INTÉRIEUR D'UN HAREM
Le sérail, ou serai, et le harem sont deux dénominations souvent confondues. Le sérail est, pour ainsi dire , le palais public du sultan; le harem est l'impénétrable gynécée interdit à tous les yeux et à tous les pas. C'est l'asile saint, et jamais une voix de gardien n'a dit à un croyant ou à un giaour :
Fas tibi iimina divùm Tangere.
Notre tolérance n'est pas comprise des musulmans j ils s'étonnent de nous voir livrer aux regards profanes le visage, le sourire, la grâce de nos femmes, de nos filles, de nos sœurs; l'admiration que les passants des rues donnent à la beauté dévoilée leur semble une pensée criminelle, qui ôte déjà quelque chose de son parfum à la sainte pudeur; on dirait que le verset chrétien : Jam mœchabititr in corde suo, a inspiré la loi excessive du harem. Nous ne nous prononcerons pas sur cette grave question, qui exigerait un livre spécial. Les musulmans ont de bonnes raisons à donner contre nous, pour soutenir celte institution domestique; nous avons aussi des raisons excellentes à donner contre eux pour maintenir la liberté à nos femmes; des avocats de Constanlinople et de Paris diraient des choses admirables en faveur du harem et contre le harem : le procès ne sera jamais jugé.
D'illustres voyageuses européennes ont pénétré dans le harem et l'ont décrit. C'est un séjour charmant, où la galanterie relative des Orientaux a prodigué toutes les douceurs sensuelles qui peuvent donner l'oubli delà liberté; les tapis moelleux, les coussins de soie, les fleurs, les gerbes d'eau vive, les kiosques suspendus sur les jardins et la mer, les cassolettes de parfums, les bassins de marbre, et toutes les gracieuses fantaisies, toutes les merveilleuses arabesques de l'architecture sarrasine, toutes les perspectives idéales dont le regard ne se lasse jamais.
Les sultanes s'accommodent assez bien de la vie intérieure du harem; en général, la réclusion ne déplaît pas aux femmes, comme le prouve l'établissement de tant de milliers de monastères. En Turquie, cette réclusion est tellement entrée dans les mœurs que les femmes d'un harem se révolteraient contre une loi qui leur permettrait de se promener, comme nos Européennes, sur les places publiques, et à visage découvert, ou d'aller au bal avec des corsages échancrés. Dans les longues guerres soutenues ()ar l'empire tmc, des femmes n'ont pas hésité à se tuer, dans leur harem, poui- échapper au malheur d'être libres après la défaite
ET LA MER NOIRE. 3i5
ou la mort de leur mari; et pour ue parler que d'un fait contemporain, lorsqu'en 1826 une bande d'émeuliers envahit la maison de campagne du grand-vizir, accusé d'avoir conseillé la réforme des janissaires, les femmes, en l'absence du maître, se réfugièrent dans un souterrain, où plusieurs périrent courageusement. L'histoire du gynécée turc abonde en suicides de ce genre; le courage et l'héroïsme de la pudeur sont des vertus de femme. On dit que dans le royaume d'Anliope, reine des amazones, on trouvait, en quelques endroits, des harems d'hommes; aucune histoire et même aucune fable n'a cité des suicides d'hommes après la bataille du Thermodon.
11 ne faudrait pas croire pourtant que les femmes sont éternellement recluses dans un harem, et qu'elles y passent la vie dans une oisiveté ennuyeuse. 11 y a eu des réformes depuis les premiers sultans de la race osmanique. Achmet 111 inventa la fête des tulipes pour amuser les sultanes, et les conduisit un jour à l'arsenal pour leur montrer le spectacle du premier vaisseau à trois ponts lancé à l'eau, en 1722. 11 est vrai que l'ordre fut donné à tous les musulmans, sous peine de coups de bâton et même de coups de sabre, de quitter les rues oii passeraient les femmes du sultan. Le 20 octobre 1 836, les femmes de Mahmoud 11 assistèrent à l'inauguration d'un pont, et le traversèrent, dans des chariots à grilles dorées, de Constantinople à Galata. La même faveur leur fut accordée lorsque l'ingénieur américain Rhodes lança le premier paquebot à vapeur de la marine impériale, devant l'arsenal , le 30 décembre 1 837.
Dans un pays où la munificence des souverains est passée en proverbe *, le choix des présents et leur confection ont toujours heureusement occupé l'oisiveté des sultanes. Si, dans le modeste intérieur des familles d'Europe, où l'homme condamne souvent
Trésor dans l'Indostan, intelligence dans le Farsistan, magnificence dans la race d'Osman. {Proverbe turc.)
aussi la femme à uue réclusion oisive, une emplette d'ctoffe est un long sujet de distraction et d'entretien , jugez du travail charmant qui intéressait les sultanes, lorsqu'il s'agissait d'envoyer en Europe ou en Asie un ambassadeur chargé de riches et ingé-» nieux présents. Nous citerons un exemple qui donnera une idée de ces occupations féminines qui mettaient en émoi le harem. Nous offrirons aussi à nos lecteurs, dans cette seconde partie de notre histoii e , moins grave que la première , un échantillon de la prodigalité merveilleuse des sultans, lorsque la guerre n'avait pas encore épuisé leurs ressources des Mille et une I^uits.
