‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 9 sur 38 · SAINTE-SOPHIE. — MOSQUEE ET FONTAINE. — • MOSQUEE DE SOLIMAN · texte numérisé non relu

SAINTE-SOPHIE. — MOSQUEE ET FONTAINE. — • MOSQUEE DE SOLIMAN

^ Sainte -Sophie {Aia-Sofia) mériterait une histoire à part; il n'y a pas de temple plus illustre au monde. Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, deux merveilleux colosses d'architecture, appartiennent aux âges modernes; ils n'ont pas encore acquis cette nohlesse monumentale que donne l'antiquité du nomJ

L'historien Ducas nous a transmis la description de Sainte- Sophie, telle que l'enrichit avec une prodigalité inouïe la piété du grand Constantin., Le monument était soutenu par cent colonnes revêtues des marhres les plus recherchés: le marbre blanc de Paros, le marbre rose de Synada, le marbre à losanges, le marbre saphir de la Béotie, le marbre bleu lydien, le marbre égyptien du Mokatan; on y voyait aussi huit colonnes de porphyre monolithes, tirées du temple du Soleil élevé par Aurélien à Balbeck; les tableaux des évangélistes, des apôtres et de la sainte Vierge, peints en mosaïques de cristal de diverses couleurs; toute l'église était pavée de dalles de marbre, incrustées d'arabesques; elle était éclairée par d'immenses ouvertures pratiquées aux pendentifs du dôme, et par un nombre infini de lampes d'argent suspendues à des œufs d'autruche, accessoire mystérieux adopté ensuite par les musulmans pour l'éclairage de leurs mosquées, et par les chrétiens pour leurs chapelles. Des lustres à forme moderne décorent aujourd'hui toutes nos grandes églises, mais les humbles lampes soutenues par des œufs d'autruche ont été maintenues dans les petites églises du Midi. Le sens mystique attaché à ces sortes de lampes par les premiers desservants des premiers temples chrétiens n'est pas compris aujourd'hui par le plus grand nombre, mais on adopte aveuglément toutes les choses

de tradition sans les expliquer. Dans les cryptes et les catacombes de la primitive Église, ces lampes avaient une signification, comme tous les ornements de l'autel ; elles renfermaiçnt le germe fécond de cette lumière morale, qui, partie des souterrains de Saint-Sébastien, devait un jour éclairer l'univers.

La beauté de ce monument a rendu de grands services aux chrétiens après la prise de Constantinople. Les églises furent respectées, et les Grecs continuèrent les exercices de la religion. En entrant à Sainte-Sophie, dit Phramzès, témoin oculaire, Mahomet H, encore tout couvert du sang et de la poussière de la bataille, fit éclater son admiration dans ses gestes, ses regards et ses paroles. L'esprit de Constantin remplissait l'auguste édifice et subjuguait le conquérant

L'historien Ducas raconte que Mahomet descendit de cheval, monta sur la sainte table^ et fit sa prière à Dieu. De Hammer a mal traduit le latin de Ducas, et après de Hammer, tous les historiens ont dit que Mahomet monta sur l'autel de Sainte-Sophie. La sainte table est cette balustrade de marbre, toujours fort basse, qui ferme le sanctuaire, et devant laquelle les fidèles s'agenouillent pour recevoir la communion. Quoique cette erreur soit fort légère et surtout fort excusable sous la plume d'un écrivain protestant, nous avons voulu la relever, car le moindre détail nous paraît important lorsqu'il s'agit d'un événement aussi grave, auquel s'associent ces trois noms : Sainte-Sophie, Mahomet 11 et Constantin.

Cette prière adressée à Dieu par Mahomet, sur la sainte table de Sainte-Sophie, eut sur-le-champ d'excellents effets; tant la prière est une belle chose! Un musulman qui ne priait pas s'occupait à détruire les mosaïques de Sainte-Sophie; Mahomet se retourna au bruit, le frappa de son cimeterre en lui disant:

(( Je vous ai abgndonné le butin, mais les édifices sont à moi. »

< Supra sanclam mensam. (Ducas, page 168.

