LA MER NOIRE. — VARNA
Nous avons fait des recherches obstinées pour découvrir l'origine de cette étrange dénomination, donnée par les modernes à cette mer, qui, selon la spirituelle remarque du voyageur Tournefort, n^a de noir que le nom.
Dans les âges les plus reculés, on lui donnait le nom de mer inhospilalïère. Ses côtes étaient habitées par des peuples sauvages, et la Chersonèse Taurique avait la réputation de sacrifier, sur l'autel de ses idoles, tous les malheureux que le naufrage envoyait dans ses ports. Oreste, le type de la fatalité, a navigué sur cette mer, et fut livré à la hache des sacrificateurs, dans le temple de Diane, sur la rive même où Sébastopol s'élève aujourd'hui. Le prince Mentschikoff a remplacé le grand-prêtre Thoas. Heureusement, l'art de la navigation a fait des progrès : on redoute moins les atterrages de Thoas.
Les Grecs, ayant civilisé les côtes de la mer inhospitalière, lui donnèrent le nom de mer hospitalière ou Pont-Euxin. Le grand poëte Ovide, exilé sur ses bords, ne fut pas de l'avis des Grecs, et il trouva que son surnom était menteur : Euxini mendax cognomine pontus. La description admirable que le noble exilé a faite du Pont-Euxin n'est pas flatteuse : c'est une amère satire, un cri superbe de malédiction; le trait qui la termine est émouvant, parce qu'il fait songer à toutes les douleurs subies par le poëte romain j non-seulement il signale au monde les périls de celte mer inhospitalière, mais il veut provoquer la même méfiance pour les terres voisines :
Nec minus infida terra timetur aqua.
Xîîfi
Quant à ses ports, Ovide n'en reconnaît aucun qui soit propice aux vaisseaux :
Nec placidos portus hospita navis habet.
Pour le poëte latin, né dans l'azur de Rome, cette mer était vraiment une mer noire^ atrum mare. N'a-t-il pas dit, dans son poëme : Stygia modo nigrior unda? Voulait-il désigner le Pont- Euxin? et la colère de l'illustre exilé aurait-elle eu , à son époque, assez de retentissement pour faire adopter partout le surnom de noire^ donné à la mer hospitalière des Grecs ? Nous indiquons, nous ne concluons pas.
Atrum ne signifie pas seulement noire; on peut aussi le traduire par funeste, et Ovide la désigne aussi sous cette qualification; à son avis, c'est la plus funeste de toutes les mers, car jamais les vents modérés ne soufflent sur elle.
Neque jactantur raoderatis eequora ventis.
Tous les furieux enfants d'Éole la tourmentent sans cesse, même l'iapyx, ce vent d'ouest qu'Horace souhaitait au vaisseau de Virgile, et qui n'est pas le zéphyr, comme le croient bien des rhéteurs. Il nous sourirait assez de croire que la vengeance a fait d'Ovide le parrain de cette mer.
N'osant pas et ne voulant pas donner une conclusion, nous avons alors commencé nos recherches. Les grands poètes latins, nos maîtres, nous sont familiers; avec eux, nous n'avons besoin que de nos souvenirs; mais, en toute humilité, nous avouons que nous connaissons mieux Virgile et Ovide que l'illustre Amadeddin et Seïd-Nataa, le créateur de la poésie ottomane, sous le règne de Murad H. Amadeddin est le premier poëte cité par les biographes turcs. De Hammer (tome II, page 364) raconte, avec son sangfroid germanique, qu'il fut écorché vif à Haleb ; telle était la critique littéraire de l'époque. Les moeurs se sont adoucies con-
sidérablement. Ce début de la poésie dans l'empire ottoman n'éloigna aucun adepte d'une carrière si dangereuse. D'autres exemples auraient pu arrêter un essor devenu bientôt à peu près général : Nesimi, un des premiers poètes turcs, fut noyé; Hamadani avait déjà été décapité, et Schrweroi pendu '. Le fatalisme ottoman est sans doute supérieur au stoïcisme païen; ces poètes ont été plus malheureux qu'Ovide : aucun d'eux n'a maudit le Pont-Euxin. Notre ignorance est encore plus profonde à l'endroit des deux cents poètes qui florissaient sous le règne de Soliman le Magnifique. Ceux-là doivent avoir parlé de la mer Noire; mais il faudrait la vie d'un centenaire bénédictin pour découvrir, si elle existe, une opinion sur cette mer, dans ce Parnasse oriental. Toutefois, nous en avons parcouru quelques-uns, dans leurs traductions, en nous fiant au hasard, ce père des découvertes; le bonheur ne nous a pas servi. Quelques poètes persans, entre autres Azz-Eddin-el-Moccadessi, ont parlé de la mer Caspienne, qui est un lac. Quant aux historiens, le dernier venu répète avec soin ce qu'a dit son prédécesseur ; nous n'avons rien trouvé chez eux, pas même des doutes. Enfin, un jour, comme nous lisions, mot par mot, le vocabulaire turc de Hammer, pour essayer d'en retenir quelque chose, nous crûmes faire une découverte en lisant ceci : Rara, noir; surnom qui présage le bonheur depuis Osman F'".