Le sultan Mahmoud V% après la signature du traité de paix de Téhéran, en 1746, envoya au schah de Perse, pour entretenir l'amitié, soixante-neuf présents, dont nous allons donner le détail.
Ces présents partirent du sérail, confiés à un ambassadeur» auquel furent adjoints le plus illustre savant de l'époque, Nououman-Effendi, et le plus grand poëte de Constantinople, Rahmi, surnommé VÉcho du ciel. L'historien ottoman Isi a pris soin de transmettre la liste de ces présents à la postérité. Les historiens de peuples civilisés ne nous ont jamais rien transmis de semblable, sous le règne des rois les plus généreux, et ceci n'est qu'un accident ordinaire dans les largesses traditionnelles des sultans. On distinguera aisément dans la nomenclature suivante les spécialités qui appartiennent au travail du harem.
Un panache de héron, au milieu duquel on remarque une grande émeraude j à la partie supérieure on voit un rubis entouré de vingt gros diamants et cent trente-huit petits; l'enchassure en forme de petites chaînes , en or, avec une bourse en étoffe d'or.
Un sabre avec son fourreau d'or, placé dans un étui de chagrin; la poignée du sabre et le fourreau ornés de trois gros diamants et de quatre cent trente-neuf de grandeur moyenne, provenant des
mines orientales. Les roses de la ceinture et ses soixante cordons, garnis de deux cents diamants; une boucle et des suspensoirs en or; le tout placé dans une bourse d'étoffe d'or et de velours.
Une fourrure de zibeline, doublée d'une étoffe blanche de Constanlinople; les six boutons se composaient de trente-six gros diamants et de huit cent dix de grandeur moyenne. A ce présent étaient joints douze colliers et banderoles de perles^ et un trousseau de riches étoffes d'Europe.
Un poignard en or; le pommeau présentait une montre entourée d'émeraudes; sur la poignée on voyait trois grandes émeraudes, douze gros diamants et cent vingt-quatre petits; à la pointe brillait une émeraude percée à jour; renchâssure des pierres était en or, le fond gravé en incrustation d'émail, la poignée était de la forme de ceux du sultan Sélim; et placée dans une bourse d'étoffe d'or, étincelante de diamants, de rubis et de perles, avec une chaîne en or.
Un carquois recouvert de velours vert ; sur ses atours d'or on voyait trois gros diamants et quatre cent soixante-dix-huit de taille moyenne et petite, deux grands rubis et soixante-dix rubis et rubis balais; les soixante-dix cercles d'or étaient ornés de cent quarante diamants, de trente-cinq émeraudes et de trente-cinq rubis ; sur les attaches d'or, fixées sur du velours vert, on remarquait deux cent trente diamants moyens et petits, quatorze émeraudes, trente-neuf rubis; cent seize diamants, vingt-neuf émeraudes et vingt-neuf rubis sur les cinquante-huit suspensoirs; le fond était garni de douze diamants. Les huit étuis pour les flèches étaient ornés de saphirs. Les trente chaînettes en or et les trois bandoulières étaient garnies de vingt et un diamants. La ceinture était ornée d'une rose en émeraudes, de cinq diamants et de cinq rubis; sur les cinquante agrafes, cent cinquante diamants. Le tout renfermé dans un étui écarlate.
Un coussin jaune, de riche étoffe de Constanlinople, garni
de cinq rubis , cent vingt émeraudes et de houppes en perles et en or.
Un arc doré , peint et orné à ses deux extrémités de quatre diamants.
Un paquet de flèches , dont les baguettes étaient en baleine et les pointes d'acier ornées d'incrustations en or.
Un licou en satin blanc, brodé d'or.
Une ceinture en or, ornée d'un gros diamant, de cent deux moyens et onze cent deux petits, avec trois suspensoirs; dans un étui de velours écarlate.
Une boîte à cellules (tenzou) remplies de musc et d'ambre. Le couvercle représentait une montre garnie à l'intérieur de vingt-quatre diamants , et à Textérieur de trois gros diamants et de quatre-vingt-treize plus petits ; l'enchâssure formait un réseau en or, le fond figurait un champ de sable d'or.
Un vase entouré de cercles garnis de soixante-seize diamants, moyens et petits, huit saphirs bleu de ciel, dix rubis.
Une montre à répétition, dont le cadran était orné de douze diamants, l'intérieur de cinq autres, l'extérieur d'un diamant moyen et de quatre-vingt-huit plus petits. La chaîne, en or, était garnie de cent quatre diamants; la clef de six autres.
Une montre à répétition en or, au centre de laquelle se trouvait un gros diamant, et tout autour soixante autres plus petits; une émeraude hexagone, cinq rubis, deux émeraudes, quinze diamants, deux rubis balais et une grande perle formaient la pendeloque de la chaîne.
Une montre avec sa boîte, garnie de cinquante diamants moyens et petits ; la chaîne en or était ornée de douze diamants, de trois rubis et d'une émeraude.
