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LA MORTE DES EAUX-DOUCES

Vous connaissez tous la jolie rivière Khanc-Souyou , qui coule près du village d'Ali-Bey. 11 y a aujourd'hui un palais nouveau, et digne d'être habité par les kadines du Prophète; un palais

tout de marbre, avec des gerbes d'eau, et des conques eu gianit du Bosphore, et une grande fraîcheur d'été sous les sycomores et les ormes. Sultan Achmet 111 a créé ce paradis. Dieu le récompensera ; il a fait la terre à l'image du ciel ' .

Un pauvre pécheur, nommé Ischendcr, allait jeter ses filets à l'embouchure des Eaux- Douces, quand il aperçut une forme blanche qui flottait à la surface; c'était un long sac de toile, qui semblait contenir un cadavre. Ischendcr avait une âme forte, comme tous les fidèles qui naissent à l'ombre de la sainte mosquée d'Eïoub, où réside l'esprit du grand Osman; Ischendcr arrêta le sac sur la rivière, et le mit dans sa barque avec de grands efforts.

La nuit était noire comme la voûte souterraine de yeri-bataxseraïj demeure des sombres esprits du mal.

Ischendcr ouvrit le sac et ne fut pas étonné de voir le corps d'une femme; je vous parle du vieux temps, du temps d'un autre Achmet, celui qui a fait bâtir la fameuse mosquée des six minarets'. On voyait alors des choses qu'on ne voit plus aujourd'hui. Souvent les pêcheurs découvraient, au fond de la Corne-d'or, des cadavres flottants; ils venaient du sérail; c'étaient quelquefois des victimes du vizir, quelquefois des victimes de la jalousie d'une sultane favorite. On les envoyait à la mer par le Bosphore, mais souvent ils se trompaient de route, et le courant, contrarié devant Galata, les portait du côté d'Eïoub, et révélait ainsi les secrets du sérail. Les pêcheurs n'avaient pas tous le même cou-

* Ce beau palais existe en effet au fond du port de Constantinople, à l'emboucliure des deux rivières nommées les Eiux-Douces. C'est un séjour délicieux. Au temps de Byzance, ces deux rivières étaient appelées Cydar'is cl Barbyzès.

* Il n'y a qu'une seule mosquée à six minarets; elle a été ainsi bâtie contre la loi de l'architecture sacrée. Ces sortes de lois ecclésiastiques n'ont qu'un temps partout; elles tombent ensuite en désuétude. Chez nous, la loi qui n'accordait deux clochers égaux de forme qu'à l'église métropolitaine nous a valu les deux clochers inégaux de Saint-Sulpice ; mais plus tard la même loi n'a pas été suivie lorsqu'on a bâti l'église Saint-Vincent-de-Paul, au bout de la rue Hauteville.

rage; il s'en trouvait qui prenaient les cadavres dans leurs barques pour les rendre au courant du Bosphore, selon l'intention des exécuteurs.

Le pêcheur Ischender ne suivit pas cet exemple de prudence : il songea d'abord à s'assurer si la vie était séparée de ce corps , et il eut un vif accès de joie en s'apercevant que la femme n'était pas morte. <.( Dieu est grand ! dit-il, je sauverai cette femme après lui. »

La morte parut ressusciter ; elle écarta ses longues tresses de cheveux noirs collés sur son visage, et poussa un cri en voyant un homme qui la regardait. Après, elle mit les mains sur son front, comme pour s'aider à se ressouvenir d'une chose horrible, et, frissonnant de tout son corps , elle dit : (( Suis-je vivante ou morte? » Et prenant un manteau de marin smyrniote jeté sur un banc, elle s'en enveloppa.

En ce moment la lune se levait sur les cyprès de la colline du cimetière grec, à Sudeudje, non loin des Eaux-Douces. La femme reconnut la campagne où elle se trouvait, et dit : « Dieu soit loué! je suis vivante! Voilà le palais de Khara-Aghadi, voilà les Eaux- Douces; et en face, sur l'autre rive, voilà les collines de Maktoul- Valissi ! »

Le pêcheur inclina la tête comme pour dire: oui, ce sont bien les environs; vous ne vous trompez pas. Il n'osait pourtant lever les yeux sur cette femme, car elle était d'une beauté céleste et commandait le respect.

