‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 19 sur 38 · ÉTIQUETTE ET CÉRÉMONIAL DE L*EMP1RE TURC · texte numérisé non relu

ÉTIQUETTE ET CÉRÉMONIAL DE L*EMP1RE TURC

L'étiquette et le cérémonial ne sont pas choses futiles comme la philosophie railleuse voudrait le faire croire; il faut aux souverains des grandes nations une sorte de dignité matérielle qui parle aux yeux. Les formules réglées, les pompes, Jes préséances, les hiérarchies entrent pour beaucoup dans l'esprit d'ordre, d'avenir, de conservation, qui doit être l'esprit des souverains. La Turquie et l'Angleterre, deux pays dont les institutions politiques sont si opposées, se rapprochent par une affection commune pour les lois de l'étiquette et du cérémonial. Avec deux points de départ si dissemblables, elles ont pensé que ces choses prétendues frivoles étaient des garanties de stabilité pour un gouvernement.

Les Orientaux, doués parleur nature exubérante d'une prodigieuse imagination, devaient nécessairement renchérir sur tous les autres peuples dans leur code d'étiquette. En Occident, on garde une certaine réserve dans les formules d'un titre et dans la suscription d'une lettre officielle. On croit avoir beaucoup dit lorsqu'on accoUe à un nom les titres d'Éminencej d'Excellence, d' Altesse Royale, d'Altesse Sérénissime. L'étiquette ottomane ne se coutente pas de si peu. Tout est réglé, avec une hyperbole poétique.

dans les expressions honorifiques dont on salue les princes, les princesses, les souverains étrangers et les hauts dignitaires de l'empire ottoman. On en jugera par quelques exemples.

Le titre de la sultane validé est celui-ci : Femme de modestie; couronne des femmes bien élevées; reine des reines; diadème des maîtresses voiléeSy à laquelle le bonheur et la noblesse sont soumis : que sa chasteté fleurisse éternellement.

Un sultan qui écrit de Bagdad ou d'Andrinople à sa femme se croit obligé de commencer sa lettre par cette formule invariable, sans pouvoir en retrancher un mot. La galanterie française n'a jamais rien écrit de pareil dans ses plus beaux jours.

Le titre du grand-vizir est plus développé; le voici textuellement : TreS'honoré vizir; conseil infaillible pour le maintien de l'ordre du monde; directeur des affaires publiques, dont les pensées jaillissent comme des éclairs, qui démêle les affaires importantes de l'État avec une sagacité pénétrante; qui affermit V édifice de la domination et du bonheur de Vempire; soutien des colonnes de la domination et de la destinée heureuse; entouré de grâces multipliées du plus grand roi, lui, le premier des vizirs : que Dieu accorde de la durée à son bonheur.

Nous donnons, nous, à un ministre le titre d'Excellence, et même nous l'avons supprimé par esprit d'égalité politique. En Turquie, un ministre se prend d'autant plus au sérieux qu'il se voit accablé de louanges officielles. Aussi est-il contraint à faire beaucoup de bien pour se mettre à la hauteur de son titre et mériter tant de louanges. C'est à cette noble ambition que Constantinople doit la fondation de tant d'établissements, œuvres des grands- vizirs.

11 y a même en Turquie un titre spécial pour les ministres révoqués. Un sentiment délicat de convenance a voulu qu'il fût accordé un peu de consolation officielle au vizir tombé du pouvoir, même par sa faute. 11 avait administré l'État, cela suffît j ce n'était pas un homme ordinaire, on ne doit pas le traiter comme un citoyen obscur. Voici son titre : Gloire des nobles, lui, grand-vizir, qui réunit

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en sa personne les ornements des limites qualités, et qu'entourent les grâces multipliées du plus grand roi : que ses hautes qualités puissent durer toujours.

Un ministre ainsi gracieusement traité après sa chute songe à bien se conduire pour rentrer au pouvoir, après avoir mieux étudié l'art administratif dans sa retraite.

En 1825, en France, le ministre M. de Chateaubriand fut chassé comme un garçon de bureau (ce sont ses expressions). Aussi, blessé dans sa dignité, il se lança dans l'opposition et créa la faction Agier, Hyde de Neuville et Delalot, c'est-à-dire le fatal appoint des deux cent vingt et un. Rentrons en Turquie.