Un lorgnon, garni au milieu de deux rubis moyens, de six autres plus petits et de vingt-deux diamants; la chaîne était ornée de huit diamants : le tout renfermé dans une bourse arlistement brodée d'or.
Un lorgnon à fond d'or, dont les deux côtés étaient garnis de soixante diamants, enchâssés en forme de réseau et entourés de cercles en or.
Un étui en argent, incrusté de nacre, renfermant deux lorgnons en argent.
Un télescope garni d'émeraudes; les deux extrémités étaient ornées d'or et de soixante-huit diamants.
Un télescope garni de cent trente-huit diamants, cent trentehuit émeraudes et trente-huit rubis.
Un télescope incrusté d'or, dont le dôme était orné, d'un côté, d'un rubis; de l'autre côté, d'un saphir; dans toute sa longueur on voyait douze rubis, trente et un diamants, un saphir; sur les deux anneaux qui l'entouraient on remarquait cinquante-deux diamants.
Un télescope orné en haut de cent quarante-huit diamants, de trente saphirs , de six .émeraudes , et les deux anneaux de quarante-quatre saphirs ; le fond en forme de réseau , le dôme en or.
Un télescope à cinq emboîtures; la partie supérieure en nacre; les embouchures en or.
Un télescope; la partie supérieure en écaille; les embouchures en or.
Un télescope à quatre emboîtures; la partie supérieure en écaille, avec incrustations d'or; les embouchures en or.
Un télescope; la partie supérieure ornée d'une peinture.
Une boîte en écaille, recouverte d'un réseau en or, avec deux anses d'or.
Un fusil à canon hexagone, fabriqué à Constantinople, orné de trois cent quatre-vingt-dix-huit diamants moyens et petits; la chaîne attachée au chien ornée d'une pendeloque en émeraudes; le chien, au-dessus de la pierre, en or.
Un fusil dont le fut était incrusté de nacre et d'or, ainsi que les parties en fer et en acier; le canon hexagone et orné de corail et d'argent.
SBO CONSTANTINOPLE
Un fusil à canon hexagone; le fût en argent massif; les parties en fer et en acier incrustées d'or et d'argent; fabriqué, comme le précédent, à Constantinople.
Un fusil à canon hexagone ; la monture, de couleur verte, incrustée d'or et ornée de corail et d'argent.
Un autre, le fût orné d'écaillé et d'or; les parties en fer et en acier incrustées d'or et d'argent.
Un fusil du genre de ceux d'Alger; le fût de couleur noire, incrusté d'or et d'argent.
Une paire de pistolets à fût d'ébène, la poignée ornée d'une émeraude; les canons de cent quatre-vingt-dix diamants, de sept émeraudes et de sept rubis; les parties en fer et en acier incrustées d'or; les fourreaux en velours bleu garnis de deux gros diamants, de quatre moyens, de quarante-deux émeraudes, de soixante-deux saphirs et de deux cent quatre petits diamants : le tout dans une enchâssure d'or.
Un panache de cheval, orné au milieu d'un grand rubis, entouré de quatre autres de moyenne grandeur, de huit auties plus petits, de deux émeraudes et de vingt-six petits diamants.
Un harnais dont la têtière était ornée d'une grande émeraude, de deux rubis moyens, de quarante-huit diamants et de deux roses où brillaient deux rubis et quarante diamants; la sous-gorge, de deux cent soixante-quatorze diamants; les chaînons, de cent quinze diamants; les roses de la sous-gorge, de vingt-un diamants; le collier, de soixante-dix-huit diamants; le poitrail, d'un gros diamant, de trois cent soixante - onze moyens et petits; l'enchâssure de pieiTes formant un réseau d'émail vert, rouge et azur.
Une batte à nez, ornée d'une émeraude de la plus belle eau, de deux autres, de neuf saphirs, de sept diamants moyens et quatrevingt-neuf petits. L'enchàssure, la même que ci-dessus.
Une masse d'armes ornée à son extrémité d'un rubis, de trois saphirs bleu de ciel; sur la poignée et les autres parties on voyait
vingt-trois rubis et saphirs, trois émeraudes et deux cent onze diamants. Le fond et l'enchâssure comme ci-dessus.
Des élriers en vermeil ornés de huit émeraudes moyennes, de soixante-douze plus petites, de cent trente diamants et cent soixantedouze rubis et saphirs. Le fond et l'enchâssure comme ci-dessus.
Une selle en velours écarlate ornée, dans la pièce de devant, d'une grande émeraude hexagone entourée de soixante et onze diamants et de soixante-treize rubis et saphirs. Sur la pièce de derrière on voyait. trois grandes roses composées chacune de quarante-huit diamants, de trente-neuf émeraudes, de quarante-deux saphirs ; les huit roses moyennes renfermaient quarante-huit diamants et quarante-huit saphirs, et les deux roses les plus petites, deux émeraudes et douze saphirs. L'enchâssure et le fond comme ci- dessus.
Une housse de velours violet, ornée de soixante-douze rubis, de six cent quatre émeraudes, doublée de soie couleur orange, brodée de perles et d'or, et garnie de franges en argent.
Un coussinet de selle d'écarlate doublé de satin jaune et brodé d'or.
Une couverture de selle de velours bleu brodé d'or.
