‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 16 sur 38 · LÉGENDE GRECQUE · texte numérisé non relu

LÉGENDE GRECQUE

Placée sur le trapèze de roches à pic qui lui donna son premier nom , Trébizonde domine la mer Noire , comme la sentinelle avancée de l'Asie , qui signale de loin les vaisseaux européens. C'est qu'en effet cette ville semblait avoir été fondée pour recevoir les chrétiens de Constantinople après la conquête de Mahomet, en 1453. Capitale d'un petit empire, débris du colosse byzantin, Trébizonde, alors gouvernée par un Comnène, rêva un instant des destinées merveilleuses, la domination de la mer Noire et le retour de la dynastie chrétienne dans la ville de Constantin. Du haut de son trône de rochers, elle pouvait apercevoir de loin les flottes de l'ennemi et se préparer à la défense ou à la mort. Nous avons vu dans l'histoire quel fut le destin du petit empire de Trébizonde après la chute de Constantinople; la légende qu'on va lire est conforme à l'histoire, et la complète sans doute, quoique, dans ces sortes de récits traditionnels 'et populaires, le merveilleux côtoie souvent la vérité.

• Trapeumn est le premier nom de Trébizonde. C'est la première fois que la corruption du nom primitif engendra une appellation harmonieuse.

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•Parmi les familles chrétiennes réfugiées à Trébizonde, en 1453, se trouvait une jeune Grecque orpheline, nommée Rhodina. Son père avait été tué à la porte Saint-Romain, à côté de Justiniani, dans ce dernier jour qui vit tomber le dernier Constantin. Un jeune prince, Éiéazar Comnène, demanda en mariage la belle orpheline à son oncle Dimitri Nicheras, qui ne répondit ni par un refus ni par un consentement : « La volonté de ma nièce Rhodina, dit-il, sera la mienne. »

Rhodina garda un long silence et ne manifesta aucune volonté. Une sombre mélancolie dominait cette jeune fdle et Téloignait de toutes les réunions profanes; on ne la voyait qu'à l'église, dans la place réservée aux femmes; un voile de deuil couvrait sa beauté angélique; on ne la reconnaissait qu'à sa voix, dont la mélodie se détachait du chœur des fidèles, et montait au ciel comme un parfum d'encens.

Elle habitait avec sa famille le palais de l'empereur, mais elle ne prenait aucune part à la vie de la cour. Vers le soir, elle suivait un petit sentier bordé de thym et d'œillets sauvages , et allait s'asseoir au sommet de ces hautes falaises granitiques qui sont le piédestal de Trébizonde : le regard de la jeune fille tombait sur la mer, la parcourait dans toute son étendue, et son imagination continuant le regard lui montrait, à l'extrême horizon, Constantinople, la ville inconsolable, veuve de son empereur, mère pleurant ses fils exilés ou morts. Elle rentrait après avoir vu le soleil descendre dans la mer : Ce roi du ciel, disait-elle, s'éteint chaque soir, mais il reparaît le lendemain dans tout son éclat; les rois de la terre restent couchés dans leurs tombeaux.

Et elle entretenait toujours la même pensée, un souvenir lugubre, un passé d'héroïsme et de funérailles; elle entendait un cri, fait de trois cent mille voix; elle assistait au dernier assaut donné devant Chrysocéras; elle voyait l'intrépide empereur Constantin briser sa dernière épée sur un front sarrasin, et disparaître dans un fleuve de sang. Tout était fait.

Un jour, elle avait assisté à une agape de famille, et les grâces ayant été rendues à Dieu, voici ce qu'elle entendit.

Le jeune prince Éléazar Comnène disait : « Le sang des rois de Byzance et de Constantinople a été gardé par la main de Dieu dans les murs de Trébizonde, et de nouveaux destins recommenceront. Cette cité où nous sommes est illustre comme Byzance; elle a accueilli Xénophon et les dix mille héros du Péloponèse ; elle a résisté à Cyrus; elle a triomphé avec Mithridate; elle a vaincu les Goths des Palus-Méotides; elle a été reine de la Cappadoce, de l'Arménie et du Pont. Que Constantinople revive donc dans Trébizonde ! Nous avons les mêmes ressources ; nous dominons trois mers, Azoff, l'Euxin et la Caspienne; nous avons dans nos jardins les plus grands fleuves du monde , et à nos horizons les villes fortes qui s'associeront toujours avec nous contre le croissant du Bosphore. Les enfants d'Ali seront les ennemis éternels des fils d'Osman. Si ce que je vous dis est une inspiration d'en haut, nous aiderons la Providence qui nous aide, et le christianisme, vaincu à Constantinople, se relèvera ici; toute l'Asie est à nous, depuis les rives de l'Euxin jusqu'à l'Indus. Si ce que je vous dis est une inspiration de l'orgueil de l'homme, nous trouverons tous notre tombeau à Trébizonde : lorsque Constantin Dragosès est dans la tombe , il n'est pas permis à un seul chrétien d'être vivant. »

