L'ARBRE DE GODEFROY
Nous avons remarqué que dans presque toutes les villes il y a trois monuments légendaires, l'un d'amour, l'autre de guerre, le troisième de religion. Cette trilogie est l'histoire de la vie humaine universelle. Après la tour de Eéandre, monument légendaire d'amour, et la tour de Bélisaire, son antithèse pétrifiée, nous arrivons à l'arbre des croisades religieuses, au platane de Godefroy. Ce troisième monument est végétal; mais sa sève est si vigoureuse, sa constitution si puissante, qu'il semble composer à lui seul une forêt vierge, une éternelle forêt d'arbres de fer. La tour de Léan dre s'est écroulée plusieurs fois; la tour de Bélisaire s'écroulera, mais l'arbre mémoratif des croisades est doué d'une si merveilleuse vitalité qu'il abritera les générations futures jusqu'aux derniers jours du monde; il porte en lui, d'ailleurs, cette puissance de reproduction particulière au multipliant indien; avec ses rejetons, il se continue, il renaît de ses racines, comme le phénix de ses cendres; et la fraîche vallée des rossignols, les eaux vives de Buïuk-Déré lui infuseront éternellement une force nouvelle, une jeunesse de tous les printemps.
Reposons-nous un instant à l'ombre de cette forêt monarbre, et donnons un souvenir à ces chrétiens qui s'arrêtèrent à Constantinople, non loin de Beïcos, pour se rétablir des fatigues d'un long^ voyage et se préparer à leur glorieuse expédition. Ce souvenir est conforme d'ailleurs à la circonstance actuelle. Hier encore, l'aibre
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de Godefroy a été visité par les Anglais et les Français dans leurs loisirs de Beïcos. La France rencontre toujours en Orient les traces de ses aïeux. Mais, chose remarquable! il était donné à notre époque de voir reparaître, sous l'arbre de Godefroy et toujours pour une cause sainte, les drapeaux anglais et français unis fraternellement. Les bons exemples, quoique anciens, ne sont pas perdus. On ne lira peut-être pas sans intérêt des détails sur cette vieille alliance anglo-française, conclue dans un but de civilisation. Nous avons traduit ces détails, si curieux aujourd'hui, dans le manuscrit de Vulpiani, aux archives du Vatican.
A cette époque de son histoire, la France avait déjà plus vécu qu'aucune grande nation antique; elle était donc arrivée à cet âge où le marasme saisit les nations, où le pays le plus fort se décompose, où Athènes et Rome s'éteignent comme deux phares abandonnés sur deux écueils. Eh bien ! si aujourd'hui, six siècles après Louis IX, la France rayonne encore de cette vitalité merveilleuse qui semble défier les orages de l'avenir; si la France est encore à quatorze cents ans la plus jeune des nations du globe, c'est aux sublimes folies des croisades qu'elle le doit évidemment. Roi, peuple et noblesse, tout alla en Orient, et tous retrempèrent leurs corps dans l'atmosphère fortifiante de la mer, et leurs âmes dans les sources vives de la foi. Cette France féodale, que tant de divisions intestines, tant de querelles de donjons, tant de rébellions sourdes avaient minée dans ses vieux fondements, secoua tout à coup son marasme comme l'agonisant qui a foi dans sa force et se lève sur sa couche pour tuer la mort, elle courut se guérir de sa fièvre dissolvante au berceau du monde, dans les climats du soleil, sur les domaines de Dieu; et, dans ce voyage de résurrection, elle infusa dans ses veines tant de sang, elle aspira tant de rayons, de parfums d'enthousiasme, qu'à son retour de Palestine, en repassant devant Athènes et Rome, elle put leur crier ;
« Après quatorze siècles, moi, je n'aurai pas une ruine à mes
pieds, pas une ride à mon front, parce que mon Jupiter était Dieu; mon Olympe, le ciel; ma fable, la vérité! >'
La flotte française vogua vingt-huit jours, et parut devant Chypre le 21 septembre. L'évêque de Nicosie, le clergé, la population de nie, se portèrent au-devant de la France et du roi avec l'enthousiasme de ces vieux jours de la chrétienté. Le débarquement se fît au milieu d'un concours immense; l'air retentissait de clameurs joyeuses de tout un peuple, et aussitôt des fêtes splendides, mêlées de cérémonies pieuses et de plaisirs profanes, commencèrent et se prolongèrent jusqu'au temps pascal. Le roi n'y prit aucune part; ayant décidé de passer l'hiver à Chypre, pour attendre une mer et des vents favorables, il se cloîtra dans le palais de l'évêque de Nicosie pour méditer sur sa sainte expédition, veiller sur tant de généreux pèlerins confiés à sa garde, et attendre les bonnes inspirations d'en haut à l'ombre de la solitude et du recueillement.
