Î CONSTANTINOPLE
silence, comme si elles n'eussent jamais plus marqué que les dernières familles du peuple.
Bien que l'on trouve à Clonstantinople des noms historiques, tels que ceux des Paléologue, des Gonmène, des Cantacuzène, etc., etc., il n'est pas prouvé que ceux qui les portent sont les vrais descendants des familles byzantines qui i-evètirent la pourpre et ceignirent la couronne impériale. Aujourd'hui, les familles qui portent ces noms sont en si grand nombre, qu'il est impossi« bled'appuyer leur généalogie sur des pièces justificatives. Cette folle prétention de faire monter si haut son origine ne domine pas toutes les familles qui habitent le Fanar; il y en a plusieurs dont la fortune ne remonte pas audelà de nos jours, et ce n'est un mystère pour personne à C!onstantinople.
Le clergé grec est aussi très-nombreux. Plusieurs de ses membres sont des hommes à réputation bien établie et qui appartiennent aux classes distinguées de la nation. L'ignorance et le fanatisme sont le partage des au* très. Il faut dire cependant qu'après l'émancipation grecque, et depuis que les Européens se sont mêlés activement des affaires de l'Orient, ils sont devenus en général plus tolérants et plus éclairés. L'ignorance du clergé provient du défaut d'établissements d'instruction ecclésiastique. Les ordres sacrés sont conférés avec une facilité incroyable, et les devoirs imposés par le ministère se bornent à la connaissance de quelques pratiques de liturgie. 11 résulte de là que les prêtres ne sont pas tenus en grande estime, et ne sont respectés que du bas peuple.
LES GRECS. ' or.
Après la classe des nobles, celle des commerçants est celle où Ton trouve le plus d'instruction. Ceux qui s'adonnent à l'enseignement de la médecine et aux autres branches des sciences sont en si petit nombre, qu'ils ne constituent pas une classe séparée : plusieurs d'entre eux méritent cependant, par leur grande érudition, l'estime et l'attention du monde savant.
La plus grande partie de la nation est composée de commerçants en détail, d'ouvriers, de prolétaires en tout genre, et de marins. On les rencontre dans tous les quar« tiers , mais il y a des quartiers qui sont habités exclusivement par eux. Ils aiment le travail, mais non l'économie, et se laissent aller à l'éclat des atours et à de folles dépenses. Cette prodigalité résulte en partie du grand nombre des fêtes dont leur calendrier est rempli.
Torutes les habitations des Grecs , celles même de la basse classe, sont tenues avec la plus grande propreté. Le samedi, si Ton se promène dans les rues» on voit des Grecs et des Arméniens occupés à laver, à badigeonner, à enlever et à remettre avec soin les parquets de leurs maisons après avoir bien nettoyé les bardeaux de bois qui les supportent. Ce jour-là, on brûle de l'encens devant les images des Saints, qui, ordinairement, sont tous réunis sur les parois d'un petit cabinet appelé sanctuaire ficonostassej.
Ceux des Grecs qui ne fréquentent pas les Francs sont très-superstitieux ; ils croient aux enchantements, et portent sur eux des amulettes» pour se tenir en garde contre
H GONSTANTINOPLE.
le maiiYai» œil (j$lUAuraJ. Ces niaiseries^ du reste, sont commuiies à toutes les populatioos de TOrient. \m Turcs eux-mêmes en subissent rinfiuence. D'après leurs préjugés, tenir compte de^ jours bons et mauvais, suspendre au plafond une tête d*ail, répandre du sel sur le pavé, sont autant de moyens propres à fixer le bonheur dans leurs maisons. On le voit, ce sont encore des réminiscences païennes*
Toutes les professions et tous les métiers à Constant!nople sont répartis en associations, appelées esnaf. 11 y a par conséquent r^sna/ ou corporation des marchands de drap, de soieries et mousselines ; T^^na/des tailleurs, des plombiers, etc. Toutes ces associations sont gérées par le même système et les mêmes lois, quoique les membres ne soient pas tous solidaires. Par exemple^ Vesnaf des missircharchis (association des droguistes en détail, et surtout des marchands de produits qui proviennent de TEgypte) achète chez les négociants en gros par Tentremise des iS'&Aa/a (chefs). Les membres se partagent les marchandises achetées. La solidarité de cette corpojT^tion est entièrement illusoire; car, si quelqu'un des membres solidaires faitfaillitei les paiements sont ajournés h des époques tellement indéterminées, que le créancier se voit souvent forcé à des transactions peu favorables à ses intérêts. Du reste, c'est la probité du Kehajd qui donne du crédit à l'esnaf; elle en est l'âme et le ressort. Il n'est doncjamais indifférent pour Tesnaf de le biea ehoisir»MUS la protection du gouvernement. D'ail- Wiifs> le Kekckin est négociant lui-même, et, sqr les opé-
LESQBfiCS. m
lYliaaB de l'association, il lai ast permis di prélevar, à titra da rétributioni un intérêt minima.
