LES TL'Î\CS
chez les Turcs, qu'aucun d eux ne voudrait jamais y manquer.
I^es mendiants musulmans, dont le nombre est trèslimité, se montrent humbles et réservés , et , que vous leur donniez une pièce de monnaie ou non, ils vous ac* compagnent de leurs bénédictions , bien différents en cela des mendiants grecs , qui , en cas de refus, vous accablent quelquefois de malédictions et d'injures.
Les Russes ont réduit les Turcs à ne plus se considérer comme le premier peuple du monde, et ont contribué à diminuer de beaucoup Tesprit de fanatisme qui dominait chez eux. Menacés constamment dans leur existence politique et religieuse par le gouvernement de Saint- Pétersbourg, et toujours à la veille de passer sous sa domination, ils commencent à croire que la main de Dieu s'est retirée d'eux. S'ils n'avaient à craindre de la Russie qu'un changement de dynastie, ils accepteraient cette révolution facilement; car elle n'aurait rien de plus extraordinaire que toutes celles qui éclatèrent dans le Sérail. Constantinople est assez habitué àse réveiller un matin avec un chef de gouvernement autre que celui de la veille. Dans l'Orient, les révolutions n'atteignent jamais trop les populations, parce qu'elles se font uniquement dans les hautes sphères du pouvoir. Quand elles intronisent un nouveau chef^ comme il ne change u^ cune des habitudes religieuses et domestiques du pays, il passe en quelque sorte inaperçu. Le monarque est toujours le même, le masque seul a changé. Mais il n'en serait pas ainsi au cas où l'empereur de Russie s'empa*
ea CONSTANTiNOPLE.
remit de Gonstantinople; car, protecteur armé de la religion grecque, il donnerait à cette religion la prépondérance sur le mahométisme. Unepareille substitution dans un pays où le sentiment religieux et le sentiment politique sont confondus, ne s opérerait pas sans de terribles bouleversements .
Quand, autrefois, un ambassadeur européen allait, suivi de son brillant cortège, présenter au divan ses lettres de créance, le peuple avait coutume de dire qu'il venait recevoir Tinvestiture d'un royaume pour son maître ou en obtenir une couronne. Il n'a plus cette pensée, en voyant aujourd'hui son existence même politique conservée par le bon vouloir des puissances européennes,8urtout celles que le croissant faisait trembler jadis.
Les nouvelles institutions du sultan Mahmoud oiit contribué en grande partie à diminuer le fanatisme rehgieux. Dans certaines classes, parmi les officiers d'étatmajor des nouvelles troupes, chez beaucoup de hauts fonctionnaires, et à la cour même, la religion n'est plus qu'une pratique officielle. Elle a subi tant de modifications que, sans détruire tout à fait les convictions du cœur, on peut la comparer à la manière dont elle est pratiquée chez nous ; toutefois , il en faut excepter les vieillards, les seuls peut-être à s'attrister de cet esprit de progrès qui, suivant eux, doit détruire la vraie croyance.
La prise d'Alger a aidé également à diminuer l'orgueil religieux des Turcs. Cette ville était considérée par, eux comme un rempart de l'islamisme, parce que
LES Tuacç. c?
jamais la croix du Christ ne s'était élevée dans son enceinte. Les nations les plus puissantes de l'Europe avaient été jusque-là forcées de capituler devant elle. Il restait donc aux Musulmans de la Turquie la consolation de pouvoir se réfugier dans ses murs au cas où les Russes, qui ont envahi déjà la Grimée, traversé le Danube, et descendu les hauteurs du Balkan, viendraient à fondre sur Ck)n8tantinople. Alger était, pour les Turcs» une ville vierge encore de tout contact maléfique avec les infidèles ; la religion de Mahomet ne s y était jamais souillée d'aucune transaction, et elle y dominait encore en vraie souveraine. Les Anglais régnaient à Bagdad, les mœurs de l'Europe envahissaient TEgyptCi la Mecque avait cédé une fois aux Wahabites ; mais Alger restait encore pure dans la foi du Prophète. Aussi , quand la nouvelle de la prise d'Alger se répandit à Constantinople, on en douta d'abord; mais une fois que le fait devint positif, la consternation fut au comble, elle était gênérale,aussi le découragement s'empara de tous.Constantinople une fois pris, il ne leur restait plus d'abri, il fallait qu'ils se reformassent en phalanges belliqueuses pour conquérir un nouvel asile et de nouveaux royaumes.
Le haut clergé musulman jouit à Constantinople d'une véritable considération, tandis que les ministres subalternes du culte sont plongés dans une indigence extrême. Les mosquées possèdent de gros revenus; mais le souverain et quelques-uns des hauts dignitaires sont les seuls qui en connaissent le budget et toutes les répartitions. Le célibat n'est pas imposé au clergé» qui forma
en outre le corps judiciaire; car le Coran est en même temps le code religieux et politique.
Malgré leurs hautes fonctions, les scheykh^ les imans et les muezzim ne sont pas exempts du service militaire; dans Tancienne organisation deTempire, chacun d'eux avait sa place marquée à la suite du grand seigneur.
Tous les Dertoiches portent continuellement entre leurs mains, ou pendu à leur ceinture, un chapelet de trente-trois, soixante-six et jusqu'à quatre-vingt-dixneuf grains, nombre qui représente la quantité des attributs qu'ils croient appartenir à la divinité. Ils font glisser plusieurs fois dans la journée les grains de ce chapelet entre leurs doigts en récitant les prières prescrites.
Les Turcs deviennent facilement de bons soldats ; ils sont soumis et obéissants; ils ont une grande aptitude pour les exercices du corps, et endurent avec beaucoup de courage toute espèce de fatigue; on eût pu, avec eux, former en peu de temps des régiments biea disciplinés.
Leur organisation a été confiée à un officier français, M. Gaillard, qui a rendu et rend encore de grands services au Sultan. En moins d'une année, beaucoup de jeunes gens qui n'avaient jamais entendu la musique européenne furent à même, sous la direction de M. Donizetti, de Bergame, de former des musiques militaires assez complètes.
Avec tous ces efforts, les Turcs ne parviendront jamais à atteindre la civilisation européenne : leur religion sera toujours pour eux un obstacle insurmontable. Ce qu'ils
empruntent aux Européens leur ôte l'énergie qu'ils puiseraient dans la stricte observance de leurs anciennes coutumes. Ils ne pourraient donc plus vaincre les chrétiens, qui, en attendant le jour de les traiter en ennemis, éteignent , par un semblant de civilisation , cette vigueur que le fanatisme seul peut leur donner.
