‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 10 sur 38 · INTERIEUR CHEZ UN BEY · texte numérisé non relu

INTERIEUR CHEZ UN BEY

Le fondateur de l'empire, Mahomet, qui sans doute rêvait de grandes choses pour lui et ses successeurs , voulut enlever aux hommes les embarras des soucis domestiques et des soins matériels de la vie, et pour atteindre ce but, il décréta dans sa religion l'esclavage de la femme. Exagérant jusqu'à l'impossible le respect dû à la sainte pudeur, il fit du gynécée un sanctuaire impénétrable, et condamna la femme à l'isolement absolu.

Il y a dans cette loi toute la logique inexorable d'un conquérant qui voulait asservir le monde , et profitait de ses études sur l'histoire.

Mahomet savait que les institutions les plus fortes, les États les plus solidement établis, se sont écroulés pour les causes les plus frivoles; il connaissait les bouleversements opérés dans le monde par de trop mémorables passions; il savait les noms de toutes les illustres héroïnes qui furent la cause ou le prétexte des catastrophes historiques : la belle Sita dans l'Inde, Dalila en Palestine, Hélène en Troade, Lucrèce et Virginie à Rome, Ck;opatre en Egypte, et dans l'intérêt conservateur de son empire futur, il ne voulut plus permettre à quelque aventureuse reine de l'avenir

d'enlever sur sa galère un général musulman , et de lui faire perdre quelque nouvelle bataille d'Actium.

Le musulman, fidèle aux lois de sa religion, devait murer sa vie conjugale dans un harem , dérober à tous les yeux ses faiblesses, et ne montrer, au dehors, que la dignité de l'homme et l'austère gravité du soldat.

On ne peut méconnaître que cette rigide loi de l'islamisme n'ait amené quelques-uns des résultais prévus par le législateur. Cette loi a fait la grandeur et l'héroïsme sauvage de Mahomet II, de Bajazet 11, de SéHm 1*% de Murad 111, de tous ces conquérants inassouvis, qui ont passé leur vie à courir à cheval de Scutari à Bagdad, d'Andrinople à Belgrade, et qui, se délivrant même de leurs harems honorifiques, ne rentraient à Constantinople que pour y savourer un jour de triomphe et repartir le lendemain. Ensuite, le but du législateur n'a pas été aussi heureusement atteint, la folie humaine a repris ses droits, même chez les austèresOrientaux, fils delà racedOsman. Cléopâtre ne fût jamais sortie du Bosphore, sur une galère aux voiles de soie, pour ramener un Antoine musulman à la pointe du sérail; mais dans les cellules embaumées du harem, dans les kiosques de la mer, dans les massifs de myrtes et de sycomores, sombres comme la nuit, toute une dynastie deCléopâtres ténébreuses a fait et défait des vizirs, a lissé des cordons de soie pour le cou des pachas, et (Quelquefois pour le cou des sultans. Jamais il n'y a eu plus d'intrigues souterraines, cachées sous des visages plus charmants, des sourires plus doux et des doigts plus parfumés. Jamais les femmes, usant de leur liberté domestique et extérieure, n'ont pris une part plus grande aux manœuvres diplomatiques, aux manèges des influences, aux révolutions de palais. Si Mahomet eût prévu cela, il aurait fait des lois plus libérales pour les femmes; Hélène et Cléopâtre sont bien moins à craindre, à cause de leur rareté fabuleuse, que les sultanes favorites et les sultanes validés.

L'intérieur de tous les harems ne peut pas toutefois être comparé à l'orageux gynécée impérial, tel que nous le présente l'histoire jusqu'au règne du dernier Sélim. Le calme domestique, les vertus de famille, la sérénité patriarcale, ont existé et existent encore dans le plus grand .nombre des harems subalternes, soumis au code civil de Mahomet. Les femmes ont reçu du ciel , dans tous les pays, la science naturelle de la résignation, et les mères ont partout le môme cœur. Si l'ennui, la puissance et les influences funestes ne leur conseillent pas, dans les hautes régions de l'intrigue, de créer des ministres ou de venger leur maternité flétrie, elles vivront à l'ombre douce de leur cloître conjugal, et ne soupçonneront, sur cette terre, d'autre monde que l'alcôve paisible où dorment leurs enfimts.

Nous prendrons pour exemple l'intérieur d'Hassan-Bey. L'historien ottoman Vassif-Efféndi nous fournira quelques détails, car il vivait sous le règne de Mustapha III, et il a connu Hassan-Bey.

Ce brave marin habitait une charmante maison de plaisance à Gallipoli. Lorsqu'on débarque à Gallipoli devant sa jolie fontaine moresque, qu'ombragent de vieux platanes, on voit encore la résidence d'Hassan-Bey, enfoncée dans des massifs de sycomores, sur le bord de la mer.

Si quelque profane avait pu percer du regard le mur sacré de ce harem, il se serait fait une idée complète de ces vaillants hommes de guerre ottomans, qui passaient des scènes les plus terribles du soldat aux calmes épanchements du père de famille. Hassan-Bey est ce héros déjà connu dans notre histoire à l'époque des guerres navales soutenues par la Porte contre la Russie. C'est lui qui, en 1770, remplaçant le capitan-pacha sur le vaisseau amiral, se battit pendant quatre heures avec l'amiral russe, et, l'accrochant avec les grappins d'abordage, mit le feu aux poudres et sauta avec son ennemi. Le bonheur favorisa cet acte d'héroïsme, ce suicide sublime; Hassan-Bey échappa seul à l'explosion des deux volcans, et gagna la rive de Cyssus à la nage.

Quelques jours après, ce lion de la mer était un bon i)ère, assis sur les doux coussins de son divan soyeux, entre sa femme et son fils, aspirant la fumée du liouka et prêtant l'oreille à la chanson d'une jeune fille assise devant lui.

Cette vie de contrastes est dans le caractère du musulman guerrier. S'endormir dans une indolence suave, au son de la musique et dans l'ivresse des parfums; sourire à des rêves de tendresse et de famille; contempler silencieusement la mer, spectacle toujours nouveau, qui donne le calme et inspire la méditation, et tout à coup se réveiller au premier cri de guerre; hennir comme l'étalon arabe; arracher les armes aux clous des panoplies, brusquer des adieux aux femmes et aux enfants, et courir à l'horizon de la bataille, en répétant le cri : Allah-Kherim! telle est la vie de ces hommes merveilleux, qui n'ont encore rien perdu de leurs vertus de guerre et de leur indolence de harem. Ces Ottomans, qui trouvent des plis sur une feuille de rose, qui n'ont pas d'édredon assez doux pour leur sensualisme oriental; qui aiment le toit de jasmin où résonne la mandoline monotone; qui se délectent dans les joies solitaires de la famille; qui ne peuvent vivre sans la feuille de Laodicée, sans la fève de Moka, sans le sorbet du mont Olympe, ces sybarites du Bosphore acceptent la guerre avec toutes ses privations, ses douleurs, ses disettes, ses insomnies. Ils se donnent toutes les mâles vertus de l'abstinence, ils vivront de l'air enivrant delà bataille; ils souffriront l'insomnie, la faim, la soif, tant que le canon ennemi retentira au pied de leurs remparts. Les soldats d'Abdul-Medjid sont encore les soldats de Soliman, le législateur.

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