevé deux fois Reuf-Pacha à la dignité éîûinente ^e Grar^d-Vizip. Il est à la tête ài\ petit nombre de ces hommes d'élite qui foi^t exception à J'^^i^orance où crpupissent la plupart des pachas. Reuf-Pacha était un personnage des plus distingués; il réunissais en lui deux qualités qu'on rencontre rarement ensemble : ilétait à la fois homme de guerre et homme de lettres. La guerre de Perse témoigne do sa valeur militaire, et la
confiance absolue de Mahmoud dans ses lumières atteste son érudition personnelle.
Massim-EfFendi était le Cheick-ul-Islam ou Mufti de Constantinople. Il dut cette dignité moins à son mérite personnel qu'à Tinfluence de sa famille, qui^ depuis bien des années, occupe les premiers emplois dans Tordre judiciaire. Massim-Efifendi, plus que tout autre, raffermit l'esprit de réforme chez Mahmoud, en lui prêtant dans les fetvas l'appui de la religion et de la magistrature. Opposé à l'insurrection des Janissaires, il protéga Mahmoud contre le poignard des Ulémas, et acquit ainsi la plus haute importance dans les conseils du Sultan.
Mais le personnage qui exerça le plus d'influence parmi ceux qui siégeaient au divan fut, sans contredit, Pertew-Pacha. Il n'était âgé que de vingt ans quand il fut chargé de la correspondance du Grand-Vizir durant la guerre de 1808 contre la Russie : ses notes politiques fixèrent l'attention des cabinets russe, anglais et français, par la force et la logique du style. Grâce à cette éminente qualité de diplomate, il devint ministre des affaires étrangères, et, quand je me trouvais à bord de la Gueniera à Constantinople, il était ministre de l'intérieur.
Ahmed -Pacha était le ministre de la marine; je l'ai vu de bien près; à cette époque, il pouvait avoir trentecinq ans. Il avait fait son éducation parmi les pages du Sultan, et avait acquis une certaine renommée dans la guerre de l'Albanie.
Kalil-Pacha, envoyé comme ambassadeur à Saint-
DES ItÉFORMËS DE MAHMOUD. 16«
Pétersbourg, fut un des premiers à étudier et à parler la langue française. Il se distinguait par ses' manières élégantes et par Télévation de son esprit.
Au milieu de tous ces hommes, le fameux Khousrew- Pacha, dont le caractère est tout musulman, habile en intrigues, ne méprisant aucun des moyens qui pouvaient le maintenir au pouvoir, sut toujours se conserver dans les bonnes grâces de Mahmoud. Les services qu'il rendit d'ailleurs à TEtat en détruisant les feudataires de l'Asie, avec une patience et une finesse sans égales, l'appelèrent naturellement à un rang distingué.
Le général en chef des gardes était Saïd - Pacha , homme de mérite, quoique inférieur à Namik- Pacha, qui, en sa qualité de général des milices impériales, dépendait du premier. On raconte qu'à Londres l'élégance de sa figure, ses manières brillantes, et la perfection avec laquelle il parlait français, fixèrent d'une manière toute spéciale l'attention du monde aristocratique. Il s'était appliqué à l'étude de la langue française avec beaucoup d'ardeur» quand le Sultan ne voulut plus se servir des Grecs dans la diplomatie. Jeune encore, il s'était fait remarquer comme homme de guerre, en s'appliquant à étudier les meilleurs traités français sur l'état militaire. C'est avec ces connaissances techniques qu'il seconda les vues de Mahmoud dans les réformes de la milice. Ses services et ses connaissances le firent élever au grade de maréchal-de-camp. Envoyé ensuite dans différentes capitales de l'Europe, avec des missions d'une haute importance, il fit, entre autres, un long
m OmSTANTINÛPUS.
séjour i Londres, en qualité d'ambassadeur. Son eietn** pie donna anx jeunes Tutrcs le déàir d'apprendre la langue française et les sciences qui en résultent; et s'il vint à Mahmoud Tidée d'en envoyer à Paris pour faire leurs études, ce fut pour avoir remarqué les services que Namik-Pacha lui a?ait rendus avec le secours dis cette langue.