Il y a des oorporationa oomposôes entièrameiit de mem^ bres qui appartiennent à la même nation, et nul indi« Tidud'aneaatrenationn'yserait admis. Ainsi, ceux qui blanchissent les maisons sont Turcs ; les ferblantiers, Jaifs} les tailleurs. Arméniens ; les marchands de soie« ries» Grecs; et les menuisiers, des Grecs des tles. — ^ Il y a des professions qui sont exercées par des individus de di£Eérentes nations. Les marchands de drap sont in<«> distinctement Grecs, Arméniens et Juifs. Il ne faut pas penser que les Turcs, les maîtres du pays, aient gardé pour eux les professions les plus brillantes et les moinâ viles ; car les fossoyeurs et les balayeuins publics «mt Turent tandis que les Ar/néniens sont bijoutiers, e^* sayeurs de métaux, etc.
Les membres de chaque corporation se soutiennent mutuellement, et, quand il arrive qu'un d'entre eux est dérangé dans ses affaires, c'est la corporation entière qui fait tous ses efforts pour obtenir de ses créanciers un concordat favorable, si toutefois elle ne lui fournit pas les moyens nécessaires pour les satisfaird complètement. Il est beaucoup plus difficile de gagner un procès intenté contre un esnaf que contre tout autre particulier, le ma^ gistrat aimant mieux favoriser la majorité que l'individu.
Ces associations exercent leur métier dans le même quartier. Dans les moments difficiles, les chefs musul«* mans sont appelés à prendre part à leurs assemblées, %9f{m% loraqu'il 9'agit ou d» partage da quelque impèli
extraordinaire, ou de la sûreté de la capitale. On fait connaître alors aux députés des différents corps qui ne sont pas musulmans, c'est-à-dire à leurs Kehajas respectifs, toutes les déterminations qu'on a prises.
Quand l'empire n'est pas agité par des troubles, âes insurrections, ou que la capitale n'est pas affligée par la peste, les différentes corporations des artisans se rassemblent tous les sept ans, dans une vaste plaine, à deux heures de distance de Gonstantinople. — Là, pendant huit jours, on ne fait que s'amuser en commun, malgré la différence de religion et l'inégalité des ressources pécuniaires. Cette fête est appelée Ziaffé; on y passe le temps, à l'ombre des bosquets, à fumer, à entendre les conteurs de petites histoires et leur bruyante musique. Il y en a qui se plaisent à monter à cheval, et d'autres qui s'amusent aux luttes et aux danses des ours et des singes. Les frais de ces amusements sont peu coûteux. Si un négociant étranger, qui a des rapports avec quelques-uns des membres des esnafs^ désire à cette époque faire des visites, il est accueilli avec beaucoup de plaisir ; — mais, en se rendant aux invitations qu'on lui a faites, il doit se faire précéder de quatre ou cinq portefaix, chargés chacun d'une brebis ou de tout autre cadeau. On va au-devant de lui au son de la musique, on le régale de bonbons, de fruits confits ; il est admis à table, fume avec le maître de la maison, et prend part à toutes les réjouissances de la fête.
L'institution de ces fêtes, les usages qui gouvernent les corporations , la distribution des différents métiers
LES Gft£(^S. M
par nation, montrent une législation sage, qui a mis tous ses soins à respecter les besoins des peuples , leurs croyances, leur origine et leurs coutumes.
Les Grecs exercent le commerce de détail. En effet, le marchand de comestibles (bacal) est Grec; dans son magasin , il y a tous les objets de première nécessité pour un ménage, tels que salade» caviar, huile, sel, ognons, charbon, légumes secs, riz, etc. 11 est tout à la fois épicier, fruitier, et marchand de charbon.
Une famille turque, grecque ou arménienne tient son compte ouvert chez le bacal, qui lui fournit journellement tout ce qui lui est nécessaire. Ce commerce en détail demande i)eaucottp d'ordre, et il arrive parfois qu'on se voit forcé de porter contre le bacal des plaintes pour avoir trop chargé les notes ou n'avoir pas donné le poids. Avec la surveillance la plus active de la police et les rigueurs qu elle met à prononcer ses jugements et à exiger les amendes qu'elle impose, il n'est pas rare de voir ces petits marchands risquer le tout pour le tout, afin de grossir» par des moyens illicites, leurs bénéfices. La plupart des boulangers sont aussi Grecs. Il leur faut apporter la plus grande attention à ne jamais appeler l'oeil de la police turque sur leur commerce ; ca( les lois sur les boulangers étant très-sévères, il y a profit pour les agents à constater le plus possible des délits. On voit aussi fréquemment de pauvres boulangers cloués par une oreille à la porte de leur magasin, pour avoir vendu à faux poids. Un boulanger de Chio, qui avait son ma* gasin peu éloigné de son habitation, avait été déjà con«
W CQM9fAimN0PLfi.