Obligé de répondre à une question , Ischender, toujours dévotement incliné, dit : « Je suis un pauvre pêcheur indigne de me trouver en votre présence; ma cabane est de l'autre côté de l'eau, à très-peu de distance du palais de la sultane Esma. Il y a des dattes, du riz, du lait et abri sûr.

— ' Es-tu seul? » demanda la femme. Le pêcheur répondit oui par signe. « Eh bien! conduis-moi à la cabane, reprit-elle, j'ai froid ici. »

Le vent se levait avec la lune; la petite voile de la barque s'enfla tout de suite, et il fallut bien peu de temps pour traverser l'eau.

Il n'y avait dans la cabane d'autre couche qu'un amas de feuilles de maïs. La femme dit que ce lit était fort bon pour une ressuscitée; elle remercia Ischeuder en ajoutant : « Demain, quand le soleil, père du courage et des sages reflexions, m'aura inspirée, je te raconterai tout, parce que tu es bon et pieux. »

Ischender se retira bien à l'écart , et passa le reste de la nuit à écouter le bruit de l'eau qui se brise sur l'escalier de la sultane Esma. Quand l'aube parut , il se rendit en toute hâte au village d'Eïoub, et acheta un costume de pauvre femme juive, qu'il apporta tout de suite à la cabane, très-joyeux à l'idée que cette attention seiait agréable à la femme des Eaux-Douces. 11 ne se trompait pas.

A son lever, la femme inconnue trouva sous sa main l'emplette du pêcheur; elle s'habilla et arrangea fort bien sa coifFure et ses cheveux devant un miroir naturel qui se trouve au pied de la colline de Bahariye-Kaï, et qui est formé par les eaux de la fontaine Maktoul-Yalissy.

« Tu mérites ma confiance, dit la femme inconnue au pêcheur, quand sa toilette fut terminée; Dieu, qui est toujours juste, te récompensera. Écoule, et sois discret comme le tombeau de Moussoul-Abed , qui n'a jamais dit son secret aux passants. »

Ischender mit la main sur son cœur et regarda le soleil levant.

« Je vais te dire des choses qui te surprendront, poursuivit la femme inconnue : je suis la sultane Mihrmah, l'épouse favorite de Sa Hautesse, le sultan Achmet. ;>

A ce nom, le pauvre pêcheur se prosterna, comme il eût fait devant l'apparition d'Aïcha, la bien-aimée du prophète.

(( Écoute, poursuivit Mihrmah, et crois que Dieu venge les innocents... Hier soir, quand la nuit s'est faite, écoute les choses horribles qui se sont passées: le bostandji-baschi, un traître, m'a

livréeàdeux khassekis.Ces deux misérables ont porté leurs mains viles sur moi; ils m'ont enfermée dans un sac, après m'avoir fermé la bouche avec un bâillon, et m'ont précipitée dans la mer, du haut de la pointe du sérail. La main d'un céleste esprit m'a sans doute soutenue sur l'eau; l'évanouissement m'a sauvée de la mort; que Dieu soit béni ! J'ai donné plusieurs heures de nuit à la réflexion pour ne pas égarer ma. vengeance, car la vengeance doit toujours être juste; alors elle change de nom, elle s'appelle châtiment. Ayant longuement pensé, j'ai découvert le mystère d'où est né ce crime. Mon glorieux sultan Achmet (que Dieu garde ! ) est en guerre chez les Persans ; il ignore tout, et il m'aime trop pour avoir donné un ordre. C'est la chanteuse Seïneb (Zénobie)qui a voulu me tuer; elle a toujours été mon ennemie; elle est jalouse comme la nuée qui poursuit la pleine lune, et méchante comme l'hyène qu'attire l'odeur des cyprès ; c'est elle qui a séduit le bostandji-baschi. Un jour, nous étions assises toutes les deux dans le jardin des buis ; j'avais lié neuf sequins à une boucle de mes cheveux qui descendait sur l'oreille gauche : le sultan trouva cela très-gracieux, et me complimenta sur mon invention. La jalouse Seïneb devint pâle comme l'aube et baissa les yeux. Le lendemain elle copia ma coiff'ure, et fit tous ses efforts pour attirer sur elle les regards du glorieux sultan. Elle échoua malheureusement. Le sultan lui dit que les sequins se mariaient mal avec les cheveux blonds, et il loua ma coiffure une seconde fois. Le regard de Seïneb devint couleur de tigre, et ce regard tomba du haut de ma tête sur mes pieds. Oh! ce regard, je l'avais oublié ; je m'en souviens trop aujourd'hui : ma mort était écrite dans ce regard. Partout la jalousie est une épingle; au harem, c'est un poignard. Tu connais tout maintenant, et j'enferme ce secret dans ton cœur.