Pendant cet hivernage, un navire venu du Péloponèse jeta l'ancre à Chypre, et les chevaliers français, accourus sur le môle, virent descendre un jeune et superbe guerrier, qui sollicita tout de suite l'honneur d'être présenté au roi de France. C'était le comte de Salisbury, un haut et puissant seigneur de l'Angleterre catholique ; il avait appris la croisade, et venait rejoindre les Français à Chypre, après avoir passé deux mois en Grèce pour y attendre un vent favorable. L'entrevue du jeune seigneur anglais et du roi de France fut touchante et digne des temps antiques. Louis releva le comte, qui venait de poser un genou devant lui, et dit en montrant un crucifix :
« 11 n'y a ici d'autre grandeur et d'autre royauté que celle-là pour un chrétien. »
Et il ajouta :
(( Soyez le bienvenu, mon frère, et que louange vous soit donnée pour votre sainte ferveur.
— Sire, dit le comte, j'ai eu une grande émotion de voir
que vous m'avez reconnu. Nous ne nous sommes vus qu'une fois.
— Oui, reprit le roi, c'était à ïaillebourg; mon ëpée emporta votre visière, et je vis la figure d'un rude batailleur. Béni soit Dieu qui amène à Chypre un si vaillant croisé, aujourd'hui notre ami!
— J'ai fait un vœu, sire, dit le comte: si les miens et ceux qui me sont chers rentrent en Angleterre, ils feront bâtir, avec l'or de mon épargne, une église dont le clocher semblera monter jusqu'au ciel. Ce clocher sera le- symbole matériel de la pensée chrétienne de son fondateur.
— Mon frère, dit le roi, ce vœu est fort beau, il vous en sera gardé bon souvenir par celui qui n'oublie rien.
— Sire, ajouta le comte, je suis indigne d'entrer dans vos conseils; mais je suis si impatient de voir les Sarrasins de près, que vous daignerez peut-être me confier le jour choisi pour le départ?
— Vienne le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, dit le roi, et la flotte voguera vers Alexandrie. De nouveaux croisés m'arrivent de toutes parts; de nouveaux navires de transport s'achèvent ou se ravitaillent dans les chantiers de Chypre, il faut attendre les longs jours et les mers calmes; ainsi, croyez-le bien, la Pentecôte ne nous trouvera pas à Chypre, comte de Salisbury. »
Une clameur immense s'éleva du port et courut sur le pont de tous les navires. La foule qui couvrait les quais s'ouvrit soudainement, comme une vaste voile déchirée par le vent du nord, et on vit le sire de Joinville, marchant tête nue et demandant un libre passage pour une femme vêtue de haillons, descendre, au milieu des acclamations populaires, d'un navire byzantin très-avarié par la mer. Le comte de Salisbury fit par signes une question au sire de Joinville, qui, se penchant vers l'oreille du comte, ne prononça qu'un nom.... A ce nom, le jeune Anglais s'inclina de respect devant la pauvre femme, et, mettant la main sur la garde de sou épée, il dit :
« Allons prendre les ordres du roi! »
Cette femme, dont l'extérieur annonçait une condition infime et une grande indigence, était l'impératrice Marie; elle venait de Byzance pour réclamer la protection française au nom de l'empereur Baudouin 11. A ce cri de détresse, Guillaume des Barres, le plus vaillant et le plus chevaleresque des guerriers de la croisade, un véritable Ajax chrétien, tira du fourreau sa longue épée si redoutée des Sarrasins, et dit avec feu :
« C'est la France chrétienne qui a fondé le trône de Baudouin en Orient, c'est la France qui doit le soutenir contre les infidèles. »
La foule applaudissait Guillaume, et toutes les épées nues s'agitaient autour de l'impératrice, cette auguste mendiante qui venait héroïquement demander protection au roi de France à travers tant de périls.
Le sire de Joinville conduisit l'impératrice au palais, et lui ayant fait remettre drap et cendM pom^ fourrer sa rohc, comme il le dit lui-même, il la présenta le jour môme au roi, qui la reçut comme une sœur et s'entretint longtemps avec elle des périls qui menaçaient la chrétienté en Orient. Le poëte Torquato Tasso a célébré en beaux vers l'enthousiasme qui éclata parmi les chevaliers français, lorsque Armide vint au camp demander leur protection ; la fable épique devint sous Louis IX une vérité d'histoire; mais l'enchanteresse cette fois était une jeune et belle chrétienne qui, ceinte du cilice et couverte de haillons, excita tous les nobles instincts de la chevalerie au milieu de cette île de Chypre, qui pouvait devenir la Capoue de tant de chrétiens.