A ce point de vue» la réforme du Sultan serait loin d'être favorable à la sécurité de son empire, et ce qui, à nos yeux, semble être une preuve d'intelligence, pourrait bien contredire les véritables intérêts de la Turquie. Si la civilisation européenne devait la sauver de la chute dont elle est menacée fatalement, il serait nécessaire qu'elle fût imposée même violemment; mais il ne saurait en être ainsi. La Turquie, malgré tout ce que ferait l'Europe pour la défendre, succomberait toujours devant l'esprit mlitant du christianisme. A un peuple comme le peuple lurc, pour se défendre il ne ït\ui pus seulement la tactique et la science militaire de TEur^ipe^ moderne, il faut ^surtout cette aveugle mais héroïque abnégation de sa personne que la loi de Mahomet lui imposa dans les plus beaux jours de sa puissance et de sa gloire.
Quand les empereurs russes voulurent civiliser leur empire, non-seulement ils accueillirent avec bienveillance, mais ils allèrent chercher chez eux tous les étrangers qui possédaient des talents et qui vinrent s'établir dans leurs états; quelques uns furent admis dans leur conseil; d'autres furent mis à la tête de leurs armées, et il y en eut même à qui fut coniiée la direction de certaines pro-
m eONSTANTINOPLB.
vinces de Tempire. Ces étrangers initièrent aux connais* sances et aux mœurs de l'Europe la noblesse russe, qui vjUt le bon esprit de mettre de côté tout orgueil national, et de se façonner sur les modèles qu'elle avait sous les yeux afin de pouvoir se guider dans la suite par ellemême. Aussi, cet empire, inconnu dès Tabord, ne tarda pas à prendre un rang capital parmi les Etats civilisés de TEurope, et aujourd'hui, grâce au soin qu'il a mis à suivre l'admirable politique de Pierre -le-Grand, il menace d'acquérir une prépondérance presque absolue sur les affaires du continent.
La Turquie n'a point voulu initier les étrangers dans ses affaires intérieures, et les Turcs seuls ont le commandement supérieur de leurs armées. Dn officier français, anglais ou allemand, n'est qu'un officier instructeur, c'est-à-dire un homme payé pour enseigner. Il est vraique, bien souvent, le Grand-Seigneur leur donne des témoignages de sa haute bienveillance; mais ils obtiendraient bien plus de considération si on leur accordait un commandement réel, et les officiers turcs eux-mêmes retireraient plus de profit de leurs exemples que de leurs préceptes.
Lorsque vous demandez à Gonstantinople les motifs de cette conduite, on vous répond que le fanatisme musulman n'est pas encore assez éteint pour souffrir qu'un chrétien ait un commandement dans l'armée. Cette objection n'est pas sans fondement sans doute ; mais il est probable aussi que la jalousie des personnages placés dans une sphère élevée exagère beaucoup cette crainte,
LES TURCS. fil
.L'indifférence ou« pour mieux dire, Tantipatliie que les Turcs éprouvent pour les progrès et les lumières du àèhors, que les étrangers seuls peuvent apporter et faire connaître, est la cause principale de leur éloîgnement. Autrement Constantiriople regorgerait de génies déclassés en Europe, et qui, sûrs d'y trouver une juste rémunération, montreraient tout ce dont les natures d*élite sont capables de produire dans une ville si exceptionnellement belle.
On trouve dans le gouvernement turc un vice qui a dû en ruiner souvent les meilleures combinaisons et qui s'oppose à tout épanouissement du progrès; c*est la grande corruption des hauts fonctionnaires de TEtat. Le souverain ne peut pas tout voir, et l'opinion publique, qui est sans influence à Constantinople, ne peut rieq. Dans les grands emplois, tout se réduit à bien exploiter le moment, et cela le plus fructueusement possible.
Le Turc voyage peu, et bien rarement en Europe. On a vu plusieurs d'entre eux accrédités parleur gouvernement auprès des puissances étrangères; mais ni leurs plaisirs, ni même leurs affaires ne sont le but de leur voyage. Ils quittent rarement Constantinople, et ce n'est que pour visiter les bords de la mer Noire. Leur commerce se fait ordinairement avec la Russie, TÉgypte,. et toujours dans l'intérieur deTempire. Il est bien rare qu'ils étendent leurs opérations spéculatives au-delà de leurs frontières.
Les amusements auxquels les Tnrcs se livrent sont en jpetit aombre et peu bruyants* Par les belles journées
f» CONSYAMliNOPLE.
d'été, vous les voyez assis à l'ombre des arbres, fumant tranquillement leur pipe avec toute la gravité possible, au milieu d'un paysage pittoresque, auprès d'une fontaine ou sur les bords de la mer. Ils vivent dans la selitude, se réunissent rarement, et sont presque toujours silencieux. Leur plus grand plaisir consiste à rester dans une complète oisiveté. Dire que dans cette oisiveté les Turcs ne pensent à rien serait une assertion hasardée ; au contraire, la réflexion, et par conséquent le jugement qu'elle fait naître, sont des facultés que les Turcs cultivent volontiers.
Quand il arrive qu'ils sont élevés par les circonstances au-dessus de leur condition, la conduite qu'ils tiennent est toujours un modèle de retenue, de calme, de bienveillance et de discrétion. On n'en voit pas d'ordinaire autant chez nous, quand, par des circonstances heureuses et imprévues, des personnes de basse extraction s'élèvent à de hautes fonctions sociales. A Constantinople, Ces changements de fortune sont très-fréquents ; il n'est pas rare de voir des individus de la classe inférieure parvenir aux places les plus éminentes, en comprendre tout le poids, et en porter dignement la charge.
La Jeunesse aime à monter à cheval ; mais elle se soucie peu de la chasse.
La culture des fleurs trouve à Constantinople quelques amateurs ; mais la force des habitudes exerce un tel empire sur eux, qu'ils donnent toujours la préférence aux végétaux les plus connus sur les plantes les plus rares. Je me souviens néanmoins qu'un jour je présentai au
ministre des affaires étrangères un eaetus $pecio$hii$mi8 en pleine floraison ; il fut vivement frappé de sa beauté et se montra très-enchanté de mon offrande.