— Je jure de le garder, dit Ischender ; je le jure par les reliques des traces du pied du prophète, qui sont conservées dans le mahsil de la mosquée d'Eïoub.

— La patience est une vertu qui ronge le marbre du Bosphore, reprit la sultane; soyons patients. Attendons le retour du glorieux Achmet (que Dieu garde!), nous agirons, le temps venu. La fleur de Taloès attend vingt-cinq années, mais elle éclate toujours et sourit au soleil. »

La sultane se résigna donc à une longue attente, et le pécheur Ischender redoubla de zèle pour lui donner une hospitalité un peu moins indigne. Toutes les fois que des vaisseaux remontaient le Bosphore, la sultane, toujours l'œil fixé du côté de la mer, envoyait le pêcheur sur la rive pour savoir si Tarmée du sultan arrivait de Trébizonde ou de Sinope. Enfin on annonça dans Eïoub que le sultan Achmet était arrivé, par voie de terre, à ^cutari, et qu'il était escorté de cent chameaux chargés d'or.

A cette nouvelle, la sultane ne témoigna aucune impatience, et elle garda le secret de sa pensée. Un mois écoulé, elle appela Ischender, et lui dit : « Que ton pied soit rapide sur la route et calme sur le pavé de la rue. Bends-toi à la Ville bien gardée ; tu te promèneras devant la fontaine d'Aïa-Sofia, peu avant le coucher du soleil , et tu verras passer le hekkim-baschi ', précédé de deux idjoghlans, qui portent des coffrets en bois de rose. Je sais qu'il demeure devant l'Etmeïdan. ïu le suivras jusqu'à sa maison, et quand les idjoghlans l'auront quitté, tu l'aborderas, et tu lui montreras cette bague. Alors il t'interrogera, et tu lui diras tout. Le reste est dans les mains de Dieu. J'attends ce soir ici le premier médecin . »

Il faut vous dire que le hekkim-baschi avait donné celte bague à la sultane pour la guérir d'un mal de tête très-violent.

Quoique la nuit fût sombre lorsque le premier médecin arriva à la cabane du pécheur, la sultane se voila la figure pour le recevoir et s'entretenir avec lui. Ce qu'elle apprit la combla de joie. Le sultan, victorieux en Asie, avait appris, en rentrant au sérail,

' Premier médecin du sultan.

la mort de la belle Mihrmah, et il en paraissait inconsolable. On lui avait dit que son épouse favorite, dans un accès de fièvre au cerveau, s'était précipitée dans la citerne sans fond de l'allée des Myrtes, et qu'on avait élevé un tombeau sur ce précipice en fermant l'ouverture avec de larges dalles de marbre noir. Sultan Achmet, trompé par ce rapport, se rendait deux fois par jour à l'allée du tombeau , et il le baignait de ses larmes. Jamais le premier médecin n'avait vu une pareille douleur dans une maison ou un palais visité par le veuvage. Sultan Achmet n'avait aucune raison de douter de ce malheur : quatre femmes de son harem affirmaient qu'elles avaient vu Mihrmah se précipiter dans la citerne, et elles pleuraient en faisant leur récit. La blonde Seïneb pleurait beaucoup plus que les autres ; c'était un vrai désespoir.

La sultane Mihrmah communiqua son projet au premier médecin, et obtint son approbation. Tout ayant été convenu et les mesures prises pour la réussite, on fixa le jour de l'exécution à la lune nouvelle, qui est toujours la lune du bonheur, quand le bonheur doit venir.