Une pièce en écarlate pour essuyer la sueur, présentant sur les bords des roses brodées en or.
Une couverture de selle de velours écarlate, brodée d'or.
Un licou en argent.
Une bride en argent.
Une bride et une sangle.
Un caleçon d'une riche étoffe d'or de la fabrique de Vienne. "
Un idem de riche étoffe de Venise.
Plusieurs étoffes de Venise pour caleçons.
Plusieurs étoffes de Constantinople pour caleçons.
Idem plus riches.
Idem de nouveau Tarakli.
Plusieurs pièces d'étoffe bariolées.
Plusieurs étoffes d'or.
Plusieurs pièces de challi et de ssof.
Plusieurs autres pièces de ssof.
Six paires de coussins, de velours fabriqué à Constantinople.
Six autres paires fabriquées à Brousa.
Douze paires de velours franc.
Vingt pièces d'étoffe de Syrie.
Dix tapis de Khios.
Dix tapis fabriqués par les Turcomans d Oushaki.
Vingt des plus belles fourrures de zibeline.
Plusieurs pièces de draps de différentes couleurs.
Idem trois autres pièces.
:fi Quatre-vingts chevaux turcomans.
Nous avons cru qu'il était curieux et important de connaître de quelle manière la munificence était comprise chez des souverains qui se croyaient, par leur filiation sainte, au-dessus des autres princes de la terre. Cet orgueil de la sublime Porte avait aussi, comme on le voit, son bon côté. Nos recherches faites dans toutes les sources, avec un soin minutieux, nous permettraient d'aller plus loin et d'étendre ce chapitre des présents perfectionnés au harem; car c'est, à notre avis, le chapitre le plus curieux de l'histoire d'une nation. Nous nous bornerons à un seul inventaire, en garantissant sa scrupuleuse authenticité. Toutefois, nous ne laisserons pas échapper cette occasion de mentionner ici une remarque intéressante au point de vue historique, et qui donnera une idée juste de tous les travaux accomplis dans les gynécées impériaux, travaux de mains ou d'inspection. Aucun peuple n'a conclu plus de traités de paix que le peuple turc. Nous avons relevé exactement ces traités; leur nombre s'élève au chiffre incroyable de quatre cents. Or, à chaque signature, les présents du sérail escortant toujours un vizir, la somme consacrée aux munificences impériales, depuis la fondation de l'empire, atteint sans doute un chiffre fabuleux.
Voici en quels termes l'historien Cantacuzène mentionne le premier traité de paix conclu par le sultan Ourkhan et Andronic le Jeune : « Ce traité, dit-il, signé à Nicomédie en 734, fut scellé par l'envoi de riches présents. » 11 n'est pas sans intérêt, comme complément d'histoire, de donner le chiffre exact de ces traités dans la seconde partie de notre livre; nous avons à cœur de réunir autant que possible la chose frivole et la chose utile, et de ne perdre jamais une occasion d'enregistrer les faits ou les réflexions subalternes, qui arrêtent ou refroidissent la marche vive de l'histoire et demandent leur place ailleurs.
L'histoire d'un peuple ne se compose pas seulement du récit de ses batailles : or l'histoire si importante des œuvres d'industrie et d'art ne doit pas être négligée dans ce livre. Si les Orientaux ont excellé dans les arts mécaniques et la confection des tissus, ils le doivent à leur désir de faire des présents superbes, et de nature à éblouir les monarques qui les recevaient ; ils le doivent aussi aux conseils, au goût exquis dotant de belles et jeunes sultanes, dont l'imagination était d'autant plus vive qu'elle était prisonnière dans les quatre murs d'un harem. La peinture et l'arabesque, toujours en honneur au sérail, toujours exercées par des mains adroites, ont, sans aucun doute, inspiré les artistes orientaux. On reconnaît le bon goût et les charmantes fantaisies du harem dans tous les chefs-d'œuvre de l'art mécanique oriental, comme on reconnaît les poétiques rêves des sultanes de Cachemire dans les merveilleux tissus indiens, ces adorations des femmes de tous les pays. On a répondu à toutes ces convoitises dans les ateliers de l'Asie ; et les yeux et la pensée peuvent s'en convaincre en voyant les étoffes de soie de toutes couleurs de Haleb, les coussins en velours de Brousse, les châles d'Angora, les manteaux blancs de Barbarie, les tissus de laine rouge d'Andrinople, les mouchoirs brodés et les châles de Bagdad, les chefs-d'œuvre des tireurs d'or de Constantinople et de Scutari. Toutes ces futilités nécessaires , tout ce luxe oriental , tous ces enchante-
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ments du regard, sont le splendide reflet oriental de l'esprit du harem.