En 18&0, Nouri'-Eirendi était ambassadeuir turc à Paris; il avait poùt secrétaire Talaat-ESendi, qui pos*^ sédait, au dire des hommes distingués qu'il approchai des talents remarquables et une connaissance complète de la langue française.
Quand j'étais à Gonstantinople, on nomma à la placé de ministre des relations étrangères, avec le titre de pacha, un jeune homme qui touchait à peiné à sa tren-* tième année, et qui, depuis quelque temps, avait attiré l'attention du Sultan. Il s'appelait Rechid-Bey. Sorti des bureaux du tleiss, il s'était rendu célèbre à Gonstantinople comme poète et comme littérateur. Ses poésies n'ayant pour but que l'éloge de Mahmoud, le grand réformateur de la Turquie, il s'attira la protectiott iitimédiatè dé Son souverain, qui l'employa aussitôt dans les dieastères de la section politique des affaires étràtigères. Il fut nommé ensuite chef de la même section, et èélà en ^récompense de ses heuréuK succès en Grèce^ où il se montra aussi bon soldat qu'il était bon poète. Nommé ambassadeur à Paris étt 1836, il fit pteuve dans ce posté de grandes capacités.
tiiirsqu'il était ambassadeur à la cour de Viëdfièy Ah^*
DES RÉrohMËS DE MAHMOUD. 163
iQêd-Pâcfeà îi*âvaîl aussi que trente ans. 11 parlait et écrivait bien la langue française.
Après Perte w-Pacha, qui était Tœil droit du souverain, toute la confiance de Mahmoud reposait sur le gendre du mêmePertew, Wassaf-Effendi. Cesdeuxhommesdétruisirent enhèfehiebt Titifluenée du célèbW Khousrew, auquel il n'est resté qu'une honorable et splendide retraite.
kahmoud confiales fonctionsde chef du pouvoir exécutif à Nedjib-Effendi. iSousleihallieureuxSélim, cedernier avait prêté son aide aux premières tentatives de réformes militaires qui provoquèrent la révolte des Janissaires. Le fait suivant donnera une preuve de son courage et de son activité. Lfes Janissaires, ayant appris qu'il était l'instrument principal de la volonté de Sélim, se mutinèrent, et, dans Tintention de le tuer, environnèrent la caserne de Scutari, où il se trouvait; mais Nedjib-Effehdi, ayant fait ouvrir les battants de la porte, s'élança d'un saut de son chevjsil au niilieu des assassins, le sabre pendu à la ceinture, et déchargea sur les premiers ses deux pistolets à bout portant. Les Janissaires, surpris de tant d'audace, lui laissèrent te temps de s'échapper, non sans tirer sur lui une grêle de belles qiii ne l'atteignirent pas. Depuis lors, c'esl-à-dire eh ^826, il revint à Constantinople, et, Sous Mahinoîid, il se prêta avec un zèle incroyable à l'accomplissement des réformes du souverain.
Parmi les principaux ministres du gouvernement ottôibah, Àssàa-feffendi nié'rîte une mention particulière comme historiographe de ^îatimoud : c'est un littérateur
164 œNSTANTINOPLE.
très-distingué, et son histoire sur la destruction des Ja-nissaires est un yrai chef-d'œuvre.
GOUVERNEMENT D'ABDUL-MÉJID.
La mort de Mahmoud, survenue au moment même où les réformes qu'il avait introduites demandaient une main ferme et virile, était le plus grand malheur qui pût frapper l'empire ottoman. La continuation de son système, qu'il n'était plus possible d'abandonner pour revenir au régime antérieur, devait subir des interprétations fâcheuses, que la grande jeunesse de son successeur, son inex périence, et la nécessité de s'abandonner à la direction des ministres de Mahmoud, devaient excuser.
Il est vrai que quelques-uns des personnages éclairés dont j'ai fait mention entourèrent le jeune Abdul- Méjid de tous les soins que leur expérience rendait précieux, et l'encouragèrent à continuer l'œuvre commencée par son père.
L'éducation qu'il avait reçue l'avait disposé à favoriser les réformes et à les étendre ; mais pour atteindre ce but et pourvoir à la nécessité dans laquelle l'empire ottoman se trouvait au sortir des tâtonnements et de l'expé rimentatioo indécise des premières tentatives, il aurait fallu un homme d'un âge mâr, consommé dans la science des affaires publiques, et formé par une longue expérience des hommes et des choses.
