LE BAZAR DES ARMURIERS
Un peuple qui a fait quatre cents traite's de paix peut se vanter d'être le peuple le plus belliqueux de l'univers, car il a fait quatre cents guerres. Nous pourrions donner les dates et les signatures de ces traités ottomans, mais cette nomenclature serait trop stérile; il nous suffira de mentionner ici leur chiffre exact et d'en citer deux : le premier, qui commence à la fondation de l'empire et signé par Osman P^ et le gouverneur grec d'Ouloubad, et le dernier, signé à Andrinople en 1829.
Aucun peuple n'a fait autant de fois la paix et la guerre dans l'espace de cinq siècles. Le premier traité d'Osman est de 1327, et nous restons encore au-dessous de la vérité, car le consciencieux historien de Hammer compte quatre cent vingt traités de paix depuis Osman. Or, chez un pareil peuple, un bazar des armuriers est un établissement de nécessité première, comme une salle de bal à Paris.
Dans ses anciennes conditions, la guerre était autrefois un métier; aujourd'hui, la guerre n'enrichit personne, elle appauvrit même les États et n'engraisse que les sépulcres ; aussi nous assistons à la dernière, s'il plaît à Dieu. La guerre autrefois avait une logique inexorable, qui justifiait sa raison d'être. Le vœ viclis était écrit sur les drapeaux. On prenait des villes, on les livrait au pillage; on donnait toutes sortes de récréations sauvages à la soldatesque ; on tuait les vieillards et les vieilles femmes ; on massacrait les prisonniers, bouches inutiles; on emmenait en esclavage les jeunes filles. Vœ viciis, tant pis pour vous ! nous vous avions avertis. Aujourd'hui, on croit avoir fait un grand pas vers la civilisation, on se contente de tuer, sans profil aucun ; seulement on grève de nouveaux emprunts les caisses publiques des nations. On sera vraiment civilisé quand on ne tuera plus. La guerre est une
âe» CONSTANTINOPLE
chose affreuse, parce que tout ce qu'il y a de nobles cœurs dans^ un pays est dans les deux armées qui se battent, parce qu'il y a des mères dans les deux camps. La guerre n'est belle que dans le passé.
A Constantinople même, la ville guerrière par excellence, le sultan et le peuple sont à la hauteur de la civilisation moderne, et ils font aujourd'hui la guerre pour conquérir la paix, et fermer le temple de Janus ouvert depuis Constantin. Mais la vieille passion de la guerre subsistera longtemps encore chez les riches marchands du bazar des armuriers; affiiire de profession! Le progrès n'a pas fait un pas sous ces voûtes séculaires, où sont appendues les panoplies de l'Islam belliqueux. La paix, la civilisation, la tolérance n'ont fait aucun prosélyte dans ce palais du cimeterre; on s'y entretient comme au bon temps de la vieille Turquie, lorsqu'on enlevait Rhodes aux chrétiens. Ces graves brocanteurs de bazar sont instruits; ils ont lu leurs historiens; ils connaissent Idris et Seaddeddin, Tacite etTite Live des fastes de Constantinople; ils ont feuilleté aussi les chroniques modernes; aucun fait glorieux ne leur est inconnu. Ils citent la victoire navale remportée sur les Vénitiens devant l'île de Spolmadoré; l'entrée glorieuse de Sélim P"" à Damas; la bataille de Tchaldiram, où les Turcs se montrèrent les premiers artilleurs du monde; la défaite de la flotte chrétienne par Pialé-Pacha; la défaite des Russes en Crimée, et les lignes dePerékop, emportées d'assaut en 1736; la bataille de Touldja, où les Cosaques du Don furent battus; ils s'entretiennent enfin de toutes ces guerres qui ont porté la terreur chez les peuples chrétiens, et donné tant de gloire au nom musulman. Tout ce qui se fait aujourd'hui excite la pitié ou l'indignation de ces derniers osmanlis : à leurs yeux, l'abomination de la désolation est entrée dans le temple ; le Coran est une lettre morte ; les giaours triomphent dans Stamboul la sainte; le dernier de ceux qui ont ceint le sabre d'Osman accueille au sérail les femmes des séraskiers chrétiens! Tout est perdu ! disent-ils en géjmissant. On ne reverra
plus ces belles époques où les soldats tiraient les arquebuses à mèche ou à croc; où les sarbzen lançaient des boulets de cinq cents livres contre Belgrade ; où les navires turcs, vierges de la vapeur, allaient du Bosphore à Sébastopol en deux mois; où les janissaires se révoltaient chaque jour pour amuser le peuple; où les têtes coupées abondaient sur la niche du sérail; où chaque aurore éclairait des cadavres pendus au platane de YEt-meïdan; où le Bosphore charriait des vizirs morts à sa surface bleue, et les ensevelissait dans le Pont-Euxin. Quel beau temps! il ne reviendra plus! Telle est aujourd'hui l'éternelle lamentation des marchands au bazar des armuriers.