Voici le titre des gouverneurs de provinces; jamais en France on n'a écrit de semblables choses pour l'amour-propre des préfets : Tres-honoré vizir , conseiller intime dans le conseil infaillible assemblé pour le maintien de l'ordre du monde; toi qui gères les affaires de l'État avec la promptitude de l'éclair et termines les affaires les plus importantes des hommes par ta pénétration; qui affermis l'édifice de la domination et du bonheur; qui soutiens les colonnes de la destinée heureuse, et qu'entourent les grâces multipliées du plus grand roi : que Dieu accorde de la durée à ta grandeur.

Nous écrivons, nous : Monsieur le Préfet; c'est plus court, mais moins excitant au bien.

A Constantinople, la police est très-honorée, ce qui l'atteste, c'est le titre donné au soubaschi, lieutenant de police : Modèle des hommes honorés et estimés , qui réunis en toi les qualités les plus louables.

En effet, on ne saurait entourer de trop d'estime les magistrats qui se dévouent courageusement au maintien de la sécurité publique. Ce sont des pères vigilants dont la famille est une cité.

Nous avons encore trouvé dans nos recherches les titres officiels donnés aux empereurs et aux rois chrétiens : Gloire des princes les plus augustes de la religion de Jésus; colomie des grands qui recannaissent le Messie; conciliateur des affaires publiques du

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peuple chrélien'j toi qui traînes après toi le caudataire de V autorité et de la puissance, et qui réunis en ta personne les preuves de la gloire et de la splendeur.

L'historien allemand de Hamner, qui n'est pas suspect, ajoute que, par déférence exceptionnelle, le titre donné aux souverains de France et d'Angleterre renferme vous au lieu de toi, et que les lettres adressées à ces deux souverains étaient autrefois renfermées dans un sachet d'or.

Les sultans prévoyaient qu'un jour la France et l'Angleterre seraient les deux colonnes de l'empire ottoman.

Le cérémonial pour les fêtes a été réglé par plusieurs lois successives, appropriées sans doute aux époques. La dernière loi sur les fêtes du Beïram modifie les précédentes et règle ainsi minutieusement tous les détails de cette grande solennité. Tous les hauts dignitaires viennent adresser leurs félicitations, d'abord au sérail impérial, puis à la porte du grand-vizir, du muphti et du séraskier-pacha. Le corps des janissaires ayant été supprimé, il n'y a plus de félicitations pour leur aga.

Les vizirs accompagnent le sultan de la mosquée au sérail , et lui présentent leurs hommages.

Le grand-vizir, après avoir félicité le sultan, quitte le sérail et se rend à la salle d'audience, oîi il reçoit les hommages de l'assemblée. Aussitôt les dignitaires vont rendre une visite au muphti et au séraskier-pacha, le chef de l'armée et le chef de la religion.

Au lever du soleil , le second jour du Beïram , le grand-vizir fait une visite au muphti, qui doit la lui rendre tout de suite. Un retard serait défavorablement interprété. A son retour, le muphti reçoit les félicitations des grands juges titulaires, lesquels se rendent aussitôt chez le grand-vizir.

Les grands mollahs, le juge de la Mecque et le juge de Scutari se présentent à la porte du premier ministre, quatre heures plus tard. Les mollahs sont introduits les premiers dans la salle d'audience; là on les parfume et on leur sert du café.

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Dans les marches solennelles des fêtes du Beïi am figurent tous les employés publics et les chefs des corps de métiers.

Le cérémonial de ces fêtes rappelle nos visites officielles du jour de Tan. Seulement, il y a beaucoup plus d'ordre et d'étiquette chez les Turcs.

L'étiquette et le cérémonial varient à l'occasion des mariages impériaux. En 1834, le sultan fit une ordonnance pour régler les fêtes du mariage de la princesse llebetoullah. Ces fêtes durèrent douze jours consécutifs; on vit dans les rues de la ville une suite continuelle de marches triomphales, dans lesquelles figuraient toutes les illustrations et tous les dignitaires de l'empire ottoman. Ces fêtes rappellent aussi celles qui furent données à l'entrée d'isabeait de Bavière à Paris. Nous ne reverrons plus, nous, une fête de douze jours.

Le peuple de Constantinople a toujours beaucoup aimé les fêtes et les illuminations ; aussi les sultans n'ont jamais été avares de leur or pour donner ces divertissements périodiques à un peuple qui ne demande rien de plus, et s'endort, en faisant des rêves de Mille et une Nuits ^ après douze nuits d'illuminations.

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LA CAKAVAXE.

