‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 21 sur 38 · LA TOUR DE BELISAIRE · texte numérisé non relu

LA TOUR DE BELISAIRE

C'est le pendant de la tour de Léandre; mais Bélisaire est accepté; seulement on s'est permis une grave calomnie à l'endroit du règne du sage empereur Justinien. Les poètes m^me, trompés par la tradition historique, ont chanté les malheurs de cet illustre général aveugle :

c'est Bélisaire au Capitole.

La foule court à quelque idole, Et jette en passant une obole Au mendiant triomphateur.

Les peintres ont fait des tableaux touchants sur le même sujet ; David même, l'auteur de Léonidas, a représenté sur une toile charmante le vieux Bélisaire, victime des cruautés de Justinien, €t demandant l'aumône sur les marches de l'escalier capitolin.

De grandes contradictions se sont élevées pour savoir si Justinien avait fait crever les yeux à Bélisaire, ou si cet illustre géné- Tii\ étîut mort en regardant la douce lumière du jour et honoré des grâces de son empereur.

Et LA MER NOIRE. 419

La dernière version a prévalu. Justinien n'a pas souillé sa mémoire d'un crime affreux: il a peut-être un instant cédé aux conseils de sa femme et de Narsès , en reléguant dans un rang secondaire le glorieux vainqueur des Vandales d'Afrique; mais il est revenu bientôt à des sentiments meilleurs, dignes d'un souverain qui a écrit et promulgué le code de la justice. La liste des souverains ingrats envers les grands hommes n'est pas longue, quoi qu'on en dise, et pour un Christophe Colomb et un Fernand Cortez, que de brillants services ont eu leurs dignes récompenses! N'ajoutons pas un nom de plus à cette liste; laissons-la telle qu'elle est, et remercions une fois les historiens qui ont eu le courage de s'inscrire en faux les premiers contre la fable de Bélisaire aveugle et mendiant.

La tour de Bélisaire est située à la Porte-Neuve de Constantinople, à Yeni-Kapou y dans le quartier arménien, et à très-peu de distance de l'église grecque de Saint-Théodore. La Propontide baigne ce rivage; et si du haut de cette tour on n'aperçoit pas les splendeurs du Bosphore, l'immense tableau de la vilk et des faubourgs^ et l'animation de la Corne-d'Or, on est dédommagé de ee qu'on perd par le spectacle de la mer, des côtes de l'Asie et de l'archipel des Princes. C'est encore un horizon merveilleux. Puisque nous arrivons les derniers pour soutenir l'opinion de quelques historiens, nos prédécesseurs, nous nous placerons sur le terrain même de cette tour de Bélisaire, pour offrir, peut-être, quelques arguments nouveaux.

Si l'illustre rival de Narsès eût quitté Constantinople pour errer, le bâton à la main, à travers les villes, comme un aveugle mendiant, et s'arrêtant à Rome pour y quêter des oboles, voici ce qui serait arrivé : il aurait été arrêté, à son premier pas d'aveugle, par le puissant Narsès, qui aurait redouté avec raison la pitié dangereuse de tant de soldats que Bélisaire avait conduits à cent victoires^ en Afrique, en Asie, en Europe, sur les bords de tous les fleuves connus. Ainsi, par exemple, pourrait-on admettre,

qu'en 1815, le maréchal Soult, couvert de haillons, aurait pu demander l'aumône devant les Tuileries sans être arrêté, à la première obole, par ordre du préfet, qui aurait craint un soulèvement militaire, le plus terrible de tous?

Cela n'empêche pas le tableau de David d'être fort beau comme allégorie. C'est le génie qui demande l'aumône dans un costume mythologique; c'est Homère aveugle, en costume grec; c'est Camoëns, revenu des Indes et mendiant à Lisbonne avant la pension de cent francs que lui fit Sébastien de Portugal; c'est Torquato Tasso ; c'est Virgile, avant le Deus nohis; c'est Schiller, avant l'arrivée d'un prince sauveur; c'est un poëte, un peintre, un sculpteur, un musicien, connu ou inconnu, parce que la clientèle de ces hommes est toujours pacifique et ne fera jamais de sédition. Quant aux généraux qui ont commandé à un million de soldats et gagné cent victoires avec eux, on n'en a jamais vu un seul demandant un sou en public. La chose est impossible.

Bélisaire a passé les derniers jours de sa vieillesse dans un palais voisin du Bucoléon, et situé à la place où s'élève aujourd'hui la tour de son nom. Le choix de cette résidence nous paraît conforme aux goûts d'un général qui avait passé toute sa vie à voyager. Les marins, retirés du service pour cause d'infirmités ou d'âge, aiment à prendre leur logis dans le voisinage de la mer. Ne pouvant plus vivre que de souvenirs , ils se plaisent à voir ce grand chemin orageux, tant de fois traversé aux jours de la jeunesse et de la vigueur. La mer est leur dernière amie ; l'air qu'elle exhale raffermit l'épiderme des vieillards, et semble y murer la vie. Aussi, les hommes de mer et les habitants des côtes maritimes, arrivés aux limites de l'âge patriarcal, ne meurent pas; ils s'éteignent, sans douleurs, sans agonie, sans efforts.