Cette ardeur unanime fut bientôt satisfaite, à l'annonce du prochain départ résolu dans les conseils du roi. Les vaisseaux impatients reçurent ordre de se tenir prêts à mettre à la voile au premier signal.
Quelques jours avant la Pentecôte, le roi monta à bord d'un nouveau vaisseau amiral qui se nommait la Monnaie. H avait auprès deiuj Guillaume de Salisbury, dit hongne-Èpée, qui comman-
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dait deux cents chevaliers d'Angleterre; Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe; Thibault de Montléard, grand-maître des arbalétriers de France; le sire de Joinville, Baudouin de Reims et un moine de Palestine, vieillard auguste, qui avait quitté son couvent pour venir saluer le roi de France. Ce vieillard portait un nom ilhistre dans les guerres de Philippe Auguste et de Saladin. Il le dissimulait sous la bure du cloître. Le roi, plein de respect pour son âge et son expérience, l'avait admis dans ses conseils intimes. Louis nomma Pierre Montfort porte-étendard, et lui confia l'oriflamme après avoir reçu son serment, suivant la vieille loi.
La flotte partit un vendredi. « Toute la mer, dit Joinville, tant qu'on pouvait voir à l'œil, était couverte de voiles de vaisseaux, qui furent nombres à dix-huit cents, tant grands que petits. » Deux chevaliers n'avaient pas répondu au dernier appel, Bourbon l'Archambault et Guillaume des Barres, après le roi, la plus fameuse épée de ce temps. Ils étaient morts à Chypre quelques jours avant l'heure fixée pour le départ. Le roi ordonna que leurs écus, où brillaient des pièces honorables, fussent cloués à la proue de son vaisseau. Bourbon l'Archambault portait d'or au lion de gueules à Vorle de huit coquilles d'azur, et avec lui s'éteignit la première maison de Bourbon ; Guillaume des Barres portait d'azur au chevron d'or, accompagné de trois coquilles de même: deux des plus nobles blasons, deux des plus nobles histoires résumées en quelques lignes, et que l'île de Chypre a gardés longtemps sur deux tombeaux français.
Ainsi, des trois monuments légendaires qui subsistent à Con-* stantinople, le premier est contesté dans son origine; on nie Héro et Léandre ; le second a fait surgir des controverses sur la vieillesse et les malheurs de Bélisaire; le troisième, celui de la religion, a traversé les siècles avec le nom de Godefroy, et tout le monde croit que les croisés français et anglais se sont reposés à son ombre. Les amants ne visitent pas la tour de Léandre; les vieux généraux ne regardent pas la tour de Bélisaire; mais les fils des soldats de
Godefroy et des soldats de Salisbury viennent encore de saluer en passant l'arbre des croisades; et cela leur portera bonheur. Les ombres de nos anciens martyrs de l'Orient accompagnent la France et l'Angleterre à la nouvelle croisade de la civilisation.
Aux grandes époques, il y a toujours des prophètes de malheur qui, trop satisfaits d'un présent heureux, se dédommagent d'une félicité intolérable en signalant un point noir à l'horizon. Ce point noir n'est pas une métaphore ; on le voit se détacher sur un horizon limpide au cap de Bonne-Espérance. Il s'agrandit, se fait nuage, puis il envahit la voûte du ciel; un éclair brille, c'est l'ouragan.
Les pessimistes actuels du point noir disent : u Oui , cette alliance anglo-française est fort belle aujourd'hui, mais... »
Le mais est le point noir; il est gros de tempêtes. Ce mais remonte à Pitt et Cobourg; cernais est synonyme de perfide Albion. Les pessimistes n'ont pas fait un pas depuis soixante ans; lorsqu'ils développent leur mais , ils soutiennent que l'Angleterre a des vues secrètes; qu'elle ne fait pas la guerre par sentiment ; que l'esprit des conquêtes la domine toujours, et que la paix venue, elle demandera la plus large part du gâteau, en répondant : Quia nominor leo.
Ces prophètes ne tiennent aucun compte du travail civilisateur d'qn demi-siècle; ces Épiménides se réveillent, et croient que la carte du monde actuel est encore celle de ïhéodose ; que Christophe Colomb n'a pas encore obtenu son vaisseau ; que Vasco de Gama n'a pas doublé le cap de Bonne-Espérance; qu'il y a ton-
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jours des Colonnes d'Hercule, avec leur nrcphis ultra , et qtre rAtlantique est gardée par le géant Adamastor.