En effet, depuis Osman l^*", dont le sabre est déposé à la mosquée d'Eïoub, le Pont-Euxin est encore la mer hospitalière , et surtout la mer heureuse, au point de vue des Ottomans. Cette mer a secondé toutes les grandes entreprises , depuis le passage des trois cents vaisseaux de Mahomet II, le conquérant de Constantinople. Cela étant admis, noire signifierait heureuse, surnom qui a déjà été donné par les anciens à la Campanie et à une Arabie. On renverserait alors tout le système établi sur les ana-
* De Hammer, tome II, page 514.
thèmes d'Ovide, notre propre système d'ailleurs. Nous avons re'uni ces éléments et nous les livrons à la contradiction.
Chose incroyable! cette mer Noire que nous connaissons si bien aujourd'hui, et même que nous connaissons trop, était à peu prés inconnue en France, il y a deux siècles. Les poètes l'appelaient le Pont-Euxin, mais ils ne savaient trop dans quelle contrée du globe elle était située. Mithridate, dans la tragédie de ce nom, parlant à ses deux fils, leur dit :
Doutez-vous que TEuxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
Deux jours pour aller de Sinope à Silistrie, avec les barques de Mithridate ! Aujourd'hui nos paquebots à vapeur n'accompliraient pas ce prodige. Quand les peuples deviennent trop instruits en géographie, c'est qu'ils ont des guerres lointaines à payer. Souhaitons que notre instruction ne dépasse pas les limites de la mer heureuse, ou du Pont-Euxin !
Varna est une ville qui est appelée à tenir le premier rang sur les rives de la mer Noire. Une longue paix doit lui faire un bel avenir. Nous avons donné son histoire militaire; elle est héroïque; en 1829, encore, il a fallu la vaincre comme Danaé; car le courage de ses habitants la rendait invincible par le fer. C'est le bastion avancé des Balkans. Les généraux russes, ainsi qu'ils viennent de le prouver encore devant Silistrie , sont des modèles de courage et de dévouement, ils savent mourir avec une intrépidité sublime sous les remparts d'une ville, mais ils ne savent pas la prendre ; aucun d'eux ne mérite le surnom d'expugnator que Rome donnait aux consuls preneurs de places fortes. Les sièges de Varna surtout confirment cette vérité.
Il est temps que ces pauvres paysans bulgares , dont le costume est si pittoresque et la vie si patriarcale , soient délivrés du fléau de la guerre , qui les désole depuis tant de siècles. Déjà ,
en 1444, neuf ans avant la prise de Constantinople, la campagne fertile de Varna donnait d'abondantes récoltes en tout genre; les jardins se couvraient de beaux arbres fruitiers ; les cbarmants coteaux qui s'étendent sur la roule de Balsick, chargés de vignobles, avaient toutes les conditions qui donnent les vins généreux, selon le procédé virgilien '. Ce beau pays allait devenir la terre d'abondance de la côte européenne de l'Euxin, lorsque le sultan Murad II arriva à Varna pour combattre Vladislas, roi de Hongrie. Ce fut une longue et sanglante bataille , oîi les chrétiens firent des prodiges d'héroïsme sans pouvoir obtenir la victoire. Toutes les promesses des beaux jardins de Varna disparurent dans cette horrible tempête de sang; les pauvres paysans bulgares, si joyeux, la veille, devant leurs chaumières, quittèrent leurs douces campagnes et s'enfuirent dans les vallons des Balkans avec leurs familles, pour y vivre avec les bêtes féroces, qui ne font pas la guerre. Le vainqueur recueillit une ample moisson de têtes coupées, et en décora les murailles de Varna. Il a fallu bien du temps pour réparer ce désastre d'un jour.