Chez les Turcs on ne trouve pas de collections d'objets d'art ou d'histoire naturelle. Le goût de ces collections, qui d'ailleurs contribue si bien au développement des connaissances humaines, est tout à fait inconnu chea eux : on pourrait y compter les numismates et les bibliophiles. Peut-être que la nature de leurs habitations, construites en bois, et exposées par conséquent à deve<nir souvent la proie des flammes^ les empêche d'étendre ces collections.
Les meubles qui ornent leurs maisons sont simples plutôt qu'élégants : ils peuvent les transporter avec la plus grande facilité^ et les soustraire ainsi aux ravages du feu. Les incendies pourtant ne sont pas si désastreux qu'ils le paraîtraient de prime-abord. Dans presque tous les quartiersde la ville, il y a de grands édifices en pierre, solidement établis, appelés khans, et divisés en un nom** bre considérable de grandes chambres où les commer» çantsdéposentleursmarchandisesetlesparticuliersleurs effets les plus précieux, de manière que rarement un incendie entraîne la perte d'une valeur importante, soit en meubles, soit en marchandises.
L'extrême simplicité de cette vie prive la nation des avantages qu'elle pourrait tirer d'une plus grande somptuosité. Cependant les riches ornements et les meubles 9plendides, qui procurent plus d'agrément et de confort, inspirent souvent les artistes, et leur débit excite l'ému-
G0M8VANTIN0I>LE.
f&ntà le» oorrier». Ces meubles aofit fàtmqués de» plan» tonjours hrtB par des homtnes d'un: gcrat éprouvé. Ainsi la richesse publique se trou veaccrcœ nonfleu^lemettt par les matières premières qu'on emploie» laais encov» par lepapti qu'oit tire de ces mati^es^pre- KÎèrw, en Ije^éte^aBil par une parfeite* et babrle fabr^ calieii; à ks kauteur d*objeto artistiques. Les Turcs I^es plus opulents ont des bijoux, des cbales préeieux, êtes (isurruves rares, des chevaux d'une grande beauté; nais ils n'ont pas d'argenterie, d^ tnbleaux, d'objets è'airt, en' un «104) aucune d^ ces^ marques d'une civilisation avancée, qui accuse chez un peuple la culture ém arts et d^s^ liserés.
Les Tufos de distinetion* aiment surtout lés Beaui» dhsMux. €epen<fen1), depuis que le 6rand^^Seigtreur £i dunné Texempte de là plue grandt^ simplicité dans la Bumifestetîon eiKl^riéure de sont pouvoir; le nombre en ^diminué; Auparavanl^» Ne» familles d^un rat)^ élevé' entvetetiaient: aussi un nombre considérable de dbmestiqam;i oe nombre a été également' réduit parles réformes.
Ues* féttes i^igieuses^ qui ont lieu dans le cours dfe Fannée sont une^ occasion de- distraction et d'amusement»^ e*, comme* 1- année turque est. lunaire; ces fêtes ne reviennent pas dans loi: même- saison, ce' qui feitque lat. monotonie dè6> époques se trouve rompfue. Les fêtes p«iinnpal^*dl»r'MUsuiteens sont le A^mm et te Ct/r*bttnm-B9yr^m^ qur correspondenr en queiiçpiiô soYtë à nos^ffiie^dfe Pâques-efede la Pentecôte, -^^and^atf^vent oes^ fetès^ les* URiwlhmn» wTtëtttdiV
léai^' hstbitûiies : ils' se font des'visites, éclikngiéiit' dés éadëàtix, et se livrent à toutes sortes de divertissements. DUirant le Ràmaian^ jeûne d*une lune qui pt*écède le Be'^am\ il est expressément défendu aux Turcs dé riiangér, de boire, et même de fumer durant le jour ; ihais; des qii'a)*rive la nuit» ils s'adonnent à la joie et àla bonne cKère. Les cafés sont illuminés avec luxe; des fempes, des bougies répandent en abondance la luinière, et la fdUle qui s*y rend prend plaisir à écouter des coritfeùrs'dB nouvelles qiii se tiennent là exprès. L'intrigué dé cesr lioùVelles est toujours improvisée, et l'auteur les débite avec feu en les animant de gestes dramatiques ; il imité tour à tour la voix: grave et sévère du juge, là discussiotl vive et intarissable des femmes qui se querellent, l'attitude craintive et prudente du juif qu'on accuse, et réunit de cette manière le monologue au drame et à la pantomime ; mais la décence du style n'y est pas toujours respectée. On trouve aussi dans ces soiirées des séances d'ombres chinoises.
Jadiè, dans' les fêtes religieuses, on exécutait des courses, dans lesquelles les pages et les officiers du SuUa!n, montés sur des chevaux fougueux, se lançaient mutuellémeiït* defs javelots de boi-s appelés djirid. Il y avait aiissi dès combats de chiens et d'ours. Mais pour éviter dès'ldttes trop acharnées, quand le combat devenait sérîèui, ces' animaux étaient sépares. On y voyait aussi quelquefois des lutteurs, selon l'ancienne coutume diewllômâîns: L^tirànd-Seigneur assistait autrefois à ces r^ôtiiàsànces publiques; depuis qu'il a chàiigé son
n CONSTANTCSOPLE.
système militaire, ces jeux ont été remplacés par des
revues, où le Sultan^ accompagné de son état-major, parcourt les rangs de ses troupes, et leur fait exécuter en assez bon ordre toutes les manœuvres de la guerre.
Pendant les belles nuits d'été, dans la saison du Ra* mazan, on peut jouii* d'un spectacle entièrement inconnu à l'Europe. Les mosquées illuminées dessinent sur la voûte azurée du ciel leurs minarets sveltes et élancés, leurs coupoles étincelantes, et les formes gracieuses de l'architecture arabe, si riche d'élégance et si parfaite d'harmonie ; les platanes majestueux et les bagolari gigantesques religieusement respectés de tout temps par le fer, sont éclairés par des milliers de lampions aux couleurs diverses, qui projettent leur lumière fantastique sur les cafés, où une foule animée fête le Itamazan. C'est un tableau magique pour l'étranger qui y assiste la première fois.