Oui, si la carte du monde était dans les conditions do cet antique devis, les prophètes pessimistes auraient raison. Les Anglais, après une victoire payée du plus pur de leur sang, songeraient sans doute à découper à leur profit un lambeau de cette carte tliéodosienne; peut-être demanderaient-ils comme indemnité la grande Candie, ou Sinope, le Gibraltar de l'Euxin, ou les greniers de la Chersonèsej mais dans l'état actuel des choses, les Anglais ont sur le chantier un travail de commerce et de colonisation qui agite les deux tiers du globe ; ils ont Tlnde à labourer ; ils ont l'Australie, planète en friche j l'Australie qui leur appartient comme légitime conquête de l'illustre capitaine Cook, et qui est un monde anglais créé par le génie de Londres. Les contemporains actuels de Pitt et Cobourg ne se doutent pas de cette création prodigieuse qu'on appelle l'avenir australien; eh! bonnes gens, que voulez-vous que TAngleterre fasse d'une vague ou d'un rocher de la mer Noire? Elle a les cent ports de l'Australie; elle a un continent vierge à exploiter; elle a les mines d'or de Melbourne et d'Adélaïde; elle a les montagnes Bleues, qui sont les écrins de tous les minéraux et les réservoirs des plus beaux fleuves ; elle a des jachères grandes comme la France etrAutriche, sous le plus doux ciel du monde; elle fait à sa planète océanique une ceinture de villes, depuis la baie de Storm jusqu'au Van-Diémen, et depuis le cap Sandy ju^ qu'à la terre d'Endraht. Le Gange est à elle; le royaume des Cinq- Fleuves est à elle, ce riche Penjab qui va trafiquer avec la Chine ouverte sa voisiné'; elle a Calcutta, ce Londres du soleil; elle a l'île du Prince de Galles, ce délicieux Poulo-Pinang, la fleur du monde, l'Éden de l'océan Indien; elle a Ceylan, avec sa ceinture de corail et de perles; elle a le Coromandel et le Malabar, ces deux rayons détachés du soleil pour décorer le Bengale; elle a les dix étages de cette Babel de la nature qu'on appelle l'Himalaya, elle a tout enfin, tout ce qui a été riche, tout ce qui l'est, totit ce qui le sera
dans un avenir de quelques jours, et vous voulez qu'elle convoite un pouce de rocher dans la mer Noire! Si elle a pris les armes aujourd'hui, c'est pour donner une leçon à celui qui l'interrompait dans son travail pacifique, comme un ouvrier laborieux qui repousse un tracassier perturbateur dans son chantier; c'est pour défendre la faiblesse contre la force, et la sainteté du droit des gens contre la violation. Le perturbateur repoussé, l'Angleterre va se mettre au travail et continuer l'œuvre universelle de la civilisation. Aujourd'hui, l'Angleterre a tout à perdre avec la guerre; elle a tout à gagner avec la paix. Son intérêt même est la plus sûre garantie de l'avenir.
Quant à la France, elle a son oeuvre à faire aussi ; son Australie, c'est l'Afrique; Âfrica dives, Afrique féconde. Voilà une conquête! voilà une nouvelle France, destinée à rajeunir sa mère. Nous sommes au début de cette immense colonisation, qui appelle la charrue après l'épée. D'un côté le vaste Sénégal, de l'autre l'Algérie; les grands fleuves et la mer. Partout des jardins vierges, des sillons neufs, des plaines fécondes, qui n'attendent que les germes pour donner des moissons; qui attendent peu pour donner tont. Un jour les colons africains de l'Algérie se rencontreront avec les colons du Sénégal sur des rives inconnues, où les pas de l'homme n'ont jamais été imprimés; ils continueront ces merveilleuses conquêtes sous des zones habitées par les bêtes fauves depuis Adam; ils rendront a l'homme ces admirables domaines usurpés par les animaux, et, d'étape en étape, ils arriveront aux huttes d'Adhel, à la baie d'Agoa, et achèveront leur travail dans celte troisième France africaine qu'on appelle Madagascar. Nous sommes loin du temps où la France livrait des batailles sanglantes pour conquérir trois ponces de neige au Canada.