Deux kapidjis (gardiens des portes du sérail) furent mis dans la confidence par le premier médecin, et un soir ils laissèrent passer une femme voilée qui entra dans le jardin, et se dirigea vers l'allée où était la citerne sans fond : c'était la sultane Mirhmah. Elle se cacha dans un buisson de myrtes, et, après une assez longue attente, elle vit venir sultan Achmet, seul et triste comme un cyprès. Il s'approcha du tombeau, et mit ses lèvres sur le marbre en murmurant des paroles qui ressemblaient à des prières. La belle Mirhmah sortit alors de sa retraite, et marcha d'un pas lent vers le tombeau ; le bruit des feuilles sèches qu'elle écrasait attira de son côté le regard du sultan. ((Personne, dit-il, n'a le droit de venir ici lorsque j'y suis. — Excepté moi, répondit Mirhmah. »

Au son de cette voix connue et tant aimée, le sultan poussa un

cri, et, quoiqu'il fût très-courageux, il recula, croyaut à une apparition. Les plus braves tremblent devant les morts. La belle Mirhmah sourit^ et tendit les mains à son époux en lui disant : « Je suis vivante; tous les crimes ne réussissent pas. »

Aucun homme n'a jamais éprouvé le bonheur du sultan Achmet dans un pareil moment. Il voulut alors tout connaître, et la sultane lui expliqua tout.

Sultan Achmet était juste comme un vrai fils d'Osman : il y av.iit des coupables dans le sérail ; il y avait surtout une femme du harem dont la main dirigea le crime. « Que Dieu me préserve de toucher à un innocent ! dit Achmet ; il faut ne rien hasarder, ne rien précipiter, et découvrir les vrais coupables. La découverte demande de la lenteur, mais la punition sera un coup de foudre. »

En attendant, le sultan Achmet voulut que la belle Mihrmah ne se montrât à personne, et il la conduisit dans le plus secret des appartements du harem. « Le coupable qui avoue son crime, lui dit-il, est le meilleur des témoins; il met à l'aise le juge et l'exécuteur. Je veux avoir cet aveu. Tu soupçonnes Seïneb, c'est bien. Le soupçon est une lanterne sourde ; il éclaire, mais il vous oblige à marcher à tâtons. C'est demain vendredi, j'irai prier à la mosquée de Soliman le législateur, de Soliman le juste, et je m'en reviendrai avec une bonne inspiration. »

11 fut fait selon qu'il avait été dit.

Un soir... écoutez bien 'ceci, et voyez comme le grand esprit de Soliman le juste a bien inspiré le glorieux Achmet à la prière du vendredi!... un soir, deux muets entrèrent dans la chambre de la blonde Seïneb, s'inclinèrent avec respect devant elle, et la conduisirent dans l'appartement d' Achmet. Cette femme jalouse était très-joyeuse de se voir la favorite du glorieux sultan. L'orgueil, ce père des mauvais esprits, se laissait lire sur ses lèvres, dans ses yeux, et même dans sa démarche. La reine de l'Inde n'est pas plus fière quand elle va épouser le soleil. Il faut dire

aussi, avec l'histoire, que la blonde Seïneb était fort belle, et plus belle que jamais : pour plaire à son gracieux sultan, elle avait corrigé sa coiffure, et remplacé les sequins d'or par des pastilles de parfum, rondes et noires, comme on les fait au sérail.

Les deux muets entr'ouvrirent les rideaux de la porte sacrée, et se retirèrent. La femme entra dans la chambre secrète des fils d'Osman, éclairée par une seule lampe suspendue au plafond.

Un profond silence régnait partout. On n'entendait que le bruit de la mer qui se brise sur la pointe du sérail.

La chambre paraissait déserte; et Seïneb regardait autour d'elle avec inquiétude et ne voyait aucun être vivant. 11 y avait au fond un grand miroir que la république de Venise, la puissante,, venait d'envoyer à sultan Achmet; la clarté de la lampe donnait en plein sur cette belle glace, et la faisait luire comme un bassin d'eau claire au soleil. La blonde Seïneb oublia tout un instant pour savourer le plaisir que donne un miroir à une belle femme. Elle se regarda de la tête aux pieds ; elle soigna les plis de son joli turban, si léger qu'il semblait fait avec des plumes de colibri j elle se souriait à elle-même, pour essayer sa grâce et sa séduction, et se rendre compte du pouvoir de ses charmes quand elle donnerait à un autre un sourire si bien préparé. Tout à coup elle frémit sur ses pieds, et retint énergiquement un cri d'effroi qui mourut dans sa poitrine. Ce qu'elle venait de voir dans la glace était horrible, et brûlait les yeux. Une forme blanche marchait lentement vers le miroir, et deux bras nus la menaçaient en s'agitant avec une symétrie funèbre. Seïneb se retourna, dans un mouvement convulsif, et vit une femme plus belle que la plus belle des nuits d'été. Ce fantôme avait croisé les bras, et regardait Seïneb en gardant une immobilité de pierre, comme la grande statue de Y Et-meidan .