GOUVERNEMENT DARDUL-MÉJID. 163
Les ministres de Mahmoud, qui avaient eu le secret des inspirations de ce réformateur, pouvaient, dans un certain sens, gouverner l'empire, le jeune Sultan les ayant conservés autour de lui.
Mais quel qu'habiles que pussent être les conseillers d'Abdul-Méjid» par cela même qu'ils possédaient à peu près une même autorité» les luttes, les divisions, les jalousies paralysèrent l'action du pouvoir, auquel, comme loi suprême, l'unité était indispensable ; et, lors même que les ministres d'Abdul-Méjid, désireux d'élever la puissance de leur maître au plus haut point, se seraient entendus pour arriver à ce résultat, la jeunesse du prince était un obstacle.
Abdul-Méjid, au sein de son conseil» ne pouvait qu*écouter, sans prendre, au milieu de la discussion des affaires, une décision qui la fit cesser immédiatement ou qui fît pencher la balance en faveur de celui-ci préférablement à celui-là. Dans une monarchie constitutionnelle comnfe Test celle de l'Angleterre, la couronne est un principe peu délibérant de sa nature ; mais les ministres, qui possèdent le pouvoir exécutif, ont pour les soutenir ou les combattre l'action des Chambres, de la presse, et ce grand esprit de liberté qui fait le caractère du peuple anglais. En Turquie, où rien d'analogue n'existe, le pouvoir exécutif est toujours faible et désarmé quand il n'agit pas de lui-même. Dans ce cas, de deux choses Tune : ou il confie à une seule main la direction des affaires, ou il en prend lui-même la charge. Des ministres égaux en talent, utilisés habilement et avec dis-
4«tf CONSTANTINOPLE.
cemement, peuvent faire le bien de leur pays i mai^ ces mêmes hommes, précisément parce qu'ils se valent l^s uns les autres, agiteqt l'Etat de leur ambition, qi^and aucune autorité supérieure ne les contient.
Le premier acte qui annonça à l'Europe qu' Abdul-Méjid avait pris les rênes du gouvernement ott(\man es^t la publicité qu^il donna i l'htatU-^chéri^ de Gulhané, appelé par la presse française la Charte oltomane, dans laquelle le Sultan mettait des limites à sa puissance. Comme on le pense bien, les éloge§[ ne manquèrent pas à Abdul-Méjid à son début, parce qu'il surpassait son pèreen portant les mains sur un pouvoir qui^usq^'à lui, avait été en Orient le symbole du despotisme le plus tranché, le plus bruts^l dans ses actes, et le plus redouts^ble.
C'était, à vrai dire, un événement remarquable en Europe que de voir la Sublime-Porte descendre de son pouvoir absolu et confesser hautement Iç désir qu'elle ayai^ non plus seuleiqent d'emprunter ^ l'^lurope dçs moyens matériels pour consçlider ];natériellement son empirç,, mais encore de lui emprunter quelquç chose de son droit politique et d^ son droit civil.
Ce coup d'Etat excita chez les esprit^ superficiels^ anioureux des chartes, une admiration sans boi^nes * suivant euX) Abdul-Méjid. était le ^ul souverain sous le gouvernement duquel la liberté pouvait aller s's^riter.
On voulait aussi que cet acte ouvrît tout d'u^ çoup^ à deux bsittants, les portes à l'exploitation de toutes l^s industries étrangères. Constant! nople devait appartânir aux beaux-art^i ai^ consimerçe^ à ragriculture 4^9
GOUVEBÎ^EMEiYr UA5DUI.-MÊJ1D. 407
Mstis riUusioû tomba bien yite quand h Charte, étudiée et poissée s^u ta,^liâ d^ ta critique de toutes les fçuUlcs? publiqi^çs de Vï^urope, niQiitfa qu'au fond çHe était bien iQoins rçYoIutionnaire qu'elle lavait paru tout d'ahçr^, ^t qu'en définitive c'était nioins \^ confession d'Abdel* l^^jid sur la faililesse de la Turquie, que ^ pa^apbip^^e d.çQ réformés eçtamées pso* $on père.