^Sainte-Sophie a été incendiée deux fois et a résisté aux épreuves

de plusieurs tremblements de terre; le monument d'aujourd'hui a subi des modifications majeures et s'écarte du plan primitif de son glorieux architecte^ Anthémius de Traites. On doit surtout regretter la coupole ancienne, dont la forme sphérique avait toutes les conditions de grâce et d'élégance exigées pour ces constructions aériennes, qui s'élèvent comme les têtes colossales des monuments et semblent contenir et apporter au ciel la pensée religieuse du fondateur. Telle qu'on voit Sainte-Sophie aujourd'hui, malgré tous les ravages subis, elle est encore d'une grandeur et d'une majesté imposantes; son trésor intérieur de marbres, ses portiques superposés, ses galeries aériennes, sa coupole immense, annoncent toujours la puissance et la sagesse sain te de Constantin le Grand. Toujours le voyageur arrivé de la Propontide donne son premier regard à ce superbe édifice, qui domine le sérail et mêle les reflets splendides de sa coupole aux éblouissantes clartés du ciel d'Orient. Les trois plus vastes temples, fils delà religion romaine, ont eu des destinées diverses. Saint-Paul de Londres s'est fait calviniste; Sainte-Sophie a embrassé l'islamisme; Saint-Pierre de Rome a seul gardé sa foi catholique; mais rien ne les dépouillera jamais du nom original qui les sanctifie, et leurs trois coupoles, élevées au-dessus des controverses humaines,* ces trois phares romains annonceront toujours de loin au voyageur le génie apostolique des architectes de la foi.

U est à remarquer que plusieurs sultans, frappés sans doute de la beauté des coupoles qui surmontent les mosquées, ont adopté des coiffures à coupoles, pour se donner un air majestueux jLes médailles de Gentil-Bellin nous montrent Mahomet U coiffé d'un petit turban arabe, néghgemment disposé. Lesuhan Osman avait adopté le turban à bourrelet et à calotte. Sélim 111 portait un autre genre de turban, surmonté d'une aigrette large et immobile. Ibrahim portait la coiffure tartare. Mais Sélim 11, Murad 111 et Soliman le Magnifique, se coiffaient sur le modèle

des coupoles. Nous avous observé ces variations de la mode des coiffures dans une collection de portraits de sultans, à la villetta du marquis di Negro, à Gênes.

La fontaine de la place Sainte-Sophie est un monument trèscurieux, à cause de son architecture : elle appartient aux belles époques de l'art musulman. Ses vastes corniches tt ses auvents, étendus comme des ailes, sont travaillés de ciselures exquises, et trois coupolines la couronnent avec beaucoup de grâce. L'eau de cette fontaine est invisible, on la puise dans un bassin creusé profondément sous la voussure du milieu. On dirait un temple élevé par les Turcs à quelque naïade de l'antiquité.

La mosquée de Soliman le Magnifique a été terminée le 1 G août 1556. L'historien Ewlia dit qu'elle a coûté sept cent soixante mille ducats, ce qui paraît peu de chose aujourd'hui, si on considère la magnificence de ce monument, digne rival d'Aïa-Sofîa.

Cette mosquée se compose de trois carrés contigus : le vestibule, la sépulture, le sanctuaire. Le vestibule se nomme harem, dans la langue mystique de l'islamisme. Ce moi harem, qui, par ampliation, a été donné au gynécée du sérail, signifie le lieu saint par excellence , l'asile pur que rien ne doit profaner. La sépulture est appelée jardùif comme celle du prophète à Médine. Ce mot, qui ne rappelle à l'esprit que d'agréables choses, enlève au domaine du tombeau son caractère lugubre, et semble vivifier la mort, selon la belle définition philosophiquement chrétienne de saint Augustin : «La mort, c'est la vie. » Mors, vita. Entre le harem et le jardin, on trouve le lieu de l'adoration, la mesjid, dont les Espagnols ont fait mezquita, et les Français mosquée, appellation sourde, qui ne vaut pas mezquila et mesjid. Trois côtés du vestibule sont entourés de colonnades ; le quatrième est formé par la façade du monument. Au-dessus de la grande porte sont inscrits le grand nom de Soliman, le fondateur, et la date de la construction. La porte du vestibule est un chef-d'œuvre d'architecture sarrasine. Aux quatre angles du harem s'élèvent les quatre minarets, ou phares