damné émxx toin poiur avbif trùBoq^ siur le fieids do paît qu*U vendait. Le matin d'un dimanche, le grand^vizir entre déguisé dans sa boutique pour chercher du pain. Pendant que le boulanger 9e dispose à peser le pain, la auite du vîzir entre» s'empare du maître, et ayant trouvé que les poids avaieni été faussés, le pendit à la porte de sa boutique^
Le châlimënt ordinaire peur ces sortes de délits est la bastonnade. On Taf^lique avec une très^grande gravité; les flddats se rangent sur deux files ouvertes de chaque côté de la rue: le juge, monté à cheval, se place à Tune des extrémités du rang , le coupable est au milieu ; on lui attaché un bâton aux jambes, pour que la plante des pieds soit bien à la portée du bras de Texécuteur, lequel, à vcîi, claire et lente^ compte chaque cciup sans smir* ciller et sans marquer la moindre hésitation. On ne de*passe jamais les quarante coups déterminés par la loi comme maximum; car bien souvent, au trenti^e, le patient est déjà dans un tel état que le Juge se v^it, par humanité, contraint d'ordonner au brais qui frappe de cesser. Toutefois, là ne finit pas la juslioe{ elle ofaligs celui dont elle vient ainsi de s'occuper» à payer au bourreau la somme que la M a déterminée comme prix de sa main-d'œuvre.
Les Grecs sont vaniteux et aiment à feire parade de ec qûîîeiii^ appartient, c*est-à-dire du pouvoir, s'ils sont dans les emplois j de leurs richesses, dans l'opulence; de leur érudition, s'ils cultivent lés lettres: Ce désir de Sè distinguer des autr^ est nn trait caractéristique qa'iU
oM hérité de leart ancêtres ; ee désir, nétnmoiai» leur tstcoraiiraBaVee tous les peuples qui habitent l'Orient, et surtout avec les Juifs et les Arméniens, quoique ces deux nations ne puissent entrer en comparaison avec les Grecs • et que leur ambition ne puisse reposer quo sur des ob^ta de peu d*importance.
La vanité du Turc est d'une autre nature. Il se juge Irilement supérieur aux autres, qu'il ne fait aucun ^ fort popr soutenir cette supériorité; il croit tout le monde obligé de s'incliner et de la reconnaître.
Depuis que les Grecs ont conquis en Morée et dans ks Cyclades leur émancipation, ils ont senti le besoin de donner à leur instruction une portée plus élevée, plus pratique. Ils ont, pour arriver à ce but, fondé des éco« les et des gymnases. A Ck>n8tantinople, ces établissements se font remarquer entre (pus les établissements analogues. La méthode lancastérienne ou enseignement mutuel est mise en usage pour la classe des petits mar«diands et cpUe -du peuple.
Les familles grecques rivalisent à qui donnera rins«> traction la plus soignée à ses enfants. Cette rivalité fait honte à certains pays de TEarope, où Tras^gnement mutuel adonné de si pauvres résultats, quand à Constantinople il est en pleine vigueur. Les Arméniens, de même que les Grecs, éprouvent la nécessité de s'assu* rer auprès du divan et dans le haut commerce une in<fluence marquante, en développant l'instruction de leurs enfants. Us ont fait déjà de grands efforts, et ne cessent d'en faire pour arriver à ce résultat. Ce besoin
MO GONSTANTINCHiJ!:.
81 hautement senti par ces deux nations démontre snf* fisamment leur supériorité sur les Turcs. Les individus des deux nations n'ont souvent d*autre mobile à leur émulation que le désir de marcher à côté et à T^al des Européens. Chez les Turcs, ce besoin n'étant encore suggéré que par la raison, les efforts du gouvernement doivent être mesurés, prudents, et tentés avec discernement. Cette nation, entièrement étrangère à nos idées et à nos mœurs malgré son contact avec l'Europe, plongée encore dans sa léthargie, mais sur le point de se réveiller, maintenant que tout lui a révélé sa faiblesse, n'a pas compris qu*elle pouvait faire preuve d'indépendance sur la scène du monde. Après avoir été la dominatrice d'un peuple» est-elle destinée à en être l'esclave à son tour? Est-ce donc là la destinée qui l'attend demain !
Le haut clergé grec prête avec beaucoup de zèle ses bons offices dans l'organisation des collèges. On remarqua d'abord quelque confusion dans ces établissements, mais sous l'influence d'hommes éclairés, à qui leur direction fut confiée, cette confusion cessa bientôt. Un système favorable prévaut à cette heure, et du sein de ces établissements sortent des élèves de mérite.
En général, le Grec n'aime pas trop la discipline. La tendance instinctive qui le porte à s'en affranchir est un des côtés marquants qui le fait ressembler à ses pères. Le Turc, l'Arménien et le Juif savent reconnaître la puissance de l'ordre; ils s'y soumettent sans que leur orgueil et leur amour-propre en souffrent. Il n'en est pas de même du Grec. On dirait que la Providence, dans