Oui, il y a beaucoup à gagner dans la guerre présente; mais l'Angleterre et la France retireront leurs mains puissantes de la table du festin. S'il y a des indemnités, elles reviennent de droit à la Turquie seule. Les pertes que ce pays a subies sont immenses,
el le trésor des fils d'Osman est épuisé. Quand le jour du règlen> ment sera venu, toute la part du bénéfice est due à Constantinopl^yi il faut qu'elle regagne par le commerce tout ce qu'elle a perdwr. par la guerre j il faut que cet empire redevienne ce qu'il était aux^ jours des splendeurs et des générosités de Soliman le Magnifique.. La France et l'Angleterre se sont élevées si haut qu'elles n'ont riei|b à regretter dans leur passé. La Turquie, toujours si grande pafu l'héroïsme de ses fils, est descendue et n'est plus au niveau de ses prospérités anciennes; le moment est venu de la faire remonter au rang de ces nations qui ont crédit ouvert sur tous les marchés du globe.
Comment se régleront ces indemnités? l'avenir, et un avenir très-prochain, va nous l'apprendre; elles seront larges et légitimes, puisque l'Angleterre et la France les détermineront. Nous pouvons dès à présent les pressentir par conjectures. Une large part sera faite indubitablement à Constantinople du côté des greniers de la Chersonèse; ce sera déjà la plus féconde page de son grandlivre de commerce. Ensuite elle puisera dans les traités nouveaux une force vitale si grande, que toutes ses possessions de la mei- Noire centupleront leurs produits; que Trébizonde et Sinope lui créeront des débouchés plus lucratifs que jamais en Asie; que les provinces danubiennes, rassurées enfin contre des éventualités alarmantes, atteindront un degré de prospérité inouïe. Nous avons déjà ouvert un vaste champ aux conjectures sur l'avenir commercial et industriel de Varna, cette capitale du bas Danube, cette ville qui, par sa position, est destinée à diminuer si considérablement l'importance d'Odessa, trop éloignée de Constantinople. Après le travail de l'hypothèse et de l'imagination, nous présenterons Varna sous un point de vue plus positif.
Avant le siège de 1828, la langue grecque était peu connue à Varna. L'usage de la langue turque était général, et c'est dans cette langue que les prêtres expliquaient aux fidèles l'Évangile et les recevaient à confesse, l^es Grecs de Varna étaient assimilés
aux Bulgares, et quoiqu'ils ne fussent pas forcés d'apprendre le turc, ils l'apprenaient néanmoins dans les relations journalières qu'ils avaient avec les Turcs ; ceux-ci tenaient la population de Varna soumise à la plus grande rigueur et lui défendaient toute communication avec les étrangers venant dans cette ville pour des affaires commerciales. Les habitants vivaient ainsi sous la plus stricte surveillance, à tel point qu'il leur était même défendu d'avoir des fenêtres du côté de la rue dans leurs maisons en bois. Le jour y pénétrait par des trous, qui donnaient à ces maisons l'aspect d'autant de colombiers. Mais il faut reconnaître qu'on doit attribuer cette dernière mesure de sécurité à la jalousie des Varniotes. La fondation d'écoles oii on enseigne le grec a rendu commun l'usage de cette langue.
C'est surtout depuis que le gouvernement turc a accordé aux Bulgares la permission de faire exporter directement pour l'étranger leurs céréales, et depuis les bateaux à vapeur du IJoyd autrichien de la ligne du Danube, que celte ville fait des progrès immenses sous tous les rapports. Depuis lôrs^ plusieurs maisons de Constantinople y envoyèrent des commis.
Les paysans bulgares tirent un grand profit des marchandises mises en vente à Varna et à Balitchika. Ils y vendent aussi du beurre d'excellente qualité; ils le transportent dans des petits vases de terre cuite , cachés dans le blé qu'ils transportent sur leurs carabas ou chariots. Le prix moyen d'un kilo de blé tendre^ comme on l'appelle dans le commerce, est de quarante-huit à cinquante-quatre piastres du Grand-Seigneur. Un kilo de Varna est égal à quatre kilos de Constantinople. En 1847, on a chargé à Varna pour la somme prodigieuse de dix millions de francs. Ce résultat constate de la manière la plus éclatante le développement que peut acquérir un jour le port de cette ville.
Le port, ou pour mieux dire la rade de Varna n'est pas abritée des vents d'est et de sud-est. Par conséquent, lorsque ces vents soufflent, les navires qui s'y trouvent courent grand risque d'être
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jetés sur la terre ferme. Le 17 octobre 1849, éclata une terrible tempête qui dura trois jours. Quatre navires en lest, dont deux ottomans, un grec et un sarde, furent jetés à la côte sablonneuse par la furie du vent sud-est , sans que les habitants eussent pu leur donner le moindre secours. Les équipages purent seulement se sauver à la nage et en sautant sur les navires voisins.; un seul homme y périt, en perdant l'équilibre dans ce saut périlleux.