Seïneb se précipita aux pieds du fantôme en s'écriant : « Pardonne-moi! » Elle avait reconnu Mihrmah.

« Moi, je te pardonne, dit la sultane d'une voix sourde, comme la voix qui sort d'un tombeau; moi; je te pardonne, mais Dieu

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ne te pardonne pas, mais l'homme ne te pardonne pas. Ton crime est trop grand. >'

A ces mots, sultan Achmet entra, et Seïneb, poussant un cri, tomba évanouie sur le tapis de la chambi:e sainte.

Quand elle reprit ses sens, elle se vit placée entre quatre muets du harem, devant la citerne sans fond, dans l'allée des Myrtes. Sultan Achmet était là aussi : « Femme, lui dit-il, au nom du prophète, au nom de mes saints aïeux, dont la gloire est encore ici toute vivante, je t'ordonne de nommer ceux qui ont servi ton crime et méconnu la justice des hommes et de Dieu. »

Seïneb, glacée de terreur, nomma ses complices, et se laissii tomber mourante sur le bord de la citerne.

Un tombeau ne doit jamais mentir, lui dit sultan Achmet; la pierre de ce sépulcre est levée, elle va retomber sur toi; elle ne mentira plus.

Les muets avaient reçu leurs instructions; ils saisirent la femme criniinelle, lièrent ses bras à l'extrémité d'une corde de chanvre dune longueur démesurée, placèrent une lanterne sous ses pieds, et la descendirent avec lenteur dans la citerne. Seïneb, que l'amour de la vie n'avait pas abandonnée, regardait autour d'elle les parois humides du gouffre, éclairées par Vaffreuse lueur de la lanterne ; elle entendait bourdonner à ses oreilles des vampires de nuit; elle sentait courir sur ses bras et sur ses épaules nus une haleine d'hiver, et la corde descendait toujours, descendait toujours avec un balancement affreux; les pieds de la femme heurtaient les touffes d'herbes des parois, et réveillaient des reptiles et d'horribles insectes, familles souterraines qui ne voient jamais le jour. A mesure qu'elle s'engouffrait plus profondément, elle entendait mugir sous ses pieds des eaux noires, comme si un torrent invisible eût traversé l'abîme à mille coudées au-dessous de la terre des vivants. Puis la corde s'arrêta, et un faible espoir ranima la femme; elle s'aperyut qu'elle remontait, et elle s'imagina que ce châtiment n'était qu'une épreuve, et que ses exécu-

teurs, touchés de son repentir et de sa jeunesse, allaient lui rendre la vie et la clarté des saintes étoiles. En effet, l'espoir semblait raisonnable. La corde la ramenait par des secousses très-sensibles vers l'orifice de la citerne ; cette ascension inespérée lui donna la joie de la convalescence ou de la résurrection, une de ces joies qui habitent le ciel. Elle voyait déjà l'ouverture du gouffre s'agrandir au-dessus de sa tête, et les branches des arbres éclairées par les étoiles et agitées par le vent de la nuit; enfin, elle touchait les pierres circulaires qui forment l'appui de la citerne, et criait le mot pardon, répété cent fois par les échos inférieurs, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle redescendait encore, et qu'elle n'aspirait plus la brise secourable qui avait effleuré un instant ses cheveux. C'était, à n'en pas douter, un raffinement de supplice. Elle entendit bientôt les mêmes bruits, et vit les mêmes horreurs; puis un grand fracas éclata au-dessus de sa tête; on scellait sa tombe avec la pierre; on venait de l'ensevelir. Le reste est le secret des morts. Le lendemain, sultan Achmet fit appeler le pêcheur Ischender, lui donna mille sequins, et le fit entrer dans le service dee bostandjis : il y en a toujours quinze cents au sérail, et on leur confie la garde du jardin. Ce sont des hommes de confiance, et ils sont honorés parmi les douze mille sabres (kilidj) qui veillent à la sûreté de nos gracieuses sultanes.

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