Ce qu'il y eut de remarquable dans Ths^tti-^ehériff, jje fijt la divulgation des maux qui p^çaie^t sur l^ Turquifi. Cette divulgation a pu être ou une grande IQ9^« iJres^, ou un^ pensée dictée par une politique trçs-Jt^f^bile. Je pençher^iç plutôt 2^ l'envisager squ^ cç deçpier point 4^ Yue; car, en définitive, si l'état morajl et W^téf riel dQ 1% Turquie, que signalait Abdul-Mé]id,^ était i^r çpjQ^U ^u^ populations chrétiennes^ il n'était nuUf nvQB^ ignoçé, des grande gQuvernewentfi dQ TÇuirope. C^tjtfi françl\i$e du Sultan à apporter h luffiièr^ 9ur de^ feit» ÇQU connus des paasse^^ li^i eu ^«^u^^ 1* syipp^lhi^t L'featti-sçjiériff mQntrîût eft outre que la Turquie, dan;! l'intérêti d^ réquiUbre eurntpéen» devsiit étire soutenue
dapç ^on e:5:istençe politique pg^r l'iu^veutio^ de tuutei^ \i% puiwwces Qccidentçtle^-
i'hatti-ççhériff n'aura^it-U eu d's^utre yé&ultat; que §^ populariser la question turque en Europe, qu'il eQ^( éJ^| yil %çt% dç haute poUtiqi]\e. U ^^porl^it ^u. Piy^n do faire §gTcir que fon e?i^teuce ue po^^ait ftre compro^ m §W»r %Wujk éiiî^lei»,eii^ géftéMi «ç a'eo/isiy^!- IJ^l
lOS CONSTANTINOPLE.
moment que la Porte est impuissante à se soutenir par elle-même, on juge que sa chute entraînerait une guerre universelle dont les suites ne sauraient être prévues, et tous sont intéressés à la défendre. Le sultan Abdul- Méjid, en ne craignant point de montrer, comme il le fit dans sa charte» tous les endroits faibles par lesquels il pouvait être attaqué, ne s'adressait plus seulement aux cabinets, mais à lopinion publique, dont l'assentiment pèse d'un si grand poids sur les conseils des puissances européennes.
Quant à ce qui regarde les réformes intérieures, la charte d'Abdul-Méjid n'accuse que de bonnes intentions* des VŒUX, des promesses, des garanties. Il eût mieux valu, à notre avis, au lieu de donner à ces intentions la forme pompeuse d'une charte, s'entourer de personnes qui auraient pu soutenir l'ordre public, conserver aux Turcs les privilèges dont ils jouissaient, ranimer leur zèle, et les placer toujours au-dessus àesrayas, qui prennent facilement le caractère des nations auxquelles ils appartiennent. Puis, au lieu de se lamenter sur les abus que les pachas commettent dans leurs pachaliks^ il aurait fallu tenter de les déraciner en confiant le gouvernement des provinces à des mains intègres. Enfin, il aurait fallu, pour relever le commerce, mettre à exécution les traités commerciaux conclus avec les puissances étrangères.
Vhalli-schértff trouva à Constantinople une presse qui le porta aux nues. Cela est facile à comprendre. Bon nombre d'écrivains français, qui, à Paris, probablement
n'avaient su mettre leur imagination et leur plume au service d'aucun parti, vinrent les faire fonctionner à Constantinople au profit du gouvernement turc. Mais que pouvaient leurs écrits pour mieux engager TEurope à favoriser le gouvernement national de l'Egypte, àem«pècher que la Russie ne franchît le Bosphore, et à con* server à Ck)nstantinople le pouvoir du Divan ? Rien, ou peu de chose, on l'avouera.
En somme» Thatti-schériff est un acte de faiblesse quant à ce qui regarde les affaires intérieures de Tempire; car il n'apporte contre les maux qu'il accuse aucun remède. Pour ce qui regarde les affaires extérieures, il a rendu populaire en Europe la nécessité de protéger la Turquie et le danger qu'il y aurait de l'abandonner à sa faiblesse, en mettant à jour les funestes conséquences que sa chute pourrait entraîner pour les intérêts des sociétés modernes.