Les intrigues politiques ont souvent occupé les femmes du harem, comme nous l'avons vu maintes fois dans le cours de cette histoire. Quant aux intrigues d'un autre genre, les historiens ottomans n'en ont jamais fait mention : pour eux, le harem est comme la femme de César, le moindre soupçon ne peut l'atteindre. Les historiens persans ont hasardé, çà et là, quelques légers bruit^, assez semblables aux commérages des voisins jaloux et médisants. Nous imiterons la sage discrétion des chroniqueurs de Constantinople, mais nous remplirons ici une lacune volontaire qui se rattache à un grand événement, à peine indiqué par nous, dans le règne d'Achmet IIL
Les historiens ottomans, très-dignes de foi en cette occasion, affirment que le comte Poniatowski, ambassadeur de Suède, parvint à intéresser la sultane Validé aux glorieuses infortunes de Charles XII, réfugié à Constantinople, chez le sultan. De quels procédés se servit l'ambassadeur pour arriver à son but? on l'ignore; il est toutefois permis de supposer que la sultane favorite, épouse d'Achmet III, entretenait, du fond du harem, des intelligences clandestines avec l'extérieur : c'est l'hypothèse la plus convenable. L'histoire turque ne s'arrête pas là ; elle parle, avec une concision discrète, de l'enthousiasme que témoignait très-expansivement la jeune sultane aux récits des fabuleux exploits de Charles Xll, son hôte, qu'elle appelait mon lion et tête de /èr(arslanem, demir-bach). C'était la reine Didon s'écriant, après le récit d'Énée :
Ouis novus hic nostris successit scdibus hospes !
Quibus nie Jactatus fatis, quae bella exhausta canebati
(Vinc.)
Grâce aux bulletins fournis par le comte Poniatowski, on ne parlait plus au harem que de ce jeune roi, dont les dé-
faites étaient aussi glorieuses que les victoires, de cet héroïque Charles, l'ennemi du czar Pierre; et la jeune sultane, qui voyait dans le fondateur de Saint-Pétersbourg le convoiteur de Constantinople, n'avait pas assez d'admiration ardente pour reconnaître tous les services que cet allié suédois avait rendus et pouvait rendre encore à l'empire ottoman.
Charles XII savait très-bien qu'il était l'objet d'une pensée ambitieuse et amie, entretenue dans les mystères du harem, mais il manquait au jeune héros suédois le côté vulgaire de ces humaines faiblesses qui ont souvent perdu ou sauvé les rois et les conquérants aventureux, depuis Annibal, le vaincu de Capoue, jusqu'au Béarnais, le vainqueur d'Ivry. Si Charles XII avait eu une autre organisation, il aurait sans doute exécuté un projet plus raisonnable que la bataille livrée à une armée par lui et ses quarante serviteurs. Il aurait prêté l'oreille à la voix secrète qui partait du harem ; il aurait surtout répondu à l'appel des janissaires, si enthousiastes de sa valeur, et qui, après tant de choses criminelles, étaient enfin disposés à faire quelque chose de bon. Fort de l'amitié de la sultane et de l'appui des prétoriens, un pied dans le harem, l'autre dans l'hippodrome, Charles XII complétait son histoire, déjà si romanesque, par une aventure héroïque et fabuleuse qui changeait la face de l'Orient et étouffait dans son œuf l'aigle de Saint-Pétersbourg. Mais l'austère Suédois ne connaissait ni les intrigues diplomatiques, ni les autres; il ignorait l'existence des sultanes, les complots de sérail, les trahisons des janissaires ; il ne connaissait que son épée et ses vaillants Suédois, et Achmet, moins national que son harem, sacrifia Charles XII par une politique complaisante qui lui conciliait l'équivoque amitié du czar : le roi de Suède quitta Constantinople; la paix fut faite, et, un instant après, le bec de l'aigle moscovite se retournait encore du côté de l'Orient.
ECRrV'AIN PUBUC.
Les écrivains publics disparaissent en France; il n'y aura bientôt plus que des copistes. Si dans une famille une seule personne sait écrire; si une personne illettrée a dans ses connaissances une main qui tient bien ou mal une plume, l'écrivain public n'a plus sa raison d'être; on le remplace dans l'intérieur des maisons pour les lettres de tout genre, même pour les plus secrètes, celles qui veulent être dérobées à tous. En France, nous sommes arrivés à peu près à ce degré de civilisation épistolaire. Dans les villes, toutes les mains torturent le papier confidentiel; dans les villages, il y a le magister, qui fut de tout temps l'écrivain public.
Constantinople possède encore dans ses curiosités des écrivains publics. A Paris, le dernier de cette profession avait adossé une échoppe étroite aux murs du Louvre; la démolition a emporté ce laboratoire, dernier confident des secrets du soldai en garnison et de la fiancée équivoque. Dans la capitale de l'empire turc, l'écrivain public s'établit en plein air, mais toujours aussi à l'ombre de quelque monument. A Paris, l'écrivain public était un être invisible; il rougissait pour ainsi dire de sa profession; il aimait à se faire passer pour un homme de lettres incompris, héroïquement résigné à des fonctions indignes de son mérite, et subissant sans murmure les injustices de ses contemporains. A Constantinople, c'est un fonctionnaire public; il s'épanouit en plein soleil; il a la noble fierté de son talent; il trône sur un tapis; il humilie toute une population de passants.