des croyants , parce qu'ils sont éclairés pendant les nuits saintes des fêtes du Ramazan. La coupole imite celle de Sainte-Sophie, mais ne ré§ale pas dans son élégance aérienne. Le dôme principal est flanqué de deux demi- coupoles , autour desquelles se groupent cinq coupolines; il est supporté par quatre colonnes en granit rouge, d'une hauteur démesurée. L'une de ces colonnes supportait autrefois la statue de Justinien le Grand, et Tautre une statue de Vénus égyptienne. Deux nefs régnent sur les côtés, et montrent des sacelles où les voyageurs et les pèlerins déposent leurs bijoux, leur or, leurs bagages, dépôt toujours inviolable et sacré ; il est sous la garde de Dieu. Le tabernacle, nommé mihrab, est en marbre blanc et orné de riches sculptures ; il renferme un exemplaire du livre saint. Aux côtés de l'autel s'élèvent deux candélabres gigantesques en bronze doré ; ils supportent des cierges énormes, allumés pendant les sept nuits saintes. Les vitraux, ornés de fleurs peintes ou des lettres qui composent le nom de Dieu , sont l'ouvrage du célèbre artiste en verres coloriés, Serkhosk-Ibrahim. Autour de la mosquée, on voit plusieurs établissements : une école primaire ; quatre académies ; un auditoire pour la lecture du Coran ; une école de médecine; un irnaret ou cuisine pour les pauvres ; une hôtellerie gratuite pour les voyageurs insolvables; une bibliothèque; un réservoir pour les fontaines voisines; un hospice pour les étrangers et une salle de bains. Nous avons décrit minutieusement cette mosquée, pour donner une idée de ces édifices qui, dans des proportions plus ou moins grandes, se ressemblent tous et semblent vouloir associer, dans leur destination, ce qu'on doit à Dieu et aux hommes, la piété et la charité. On voit que Mahomet connaissait à fond l'Évangile.

Le grand Soliman a fait construire six antres mosquées, mais une seule porte son nom. Le schah de Perse, Mohommed, fils de Thamasp, envoya une lettre à Soliman, pour le féliciter sur l'achèvement de la magnifique mosquée. Le journal que Soliman a laissé renferme une très-précieuse lettre adressée par la favorite

m CONSTANTINOPLE

du schah de Perse à la sullane Khassek, toujours à propos de la mosquée; nous sommes heureux de pouvoir la eiler, c'est un chef-d'œuvre de poésie orientale : «Que des joyaux brillants de louanges pareilles à celles qui s'élèvent des chœurs du ciel et de la lèvre des anges ; que les plus ferventes prières auxquelles Dieu prête l'oreille, vous soient offertes, à vous, pure comme Marie, la gloire des femmes par la force et l'image des anges. Nous vous félicitons sur la construction de la superbe mosquée de Soliman j le Coran bénit ceux qui bâtissent des temples au Seigneur et se reposent sur lui ! »

Quand la civilisation fera son reflux dans ces beaux pays, nous reverrons encore des femmes écrire des lettres comme celle que nous venons de citer. La sultane favorite de Soliman fit une réponse dans le même style; jamais la grâce, l'élégance et la poésie épistolaires, ces ennemies de la chose triviale, ne se sont élevées à une pareille hauteur.

Nous avons fait des recherches sur les mosquées de Constantinople, de Galata, deScutari, d'Eïob, deTopkhané, de Beschiktasch, d'Haïder-Pacha, et de tous les villages voisins de ces localités, et nous sommes les premiers à constater des résultats assez curieux, et inattendus. En aucun autre pays du monde, les grands et le peuple surtout n'ont fait d'aussi considérables sacrifices pour leur religion et pour l'instruction publique. Voici des détails dont nous garantissons l'authenticité.

Constantinople possède cinq cents mosquées; les faubourgs et les villages, tant sur la côte d'Asie que sur la côte d'Europe, en possèdent trois cent soixante-dix -sept. Total, huit cent soixantedix-sept mosquées, à peu près toutes du môme style, mais de différentes grandeurs.

Les plus considérables ont été bâties par les sultans, les vizirs, les hauts dignitaires, mais, dans notre travail de recherches, nous avons découvert d'autres fondateurs, qui, par leur prodigalilc religieuse, humilient noire civilisation, ainsi qu'on va le voir;

aucun historien ne s'était encore occupé de cette nomenclature de détail.

Un poëte nommé Ischki-Effendi a fait construire la mosquée Monlaf-Ischki. 11 avait envoyé à Mahomet II ce quatrain, que nous traduisons littéralement :

Bonjour, ô mon bienheureux maître, Buvez du lait, mangez du miel, Ce repas, j'ose le promettre, Vous ouvre le chemin du ciel.