La rade de Varna est cependant à l'abri des vents du nord et du nord-ouest, les plus violents qui soufflent dans la mer Noire. Cette rade est très-sûre pendant l'été; ses ports sont escarpés au nord et au sud, et ils forment les deux caps de Sougalink et de Galata. La distance de ces deux caps, du port de Varna à l'autre, est de quatre milles et demi. Les plus gros navires peuvent y mouiller à huit à quinze brasses de profondeur; le fond est formé de sable et de terre durcie. L'endroit où on peut jeter l'ancre avec le plus de sûreté est à l'est, vers la pointe du cap Galata. Tous ces avantages font considérer la rade ou le port de Varna comme le meilleur de la côte occidentale de la mer Noire.
Ainsi , nous le répétons , en réunissant le port avec le lac de Dewna, en creusant le lit du Derse, on fera de Varna le port le plus abrité et le plus important de la mer Noire.
On peut avoir une idée du mouvement qui se fait dans ce port par la statistisque suivante des bâtiments marchands, sous différents pavillons, qui y arrivèrent pendant les années 1849, 1850 et 1851, années qui ont été très-malheureuses pour tout le commerce dans presque toute l'Europe.
En 1 849, trois cent quarante-sept bâtiments, dont deux cents ottomans, cinquante-un russes, quarante-sept helléniques, trente valaques ^ en 1 851 , le chiffre s'élève à quatre cent trente, et descend à deux cent soixante-douze, dont cent vingt ottomans.
Dans cette statistique, nous ne faisons pas mention des bateaux à vapeur du Lloyd de Trieste, qui s'arrôtent à Varna, dans leur
voyage de Constantinople par Galatz, et vice versa j deux fois par semaine.
A cette statistique du mouvement maritime de Varna, il faudra ajouter les bateaux à vapeur de la société ottomane de Constantinople, qui, dans le courant de 1851, a eu l'heureuse idée d'établir une ligne de communication entre la capitale et Varna, une fois par semaine, le vendredi, en touchant à Burgas, où les bateaux à vapeur du Lloyd de Trieste vont tous les quinze jours.
La plupart des bâtiments marchands qui arrivent à Varna n'ont que leur lest, et le nombre de ceux qui y mouillent de relâche n'est pas considérable. Le commerce d'exportation consiste en blé (la plus grande partie de l'espèce appelée tendre), en orge, peaux, suifs, beurre, fromages, laines, volailles et œufs. Ces deux derniers articles sont envoyés exclusivement à Constantinople : on porte à deux cent mille le chiffre des poules, et à cinquante millions celui des œufs. Parmi les objets d'exportation, il faut ajouter le bois à brûler, que les navires vont charger dans la rade de Foundoukli , à trois lieues de Varna, au sud du cap Galata. Ils s'y rendent pendant l'été seulement, depuis le mois de juin jusqu'au milieu du mois d'août, lorsque la mer est assez calme, vu qu'ils sont forcés de jeter l'ancre à quatre ou cinq milles loin du rivage, à cause des bas-fonds.
Se trouvant ainsi en grand danger, exposés comme ils le sont aux vents du nord, plusieurs fois il leur est arrivé de partir à moitié chargés et de venir s'abriter à Varna ou à Messembrie (Mesembria). C'est par ce motif que la plupart des bâtiments qui, presque tous sous pavillon hellénique, partent de Varna pour se rendre à Foundoukli afin de charger du bois à brûler, réclament du consulat leurs papiers pour être à même de faire voile vers Odessa ou Constantinople, suivant le lieu de leur destination , dans le cas où le vent du nord les obligerait de lever l'ancre et de quitter leur dangereux mouillage. C'esl à ce rivage
m CONSTANTINOPLE
de Foundoukli, entre les villes de Varna et de Messembrie, que va se jeter ce torrent appelé par les Turcs Kamzick, et qui a sa source aux Balkans, l'Hémus des anciens. On le passe en bac; mais en hiver et au printemps la crue des eaux est si grande, qu'il faut rester sur les bords quelques jours avant de pouvoir le traverser, quoique la distance d'une rive à l'autre ne soit que d'une trentaine de pas. L'absence d'un pont se fait grandement sentir. ' )
Kamzick est l'ancienne rivière de Partis , dont il est question dans les auteurs byzantins, comme formant, dans les derniers temps, la frontière de l'empire grec, parce que, suivant M. Hammer (Hist. de l'Emp. Ottom., t. ii), il n'existe aucune autre rivière navigable qui sépare les villes de Varna et de Messembrie, et non, comme l'écrit M. Hammer, celles de Mesembria et d'Emineh, appelée ainsi du mont Hémus, par les Grecs et par les géographes.