Comme à Constantinople l'éclairage des rues est inconnu, il arrive qu'on entend, avant de voir quelqu'un, les pas mesurés des chevaux, et tout-à-coup on voit déboucher de la rue un groupe d'hommes précédé par un large transparent éclairé; c'est un grand de l'empire, précédé, entouré et suivi de ses valets, qui fait ses visites de cérémonie. 11 s'avance avec cette gravité qui le caractérise, et ne manque jamais de rendre avec courtoisie le salut à tous ceux qui s'inclinent devant lui.
Dans le temps du Ramazan, les affaires du gouvernement se font dans la nuit. C'est aussi dans la nuit qu'ont lieu les conférences diplomatiques et les réu->
LES TUBCS. 78
oions de famille^ dans lesquelles les hommes se tien-* nent séparés des femmes. La joie règne dans ces réunions, et souvent elles se prolongent jusqu'à l'heure de la prière du matin, prière à laquelle les Turcs ne manquent jamais.
Cette joie unanime, et à laquelle participent toutes les classes de la société à Constantinople, provoquée par les fêtes religieuses, est quelquefois troublée par de terribles incendies. Du haut des tours qui dominent la ville veillent des gardes. A peine un incendie s*est-il manifesté, qu'ils s'empressent d en donner avis aux postes voisins : alors de nombreux gardes nocturnes parcourent les rues, frappent le pavé avec de gros bâtons en fer^ et crient : « Au feu ! » en indiquant la rue et le théâtre du désastre. Tous ceux qui croient leurs intérêts menacés accourent sur les lieux pour protéger ou sauver leurs marchandises, leurs magasins, leurs ateliers.
La lueur rougeâtre qui éclaire Thorizon annonce au voisinage et au lointain le sinistre. Il n'y a que les témoins de ce spectacle qui puissent en retracer Thorreur. Les maisons en bois d'une légère construction, et peintes la plupart à l'huile, sont bientôt réduites en cendres. Si, pour comble de malheur, le vent vient à soufiQer du côté de l'incendie, l'embrasement devient un torrent de feu que rien ne peut arrêter ; les quelques maisons en pierre sont les seuls obstacles qui ralentissent sa marche dévastatrice. On est étonné de voir avec quelle vitesse on fait les déménagements des maisons, et de quelle manière on amoncelé tout ce qu'on a pu
^ ooifsTAimNonjs.
$Ai!if*éf Mff leé pTâcés publiques. Lés femmes et les enf^nti! épei^us qui* ftiient dans tous les sens, les malades qfu^on transporte y les maisons qu'on abat, le service des poihpes qui encombre les rues, tout* cela jette le spectateur dans une angoisse réelle, à laquelle s'ajoute encore la crainte de voir tous ces efforts inefficaces, n faut néanmoins^ avouer qu'au milieu de cette désolation* i^gne un ceï^id ordre, La résignation, si commune aur peuples dé rOriedt, lès rend moins sensibles au^ tristes impressions qui sont inséparables des*g1*ande( malheurs, et' leur fait déployer dans ces circonstances* une activité très -grande, sans qu*elle soit pour cela iuihultueuse, criarde, effarouchée comme che2^ nous.
Combien' de fois ii'ai*je pas vu, à' peu de distance de là màiëdil dévorée par lé^ flammes, une famille réduite à l'indigence, aësise sur lin banc dé pierre où sur le ^uil* d'Une mosquée, régardant d un œil indiffèrent les ustensiles' sauVéè du feu et amoncelés à ses pieds parla eompassîon et laf pitié de quelques âmes dévouées et cha rîtables:! Que de fois n'ai-je pas entendu ces victimes del'incendîe s'édrîèr : C'était là volonté de Dfeulet ne rtontrfer aUcùri^sigue d'affliction ou de chagrin !
Le' Sultan, seè* itlinîstres, lès grands deTeinpire se rendent ordifaaihèmentsUi^ lé lieu dii désastre pour prêter lëcoricbtfrsrlè ]jltiâ énéïgiqUe, et pour mieux diriger Ic^ôauVetàgé deé' dît^ts mobiliers; dès marcliànaises et d^'pèrsiifhriès.
Voîd lé îiaoyett* un' pfeu bizarre dont or se VeH dans
dea tmiâidB pté^aées à la garde iniériemë ées^ af^paf ^ taoïÉfitefl» préseale à- la poFte de la cltfambre du' soiivelaàa »?ee qb' gf asd fanal d'étofFe^ fmxgè à ta mma. Le kffijÉi qBr'dA Be samrait éviter e» ouvrant les^ èènx bel^ la^^ réitdUe k Sidtan, (fut, a\«rti^ de FiMei^ie p^lb sinistre fastsd, s'ioCortoe auprès de-se$pagêd de là ilfttoi^ da déeaetoe, et abirs se rend eu i^ersOA^^» a^compa^ gnéde too^ les graade digûitatres did l*empire^ sur les l^^fil: de l'itieendte. Sa présente est toujours pour les aialiie«[MUisc uiseliraédiclîon, etpour les t^a^atlleui^ Ml encouragemea4ï«
U j a à CS^nstawthlople b^ucoùp' d^étaËlis^itiénts publies d'mseii^emetit éléiioentaire : chaque mbsquée a. une; ou phifâeavs' éeoies gratuites, dbtit ta plûpâii; ont étéérigées par de pieusL fondâtieurs; tes ettfettts^ dé tou^ tes les classes peu^éuC doue' a^eo faeifité a^preiid^e à lice et è éorire. PourieîB éCudesplus élevées, itii'ett est pas: mmk Plins3eui<s^ mo8îquéesiïnpériates^pôssè(itetit iluë université; maïs rensetgi^Bnienl est bonté à la tliéblb^ giaet^à^la jurisprudence; autrefois on y^etisëîgriâit', étt ouizB^ un peu de- médeciti^. Ëes^ derniefdr Sultans onC itetitué uoe* école de mathématiques, et le Sultan ré*giumfeai fendé^mtoie uneébole dis chirurgie soui3< là' di*' i<eslioiiî dc' ptusieurd^ pi^ôfesseurr eui^péens :' cfe# d^ut «Goi^ so]ittas8i9£' flori^saiïtes' aujourd'hui'.
Daus^U» é^es publique» de (îons^htitlopli?; dii'à'iii'troduit renseignealeut-dës langttë^ êtràtigëties; bfsTncW d«tad¥ 9M» i^opw à< fàiï*^ mmv \ht Ijmth^Wh
7C €ÛNSTANTINOPLE.