Ces paroles furent accueillies avec enthousiasme par les Comnène et leurs amis. On convint de garder le plus grand secret sur l'entreprise devant les profanes , et de ne la confier qu'aux intimes de la cour.

L'impératrice Hélène serra les mains du jeune Éléazar, et lui dit : « Mon fils, l'esprit de Dieu a parlé en toi. Va oii ton cœur te guide. Mort ou triomphe, la gloire et le ciel sont au bout. »

Éléazar s'inclina devant cette impératrice auguste, qui portait le nom et avait toutes les vertus de la mère du grand Constantin. L'histoire nous l'apprendra mieux plus tard.

Le lendemain, Éléazar reçut un sélam de la main d'un serviteur; ce billet de fleurs avait un sens fort intelligible : il se composait d'une branche de thym, d'un œillet sauvage et d'un héliotrope brisé sur sa tige ; une petite croix de nacre servait d'agrafe au fil, et tenait lieu de signature.

C'était un rendez-vous de femme , avec une pensée pieuse ; un rendez- vous vers le sentier de thym et d'œillets sauvages, au coucher du soleil.

Éléazar fut exact, et quelle fut sa surprise en trouvant Rhodina au bout de ce sentier agreste, qui se brisait sur un gouffre à pic devant la mer.

« Je vous accepte pour fiancé, lui dit Rhodina, écoutez-moi, et ne vous livrez à aucune joie profane ; nos jours sont trop tristes pour nous réjouir comme des païens. Je porte bien plus que le deuil du vêtement, je porte le deuil de l'âme, et celui-là ne s'use jamais. Hier, vous avez dit de nobles paroles; mais quand la bouche a parlé, la main doit agir. »

Éléazar mit la main sur le pommeau de ses armes et regarda le ciel. K Oui, reprit Rhodina, je sais que vous agirez; mais à toute bonne pensée il faut une sage exécution : sans cela , toute bonne pensée tombe comme un grain de blé sur cette roche; elle meurt. Ce n'est pas en Asie qu'il faut recruter vos auxiliaires, ce n'est pas sur le Taurus qu'il faut planter l'étendard de la croix; les fils d'Ali seraient pour les chrétiens des amis d'un jour; c'est à Constantinople qu'il faut venger Constantinople; c'est en face de l'Europe chrétienne qu'il faut relever le signe du Christ. Croyez-le bien, Éléazar, l'Europe chrétienne nourrit en ce moment des repentirs bien amers : elle n'a pas répondu au cri de détresse de Sainte-Sophie; elle a assisté, comme la foule d'un cirque, au martyre de la ville de Constantin , et aujourd'hui ses remords sont grands. Elle voit que sa faute s'est élevée à la hauteur d'un crime , et que le sang versé dans sept croisades crie vengeance aux oreilles de toute la chrétienté. Ces repentirs et ces remords

serviront notre cause. Allez à Constantinople, munissez-vous de cette prudence qui est le courage des forts, visitez vos frères qui pleurent sur la rive d'Europe, choisissez votre moment, il y aura pour vous des heures favorables; les vainqueurs se croient tous en sûreté, ils s'endorment dans l'ivresse de leurs festins; les vins de l'Archipel et le sang chrétien ont couvert leurs yeux de vapeurs; ils sont dans la nuit d'Holopherne, de Balthazar et de Sennacherib. Allez, comme Éléazar Machabée, porter de mortels déplaisirs dans le camp de Nicanor, l'archange vous prêtera son glaive , et le labarum n'est pas éteint. »

En parlant ainsi, la jeune fille inspirée ne touchait pas la terre, elle semblait descendre du ciel. Éléazar l'écoutait à genoux.