Pour un homme qui a vécu de la vie ardente de Bélisaire , se souvenir, c'est revivre : y eùt-il jamais une existence pareille! Bélisaire, depuis la bataille de Callinique, où il apprit, par une défaite, l'art de la victoire, a ébranlé le monde connu sous ses pas.

Si l'Amérique lui a manqué, c'est la faute d'une découverte venue trop tard pour lui. 11 a pris Carthage, comme Scipion; il a conquis l'Afrique; il a pris Rome; il a conquis 1 Italie; il a battu Chosroès; il a conquis la Perse. A peine arrivé à Constantinpple, il repartait sur le même vaisseau pour aller remporter une nouvelle victoire à quelque bout du monde; jamais épée n'usa moins un fourreau que l'épée de Bélisaire; elle brillait toujours, sur un champ de bataille démesuré, qui commençait sur l'Adige et finissait aux frontières de l'Inde; aussi, jamais homme n'a plus que lui désiré d'avoir, dans sa vieillesse, une haute tour, un belvéder exposé au soleil, pour assister chaque jour, en imagination, aux scènes émouvantes de son passé. Il était au point de départ de ses expéditions fabuleuses ; sa tour dominait tous les chemins parcourus : devant lui laPropontide, qui l'avait conduit en Italie ; à sa gauche, Scutari, qui lui avait ouvert la route de l'Euphrate; derrière lui, le Bosphore, ce mouvant corridor de l'Euxin, et au fond de Chrysocéras le chemin d'Andrinople et du Danube. L'illustre vieillard avait tenu ce monde dans ses jeunes mains; et il veillait encore comme une sentinelle avancée , du haut de sa tour, sur les mers qui pouvaient amener des ennemis victorieux à Constantinople. Dans son idée, en léguant son nom à cette tour, il croyait avec ce nom lui léguer un défenseur, un souvenir de victoire, un haut monument, aperçu de tous, el qui rappellerait aux ennemis leurs défaites, aux Romains leurs triomphes universels, obtenus par le formidable nom de Bélisaire. A son époque, Constantinople avait déjà subi six fois les horreurs d'un siège, et Bélisaire, en mourant, emportait au moins la consolation de croire que sa grande ombre protégerait encore la ville sainte, du haut de sa tour, contre de futures invasions. Hélas! la tour de Bélisaire a assisté, comme un témoin impassible, à des calamités bien plus grandes , et voici le moment de résumer dans ce livre, date par date, les sièges qui ont désolé Constantinople depuis Bélisaire: cette funèbre nomenclature fait la noblesse

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d'une ville; on verra qu'aucune ville n'est plus noble dans l'univers.

Constantinople a été assiégée par le chef arabe Moawia, en G54.

Par Yezid, son fils, en 667; deux fois sous Constance III; et par le général de Moawia, Sofian-Ben-Aouf, en 672.

Par Mosléma et Omar-Abdol-Aziz, fils du calife Merwan, en 715.

: Par Soliman, fils du calife Abdol-Melek, en 739.

Par Paganos, prince des Bulgares, en 764.

Par Haroun-al-Rascbid, en 780, et par son général Abdol-Melek, en 798.

Par Krumus, prince des Slaves, en 811, et par le Slave Thomas, en 820.

Par les Russes, sous les ordres de Dir et d'Ascold, en 866. On voit que les Russes ont commencé de bonne heure à convoiter cette auguste ville; l'invention n'appartient donc pas à Pierre, le czar fondateur de Pétersbourg.

Par Siméon, kral des Bulgares, en 914, et par le rebelle Thornicius, en 1048.

Par Alexis Comnène, en 1 081 .

Par les croisés, le 12 avril 1204, et par Michel Paléologue, en 1261.

Par le sultan Bajazet l'^' , en 1 396, et par le même en 1 402.

Par Mouza, fils de Bajazet, en 1414, et par le sultan Muiad II, fils de Mahomet 1^% en 1422.

Enfin, par Mahomet II, le 29 mai 1453. Si on ajoute à ce nombre de sièges ceux qui ont précédé Bélisaire, on arrive au chiffre de trente. Constantinople s'est toujours héroïquement défendue, car elle n'a été prise que huit fois sur trente attaques. Ses heureux conquérants furent Pausanias, Alcibiade , Septime- Sévère, Constantin, Alexis Comnène, Dandolo, Michel Paléologue et Mahomet II. Si on réunissait les flots de sang humain qui ont coïilë dans cette ville et autour, pendant trente sièges, le Bos-

phore prendrait une couleur écarlate, depuis la tour de Bélisaire jusqu'au Pont-Euxin. Il est temps que Constantinople se repose; les hommes lui ont fait assez de mal à cause de sa beauté. On n'assiégera jamais trente fois Saint-Pétersbourg.

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