CHAPITRE IL
L^STHME DE SUEZ,
Cette langue de terre sablonneuse qui sépare laMéditerranée de la mer Rouge depuis les temps les plus reculésy s'est trouvée l'objet des recherches les plus acti-- Tes de l'antiquité, et, de nos jours y elle attire plus que jamais l'attention de l'Europe moderne.
Le moyen d'établir une communication entre ces deux mers est un problème à la solution duquel on tient en raison de son grand intérêt. ESectivement, si l'isthme qui sépare la Méditerranée de la mer Rouge pouvait être traversé par un canal sur lequel la navigation à vapeur pût être établie, un navire venant de Marseille ou de Londres n'aurait besoin que de trente-cinq à quarantecinq jours pour arriver à Bombay; et si, à défaut du canal t on pouvait construire le chemin de fer projeté entre Suez et Faramah, à l'embouchure Jynech, le
m EGYPTE.
voyage ne serait pas plus long par cette voie qu'il ne le serait par le canal; car la perte de temps occasionnée par le transbordement des marchandises serait compensée par la rapidité du voyage à travers le désert.
Llsthme qui sépare les deux mers n'a pas plus de cent vingt mille mètres de largeur entre Suez et la rive septentrionale de Faramahi à côté de l'antique Péiu se ; et comme les terres d'alluvion s'étendent à cinq milles environ, il en résulte que la distance la plus courte entre les deux points est de cent quinze mille mètres environ.
Le sol de l'isthme est légèrement élevé au-dessus du niveau des deux mers. Il se distingue du reste de l'Egypte par l'absence de verdure et d'eau vive, et par le manque absolu de toute espèce d'habitations.
Suivant l'opinion de plusieurs écrivains, anciennement la Méditerranée entrait plus avant dans Tintérieur des terres d'Egypte, et joignait presque la mer Rouge. Lei^ lacs salés qui se trouvent entre les denj: mers semblent donner un grand poids & cette opinion. Quoi qu'il m: soit, on tenta dans la suite, malgré ces obstacles, de rétablir une commumeation que Ton eroyilit naturelle.
La jonction de la Méditerranée et d& la mer Rouge peut se faire de deux manières : ou directement de Suez à Pehise, au moyen d'un €^al «reusé à travers les montagnes aitre Suez et les lacs salés ; ou au moyen d'un autre canal epbfe les extrémités de ces lacs et la Méditerranée. Dans le premier projet, ^i tirant parti de la vallée de Sabalh-Byer, on devrait commencer le canal sur le Nil à un point quelconque de la branche pélu-
l'ISTHMB DB SIJËZ. ||f
sienne ; dans le second, on d«VTait l'ouvrir au-desias de la branche du Delta. Ce dernier projet était eelu} sur lequel les anciens avaient fixé leur idée. Mais cette voie ne pouvait leur c^rir qu'une navigation inatvtéi^e et temporaire, dépendant des débondements du IBeuve. Ce fut dans la supposition que le niveau de la mer Ropgé était plus élevé que celui de la Méditerranée, qu'ils suivirent ce tracé.
Les Français, après une longue étude, ont, dans ces dernières années, résolu la question en déterminant la di£Eérence du niveau à trente pieds et six pouces. Nous ne nous étendrons pas sur ce fait; il suffit de savoir qu'il existe, et qu'il serait probablement la cause de grands in* convénients, parmi lesquels celui de former un courant très^rapide, qui rongerait en peu de temps les bords du canal, et qui, se jetant avec impétuosité dans la Médi^ terranée, en élèverait le niveau, et, par suite, submer^ gérait les basses terres du Delta.
Venons maintenant à ce qm les Grecs, les Romains et les Arabes ont fait à différentes époques, afin d^ teindre ce but aussi difldle que désiré.
L'opinion que Sésostris a été le premier à entrq)rettdre un grand canal, parait n'être pas fondée, surtout si l'on considère qu'à cette époque le coHunereé maritime u'étauit pas assez avancé pour qu'on pût penser à exécuter un tel travail. Il est plus probable que cette idée a pris naifisance à l'époque de l'établissement des lomeas 3ous la^conduite de P&anunéticus , qus^d leurs mstitutions conunerèiales durent &ire seirtir à ce prisée ia tiéoes««
site de la jonction des deux mers. Du reste, l'idée de couper risthme de Suez doit être regardée comme une idée Tenue plutôt à l'esprit des Grecs qu'à celui des Égyptiens 9 si Ton considère que la tentative de couper risthme de Gorinthe avait dt nécessairement suggérer la pensée d'en faire autant à celui de Suez.