C'est toujours un homme d'âge mûr, à figure grave, et payant sa dette au genre comique par des lunettes, qui ne s'accordent pas avec un turban, mais qui attestent une vie passée dans l'étude et les veilles. En général, l'écrivain public turc reçoit très-peu de confidences de fiancées. A l'heure où nous écrivons, il est dans le
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coup de feu du métier, de pauvres mères et de pauvres femmes viennent lui dire : « Mon mari ou mon fils est dans l'armée 4'Omer-Pacha, vous devez connaître la ville où on doit lui écrire. » L'écrivain, qui suit les bulletins de la guerre dans le Moniteur ottoman^ n'est jamais embarrassé; il cite la ville danubienne où se trouvent les maris et les enfants; il sait le jour où le paquebot épistolaire part pour Varna, et demande sur quel sujet doit rouler la lettre qu'on lui demande. Les femmes expliquent la chose dans toute sa naïveté primitive; l'écrivain écoute gravement, se recueille, médite, et fait un de ces chefs-d'œuvre de calligraphie, si communs chez les Turcs. Aucun peuple n'a mieux honoré la lettre purement écrite. Depuis le règne de Murad III, la science du calligraphe a fait à Constantinople des progrès immenses. A cette époque, le célèbre Houssein de Tauris forma plusieurs élèves en Perse; ceux-ci arrivèrent en Turquie, et propagèrent le goût de cet art. On considérait un homme selon la beauté de son écriture ; c'était le signe de la plus haute éducation. Le célèbre Persan Ibrahim fut envoyé en ambassade auprès de Murad 111, parce qu'il était le meilleur calligraphe de son temps. L'histoire a conservé les noms de ses rivaux en belle main : Abdallah de Crimée, Émir-Mohammed, Mesvlana, Babaschah d'Ispahan et Koutbeddin d'Yezd. Ces illustrateurs de la calligraphie ottomane ont eu de dignes successeurs, et aujourd'hui encore l'écrivain public se donne une généalogie que personne ne lui conteste, et descend toujours de l'école persane et des calligraphes de Murad III.
L'écrivain public ne se borne pas à faire des lettres pour les femmes dont les maris et les fils sont aux armées d'Asie ou d'Europe; il veut gagner le plus honorablement possible sa piastre de cinq sous. Il raisonne sur les opérations de la guerre d'Orient; il développe les plans de campagne des amiraux et des généraux; il bat les Russes; il bombarde Odessa, il prend Sébastopol; il devance toujours les bonnes nouvelles de quinze jours, et promet la paix à l'échéance de l'hiver. Ses fonctions d'officier public et
la position qu'il occupe sur le pave du sultan ne lui permettent pas de censurer, il loue toujours.
Ceci nous amène à parler d'un autre personnage, qui censure et loue fort peu ; c'est le célèbre polichinelle de Constantinople, c'est le fantastique Karagheuz. Décidément, il n'y a jamais de gouvernement despotique, dans l'acception absolue du mot. On chantait sous Mazarin. Pasquin et Marforio lançaient leurs épigrammes contre les Borgia, et, qui le croirait ! une liberté sans limites est accordée au théâtre de Karagheuz. Jamais la presse la plus agressive n'a été plus loin dans un pays constitutionnel. L'Américain le plus libre est un esclave auprès de Karagheuz; Figaro est un homme d'ordre, un conservateur forcené, si on le compare au vaudevilliste de Constantinople, à ce Marforio turc.
Ceci doit être prouvé.
En Angleterre, les journaux montrent une réserve admirable depuis les premiers jours de la guerre d'Orient ; aucun écrivain de Londres ne songe à faire la moindre critique des opérations de la flotte et de l'armée : cette presse libre s'impose d'austères devoirs de retenue, et se censure elle-même avant d'écrire une ligne sur les amiraux Napier et Dundas. Sur le théâtre populaire de Constantinople, dans ce pays de l'absolutisme, Karagheuz est un journal quotidien , sans cautionnement, sans timbre, sans éditeur responsable; un journal terrible, car il n'écrit pas : il parle et chante devant ses nombreux abonnés ; il fait l'article et les premiers-Constantinople, en pantomimes, claires et trop expressives souvent; il attaque tout, excepté le sultan Abdul-Medjid : celui-là seul est sacré pour Karagheuz.
Savez- vous ce que faisait ce Ju vénal du Bosphore au mois d'août 1854? il citait à sa barre les amiraux anglais et français, et les accablait d'épigrammes; il leur reprochait des lenteurs inexplicables; il leur donnait des conseils; il désapprouvait leurs opérations, et les menaçait de sa colère si leurs vaisseaux ne travaillai^ent pas mieux. Le public applaudissait à toutes ces saillies
de Karagheuz, et les plus graves figures de l'islamisme, ces figures qui ne semblent pas faites pour le rire, s'épanouissaient avec un fracas de gaieté homérique, comme jamais on n'en a entendu au théâtre du Palais-Royal. Le grand-vizir a été souvent mis en scène, et n'a pas été épargné. Karagheuz a jugé ce haut fonctionnaire comme s'il eût jugé un giaour; le grand-vizir ne s'est pas très-bien défendu : il a été enfermé aux Sept-Tours. Enfin, ces farces populaires prennent un caractère si excentrique, si imprévu, qu'elles ne peuvent être exprimées dans aucune langue européenne. Karagheuz est un mélange de Boccace, de Rabelais, de Pétrone, de Marforio et d'Arlequin. 11 n'exclut aucun mot du dictionnaire bouffon et railleur. Un journal qui écrirait une ligne des nombreux drames de Karagheuz serait saisi à New-York, et Y altorney- gênerai de Londres enverrait le journaliste à Botany- Bay. Sur les rives du Bosphore , le grand-vizir se plaint de sa grandeur, qui lui défend l'entrée du théâtre de Karagheuz. Les huit cents mosquées de Conslantinople et de ses faubourgs sont assez fortes pour supporter le poids des lazzi de l'histrion musulman.