« Le moment est venu, dit-il; je vais ceindre mes reins, prendre le bâton du pèlerinage et marcher vers l'horizon où le labarum se lève »

Et d'un ton ému il ajouta : « Et quand la grande chose sera accomplie, votre serviteur ose espérer »

Rhodina jeta sur la mer un regard plein de tristesse, et dit : « Quelle heure choisissez- vous pour penser à la vie de la terre? Peut-il y avoir des mariages entre chrétien et chrétienne aujourd'hui? Que les fiancés se fassent un avenir, et ils deviendront époux. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est l'union spirituelle des cœurs et des âmes; c'est l'association de tous les héroïsmes; il n'y a plus qu'un sexe, le sexe chrétien, le sexe fort. Dans la nuit suprême du 29 mai, lorsque le canon sarrasin brisait les portes de Constantinople, j'ai vu des milliers de femmes combattre à côté de leurs frères; vous voyez donc que dans les extrêmes périls de la religion sainte, il n'y a plus que des soldats et des chrétiens. Nous sommes encore au milieu des ténèbres de cette nuit du 29 mai , elle durera tant que nous ne verrons pas luire la croix sur le dôme de Constantin. Éléazar, tout ce qui est prodigué en paroles est perdu pour l'action; ce que j'ai dû dire est dit; ce que vous avez à faire sera fait. »

La jeune fille prit le sélam quÉléazar gardait comme une relique; elle détacha les fleurs, les jeta en débris dans la mer, et rendit la croix de nacre au jeune homme. « Voilà mes adieux, lui dit-elle; nous nous reverrons époux sur la terie, ou martyrs au ciel. -)

Et elle s'éloigna rapidement.

Éléazar baisa la croix avec respect, et se dirigea d'un pas lent vers le palais de l'empereur.

C'était le temps des sacrifices sublimes , le temps où les femmes enseignaient l'héroïsme aux hommes, et ne perdaient pas le fruit de leurs leçons.

Sans vouloir réfléchir sur les dangers de sa mission, Éléazar prit l'humble costume de pèlerin et s'achemina, par le littoral, vers Sinope. Dans le port, il trouva un navire en partance pour Constantinople, et il obtint son passage du capitaine turc, lequel respectait autant les pèlerins de la Mecque et de Médine que les pèlerins de Jérusalem. Huit jours après, le prince Éléazar Comnène débarquait à Ghrysocéras.

11 se logea dans un caravansérail, et, sans quitter ses sandales, il se remit en route deux heures après pour parcourir la ville. Les traces du siège étaient encore fumantes; le platane de l'Hippodrome gardait les squelettes des derniers martyrs ; les débris des choses saintes jonchaient le parvis des églises, et Sainte- Sophie ouvrait ses portes aux ulémas, qui venaient célébrer la fête du Beïram.

C'était le temple de Sion avant Judas Machabée. Un torrent de pleurs inonda le visage d'Éléazar; il récita mentalement la lamentation de Jérémie, et en parcourant les autres quartiers de Constantinople, il disait sans cesse : Viœ Sion liigent.

11 chercha les chrétiens dans les temples que le vainqueur avait laissés à la religion du Christ; mais ces temples étaient vides, une insolente populace remplissait les avenues, et éloignait les fidèles qui auraient voulu courageusement mettre à l'épreuve

la tolérance vraie ou feinte de Mahomet II. Comme au lendemain de la prise de la ville, les soldats, répandus sur les places publiques, se partageaient les dépouilles , se disputaient les prisonniers, se livraient à de hideuses orgies, et jouaient avec les vases de l'autel. On bâtissait partout de nouvelles mosquées, partout le minaret, renversant une croix, s'élançait du sol, comme la pousse nouvelle éclose d'un germe déposé par le conquérant.

Un découragement profond entra dans le cœur d'Éléazar; on pouvait trouver un Machabée, un saint vengeur, un chef assez dévoué pour conduire une tribu d'élite à la restauration du temple, mais où étaient-ils les compagnons, les vaillants, les forts d'Israël ? L'eau du Bosphore avait apporté à la mer les derniers cadavres de la tribu sainte. Restait un faible peuple de chrétiens, des vieillards, des femmes, des enfants , méprisés du vainqueur. La force éclatait partout du côté des musulmans; et du côté des chrétiens il n'y avait pas même la faiblesse. Le néant seul jamais n'engendre l'espoir.