D'après les renseignements que nous avons pu recueillir des personnes les mieux informées , nous pouvons assurer que la valeur de toutes les marchandises exportées de Varna par mer pendant l'année 1847, qui fut si favorable au commerce de cette place, a été de plus de quinze millions de francs, dont les deux tiers ont été employés pour l'achat de blé et d'orge.
Le commerce d'importation n'est pas non plus sans importance. 11 consiste en amandes, caroubes, raisins secs et figues de Smyrne, riz, olives, huiles, café, sucre, poivre et autres épiceries, sel, savon, coton filé, toiles d'Amérique, draps, fer en grande quantité, importé de la Russie et de l'Angleterre, fer-blanc, articles de quincaillerie, et spiritueux pour le somme énorme de un million huit cent mille francs , sans compter ceux qui se fabriquent à Varna. L'importation du café approche des spiritueux. On a évalué à huit millions de francs la valeur totale de tous les produits importés à Varna en 1847.
11 est donc bien clair que le commerce d'exportation et d'importation à Varna était trop important pour ne pas attirer l'at-
teiition de ceux qui s'occupent de la prospérité de la Bulgarie, dont Varna est la capitale maritime, comme Roustchouk en est la capitale danubienne. La distance entre ces deu;x: villes n'est que de trente-six heures , et elles n'en formeront qu'une seule si 0)i réalise le projet de les joindre par un chemin de fer.
11 ne sera pas inutile de répéter ici que la navigation du Danube étant interrompue depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril, l'industrie générale cesserait, par l'établissement de ce chemin de fer, de perdre cinq mois de l'année au grand détriment non- seulement de la Bulgarie, mais de tous les pays de l'Europe centrale, ainsi que de toutes les autres parties de l'empire ottoman, parce que les opérations commerciales se font au port de- Varna en hiver comme en été.
'^ Cette grande importance du port de Varna fixa l'attention de l'étranger; la société du Lloyd de Trieste y établit une agence pour les bateaux à vapeur destinés à parcourir la ligne danubienne. L'Autriche, la France, la Grèce, l'Angleterre, la Sardaigne, la Russie et la Belgique, y entretiennent des agents de commerce.
Avant l'arrivée à Varna des négociants étrangers et des consuls, le séjour de cette ville était très-peu coûteux : on achetait trois œufs pour un para, et une poule pour vingt paras. Aujourd'hui, un œuf coûte cinq paras (9 centimes 1/2), et une poule, deux piastres (50 centimes). Avant cette époque, les habitants dp Varna ne connaissaient pas la culture des jardins potagers ; ils ne savaient pas que la chicorée, les asperges et les fraises, que la nature ofPre en abondance dans leurs champs, fournissent d'excellents aliments. Maintenant ils les recueillent et les vendent eux-mêmes très-cher. On trouve aujourd'hui à Varna tout ce qui est nécessaire pour une vie européenne.
Dans les maisons occupées par les étrangers et les Varniotes aisés, on se sert maintenant de poêles en fonte ou en faïence. L'hiver est ordinairement très-rigoureux j celui de 1 850 fut ex-
trémement froid: pendant cinq jours, depuis le 21 jusqu'au 25 janvier, le thermomètre de Réaumur marqua 21 degrés au-dessous de zéro; mais ce fut un froid extraordinaire, qui n'avait pas été senti par les plus vieux habitants du pays. La température ordinaire est de 15 degrés Réaumur au-dessous de zéro en hiver, et de 25 au-dessus en été. La neige tombe en abondance, mais elle se fond bientôt, et il y a des hivers, comme celui de 1851, doux et sans neige.
Ainsi que dans toutes les autres villes de la Turquie , les rues de Varna sont étroites, tortueuses, irrégulières et sales; la plupart ne sont pas pavées , et par conséquent très-difficiles à traverser pendant l'hiver. On court le risque de s'enfoncer dans la boue qui monte à mi-jambe.
Le climat est très-salubre,les eaux à boire sont d'une excellente qualité , et elles coulent en abondance aux fontahies , dont sont pourvus les quartiers des Turcs, des Grecs et des Arméniens.