LE PAI^ilS NEUF DU BOSPHORE.
Sultan Mahmoud II, de glorieuse mémoire, a déposé le testament de sa pensée civilisatrice sur la rive du Bosphore ; c'est un palais de marbre d'un style tout nouveau, et dont le décor intérieur rappellera le goût européen. L'architecture sarrasine appartient un peu trop au campement asiatique et à la conquête nomade; il était temps de montrer à l'Europe que la Turquie voulait être européenne et vivre de la vie commune de l'Occident.
En opérant une réforme dans le costume, sultan Mahmoud voulait aller plus loin; il voulait aussi réformer l'architecture, qui est le costume des villes. A peine délivré des soucis de l'insurrection grecque, cet illustre révolutionnaire couronné eut une noble idée, il voulut montrer aux Grecs que Constantinople pouvait être une grande Athènes ou une Corinthe, avec une troisième mer. Il rêva des Parthénon, des Propylées, des temples de la Victoire Aptère, des monuments comme Périclès et Agrippa en bâtirent, et il ne voulait pas les enfouir dans les rues étroites ou au bord d'un fleuve jaune, mais il les destinait à meubler et à compléter le plus splendide coin de terre que la mer et le soleil aient couverts de saphirs et de rayons. Le Palais-Neuf du Bosphore, avec ses colonnades d'ordre dorique et corinthien, est le premierné de la généreuse pensée du sultan Mahmoud.
Vue de loin et embrassée du coup d'œil dans son ensemble, Constantinople est la merveille du monde: le ciel a mis toutes ses complaisances sur cette ville; la terre l'ombrage de ses plus beaux arbres; la mer la caresse de tous ses bras; puis la religion est venue, et lui a donné une couronne intinie de dômes et de minarets; mais l'illusion du dehors s'efface à l'intérieur; ce lointain si pittoresque cache un monde lépreux de masures; l'éclat du
badigeon trompe l'œil, mais quand la main touche, il n'y a plus d'erreur. Aux mosquées seules les pierres et la solidité, aux maisons le bois et l'incendie. Cet autre costume, sultan Mahmoud voulait le transformer, et certes il avait bien raison. La civilisation, c'est la charité progressive. Un homme peut rigoureusement vivre, coiffé du fèz ou du turban, mais il lui faut pour ses nuits d'hiver et la sécurité de sa vie une maison solide et un toit sérieusement hospitalier. Tant que la réforme de ce costume citadin ne sera pas accomplie, Constantinople sera toujours un vaste bûcher inhabitable, attendant la torche du premier Érostrate de carrefour. Mahmoud est mort trop tôt; il n'a pas eu le temps de vêtir tout Constantinople avec la pierre du Bosphore et de Marmara; mais il a laissé son hatti-shériff d'architecte européen, écrit en lettres de marbre sur la rive du Palais-Neuf.
Quand le souci des guerres aura disparu, le jeune Abdul- Medjid continuera la pensée de Mahmoud. Le Palais-Neuf européen est une grande pierre d'attente, qui promet à Constantinople les agréments et la sécurité de nos capitales. Dieu n'aura pas prodigué en vain la pierre et le marbre aux carrières de la Thrace, de la Bithynie et de la Propontide. Construire une Constantinople de bois, entre deux mines de granit inépuisables, c'est méconnaître la Providence, mère commune de tous les hommes, dans toutes les religions. Avec la civilisation doivent venir chez le peuple l'aisance et la richesse; et quelle ville fut jamais plus favorablement située pour donner à ses enfants, par le commerce et le travail, quelque chose de plus habitable qu'une toiture de bois, déjà brûlée par le soleil, pour mieux favoriser l'incendie? Vienne une bonne paix, telle que la demandent Londres et Paris, ces deux rois intelligents du monde, et Constantinople dépouillelera son enveloppe lézardée et combustible, pour revêtir le costume des capitales civilisées. L'avenir de cette noble ville n'est plus mis en question aujourd'hui ; l'empire ottoman ne peut plus être rayé par un trait de plume de la carte universelle. Silistri
a démontré sa vitalité puissante aux plus incrédules : un peuple si grand a gagné sa vie au moment même où on décrétait sa mort. Constantinople commence; on croyait qu'elle finissait! Nous savons aujourd'hui de quel côté se trouve le colosse, de quel côté le nain. L'avenir esta TOrientj le soleil ne peut avoir tort contre la glace. Dans cette lutte, le dégel se fait attendre, mais il vient toujours. Le concours des nations n'afiluera pas en Finlande, il ira au Bosphore. Ce qui est habitable doit être habité. Nous allons assister bientôt au reflux de l'Occident vers l'Orient. La vapeur est un pont que le Nord traversera, et le jour approche où les nababs de l'Europe auront leurs villas sur le Bosphore, comme les riches Romains en avaient à Baïa. Rome et Naples