^ie des améliorations et du progrès; mais le mouvement en est lent, l^e gonvernement fait des efforts pour étendre cette étude, et certes ils seraient couronnés de succès si les mœurs n*y opposaient leur résistance passive, opiniâtre et religieuse. Les Turcs pourtant aiment l'étude, et, si les lettres et les sciences étaient protégées à Constantinople avec persévérance, elles y prendraient un essor rapide. 11 faudrait, pour qu'elles arrivassent à produire des résultats solides, qu'elles fussent dirigées par des professeurs habiles, afin que de bons élèves sortissent suffisamment préparés pour enseigner euxmêmes aux masses ce qu'ils auraient appris.
La polygamie est un des grands obstacles que la civilisation rencontre en Turquie. C'est Técueil contre lequel viennent se briser tous les efforts des souverains. La société des femmes n'existe pas pour le Titre; il en est le maître, et non Tami. Réduites à Tétat de servitude, elles ne peuvent développer les qualités précieuses que nous leur connaissons en Europe. Elles sont heureuses matériellement dans les classes aisées de la société turque ; rien ne leur manque des choses de la vie, et l'esclavage qui les claquemure les dispense des soins et des tracas; mais l'oisiveté de leur existence intérieure ne les rend aptes qu'à une triste maternité; tous leurs travaux c<msistent à entretenir à la fois, et la pipe, et la somnolence du maître de la maison. L'élément féminin fait défaut à la société turque, et, s'il se produit quelquefois, ce n'est que pour troubler lé repos de la famille.
Chez nous, au contraire, cet élément est partout; et si
parfois il justifie le proverbe tammr perdit Traie, il est incontestable que son influence donne à nos mœurs, à nos habitudes, à chacune de nos actions, ce je ne sais quoi de vivant, qui marche, qui sent, qui souffre et qui se réjouit.
Ce n'est point sans motif que la Providence a placé la femme auprès de l'homme, en a fait son aller ego^ sous la forme la plus aimable, la plus douce et la plus délicatement organisée, pour percevoir, avec les organes d'une sensibilité extrême, toutes les sensations que la nature répand à pleines mains sur nous, et nous les traduire. Là où la femme ne prend pas avec l'homme sa part de dignité, les liens de la nature ne sont plus qu'un accouplement bestial, entouré de raffinements plus ou moins délicats. Avec la polygamie, l'homme toml^ dans l'iso* lement; il s'accoutume à l'insensibilité; il se courbe trop facilement devant le fait accompli ; enfin cette partie de sa pensée qu'on appelle le libre arbitre , l'examen , reste éternellement cachée sous la carapace d'une nonchalance que ne secoue pas cet esprit dont Eve usa pour provoquer Adam à la désobéissance.
La tranquillité qui règne dans la famille turque est la conséquence d'un bien-être matériel avoué par la hiérar* diiedes positions. Les garçons, qui doivent avoir plus tard une place marquée et privilégiée dans la société , >ont l'objet de beaucoup de soins. L'homme seul ayant M rôle en Turquie, la famille Tentoure de sollicitude, les filles ne sont pas négligées; mais comme eHes ne doivent avoir qu'une position secondaire, passive et
pre^qp^ fl4iUe« pQ De leur montre poist ees reapects, ces égi^à^ qD'ell^9 trouvent dans les familles chrétiennes. Les enfants aiment beaucoup leur mère , et cet amour estd'autantplusgrand, qu'au milieu de plusieurs femmes leur sort est attaché à la destinée de celle qui Jes a mis
Ml m^nde.
Quel contraste entre les penchants que la nature a mi« ^ns le cœur de Thomme, et ces lois humaines qui per* mettent de séparer une mère de son fils, et de l'exposer en vente sur un marché, comme on le ferait d'une brebis!
Quel contraste entre ces penchants si natureb, si vrais, des enfants pour la mère, ce respect et cet atta-» chôment pour le père, et ces combinaisons égoïstes qui s'efforcent de dénaturer, avec une aveugle barbarie, les sentiments si nobles de la nature et de l'amour !
Quelle anomalie, quelle injure, non-seulement aux lois divines, mais au bon sens humain!... Et l'on se demande comment une société qui s'appuie sur la polygamie peut subsister en face de la société chrétienne^ où^ la femme, émancipée par la parole du Christ de l'esclavage que l'antiquité faisait peser sur elle, est devenue la compagne de l'homme; où elle prend part, sur un pied d'égalité, au fardeau de ses peines et au sentiment de fsea joies; ou enfin son rôle à la fois touchant et consolateur élève par l'amour et soutient par l'affectiou les efforta et les malheurs de celui dont elle partage l'existence.
Tout récemment encore on a tenté de détruire la po* lygami§i mais ni le Sultan ni son gouvernement ne pQu«
LES TURCS. n
"Voient metti!e uïf. frein à une ba))itude quji prend ^ai^ sancedana lesmœurs despotiques et relâchées deTOrient.
La polygamie dans les classes inférieures est rare ; néanmoins, commue la législation turque la reconnaît et Ift protège, elle ne laisse pas d'exercer son influence daps lesoiénages les plus pauvres: toujours suspendue au-dessus de la femme comm^ Tépée de PamoclèSy elle • semble la condamner à la misère, qui seule peut empêcher l'usage de la polygamie,.
L'ouvrier, le pauvre, pn rentrapt ch^ez lui au coucher du soleil, après une dure îpurupe de travail, pe peut p^s rencpntrer cette a;Çectioç exp^nsive que comprime chez la femme la crainte de se voir Remplacée par i^ne étrangère dans le gouvernement de la faniilb. La femme turque ne yoit dans son m^ri qu'un maître qui peut fli^ppser de sayie, de sa liberté^ ,et même de ses affections les plus chèpe^, puisqu'il peut I^ priver de ses enfant^. Elle est lefir mère, il est vrai; mais elle ne piBut rien sur leur sort : \xn caprice peut les arracher de son sein.
La polygaipie forcp les femmes ^ vivre cloîtrées dans leurs niaîsoQs; elle ne l^ur pern^et pas Texçrcice de cortaÎDs arts et métiprs, qui, en d'autres pays, lai^s^ aux hommes plus de facilité pour s'adonner aux industries auxqijdles il^ spnt propres.