Encore une antique chose qui s'en va, et à coup sûr la plus antique, la caravane! Le chemin de fer, qui donne enfin de doux loisirs aux chevaux de poste, en donnera aux dromadaires de désert. Le jour approche où le chemin de fer d'Alexandrie à Suez sera termine; alors il y aura un service régulier de paquebots organisé sur la mer Rouge, de Suez au port Djidda. Un petit chemin de fer comblera le court espace qui sépare Djidda de la Mecque, et ce sera fini; les caravanes des pieux musulmans n'auront plus leur raison d'être. En peu de jx>urs, à peu de frais et sans chameaux, on ira visiter le tombeau du Prophète. On supprimera même, comme sinécure, à Constantinople , la fonction de mouschdedji-baschi, porteur de bonnes nouvelles. Cet officier est chargé d'annoncer au sultan l'heureuse arrivée de la caravane de la Mecque. Autrefois, en effet, on courait de grands périls dans ces voyages religieux, entrepris à travers les déserts de la Syrie et de l'Arabie. On s'avançait avec précaution dans les dunes de sable; l'onagre intelligent ouvrait la marche, en inclinant ses longues oreilles du côté du danger. Les conducteurs avaient toujours leurs doigts sur le pommeau ou à la détente de leurs armes; on rencontrait souvent une bande impie d'Arabes de Toi', avec laquelle il fallait guerroyer; on faisait alors une barricade de chameaux, de bagages, de sarcines, pour protéger les femmes, les vieillards et les enfants^ et les jeunes voyageurs soutenaient le choc de la bataille. Le plus souvent les détrousseurs n'attaquaient que l'airière-garde, et se contentaient d'un léger butin.

Dans un opéra de Grétry, qui a fait les délices de nos pères, la Caravane du Caire, un officier français délivre des voyageurs attaqués par les pillards du désert. Exaltées par leur reconnais-

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sauce, les l'emnics de la caravane chunteiil ces vers sérieux, qu'on dirait écrits dans un libretto moderne, tant ils sont comiques :

Saint-Phar, par son courage , Du plus affreux pillage Nous a délivrés tous.

Mais les Saint-Phar ne se promenaient pas toujours en Arabie pour délivrer les caravanes d'un affreux pillage, et les chroniqueurs racontent de terribles aventures dont les déserts ont été le théâtre depuis les premiers jours de l'hégire jusqu'à l'âge présent.

De même qu'il serait impossible aujourd'hui à Mandrin et à Gaspard de Besse d'arrêter un convoi de wagons en lui demandant la bourse ou la vie, il sera impossible aux Arabes de Tor d'arrêter au passage les caravanes de Médine en paquebots et en chemin de fer. Les successeurs de Mandrin et de Gaspard de Besse ont embrassé des professions plus honnêtes; les Arabes de Tor se feront colonisateurs; ils féconderont le pays qui s'étend du golfe d'Akaba au port d'Astabel, voisin de Médine. Il faut que la civilisation change tous les oisifs en travailleurs, et tous les déserts en jardins.

Quand la caravane de la Mecque sera supprimée par le paquebot et le chemin de fer, le progrès s'étendra partout. On traversera en wagons la Turquie d'Asie, depuis Jaffa jusqu'à Trébizonde. Il y aura des stations à Damas, à Palmyre, à Alep. Ce sera beau d'entendre des employés criant : Les voyageurs de Palmyre! comme on crie : Les voyageurs de Bougival! sur la route de Saint-Germain. L'auteur des Ruines, M. Volney, sénateur, ne reverrait pas cela volontiers s'il revenait au monde, lui qui a écrit sur Palmyre un livre si philosophique, et heureusement si ennuyeux.

Les grandes caravanes qui traversaient la presqu'île du Bengale sont aussi sur le point de disparaîtie; la maison Waghorn y met bon ordre. Sur cette zone, il y avait des détrousseurs plus dange-

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reux que les Arabes de ïoi* et craignant peu les Saint-Phar : c'étaient les tigres du Bengale. A la vérité, on formait les caravanes avec le secours des éléphants. Ces marches étaient solennelles : on suivait des routes mystérieuses, on traversait des rivières sans nom , on côtoyait des lacs splendides ; puis les éléphants de l'avant-garde s'arrêtaient, la trompe haute, les défenses tendues sur un point noir de la forêt vierge ; il y avait là quelques individus de la race féline, embusqués comme des voleurs, ne demandant pas la bourse, mais flairant la vie des voyageurs. -uCe péril va disparaître aussi. Le congé donné aux chevaux et aux dromadaires sera donné aux éléphants. Le chemin de fer supprimera tous les animaux voyageurs de l'ancienne création. On ouvre le rail-icay de Bombay; où s'arrétera-t-il? Quand les Anglais commencent, ils ne s'arrêtent plus. Ce chemin se reliera par des embranchements et un service de paquebots à toutes les villes, à tous les ports, à tous les archipels de l'Inde. Dans cinquante ans, il n'y aura plus que des tigres empaillés. Si la taxidermie ne fait pas des progrès chimiques et ne conserve pas mieux les animaux dans les cabinets d'histoire naturelle, tout ce qui est empaillé tombera en poussière, et, au bout d'un siècle, les tigres du Bengale passeront à l'état de sphinx; on les traitera de fabuleux. Qui sait? peut-être les sphinx étaient-ils des animaux vrais, supprimés par une découverte antique? Le doute est aujourd'hui permis plus que jamais.