étaient bien éloignées autrefois; Marseille et Constantinople sont bien voisines aujourd'hui. Pendant que le commerce universel démolira les masures de Constantinople et fera de tous ses quartiers un seul quartier franc, son Bosphore deviendra le bain oriental de la richesse européenne. Les eaux de Constantinople sont les Thermes du soleil. La pierre d'attente posée par le glorieux sultan Mahmoud sur le canal de l'Euxin ne languira pas dans l'isolement. L'architecture de l'Europe portera ses fruits, et c'est alors que le Bosphore doit atteindre ce sublime degré de magnificence que lui promettent le marbre de ses carrières, les arbres de ses forêts, l'azur de son ciel. Le Bosphore, depuis la haute tour de Galata jusqu'à la mer, sera comme une rue immense traversée par le plus radieux des fleuves. Le Palais-Neuf 4e Mahmoud fera souche. Le marbre est partout; il attend; l'Europe ouvrière va venir. Nos artistes de France meublent déjà le harem du Palais-Neuf; Séchan peint des décors d'opéra pour le commandeur des croyants, et traduit les Mille et une Nuits eu fresques pour les sultanes. L'art occidental fait son heureuse invasion, et ne trouve que des fleurs sur les canons deTopkhané. Lorsque l'art commence, il ne s'arrête plus; la paix lui donne l'avenir. Le Bosphore gardera ses grands horizons, ses yieijlps
perspectives, ses inflexions suaves, ses anses recueillies, ses collines d'arbres, ses vénérables mosquées de Bazari, de Katanigé d'Aoussi-Eff'endi, de Sinan-Pacha, d'Oguzlima, d'Abdul-Hamid ; et au milieu de ces grands décors asiatiques, le contraste européen, déjà commencé par le Palais-Neuf de Mahmoud, se continuera sur deux lignes, et fera éclater au soleil et refléter dans les eaux une merveilleuse antithèse d'architecture, symbole matériel de l'union de l'Occident et de l'Orient, œuvre sublime de la paix et de la civilisation.
II est du devoir de l'avenir de faire mieux que le passé : les temps d'arrêt ne prouvent rien. La terre a besoin de repos pour tous les genres de produits , mais le sommeil n'est pas la mort. Vingt siècles ne sont qu'une nuit pour le monde, quand le monde veut dormir. Or, à l'époque de la plus grande civilisation connue, tous ceux qui furent grands par les armes, les lettres, la richesse, vinrent bâtir leurs palais sur les rives circulaires du golfe napolitain; les derniers venus s'établirent à Sorrente, à Misène et à Pœstum, ville charmante où les rosiers avaient deux avril en douze mois'. Là fut dépensé à main prodigue tout ce que le génie de l'homme pouvait produire en architecture gracieuse, eu colonnades aériennes, en arabesques suaves, en mosaïques éblouissantes, en olympes de marbre et de couleurs. Ce fut le rendezvous des hommes heureux, le paradis de la terre païenne. Les architectes, les peintres, les musiciens, les statuaires, les poètes ne connurent plus d'autre atelier dans le monde; ils vinrent tous de la Grèce, de Rome, de l'Étrurie, de la Sicile, de l'Egypte, et donnèrent à ce coin du monde une animation inouïe, une splendeur incomparable; la vie du monde était là : les hommes créèrent le tableau, la nature avait fait le cadre, et le soleil le dora ; puis tout s'écroula au souflle de deux volcans, celui du Vésuve et celui de la barbarie. L'homme perdit son second paradis terrestre : les
1 Biferique rosaria Pœsti. (Virg.)
guerres recommencèrent partout. La Campanie heureuse n'exista plus que de nom : le bonheur perdit son rendez-vous : eh bien ! il nous semble que le nouvel ordre de choses qui commence, et associe la paix, la vapeur et le commerce, cette sainte trinité de la terre, doit créer sur le Bosphore la Campanie heureuse du monde nouveau. L'intérêt universel qui s'attache aujourd'hui à ce grand nom de Constantinople aura un long retentissement dans l'avenir, et doit appeler vers cette ville tous les riches pèlerins de la fortune, tous les desservants de l'industrie, tous les apôtres de l'art. Les deux rives du Bosphore sont des jachères ; elles auront leur moisson. On y viendra de tous les points du globe : les Égyptiens eux-mêmes ne sont-ils pas venus à Naples bâtir leur temple d'Isis et de Sérapis? et aujourd'hui, les distances n'existent plus. Constantinople touche d'une main la Tamise et de l'autre l'Indus. L'univers va bientôt être peuplé de voisins. Quand tout le monde connaîtra tout le monde, on ne se battra plus; on reconnaîtra que la paix est bonne, parce qu'elle allonge la brièveté de la vie. La folie humaine se fera sage; les heureux iront se faire de douces existences au soleil d'Orient. Ce mot ne deviendra plus une question; encore quelques coups d'ailes du temps, et le Bosphore sera la grande rue européenne de l'Euxin.