Les magasins en détail de Gonstantinople sont (enus exclusivement par |es hommes, qui vendent aussi (lans les rues Iç salep^ les fruits, leis gimblettes et d'autres petites ffi^nclises. Bien souvent on rencontre de grands imm^ y\^mm^ «t ]nQ^ Utis^ c^iji yWS Qflfr^t des
m CONS7ANTLNO(LR.
bonbons et de la salade. En les voyant forts comme des bercules. on ne peut sVmpècher de penser qu'ils seraient mieux derrière une charrue qu'occupés d'un commerce bon tout au plus pour des fillettes actives et intelligentes.
Dans leur intérieur* les femmes turques dirigent leur ménage et la première éducation de leurs enfants. Tant que dure l'attachement du mari pour sa femme, elle est^ la maîtresse absolue et gouverne despotiquement son intérieur; mais dès que cet attachement vient à se refroidir ou à s'éteindre, les jours d'amertume commencent. Seulement, ne pouvant apprécier à sa juste valeur un malheur pareil, et habituée du reste, dès son enfance, à considérer ce genre de vie comme une nécessité impérieuse, elle arrive, le premier moment de jalousie et de colère passé, à supporter son mal avec patience et résignation. G est peut-être là que réside l'économie de la loi religieuse mahométane^ lorsqu'elle fait regarder les malheurs les plus grands, les adversités les plus inouïes, comme inscrits dans les secrets de Dieu, et comme des maux devant lesquels le mahométan doit se prosterner.
Hors delà maison, le bain, la promenade, les visites, sont les seules distractions qui soient permises aux femmes ; mais elles ne peuvent en jouir que rarement, et, quand elles sortent, le voile et l'escorte d'esclaves leur sont imposés.
Malgré cet esclavage dans lequel les femmes turques sont forcées de vivre, il y en a néanmoins qui forment des exceptions à la règle et s'élèvent au-dessus de leur condition. J'eus occasion de faire connaissance d'une
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femme turque qui avait deux garçons : elle avait le plus vif désir de leur donner une éducation soignée, et, en parlant des carrières qu'elle ambitionnait pour eux, elle raisonnait avec cette clarté dans les idées que le seul contact avec des Européens pouvait lui donner. Son mari, en effet, avait banni la répulsion qu'ont les Mahomé* tans pour les Européens, et ne craignait pas de les introduire dans leur intérieur. Il avait pour elle des égards et une douce familiarité qui lui donnaient la conscience d'une liberté inconnue à une femme turqlie.
L'intrigue et la galanterie, chez les femmes turques, ne jouent pas le même rôle que aihez les femmes d'Oocident ; cependant elles ne répudient pas entièrement ce que le cœur de la femme la plus honnête^ la plus retenue, cache toujours de coquetterie, de malice et quelquefois de perfidie, quand il s'agit de tromper un mari. Quoiqu'elles connaissent parfaitement toutes les conséquences d'une infidélité, elles nouent des intrigues amoureuses, et les loisirs du harem leur donnent tout le temps d'en tisser la trame. Elles se servent sou vent d'es* claves pour mener à bien leur aventure ; des fleurs leur servent de moyen de correspond?'**ce, et leurs courses au bain, de prétexte.
Ce n'est pas sans danger, toutefois^ qu'elles exécutent cette entreprise. Le pacha qui, dans la dernière guerre contre les Russes, défendit si vaillamment Varna, étant à sa maison de campagne, s'aperçut un jour qu'une de ses femmes avait laissé tomber une fleur aux pieds d'un jeune honune qui passait sous ses fenêtres ; sans perdre
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un seul instant, il monte l'escalier, pénètre utoc violence dans la chambre où se tenait la femme, et, d'un coup de poignard, l'étend sur le pavé. Le bruit de cet événement défraya pendant deux jours toutes les confcriations de Gonstantinople; mais personne ne se donna la peine de venger un semblable assassinat.
Il «fKiste chez les Turcs une classe d'hommes qui, dans leur état, ne présentent rien d'analogue avec notre société : ce sont les esclaves. On ne saurait les comparer ' aux esêlaves de nos colonies, parce que leur condition est tout*à-fait di£férente de la leur. Il y a deux sortes d'esclaves : les blancs et les noirs.
Les esclaves blancs ne sont que des jeunes garçons achetés en Géorgie ou en Circassie^ et qu'on amène à Gonstantinople à l'âge de dix à douze ans. Ils sont en bien petit nombre, et les grand:} seigneurs seuls les achètent. Leurs maîtres ne négligent rien pour leur donner une bonne éducation. Ils en font des doiuestiques de confiance, et les dépositaires de leurs secret)^. Aprèâ quelques années, ils les affranchissent pour leur faire occuper des places de distinction isoit dans l'armée, soit dans les emplois civils. Ces changements de condition ne sont pas rarec. Beaucoup «le ces Jeunes gens ont obtenu de brillants succès, et ont été élevés aux premiers emplois du gouvernement et de la diplomatie. Les femmes blanches sont aussi de la Géorgie et de la Gircassie, et sont achetées au même âge. Leur beauté et leurs charmes sont les moyens puissants qui leur donnent l'empire dans les harems» «« Elles n'obUennent pas positivement leur liberté,
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mai» «Uofl sont mariées «ouTeat à des personnages attachés à la cour. Alors kur condition, quoiqu'un peu moins dépendante» est cependant doublement malheureuse. Les esclaves noirs, qui sont les plus nombreux, vienne&t de l'intérieur de TEgypte, et sont conduits au Caire avec des caravanes qui traversent le désert ; il en arrive aussi de Tripoli par mer. Ces esclaves noirs ne sont employés que pour les services les plus pénibles du ménage, et on ne leur accorde la liberté que dans un âge avancé.
En général, chez les Turcs , les esclaves sont traités avec douceur. On les instruit dans la religion de Mahomet, et on les considère comme faisant partie de la fa* mille ; car l'esclavage et la domesticité ne sont pas regardés par les Turcs comme une dégradation, mais com« me le premier échelon hiérarchique de la société, d'où l'on peut s'élever à des postes très-éminents. Il n'en est pas de même des négresses. Leurs maîtresses ne leur témoignent pas toutes de l'indulgence. On les accable de fatigue et de travaux, et elles ont le plus souvent des coups et des injures pour tout paiement. Quand leurs maîtresses sortent de la maison, elles les suivent tou«jours à deux ou trois pas de distance, portant le linge si on se rend au bain, et les paquets d'achat si on revient du marché oa du bazar. Je ne pourrais pas dire ce que ces malheureuses deviennent dans leur vieillesse; mais l'instabilité qui existe dans la famille turque fait présumer que leur état devient de plus en plus triste à, mesure qu'elles avancent en âge.
