‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 20 sur 38 · LA TOUR DE LEANDRE · texte numérisé non relu

LA TOUR DE LEANDRE

Les autorités scientifiques ne servent souvent qu'à détruire de douces illusions; c'est un tort très-grave que ne répare pas la découverte d'une aride et inutile vérité. Devant Scutari, sur la rive asiatique du Bosphore, s'élève une vieille tour, nommée la tour de Léandre. Là reposait une légende séculaire que nous avons tous apprise, comme une leçon d'histoire, et qui avait immortalisé une héroïque catastrophe et deux noms. Comme il nous a attendris ce nageur intrépide qui traversait chaque nuit le Bosphore, en tenant ses yeux à fleur d'eau pour voir le phare éclairé pour lui! Avons-nous assez déploré le sort de Léandre, nous surtout, enfants d'un port de mer, qui avons vu si souvent les vagues se dresser autour des écueils et des phares ! Et la nuit, par dé sombres tempêtes, en voyant luire à l'horizon la lanterne mobile, comme une étoile terrestre, n'avons-nous pas toujours songé à la légende du Bosphore, à ce crime de la mer?

Eh bien! un jour arrive où l'érudition archéologique nous dit froidement que la tour de Léandre n'est pas la tour de Léandre; que jamais la jeune Héro n'a allumé de fanal sur cet écueil, première pierre jetée par l'Asie à l'Europe; que Léandre et Héro n'ont jamais existé, et que leur tour est tout simplement un de ces phares comme il y en a partout.

C'est désolant !

Mais de quoi se mêlent ces destructeurs d'illusions? C'est bien le cas de leur dire :

J'aime mieux nos doux mensonges Que vos froides vérités.

A quoi bon supprimer cette légende? Quel préjudice portaitelle à l'histoire? Empêchait-elle Xerxès d'avoir enchaîné cette

mer, après l'avoir battue de verges, ce qui ne paraît pas douteux . aux mêmes érudits? Nous vous avions bien toujours accordé ce Xerxès et ses quatre millions de Perses, pourquoi nous avez-vous enlevé nos deux amants de la tour? Car notez bien que si Léandre et Héro sont chassés de Técueil de Scutari , impossible de les loger ailleurs; s'ils n'ont pas habité la tour qui porte leur nom, à quelle autre tour inconnue aecorderons-nous plus de confiance? Celle-ci élait foute trouvée; elle avait l'air d'être la bonne, à tel point que si on en découvrait une meilleure aujourd'hui, on la condamnerait comme faussaire, et personne ne croirait à son authenticité.

Si vous jetez les yeux sur la belle et émouvante gravure, Constantinople à vol d'oiseau, vous apercevez la tour de Léandre à droite, devant la première mosquée de Scutari. Vue ainsi seulement, elle ressemble à la vraie tour; on voit Léandre, on agite la mer, on éclaire le fanal.

A quelle époque vivaient Héro et Léandre? on n'est pas d'accord sur ce point. Probablement à l'époque où les barques manquaient pour traverser le canal. C'est du moins notre opinion. La catastrophe touchante est donc antérieure à Byzas ; elle est plus antique que l'antiquité. Voilà pourquoi elle a tant de charme; voilà pourquoi le crime des érudits est si grand. On arrivait devant Constantinople, et le capitaine des paquebots vous disait : « Voilà la tour de Léandre. » Aussitôt, votre imagination, si vous en aviez, faisait un curieux travail; elle détruisait Constantinople , Galata , Scutari , et leurs huit cents mosquées , leurs maisons, leurs palais, leurs cabanes ; elle ne laissait que les sept collines nues , des bois de cyprès et de sycomores, une mer sans vaisseaux, un fleuve marin solitaire, et on ne voyait dans cet immense paysage désert qu'un seul homme, n'ayant point de barque, et obligé de traverser le canal à la nage toutes les nuits; c'était le seul peuple de ce magnifique horizon. Ce tribut payé par l'imagination à la mémoire de Léandre, on rebâtissait Constan-

. tinople, et on s'extasiait devant ce prodigieux travail séculaire, qui, depuis Léandre, a bâti tout un monde sui- la plus belle zone de l'univers.

Sans aucun doute, la tour de Léandre a eu le sort du navire Argo. En traversant les siècles, elle s'est écroulée souvent pièce à pièce, et n'a gardé que son nom ; mais qu'importe! la place est la même, l'écueil n'a pas changé, ce sont toujours les mêmes voisinages charmants, les mêmes flots, les mêmes caps , la même Asie qui s'avance pour embrasser l'Europe, sa fille, malgré le Bosphore jaloux.