Le laudator temporis acti d'Horace se retrouvera dans tous les pays jusqu'à la fin du monde. Le temps passé n'est autre chose que la jeunesse absente, et on la regrettera toujours.
Au reste, il ne faut pas se plaindre de cette passion rétrospective qui remplit de ses plaintes le bazar des armuriers. L'archéologie militaire en tire un grand profit : c'est là qu'on voit une complète exhibition du passé, toute la vieille défroque de l'Orient. Le bricà-brac y atteint des proportions colossales. On y trouve les premières cuirasses connues, et qui remontent à leur inventeur Timour, au dire de l'historien Cherefîeddin, et les plus anciens uniformes persans. Les dépositaires de ces reliques vous diront que les corps de troupes ont été habillés, pour la première fois, d'étoffes de même couleur, en 1402 '. Il ne faut pas oublier aussi que Constantinople est l'héritière de Rome, et que, sur le Bosphore comme sur le Tibre, devant les figures graves des antiquaires, l'acheteur se laisse souvent induire en erreur, et paye une nouveauté au prix d'une relique. Les xXnglais surtout, qui
* L'historien Chereffeddin veut parler sans doute des premiers régiments de cuirassiers connus, car la cuirasse a été inventée longtemps avant le règne de Timour. Nous faisons cette réflexion pour notre réserve particulière , en laissant toute la responsabilité à Cherefl'eddin et aux archéologues du bazar des armuriers.
font des collections archéologiques, et achètent tant de vrais faux dieux dans les bazars olympiens de la place d'Espagne, continuent la même innocente folie au bazar des armuriers. Avec cette gravité impassible que donnent les nez aquilins à des visages ottomans, on a vendu cent fois à des lords le gorgerin du brave Justiniani, les brodequins de pourpre du dernier Constantin, lekouka, ou bonnet du dernier janissaire; leperdélé, ou baudrier persan du grand Abbas; lerakl^ ou harnais du cheval de Soliman ; Vahhaijj ou grande housse de Séliml*'''; la kabza, ou poignée de l'épée de Murad III; la kapanidja, ou pelisse d'Achmet; le dalbend, ou turban de Mustapha II; le ghaddaréy ou sabre de Mohammed-Sokoly. Les riches acheteurs sont surtout ravis de coller sur leur emplette le vrai nom turc de la relique, ce qui semble son authenticité. On leur apprend gratis ensuite d'autres noms relatifs aux choses de la guerre; ils savent un instant que djebedj signifie armurier; elwanpisto, petit pistolet; dizghin^ bride; kin^ fourreau de sabre; perwané-ketnauj arc; serazer, sabre non poli; tabla ^ garde de l'épée; tablzen^ tambour; tùdesté, faisceau de ilèchesj kapanidja^ pelisse des sultans; ils apprennent enfui jusqu'au soir que la riche langue turque a plusieurs mots pour désigner un canon : balyemez, grand canon de siège; bedaloschka, canon ordinaire; sarbzen, canon à boulets de marbre; sembereck^ canon de chameau. Ce vocabulaire d'armuriers est donné par-dessus le marché aux acheteurs de reliques. Impossible de soupçonner la moindre perfidie industrielle chez des marchands qui ont arrangé les plis de leur face de telle sorte qu'un sourire ne les agite jamais.
Un de nos plus éminents écrivains et notre plus grand coloriste, M. Théophile Gautier, résume ainsi la description de ce bazar dans son admirable Voyage en Orient,
M Les richesses entassées dans ce bazar sont incalculables : là se gardent ces lames de damas, historiées de lettres arabes, avec lesquelles le sultan Saladin coupait des oreillers de plumes au vol,
en présence de Richard Cœur-de-Lion, tranchait une enclume de sa grande épée à deux mains, et qui portent sur le dos autant de crans qu'elles ont abattu de têtes; ces kandjars, dont l'acier terne et bleuâtre perce les cuirasses comme des feuilles de papier, et qui ont pour manche un écrin de pierreries; ces vieux fusils à rouet et à mèche, merveilles de ciselure et d'incrustation; ces haches d'armes qui ont peut-être servi à Timour, à Gengiskan, à Scanderberg, pour marteler les casques et les crânes; tout l'arsenal féroce et pittoresque de l'antique Islam. Là rayonnent, scintillent et papillotent, sous un rayon de soleil tombé de la haute voûte, les selles et les housses brodées d'argent et d'or, constellées de soleils de pierreries, de lunes de diamants, d'étoiles de saphirs; les chanfreins, les mors et les étriers de vermeil, féeriques caparaçons, dont le luxe oriental revêt les nobles coursiers du Nedj, les dignes descendants des Dahis, des Rabrâ, des Haffar et des Naâmah, et autres illustrations équestres de l'ancien turf islamite. K Chose remarquable pour l'insouciance musulmane, ce bazar est considéré comme si précieux, qu'il n'est pas permis d'y fumer; — ce mot dit tout, car le Turc fataliste allumerait sa pipe sur une poudrière. »