Quand il semble que Dieu même abandonne son œuvre, l'homme de foi s'incline, respecte les secrets d'en haut, ne pouvant les approfondir, et cherche autour de lui pour découvrir une Thébaïde où les bruits du monde n'arrivent plus, où l'esprit s'abîme dans une contemplation perpétuelle, de peur de hasarder une pensée profane, qui serait une erreur ou une insulte envers le ciel. Adorer sans réfléchir; Éléazar voulut résumer sa vie future dans ces trois mots. 11 descendit des hauteurs de la ville en secouant la poussière de ses sandales, et, gagnant la rive gauche du Bosphore alors déserte et silencieuse, il marcha, en suivant ce fleuve de la mer, jusqu'aux roches arides et dépouillées qui avoisinent le Pont-Euxin.

A l'embouchure du Bosphore, les deux rives sont empreintes d'un caractère sauvage de désolation; les arêtes vives des berges plongent dans une eau profonde qui est déjà la mer, et prennent des teintes lugubres comme les aspérités des écueils de l'Océan

du nord. La furie des vents se déchaîne sur ce péristyle de l'Euxin, et dessèche toute végétation jusqu'à l'épiderme du roc. Le pêcheur n'ose pas même planter une tente au bord de ce rivage dévasté par les tempêtes, ou sur le penchant de ces collines sombres, qui n'ont pu conserver qu'en ruines les citadelles des vieux Byzantins. Quatre siècles écoulés ont vu bien des changements s'accomplir sur ces deux rives du Bosphore, depuis la tour de Galata jusqu'au kiosque de Molla-Murad, et depuis la tour de Léandre jusqu'à la mosquée d' Abdul-Hamid ; mais l'embouchure du fleuve amer montre encore comme à son premier jour ses rives désolées, ses roches inhabitables. La nature n'a rien changé dans ce majestueux horizon où Constantinople semble avoir arraché, sur leurs gonds de granit, les antiques portes de la mer.

Éléazar s'arrêta aux aspérités extrêmes du Bosphore, et ce site sauvage lui plut. C'était la thébaïde de la mer. Les grottes ne manquent jamais aux anachorètes. Le jeune Comnène trouva l'abri qu'une main providentielle creusa pour les disciples de Jérôme et de Paul; il entra dans cette tombe de vivant, avec l'intention de ne plus se mêler aux orages du monde, et d'y attendre les seules joies du solitaire, les joies de la mort.

Il y a, dans ce long suicide de la vie du désert, des douceurs amères dont les nobles cœurs sont friands. Éléazar accepta joyeusement toutes les mâles austérités de l'existence qu'il s'était faite, et ne recula point devant ce long avenir que sa jeunesse lui promettait. Ayant apporté de Trébizonde, dans sa ceinture de pèlerin, assez d'or pour vivre heureux, il voulut donner le bonheur à d'autres, et il s'en allait dans la montagne soulager les misères obscures, ne demandant au seuil des cabanes, en échange de ses dons, que le festin de l'anachorète, les fruits sauvages, les racines et l'eau de la source. Aux premières ombres de la nuit, il rentrait dans sa cellule de roc; brisé par la fatigue, il s'endormait avec une volupté sainte au bruit de la mer qui se brisait contre les écueils du promontoire bithynien.

Cependant l'inquiétude était grande au palais impérial de Trébizonde; aucun messager, aucun navire n'y apportait de nouvelles du prince Éléazar Comnène, et la jeune lîancée, habituée au deuil et familière avec le malheur, n'interrogeait plus l'horizon de la mer : elle avait désespéré des hommes ; ses yeux ne regardaient que le ciel. L'impératrice Hélène, douée d'un courage viril, refusait de s'attendrir sur des infortunes de famille, lorsque la chrétienté tout entière était en souffrance, lorsque les captifs de Constantinople, comme autrefois les Juifs de l'Euphrate, pleuraient sur les deux rives du Bosphore. Elle envoyait partout, en Asie, prêcher la guerre sainte, comme si l'empire de Trébizonde avait en lui une puissance proportionnée à l'éclat de son nom. Ce dévouement sublime n'était qu'une noble illusion. Hélas! l'empire de Trébizonde remplissait à peine la circonférence d'un rocher de l'Euxin, le sommet orageux d'un écueil.