La ville de Varna est située sur les bords septentrionaux d'un golfe formé par deux caps; au nord de la ville, l'un de ces caps est une pente des Balkans. Cette exposition heureuse protège les navires contre les vents les plus redoutables de la mer Noire, le nord et le nord-est. Pour rendre ce port le plus vaste et le plus sûr de ces côtes, il y a fort peu de travail à faire, et la paix prochaine l'accomplira. Il suffît d'unir la rade au lac, en creusant un canal de communication nommé la Derse. Le commerce de la mer Noire trouvera d'immenses avantages à ce travail, et Varna deviendra une ville plus importante qu'Odessa.
Ce progrès matériel se trouve aujourd'hui en harmonie avec les mœurs nouvelles introduites à Varna par la civilisation. Autrefois, une femme habillée à l'européenne ne pouvait sortir seule
' Bacchus amat colles, aquilonem et frigora taxi. (Virg.)
sans s'exposer aux huées des enfants; aujourd'hui, on rencontre aux promenades d'été beaucoup de femmes habillées selon les modes parisiennes; les Varniotes riches ont adopté le costume eu ropéen; leurs maisons de ville et de campagne sont meublées à l'occidentale; la vie intérieure et le service de la table n'a plus rien qui rappelle les vieux Bulgares; Varna est déjà un faubourg de Constantinople comme Galata, et chaque jour un service de paquebots rapproche davantage ce faubourg de sa grande cité.
Le malheur de Mantoue était de se trouver trop voisine de Crémone; ainsi le malheur de Varna est dans le voisinage des Balkans. Dès qu'une guerre éclate entre la Russie et la Porte, Varna est émue ; sa vie ou sa mort sont dans un prochain avenir. Les Russes marchent toujours sur Varna pour détruire cette clef des Balkans, après avoir ouvert la porte qui mène à Constantinople. Cette crainte séculaire a porté le plus grand préjudice au commerce, à l'industrie, à l'agrandissement de Varna. Si on excepte quelques hommes aventureux ou imprévoyants, qui jamais songe à s'établir dans une ville menacée par l'invasion, le siège et l'incendie? Ceux qui naissent dans ces villes exposées aux chances fatales des guerres acceptent avec résignation les périls du toit natal, mais les étrangers, les spéculateurs , les colons, les amateurs, choisissent leur terrain et demandent leur sûreté à l'avenir.
Lorsqu'une paix solidement faite, et basée sur des garanties sérieuses et durables, aura donné à l'empire turc cette inviolable stabilité qui le placera, sans contestation, dans la grande famille des Etats européens, une ville comme Varna prendra une importance merveilleuse. Rassurée du côté de son avenir, elle pourra faire une brèche à ses remparts pour s'étendre dans la campagne; elle a derrière elle tout un monde à défricher, et devant elle une mer qui peut apporter ses produits et ses richesses à ses trois voisines, l'Asie, l'Europe, l'Afrique. Il est temps, disons-le encore, il est temps que cette ville soit enfin dédommagée de son passé, de désastres, et qu'elle prenne sa part dans le festin de l'avenir.
Le jour de la justice semble venu, emmenant avec lui le jour des réparations. Ceux qui habitent les villes heureuses doivent plaider chrétiennement la cause des villes infortunées, et demander au congrès des rois la même protection pour toutes et la même sécurité. Quand cette noble cité de Varna, qui porte encore au cœur la cicatrice de 1444, sera déclarée inviolable, comme Sagonte après la première guerre Punique, elle deviendra florissante comme Corinthe, entre le Danube et la mer Noire, ces deux grands chemins de rindustrie et de la civilisation.