Et cependant la caravane est regrettable; c'était l'image de la vie primitive de l'homme lorsque la carte n'était pas faite, lorsque les golfes, les ports, les promontoires, les îles attendaient un nom. Aurore de l'univers, âge d'or de la terre, passé nébuleux, que le grand poêle a si bien dépeint dans cette strophe pleine de mystère :

Un gouffre aux vastes collines, .

Se mirant dans le flot clair ; Des buffles, des javelines.

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Et des chants joyeux dans l'air :

C'était la tente, et la crèche, La tribu qui chasse et pêche, Qui vit libre, et dont la flèche Jouterait avec l'éclair.

Les traditions patriarcales se conservaient dans les caravanes; le dernier conducteur de la dernière est vêtu comme un tils de Noé, ou comme Ismaël, fils d'isaac, père des Arabes. La caravane nous représentait au naturel ces grandes migrations des premiers âges, lorsque Abraham, obéissant à Dieu, quittait le pays des Chaldéens, et, entraînant avec lui une famille qui était un peuple, allait s'établir en Palestine. La plus merveilleuse de toutes ces caravanes sillonna l'Arabie, pendant quarante années, comme un fleuve d'hommes, comme un Nil vivant sorti de ses lives : Moïse la conduisait; les six cent mille ouvriers des pyramides prirent le grand chemin du désert, océan de sable, où la colonne de flamme les guidait j ils rencontrèrent devant Tor une armée d'Égyptiens, qu'un souffle d'en haut précipita dans l'abîme, equum et ascensorem; et par des chemins inconnus, par des vallées brûlantes, par des montagnes arides, par les domaines des fils d'Ammon, ils arrivèrent enfin à la terre promise; caravane infinie, soumise et révoltée, héroïque et folle, aveugle aux miracles, mêlant les fautes et les repentirs, donnant enfin au monde, quarante siècles avant nous, l'exemple que devait suivre ce monde, autre caravane universelle qu'une planète emporte dans son pèlerinage éternel autour du soleil.

Quand les caravanes auront disparu et qu'elles rentreront aussi dans le domaines des contes, elles se présenteront à l'imagination avec beaucoup de charme. Les louangeurs des choses passées regretleiont les caravanes, comme (pielques-uns regrettent déjà les chaises de poste et les diligences paresseuses, que les voyageurs traînaient dans les neiges de l'hiver sur les côtes de Tarare et de Saint-Symphorien. Les Asiatiques, doués d'une belle mais trop

vive imagination, verront disparaître avec douleur ces pèlerinages en n)asse; mais la force des choses l'emportera. Les Persans ont nié l'artillerie pendant un siècle, et ont mieux aimé se laisser battre à Tchaldiram que de renoncer aux flèches. Un jour est enfin venu où ils ont quitté le carquois. Nous avons encore des voitures à deux chevaux qui font le trajet de Paris à Saint-Denis, pour des retardataires qui n'ont pas encore admis la première station du chemin de fer du Nord, et qui ne croiraient pas aller à Saint- Denis s'ils prenaient son chemin de fer. Cette obstination ne repose pas sur des souvenirs charmants, sur un passé de locomotion tout poétique; c'est le passé, voilà tout : donc il vaut mieux que le présent, le parallèle est inutile. Quant aux voyageurs asiatiques, ils auront de bonnes raisons à donner pour regrettei* les caravanes, et il y aura longtemps chez eux beaucoup de bourgeois de Saint-Denis. D'abord, les périls du désert et des rencontres des Arabes ne comptent pas, ce sont des attraits; d'ailleurs, une caravane nombreuse et bien défendue ne craint rien; c'est elle qui arrête les voleurs. Puis, quel charme dans cette vie errante! traverser un beau désert plein de liberté; savourer toutes les douceurs voluptueuses de l'oasis après le soleil ardent ; découvrir des fontaines pour la soif, des fruits du palmier pour la faim, une ombre fraîche et un épais gazon pour le repos du midi. Voir défiler tous les accidents d'une nature virginale, qui n'a pas voulu épouser l'homme et a gardé toutes les grâces de la création ; vivre dans une famille composée de cent familles; diminuer les peines de chacun en les partageant toutes; se secourir par une assistance mutuelle; faire de la vertu de charité une habitude de tous les instants ; marcher au hasard sous la conduite d'une seule intelligence, et, quand le jour finit, planter ses tentes de voyage; se faire un village d'une nuit avec un rempart de dromadaires, et veiller longtemps aux étoiles en écoutant le Nestor du désert, qui raconte un chapitre d'une Iliade inépuisable, et prépare au sommeil tout un cercle d'enthousiastes auditeurs. Cette vie, il faut en