Le Bosphore est comme une oreille toujours ouverte aux bruits qui viennent de la mer Noire. Mahomet H entendit le complot de Trébizonde et de Sinopej il vit rétincelle et craignit l'incendie; il redouta la résurrection possible d'un royaume du Pont avec un Mithridate chrétien. Ce formidable voisinage devait être étouffé dans son germe. Concevoir et exécuter, ces deux mots fermentaient toujours ensemble dans la pensée active de Mahomet second.

Ici l'histoire remplace la légende. Chalcondyle raconte brièvement la chute de l'empire de Trébizonde; il nous montre Mahomet H s'emparant de cette ville, et, par un raffmement de politique, dont le dernier mot sera dit plus tard, laissant la vie à l'empereur David Comnène, à sa famille et aux familles de sa cour, et leur permettant à tous d'aller vivre à Constantinople, sous sa gracieuse protection.

Un jour, le prince Éléazar Comnène, l'anachorète du Bosphore, vit un grand concours de peuple qui se portait du côté de la mer; un secret pressentiment le poussa, comme à son insu, vers le rivage, devant lequel passaient des vaisseaux arrivés de la mer

Noire. Autour de lui éclataient des insultes et des menaces, dans la foule des musulmans fanatiques. Il comprit alors qu'il y avait des chrétiens à bord de ces vaisseaux, et un grand effroi s'empara de lui. Bientôt lemalheui* devint trop évident. Le premier de ces navires portait à sa poupe, parmi des trophées de guerre, les drapeaux à la croix grecque rouge et au trapèze d'or, les drapeaux des Comnène et de Trébizonde; et on disait, dans le peuple, que les princes chrétiens qui régnaient en Asie étaient ramenés captifs à Constantinople par le sultan Mahomet.

Éléazar, méconnaissable sous un habit de pâtre, remonta la rive gauche du Bosphore pour assister au débarquement à Chrysocéras ; hâtant le pas sans affectation, il arriva bien avant le vaisseau, car il remontait le Bosphore avec beaucoup de lenteur.

A Chrysocéras, de nombreuses haies de soldats empêchaient la foule d'approcher de l'anse du débarquement. Éléazar ne pouvait voir que de loin, mais son oeil ne le trompa pas : il reconnut tous les personnages de la cour de Trébizonde; il reconnut l'impératrice Irène et sa fiancée Rhodina, sous les voiles épais qui couvraient leurs visages et descendaient jusqu'à leurs pieds. Tous les prisonniers de Trébizonde, hommes et femmes, furent conduits dans une maison de Galata; on plaça des cavaliers de garde à la porte, des soldats sous les hautes murailles du jardin, et on fît éloigner la foule avec des menaces de coups de sabre et de nombreux coups de bâton.

L'effervescence populaire se calma aux premières ombres de la nuit : un grand silence se fit autour de la maison qui renfermait les augustes débris de l'empire de Trébizonde; on n'entendait plus que le cri des sentinelles et les hurlements lointains d'une meute de chiens affamés. Le jeune prince Éléazar, qui avait tout préparé pour une expédition nocturne, se blottit, non loin de l'extrémité d'un mur du jardin gardé par une sentinelle, dans un massif de hautes herbes, et fit résonner des ducats dans ses mains. Le bruit de l'oi* est un bruit à part; il arrive surtout à l'oreille du pauvre avec une

mélodie sympathique; c'est l'invisible aimant de l'ouïe. La consigne des sentinelles n'était pas aussi sévère qu'elle l'est aujourd'hui ; le soldat, jugeant la cause du bruit très-rapprochée, ne crut pas s'éloigner de son poste en marchant dans la direction du son aurifère, avec l'espoir de surprendre un avare chrétien enfouissant un trésor pour le dérober au sultan. Il aperçut, à la lueur des étoiles, un jeune homme d'un extérieur assez misérable, qui lui dit avec douceur : «J'ai trouvé ces ducats dans ces herbes; mais ce n'est qu'une faible partie d'un trésor qui a été caché ici, l'année du siège, par les Grecs. Viens m'aider à la recherche du reste, nous partagerons. »

On ne craint pas d'être volé, quand on n'a rien, par un homme qui tient de l'or dans sa main. Le soldat, poussé par une convoitise fort naturelle, déposa sa hallebarde et s'approcha sans défiance du chercheur de trésor.