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De nos jours, on ne voit plus arriver d'eunuques à Gonstantinople. Le Sultan les a éloignés de sa cour : il est probable que le marché des esclaves n'en sera plus peuplé comme par le passé.
Les Musulmans prennent beaucoup de soin pour faire instruire ['esclave dans les préceptes du Coran; mais, s'il vient à mourir avant sa conversion, on lui refuse les honneurs de la sépulture suivant le rite mahométan ; od le fait transporter, couché sur une planche et enveloppé dans une vieille natte, au lieu où il doit être enterré.
Aucun chrétien ne peut acheter ou posséder des esclaves, et c'est à peine si l'on permet aux Francs d'avoir des nègres à leur service. Cette loi, cependant, n'est pas appliqua dans toute l'étendue de l'empire. On peut présumer qu'elle a été seulement provoquée à Constantinople par certains scandales des Francs. On raconte, en effet, que, sous le règne du sultan Abdul-Hamid, beaucoup de Francs de différentes classes s'étaient abandonnés à la débauche jusqu'au point d'éveiller l'attention de la police. Le grand-vizir, voulant mettre un terme à ce désordre, fit connaître aux ambassadeurs des puissances étrangères que la possession des esclaves avait rendu leups nationaux tellement déréglés, qu'il était forcé de leur interdire à l'avenir l'achat des esclaves.
Je dirai peu de chose sur les Turcs qui habitent les provinces , bien que leur caractère présente des différences marquées entre eux et ceux de la capitale. Les pays qu'ils habitent influent beaucoup sur leurs moeurs et leurs habitudes. Toutefois, au fond ils sont tous coulés
dans le même moule. A Constantinople, ils ont plus d'aménité dans le caractère par leur frottement continuel avec les Européens. Dans les provinces, ils ont des aspérités très-rudes, que n'abat pas la civilisation de l'Eu* rope. Leurs chefs sont ordinairement avides et de mau* vaise foi. Si le voyageur qui parcourt les provinces est porteur d'un firman, il n'a rien à craindre, car l'auguste signature lui sert en tout lieu d'aide et de protection ; sans lui, sa sûreté et sa vie courraient des risques qu'il doit éviter en se cachant sous les apparences de la pau»vreté et de la misère.
Dans la capitale, on trouve des Musulmans de la province qui exercent difierentes professions ; et, au besoin, tous, avec empressement, se prêtent mutuellement secours. Les portefaix, par exemple, sont presque tous ori^ ginaires de Lazi : ils sont violents, emportés^ impérieux, et très-difficiles à conduire. Le gouvernement actuel les a un peu disciplinés ; mais, au temps des Janissaires, ils étaient toujours, prêts à tirer parti des troubles excités par cette milice insubordonnée.
Beaucoup de CvrdeSf ou habitants du Curdistan, pro- Tince de Perse, viennent également à Gonstantinople pour y faire quelque commerce. On remarque en eux de la droiture , de la probité , et cependant ils ne sont pas exempts des vices innés chez les sauvages. Les Barba« resques , et surtout les Tunisiens , exercent tranquillement le commerce, et souvent avec beaucoup d'intet; ligence et de finesse. Les Arabes de la Syrie, qu'on j rencontre en petit nombre, sont regardés comme des
M GONSTANTINOPUE.
ToleurB rusés. Cette accusation n'est pas sans foaclemtfnt» sa justice apparatt plus saillante panni les nations de Constantinople, qui jouissent toutes d'une ri^utation sans tache.
Le Stamboul d'aujourd'hui n'est plus le Stamboul d'autrefois. La ciTilisation européenne y a apporté de notables changements, quoique le progrès^ dana cette Tille, ne soit qu'à son début.
Le jour où la Turquie entrera d'un pas yéritablement assuré dans la voie du progrès, une révolution aociali aura éclaté; l'étendard du Prophète aura abdiqué de* vaut la croix du Christ. La Turquie ne sera plus que la province d'un royaume chrétien; autrement, laoivilisa* tion qu'elle aurait à subir n'existerait que dans la forme, et non dans le fond. Une société religieuse meurt toujours quand son principe est éteint en elle, et la société turque est dans ce cas. Les sciences, les arts, l'industrie et le commerce retarderont sa chute, mais ils ne pourront l'empêcher de mourir; ils joncheront seule* ment de fleurs le chemin qui doit la conduire au tombeau.
La monnaie d'or la plus recherchée par les Turcs est le Zer^Manboudf qui signifie le faporif de la va* leur de deux piastres et trois quarts, actuellement de cinq piastres, parce que, depuis Moustapha IH, Talliage en a diminué ; puis viennent le ducat, le drachme d'argent, et la monnaie dite asprêj dont il faut cent vingt pièces pour former une piastre.
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Après les Turcs, la nation la plus nombreuse à Constantinople est celle des Grecs, anciens maîtres du pays. La négligence qu'on apporte aux recensements , le manque de registres dans les paroisses, les intérêts particuliers qui trompent les calculs les plus importants, sont autant d'obstacles qui empêchent de déterminer d'une manière positive le cbiCfre des Grecs qui habitent la capitale; toutefois, on l'élève à cent cinquante mille. Il est des quartiers habités exclusivement par eux, et d^autres oii ils sont mêlés avec le reste des habitants de Constantinople.
Le Grec a de la pénétration et beaucoup de vivacité d'imagination. Il est vaniteux, très-souple au besoin, propre aux arts et aux sciences, impatient à la discipline^ aimant les plaisirs, plus superstitieux que religieux, et indifférent pour l'étranger.
Il se voue volontiers au commerce, ainsi qu'à différents métiers ; mais il préfère la carrière de marin, qu'il embrasse de préférence à tout autre état. L'esclavage dans lequel a gémi cette nation pendant tant de siècles. Ta dépouillée de cette énergie que seule la liberté peut donner. Mais au milieu des vices que son état servile a fait naître chez elle, au milieu du profond isolement et
des ténèbres de l'ignorance où la politique de ses dominateurs cherche à la tenir, elle n'en a pas moins compté, malgré toutes ces misères, des hommes distingués soit par leur vaste érudition, qu'ils ne devaient qu'à leurs propres efforts, soit par l'élégance et la grâce des manières, soit enfin par leur intégrité, qualités qui les auraient fait distinguer comme des modèles accomplis, même au milieu de nos sociétés.