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convenir, avait ses charmes, et ceux qui la regretteioiit pourraient bien n'avoir pas tort. ûy^HinÈi'

11 y aura des retardataires obstinés qui protesteront longtemps; ainsi, par exemple, chez les musulmans riches ou aisés, ou chez les plus dévots, qui auront fait des économies toute leur vie pour accomplir le pèlerinage de la Mecque, il s'en trouvera bon nombre qui mettront trois mois pour aller d'Alexandrie ou de Constantinople à la Mecque, au liey de faire le chemin par Suez en trois jours et à très-bas prix. Peut-être même se rencontrera-t-il un uléma casuiste qui prouvera que le pèlerinage de la Mecque ne peut être efficacement accompli que dans les antiques conditions de la caravane, et que les paquebots et les chemins de fer ne sont pas des moyens convenables de locomotion pieuse. Si cet avis prévaut, ce serait peut-être un bonheur pour les poètes chrétiens; les caravanes subsisteraient toujours, et ce reste de poésie orientale ne disparaîtrait pas dans le progrès, peut-être un peu trop matériel, de la civilisation.

La poésie des mœurs patriarcales conservera aussi bien longtemps, et toujours peut-être, ses grâces d'Orient dans une sorte de Tempe turc, une vallée arcadienne qu'on trouve non loin de Beïcos et de la rive européenne du Bosphore. Cet asile primitif, heureusement peu connu, se nomme Zqké-Déré. Aucun peintre n'a reproduit cet Éden qui est aux portes de Constantinople. La nature, quelquefois, étale ses beautés dans des proportions si merveilleuses, qu'elle désespère les artistes reproducteurs et fait tomber le pinceau de leurs mains. Ils s'abandonnent à ce découragement qui saisit le sculpteur grec, dont le poète a dit : « Ses regards errèrent et moururent. » On remarque avec quelle facilité on reproduit des vues de Versailles et de Saint-Cloud, œuvres symétriques de l'homme, tandis que certains paysages composés par la nature restent à l'état de modèle et posent éternellement devant des peintres oisifs. Entre tous, ce paysage de Zéké-Déré se distingue par un luxe de grâce et de beauté devant lequel s'incline l'impuis-

sauce de la palette. C'est l'association des plus charmantes choses que Dieu ait généreusement livrées à l'ingratitude de l'homme: il y a une fontaine, âme du vallon, qui a des murmures d'une monotonie exquise, et rafraîchit le soleil; il y a de hautes collines voilées de verdure, inondées d'azur; de vieux arbres qui ont joué dix siècles avec la foudre; des mosaïques de fleurs agrestes qui se renouvellent tous les matins comme dans une corbeille de sultane; des perspectives de cimes lointaines d'une pureté splendide, et partout une atmosphère caressante qui vous enivre comme un baiser du ciel. Les rusliques demeures clair-semées dans cet angle béni ont conservé leurs aspects des anciens jours. Aucune architecture classique n'a introduit son ordre sous ces arbres vénérables qui éloignent le progrès de l'art et la pierre de la civilisation. Constantinople est à l'autre pôle. Le monde n'a pas fait un pas autour de celte création. Comme figure de ce paysage, il y a toujours, avec leurs costumes adamites, Isaac et Jacob, ou Éliézer qui attend Rebecca.

Jusqu'à ce moment, aucun projet de chemin de fer ne menace le vallon qui court de Beïcos aux Eaux-Douces. L'adorable paysage a des chances de garder sa pureté patriarcale jusqu'à la fin du monde, pour montrer le paradis terrestre à la dernière caravane de Josaphat.

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