Les archéologues n'en font pas d'autres. La tour de Léandre est le moindre de leurs crimes. Vous vous approchez du cap Sigée; on vous dit : « Voilà le tombeau d'Achille ; » un érudit vous crie : « Ce n'est pas vrai; Achille n'a jamais été enseveli sur ce cap, et la preuve c'est qu'Achille n'a jamais existé. »

On côtoie les rives del'Hermus; on vous dit : (( Voilà la patrie d'Homère, il est né près de Smyrnej » l'érudit inévitable arrive, et vous crie : « Quarante villes se disputent l'honneur d'avoir vu naître Homère ; ces quarante villes ont tort. Viliade a été composée par une foule de rhapsodes; chacun y a mis la main. Homère est un mythe; il n'est pas né à Smyrne, et la preuve, c'est qu'il n'a jamais existé. »

On arrive à Sébastopol, et on vous dit : « Voilà la fameuse Chersonèse Taurique; Kherson est dans le voisinage; c'est là que fit naufrage ce type immortel de la fatalité humaine , Oreste, ce Job grec, moins la patience, cet éternel patron des malheureux, ce damné vivant qui avait une escorte de Furies. » On s'émeut de toutes ces grandes choses grecques; on s'incline devant le génie de ce peuple qui invente Oreste et Prométhée ; on regarde Sébastopol, on reconnaît Oreste dans le prince Mentschikoff; on plaint le malheur sous toutes ses faces, toutes ses formes, tous ses noms ; l'humanité n'a point de pays, elle est l'univers. Pauvre Oreste de Sébastopol ! dit-on ; que de malheurs a vus cette terre ! que de

vaisseaux a brisés cette mer Taurique ! que de cadavres ont roulés ces flots! L'érudit intervient et nous dit : « Oreste n'ajamais débarqué ni à Sébastopol, ni à Kherson, ni à Caffa, ni ailleurs, et la preuve, c'est qu' Oreste n'a jamais existé. »

Mais rien n'a donc existé! Rien de ce qui nous charme, nous émeut, nous ravit; rien de ce qui peuple cet univers de figures aimées, les compagnes de notre adolescence, la famille de notre imagination! En poursuivant cette doléance contre les archéologues nous irions très-loin, et on verrait que la liste de nos fantastiques amis est fort longue , qu'on nous a détruit, à force de science, tous nos parents de légendes, et qu'on ne nous a laissé que des noms et des choses dont nous nous soucions modérément. Encore si toutes les histoires étaient vraies ! nous serions dédommagés un peu; mais le faux y circule souvent à son aise, et les érudits n'osent y toucher. C'est surtout en lisant les nombreuses histoires de Byzance, du Bas-Empire, de Constantinople et de l'empire turc, qu'on s'aperçoit de la nécessité d'un contrôle. On dément Héro et Léandre, deux existences, qui, vraies ou fausses, ne portent préjudice à personne; mais on n'a jamais songé à démentir beaucoup de faits historiques, qui sont une insulte au lecteur. Ainsi plusieurs historiens de l'empire turc racontent qu'après une bataille, vingt bourreaux coupèrent la tête à une trentaine, à plus de quarante mille prisonniers. Dans le nombre on trouva un jeune enfant; alors le sultan livra cette faible créature aux janissaires, en leur ordonnant de l'égorger; les janissaires répondirent par un geste de refus. Le sultan intima le même ordre aux icoglans de sa suite; les icoglans détournèrent la tête avec indignation. Alors le sultan, très-embarrassé de son jeune prisonnier, l'égorgea lui-même pour couper court à la discussion. Ce fait est regardé comme très- authentique; ce n'est pas une légende, c'est de l'histoire. 11 y a des témoins qui ont vu vingt bourreaux coupant méthodiquement la tête à quarante ou cinquante mille Persans, et ne pouvant achever un jeune prison^

nier, tant ils étaient épuisés par cette vaste exécution ; les mêmes témoins ont alors vu la discussion établie, an sujet du même enfant, entre le sultan, les janissaires et les pages. On ne révoque nullement en doute tout cela, aucun contrôleur n'a fait ressortir l'évidente absurdité d'une pareille histoire; mais lorsqu'il s'est agi de la tour inoffensive de Lcandre, la rumeur a été vive. L'intérêt public était compromis par cette légende. On s'est hâté d'écrire ceci : Prenez garde, ô voyageurs de Scutari, Léandre n'a jamais mis le pied dans cette tour!

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