; Éléazar saisit vigoureusement le soldat au cou, le terrassa et lui dit : « Je puis te tuer; je te laisse la vie. Prends ces dix ducats, c'est une fortune pour toi, et gagne la route d'Andrinople, qui est là-bas, derrière la première colline que tu vas trouver. »

En disant ces mots, Éléazar arracha le long poignard accroché à la ceinture du soldat, lui remit les pièces d'or, le releva, et lui montra son chemin par un geste impérieux.

Le soldat ne se fit pas répéter l'ordre : il passait de la pauvreté et de la mort à la vie et à la richesse ; sans prononcer un mot, il s'éloigna de son étrange bienfaiteur et disparut.

Éléazar se servit des armes du soldat pour couper un jeune peuplier à sa racine; il renversa l'arbre sur le mur du jardin, et s'en servit pour une escalade qui réussit à merveille. Parvenu au haut du mur, Éléazar employa le même procédé pour descendre dans le jardin des Comnène captifs.

Le lendemain, lorsque la famille impériale était rassemblée dans une salle basse pour la prière du matin, Éléazar entra, et la joie que causa son apparition fut si grande qu'ils oublièrent tous un

moment leurs infortunes. Ce jour-là, de vives actions de grâces furent adressées au ciel dans la prière matinale. L'impératrice Hélène etla jeuneRhodinavoulurentconnaîlre l'histoire d'Éléazar, et le jeune prince s'empressa de satisfaire une curiosité si naturelle. « Dieu fasse, dit l'impératrice, que vous ne regrettiez jamais votre tbébaïde de la mer! ))

Éléazar répondit en regardant Rhodina; l'espoir rentrait au cœur des deux fiancés chrétiens.

Une vie nouvelle commençait pour Éléazar et la jeune fille; le calme le plus profond régnait autour d'eux j la sécurité même semblait leur être promise pour l'avenir, car, à ces tristes époques du monde, tout ce qui avait échappé au fer et à la vengeance du vainqueur, un jour de bataille ou d'assaut, pouvait se promettre un avenir. On comptait d'ailleurs sur la magnanimité de Mahomet II et sur sa politique. Le farouche conquérant, après avoir épouvanté le monde, semblait vouloir gouverner par la justice et la mansuétude. Qu'avait-il à craindre d'ailleurs de cette cour de Trébizonde et de cet empereur sans soldats, lui, Mahomet, le souverain de la terre, le chef d'une armée de trois cent mille hommes et d'une flotte de trois cents vaisseaux? Éléazar et Rhodina, en voyant des jours tranquilles s'écouler devant eux, comptaient sur une délivrance prochaine : quel intérêt le sultan avait-il en les retenant à Constantinople? On disait même qu'on allait tous les conduire sur un vaisseau dans un port italien, pour prouver à l'Europe chrétienne que Mahomet II ne gardait plus de haine après la victoire. Les deux fiancés s'abandonnaient alors à la douceur de leurs rêves. « Nous irons à Florence, disait Éléazar; c'est une ville où les peintres grecs ont trouvé un refuge, où nous retrouverons tous les artistes italiens qui étaient à Constantinople avec le petit-fils de Cimabué, l'hôte de nos pères. Florence est aujourd'hui la Constantinople de l'Italie; les hommes y ont la foi qui vient du ciel et la foi qui vient des arts. »

Seule de toute cette cour proscrite, l'impératrice Hélène voyait

le mal dans l'avenir; elle avait ce don mystérieux que Dieu met souvent dans l'esprit des femmes, ce don qui fait entrevoir un coin menaçant et sombre dans l'horizon où disparaît un soleil d'or, où déjà semble se révéler l'aurore vermeille du lendemain. Quelquefois, après ces entretiens si doux, consolation des exilés de Trébizonde, l'impératrice Hélène relevait la tête avec une terreur convulsive, et, attachant des regards sinistres sur la rive où s'élevait le nouveau sérail, elle semblait prêter l'oreille à des cris lointains et à une voix qui ne parlait que pour elle. Alors les exilés écoutaient aussi, et des sourires d'incrédulité traversaient tous les visages j on n'entendait que le vent de la Propontide et le bruit monotone des vagues sur le promontoire de Galata.

Sur cette terre, vallée de larmes, celui qui prévoit le mal se trompe rarement; il est le prophète du passé.