Mahomet 11, le farouche vainqueur de Constantinople, trouva les vers admirables, et donna au poëte mille ducats d'or, qui furent consacrés à embellir la mosquée de Monla-lschki. On n'oserait ajouter foi à ces choses, si elles n'étaient pas écrites dans le livre du grave historien Hafiz-Houzein-Elhajy-Ismaïl.

Nous ne connaissons, dans les pays chrétiens, aucun poëte qui ait fait bâtir une église à deux clochers, après avoir reçu d'un roi quatre- vingt mille francs pour un mauvais quatrain.

La mosquée Newbehar (mosquée du printemps) a été fondée avec l'argent de Mouhyeddin-Ben-Issa, boulanger de Mahomet IL

Khalil, simple épicier, a bâti deux mosquées, Yeni-Bagdje et Arabdjillet. Nous ne nous permettons aucune réflexion, nous nous bornons à enregistrer cet acte merveilleux de dévotion, qui honore toute une classe nombreuse de marchands orientaux.

La mosquée de Debbaghler a été bâtie par le tanneur Elhadj- Ahmed-Aga. C'est la mosquée des tanneurs.

Housseïnaga, dresseur de tentes sous Mahomet II, a fait construire la mosquée Tschadirbaschi, et Mohammedaga, le chef des cuisiniers, a bâti la mosquée Aschdjibaschi. Deux fortunes faites dans ces deux professions vulgaires ont été employées à deux monuments religieux. La mosquée Altoundj a épuisé la richesse de l'orfèvre Shaabanaga, son fondateur.

Mouhgeddiii a consacre tous les bénéfices de sa. profession à la mosquée Kara-ïman. Il était libraire!!! Quel pays barbare!

Okdjj, empenneur de flèches, a bâti la mosquée qui porte son nom. Après la découverte de l'artillerie, cette profession donnait encore assez de bénéfices pour permettre de fonder une mosquée à trois minarets.

Eboulfalz-Effendi, fils de l'historien Idris, a bâti avec la fortune de son père la mosquée Defterdar.

Kologhli, chef des blanchisseurs du sérail, a fondé la mosquée Kolaga, et l'écrivain Kialib, la mosquée Yeni-Mahallé.

Aliaga , chef des boulangers , a bâti la mosquée Etmekdjibaschi; le maître des requêtes Osman-EfTendi , la mosquée Kouroutscheschmé ; le chef des rameurs du sultan, la mosquée Kourekdji; le marchand d'écritoires Mohammed, la mosquée Sultan-Mahmoud ; le fabricant de petits bonnets Mohammedaga, la mosquée Arkiedji ; le jurisconsulte Hanza, la mosquée Kapitan- Pacha; le maître des écuries Elhadj , la mosquée Mirakhon; l'inspecteur des monnaies Abdallah -Effendi , la mosquée Hadjkhodja.

A presque toutes ces mosquées sont réunis des établissements d'utilité publique, des médrésés , ou hautes écoles de Constantinople ; des bains , des fontaines , des hôpitaux de fous , des imaret (cuisines pour les pauvres), des promenades, des bibliothèques. Ainsi, en supposant que ces huit cent soixante-dix-sept mosquées pussent être agglomérées et divisées par rues sur une vaste plaine, elles formeraient une ville immense et la plus curieuse de toutes les villes.

Sur ce nombre, on ne compte que dix-neuf mosquées impériales. La plus grande partie de ces édifices religieux a été construite aux frais des particuliers. Les femmes fondatrices de mosquées sont très-nombreuses. Il paraît que, pendant les siècles de ferveur, le but de tout bon musulman était de s'enrichir et de consacrer sa fortune à la construction d'une mosquée; grands et

petits entretenaient cette pensée fixe. Malgré les préoccupations de la guerre et de la conquête, Mahomet II fit bâtir à Galata une mosquée en 1452, un an avant la prise de Constantinople. Les historiens Sheicki et Ouschaki comptent deux cent soixantequinze médrésés ou écoles attachées aux mosquées. Tous ces chiffres de statistique religieuse, scientifique et monumentale, expliquent, mieux qu'aucun autre commentaire, la force et la vitalité de ce peuple turc, considéré naguère encore comme tout prêt à disparaître de la carte du monde devant les lumières de la civilisation.

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