LA STATUE DE L'ARGONAUTE
Le savant historien de Hammer et quelques historiens latins parlent d'une helle statue que LucuUus rendit aux habitants de Sinope, comme pour leur rendre plus agréable le joug romain.
Cette statue leur était chère, elle représentait le fondateur de la ville, l'argonaute Autolycos, dont nous avons parlé plus haut, et nous lui consacrerons un chapitre à part.
Voilà donc un monument de la plus haute antiquité, un travail de sculpture qui donnerait une idée de l'art à l'époque des civilisations héroïques ou fabuleuses. On a conservé la description de la statue d'Autolycos ; elle était debout, et désignait du doigt l'horizon de la Colchide. Son piédestal était chargé d'inscriptions phéniciennes ; elles expliquaient probablement l'histoire de l'expédition argonaute et la conquête de la toison d'or.
11 y a des documents qui prouvent que plusieurs fables des anciens sont des histoires; car les anciens, avec leur imagination, ne se contentaient jamais d'une réalité froide, d'un fait accompli dans les conditions humaines ; ils voulaient toujours l'entourer de merveilleux, et, à force d'exagérer l'idéal des accessoires, ils anéantissaient le fait principal, ou du moins le reléguaient dans le domaine de l'impossible qui a pour gardienne l'incrédulité.
Les savants et les commentateurs ont beaucoup écrit sur la conquête de la toison d'or : heureux les temps où les hommes, écrivant sur des questions pareilles, engagent des controverses I A notre avis , une idée bien vulgaire était peut-être attachée à
l'expédition des argonautes. C'était l'idée californienne du temps. Vauri sacra famés est de toutes les époques ; Virgile l'a démontré à propos de Polydore, égorgé par des chercheurs d'or :
Polydorum obtruncat, et auio Vi potitur.
Tous les moyens étaient bons alors pour se procurer le vil métal; les hommes ont bien changé depuis l'âge de fer! Il est donc très-admissible que des industriels, trompés par des renseignements faux qui leur signalaient une mine d'or en terre lointaine, ont nolisé un vaisseau à frais communs, pour aller à la conquête de cette mine. Ce voyage a duré très-longtemps, puisque le navire Argo, à force de radoubs, n'a conservé que son nom. La suite de notre conjecture est plus raisonnable encore. Les industriels grecs n'ont trouvé aucune mine , ce qui est souvent arrivé en pareil cas. Alors, pour sauver l'amour-propre de tout le monde, ou a inventé-une fable de plusj on a donné à cette spéculation de mineurs des proportions héroïques, on a même placé le navire Argo, comme constellation, dans un coin du firmament.
L'argonaute Autolycos, en fondant Sinope, a révélé le côté industriel et commerçant de son génie ; il était même sans doute un peu pirate, comme la plupart de ses aïeux, et il voulait essayer de gagner sur ses courses en mer tout ce qu'il avait perdu dans son expédition avortée en Colchide.
Sa statue était placée sur le bord de la mer; et, puisque nous sommes en voie de conjectures, nous irons plus loin.
Osman P' s'est arrêté à Sinope, pour y prêcher le prosélytisme turc les armes à la main. A cette époque, la statue d' Autolycos disparaît. Cela se conçoit. La furie incoiioclaste renversait sur son passage tout ce qui avait figure humaine en pieue ou en métal. Il a fallu bien peu d'efforts pour jeter cette statue dans la mer qui baignait son piédestal : le cimetière était sous la main du
fossoyeur. 11 serait donc très-aisé aujourd'hui , quand la paix sera faite, et au moment où Sinope reprend l'éclat de son ancien nom , il serait très-aisé, au moyen des ressources dont 1 art moderne dispose, de faire une fouille dans l'eau, et de remettre en lumière la statue d'Autolycos. Ce serait un trésor plus précieux que le trésor de la toison d'or. On déchiffre très-bien aujourd'hui les inscriptions phéniciennes , toutes celles qui ont été découvertes sur les côtes de Provence; il serait vraiment curieux d'apprendre ce que disait Sinope à la postérité sur le piédestal d'Autolycos.