L'histoire l'affirme, et l'histoire a raison; qui pourrait croire ce qu'on va lire! Ce Mahomet II, ce guerrier si puissant, ce génie de la conquête et de la destruction, ce glorieux fondateur d'un empire, s'effraya du voisinage des Comnène, et de ce fantôme d'empereur tombé de son rocher de Trébizonde dans un obscur caravansérail de Galata. Ainsi se trouvaient renversées les plus justes prévisions de la confiance. Mahomet, qui ne redoutait rien, avait peur du nom de Comnène. Trébizonde troublait le sommeil du harem impérial. Chaque matin, lorsque Mahomet entrait au kiosque neuf de la pointe de Constantinople, il éprouvait un frisson en regardant, de l'autre côté de l'eau, une maison blanche flanquée de cyprès, un vrai sépulcre habité par quelques vivants. Lui qui, du rivage de Galata, le 28 mai 1453, avait vu sans peur les remparts de Constantinople défendus par une armée de héros, tremblait en voyant, du haut de Constantinople, une prison de Galata. Mahomet ne pouvait pas s'expliquer cette terreur, il trouva plus simple de la supprimer.

Un jour le khasseki-aga, le chef des trois cents exécuteurs des sentences suprêmes, entra dans la maison des Comnène^ et; les

ayant tous appelés devant lui, il leur dit : « L'invincible Mahomet, le roi de la terre, ordonne à celui qui fut empereur de Trébizonde, à sa famille et aux officiers de sa cour, d'embrasser la religion du Coran. Si on répond par un refus, les hommes seront mis à mort, et les femmes entreront au harem du glorieux sultan, que Dieu garde ! »

Un cri d'indignation révoltée éclata dans la famille desComnène, Son chef, David, dernier empereur de Trébizonde, dit à l'envoyé du sultan : « Nous sommes prêts pour la mort, voilà notre réponse, aujourd'hui et toujours, w

Le khasseki-aga fit un appel avec ses mains, et des soldats entrèrent. Rhodina regarda Éléazar comme pour lui demander un conseil: «Toi, au harem? dit le jeune homme, jamais! Tiens, prends ce poignard ; tombe sur ces bourreaux, et monte la première au ciel. Je te rejoindrai ce soir. »

La jeune fille remercia Éléazar par un sourire céleste; elle saisit l'arme offerte et se précipita sur les soldats, lesquels, se voyant si brusquement attaqués, ne songèrent qu'à la défense et massacrèrent la chrétienne à coups de poignard.

Tous les Comnène s'agenouillèrent sur le sang de la jeune martyre, et prièrent non pour elle, mais pour eux.

Le khasseki-aga, sans s'arrêter à un incident trop vulgaire pour lui, renouvela son ordre. David Comnène s'approcha fièrement, et offrit sa tête aux exécuteurs : « Voilà mon corps, s'écriat-il, mon âme est à Dieu. »

La tête du dernier empereur de Trébizonde tomba sous la hache d'un bourreau.

Alors il y eut une lutte sublime entre les princes et les officiers de la cour; chacun voulait mourir avant les autres, de peur que le pardon n'arrivât. 11 y avait plus de bourreaux que de victimes; tous les chrétiens furent satisfaits à la fois. Seule, l'impératrice Hélènesurvécut à l'hécatombe; on refusa de prendre sa vie, tel était l'ordre de Mahomet.

La sentence portait, dit l'historien Chalcondyle , que les corps des Conïnène ne seraient pas ensevelis, et qu'on les exposerait sur les hauteurs de Galata pour servir de pâture aux oiseaux de proie. L'impératrice Hélène avait entendu cette sentence, et elle accepta la vie; le supplice qu'on lui infligeait était pire que la mort. Cette héroïque femme, rendue à la liberté par une décision inexplicable du sultan, se rendit, la nuit venue, sur la hauteur où gisaient les cadavres des siens, et là elle accomplit une œuvre sublime en donnant la sépulture à tous ces glorieux martyrs.

La malheureuse femme ne survécut pas longtemps à ces horribles scènes : elle était seule en ce monde ; elle avait vu périr à ses côtés tout ce qu'elle aimait; une douleur aiguë, comme la lan;e du poignard, pénétra dans son cœur et arrêta le mouvement de la vie; elle vint rendre le dernier soupir auprès de la tombe des siens, et la Providence conduisit, sur le même lieu, deux mains pieuses qui l'ensevelirent, et placèrent une croix sur la terre du repos .

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