Lorsqu'on veut considérer les nations dans les études auxquelles elles se livrent, dans leurs progrès, dans le développement de leur esprit, il ne faut pas les comparer à celles qu'une longue pratique des principes sociaux a déjà poussées avant dans la civilisation ; il convient de les juger isolément en elles-mêmes, et il faut pour cela se dépouiller des préjugés ordinaires qui tendent à comparer les Grecs modernes aux Grecs anciens, ou à les confondre avec les populations grossières des Druses et de l'Albanie.
On aurait tort de penser que les Grecs forment en Orient une seule et même nation : leurs origines, au contraire, sont très-distinctes, et on peut dire que le seul lien qui les rattache est celui de leur religion.
Le Grec de l'Asie Mineure et de la Syrie diffère beaucoup de celui des Cyclades, qui ne ressemble en rien au Macédonien et à l'Hydriote» et ces derniers se distinguent des Valaques, des Moraïtes, des Albanais et des Cretois. Leur langage est souvent différent; quant à leurs mœurs, leurs traditions et leurs habitudes, elles sont entièrement étrangères les unes aux autres.
Le voyageur qui parcourt les Gyclades y rencontre un peuple doux, humain, adonné à la culture des terres, au commerce, et digne de toute confiance. Dans la Messénie, dans la Laconie, au contraire, on rencontre des fripons sans mœurs et sans lois, et, dans la Syrie, des peuplades plutôt arabes qu'européennes, n'ayant de grec que le ritis.
Ces diverses populations laissent entrevoir dans leurs habitudes des di£férences d'origine ; mais aucune d'elles ne rappelle Tâge d'or de la Grèce.
Quelques-unes d'entre ces bourgades sont entièrement slaves, d'autres sont germaniques, et beaucoup sont asiatiques. Ceci ne doit pas nous étonner : l'histoire nous appprend qu'en e£Fet les Lagides et les Séleucides régnèrent sur les Grecs, et presque tous étaient de race égyptienne et syriaque. La Bactriane elle-même s'associa quelque temps au culte et aux arts de la Grèce.
Je ne parlerai pas ici des divers peuples grecs qui habitent l'empire ottoman ; je ne m'occuperai que de ceux qui ont leur demeure fixe dans la capitale.
Ils descendent, pour la plus grande partie, des Grecs qui peuplaient Constantinople à l'époque où Mahomet II en fit la conquête.
Ils pratiquent librement les cérémonies de leur culte, et jouissent même de certains privilèges, bien plus grands que ceux que Mahomet II leur avait ac^ cordés. L'ascendant qu'ils ont pris après Sélim devint une source de jalousie pour les Francs, qui, eux aussi, ont conquis leur part de privilèges dans l'Empire,
Id CONSTANTINOPLB.
«eus Ift proteetioB des hautes puissances euyôpéèûnes. A proprement parler, il n'existe point parmi les Grecs ii^ Gonslaotinople oe qu'on appelle une véritable liberté. Ceux qui prennent le titre de prince, en turc Bey, sont pembres de fainiUes qui ont fourni dans un temps des gouverneurs aux provinces de Valaehie et de Moldavie^ ou qui ont rempli les fonctions de grand interprète près la Porte avant que cet emploi eût été confié aux Musulmans. Les princes donc sont exclusivement ceux qui ont gouverné ou administré ces deux provinces, assimilées aux autres paohaliks ou provinces turques. Cette noblasBe occupe à Gonstantinople le quartier dit du Fanar. : Les habitudes et les intrigues de cette classe sont asseaS connues. Mais ce serait être injuste que de nier les qua* lités qu'on trouve chez elle. Si le nombre de ceux qui les possèdent est bornée on doit en acouser le déplorable gouvernement qui pesait jadis sur les malheureuses pro« vinoes de la Valaehie et de la Moldavie : c'était le plus atroce que le despotisme eût jamais inventé. Le prince qui les gouvernait avait un pouvoir absolu dans sa captale. Cependant ce despotisme était tenu en échec par les redoutables mystères de la politique du Divan . La place était toujours adjugée au plus offrant, et, si le titulaire succombait^ sa tète était sacrifiée i des intrigants plus habiles ou plus ténébreux. Les trésors des peuples, continuellement opprimés, étaient gaspillés ^ar les ministres et les favoris ; et le prince, pour satisfaire toiis l^s appétits, toutes les cupidités qui s'agitaient an* tour dft son trâne, était entfdhaé^ pour la emservelr, à
LËSGRKGS. M
la fraude, à la violeiioe, aux exactioas et aux exeàs dt toute nature.
La noblesse du Fanar a été trèi^inetraite et d'une intelligence peu ordinaire. Cette anomalie dans lea habi^ tudes orientales avait pour mobile les efforts que fai* saieut ses membres pour atteindre la place d'interprète de la Porte, pour laquelle il fallait posséder parfaite^ ment toutes les langues européennes et la connaissance de la langue grecque, dont les trésors littéraires réveillent le goût de ceux qui s'y adonnent. Aussi» à Constant tinople, ne peut-on trouver que parmi les Grecs une instruction digne d'être appréciée en Europe; à part quelques connaissances spéciales tout*à-fait en dehors des nôtres ) les autres habitants sont plongés dans la plus profonde ignorance.
Cette culture d'esprit chez les Grecs ne se borne pas uniquement à ceux qui sont haut placés ; parmi les négociants^ les membres du clergé et les classes secondai** reS) on cultive avec beaucoup d'application les lettres» mieux que les sciences exactes, les mathématiques, par exemple, que l'Orient cultive généralement fort peu. Les archéologues grecs font de leur instruction un commerce} pour eux une pierre gravée, une médaille, sont bien plu^ t6t une marchandise qu'un objet de vénération.
Après l'insurrection des Grées, beaucoup de familles qui habitaient le Fanar quittèrent Goastantinople, et l4 peu qui y restent encore vivait d'une existence iaté« rieure, retirée et obscure* Leur avenir, atteint par la \ révplatic» helUsique, eet brisé. JBlie» a'ileîaAmiil. en