Mais, au dire d'Hérodote, cette dernière entreprise fut interrompue sous Nechos. Ces prêtres qui, du fond de leurs temples, conduisaient à leur gré les affaires publiques, furent cause que d'énormes dépenses et le tra* vail de plus de cent vingt mille hommes n'eurent aucun résultat. Les craintes de quelques-uns de ces derniers se manifestèrent par un oracle, qui afi&rmait que l'ouverture de ce canal aplaniridt le chemin de l'Egypte aux barbares, et causerait la ruine totale de ce pays ; elles sufiEirent pour vaincre la i^istance énergique de Psam* méticus.
Darius, fils d'Hystaspe, s'inquiétant peu de l'oracle, reprit les travaux interrompus par Nechos, et, d'après le témoignage d'Hérodote , on peut considérer comme certain que le canal fut exécuté et rendu navigable. Il était d'une largeur assez considérable pour permettre un passage facile à deux trirèmes. Des historiens plus modernes, qui n'étaient pas, comme Hérodote, témoins oculaires, racontent, dans l'intention peut-être d'attribuer tout l'honneur de l'entreprise à Ptolémée, que le canal complètement négligé par les anciens rois persans , n'avait jamais servi à la navigation. Cette assertion est détruite toutefois par le témoignage de l'historien.
nSTllME DE SUEZ. IR9
Le canal , quoique continué par Philadelphe , resta toujours navigable durant la domination des Lagides. Diodore parle d'une manière expresse des moyens employés alors pour que les vaisseaux pussent entrer dans la mer Rouge. Ptolémée continua le canal, et y fit exécuter une écluse construite de manière à pouvoir être ouverte et fermée au.besoin . Diodore, en affirmant ce fait, n'a pas l'air de soupçonner un inoment qu'on puisse mettre sa bonne foi en doute.
Les hommes de l'art , dans leurs conjectures sur la manière dont était construite cette écluse, pensent qu'elle était semblable à nos écluses actuelles, et que, par conséquent, l'usage des nôtres est bien plus ancien qu'on ne l'avait cru jusqu'alors. Il reste néanmoins aux ingé-* nieurs italiens du quinzième siècle , et principalement à Lidisardo, le mérite d'avoir inventé ce qui, à leur insu, avait été déjà fait par les anciens.
Les Romains ont donné une grande importance aux canaux. Sous le règne d'Auguste, l'excellente administration de l'Egypte ne les laissa pas péricliter, surtout à une époque où le commerce entre l'Erythrée et les Indes leur donnait une grande importance. Pline conservait encore à ce canal le nom de Ptolemaeus Amnis (1), ce qui porte à croire que, sous les quatre premiers Césars, . il n'y a pas été fait de réparations importantes ni de travaux d'autre sorte.
Le nom de fleuve Trajan, qu'on lui donnait au temps .'
(1) Fleuve de Ptolémée.
du géographe Ptolémée , prouve que , sous ïe règne de cet empereur, ce fameux canal avait de nouveau fixé Vattention générale, et qu'on y avait fait d^importaates réparations. Ces réparations, qui avaient été ordonnées, selon ce géographe , par Trajan, furent exécutées dans la partie avoisinant TÉrythrée, et dan^ le lit d'un autre canal, près d'Hydropolis et de Babylone, à 60 kilomètres au-dessus de Bubaste , opération qui avait pour but de rendre le canal navigable en adoucissant la pente du sol.
Dans les premières années d'Antonin, ce canal était encore dans toute son activité. Lucien parle d'un jeune homme qui, s'étant embarqué à Alexandrie, remonta le Nil, et navigua jusqu'à Clymé, port situé à Textrémité du canal sur la mer Rouge. Cette assertion est digne de foi : Lucien alors demeurait en Egypte , et y occupait des emplois d'une haute importan<3e.
Depuis cette époque, l'histoire ne dit plus rien à ce sujet. Il est impossible de se rendre un compte bien exact du temps pendant lequel ce canal a été navigable. Il paraît pourtant que , sous le règne des Ântonins, les moyens de transport n'ont pas été négligés ; la sollicitude de ce siècle, si heureux et si fertile pouf la paix et le bonheur du monde, s'attachait à augmenter toutes les sources de la richesse de l'empire romain.
Mais à quelle époque ce fameux canal, comblé par les sables, a-t-il disparu sous les pieds du voyageur ? Comme Trajan s'en servait principalement pdur faire transporter les marbres précieux tirés des carrières du mont Abereh, on peut croire que l*encombrement du