Le quartier habité par les Turcs est le seul qui soit malsain, étant exposé aux miasmes qui s'échappent des lieux marécageux où passe ce filet d'eau qu'on appelle Derse. A part les fièvres intermittentes et quelques cas de péripneumonie et de pleurésie en hiver, on peut dire qu'à Varna il y a peu de maladies. Le choléramorbus a visité celte ville en 1848, mais le nombre des malades fut très-borné.
Les Varniotes parviennent à un âge assez avancé, quoiqu'ils ignorent les règles de l'hygiène et que leur nourriture ne soit pas trop saine. En général, ils ne se nourrissent que de -pastruma, c'est-à-dire de viande dessalée et séchée au soleil, de bœuf ou de buffle , ainsi que des sutjukia (saucisses) faites avec la môme viande, de choux pourris dans les caves et de haricots. Le pastruma et les sutjukia se préparent vers la fin du mois de se|itembre, époque à laquelle chaque famille, suivant un ancien usage, tue devant la porte de la maison ou dans la cour le plus vieux de ses buffles , qui lui a fourni toute l'année son lait en
abondance, avec lequel elle confectionne le giaourt (lait aigri et caillé), qui est supérieur en qualité à celui qu'on obtient avec le lait de brebis.
Ce qui a lieu en petit dans les familles varniotes se pratique en grand dans le commerce. Chaque année, de la moitié d'août jusqu'à la fin de septembre, on tue dans l'abattoir six à huit mille bœufs et vaches. On choisit les plus vieux et les plus épuisés par le travail. Ce bétail est employé à préparer le pastrumaj avec la graisse on confectionne des chandelles , dont une partie est envoyée à Constantinople, où elles sont recherchées. On les reconnaît à la couleur rouge d'un de leurs bouts. On expédie aussi à Constantinople les langues séchées à la fumée, ainsi que les cuirs , auxquels on laisse attachées les cornes. Les cuirs sont séchés en plein air.
C'est aussi dans le mois de septembre que tout le monde fait ses provisions d'hiver en bois à brûler, en charbon et en légumes^ car pendant le long hiver, qui est de cinq mois dans ces contrées de la mer Noire, les jardins potagers sont couverts de neige, et les paysans ne transportent en ville ni bois à brûler, ni charbon , si ce n'est à des jjrix élevés. Les légumes dont on fait provision sont les suivants : poireaux, persil, céleri, panais, carottes, betteraves et navets. On enfonce les racines dans les parties de la cour destinées au jardinage. Les choux ordinaires et les choux pommés se conservent et se suspendent avec des ficelles tendues dans la cave, ou dans de petits barils remplis d'eau salée. Les choux conservés dans la cave fleurissent et sont meilleurs au goût. Les choux-fleurs, les cornichons, les poireaux, les mélongènes ou aubergines, les choux-navets et les petits oignons se conservent dans le vinaigre.
C'est aussi dans le mois de septembre qu'on trouve chez les bouchers de la viande de bœuf; elle est bien rare dans les autres mois de l'année, pendant lesquels on n'achète que de la viande de mouton ou d'agneau, qui est d'une très-bonne qualité. La viande
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de porc frais ne se trouve que dans les derniers jours, de carnaval. ,'* «j^itii.
Le marché aux herbes est bien fourni en herbes potagères et en légumes depuis le mois de mai jusqu'à la mi-septembre, et le marché au poisson s'ouvre depuis le mois d'avril jusqu'aux premiers jours d'octobre. C'est alors qu'on pêche, sur les côtes maritimes de Varna jusqu'à Balzick, du turbot en grande quantité ; les muges, les soles, les merluches et les goujons sont plus rares; en fait de coquillages, on n'y trouve que des hérissons de mer, et c'est de Constantinople qu'on fait venir les huîtres ; mais la pêche, à Varna, ne se fait pas d'une manière suivie; elle n'est qu'un passe-temps.
Le gibier des environs de Varna consiste en chevreuils, lièvres, canards, oies, dindons, merles sauvages ; les bécasses et les perdrix sont en très-petit nombre , et les cailles sont encore plus rares.
lUv^Les environs de Varna sont très-pittoresques ; les coteaux qui bordent le chemin conduisant à Balzick sont couverts de vignobles qui fournissent des vins excellents, mais qui ne peuvent se conserver longtemps. Vers le mois de juillet, ils commencent à s'aigrir, parce que les Varniotes ne savent ni les fabriquer, ni les conserver, quoiqu'ils soient de grands buveurs. Le plus pauvre habitant est propriétaire d'un vignoble, où il cultive des cerisiers, descoignassiers, des poiriers, des pruniers, des pêchers, des grenadiers, des noisetiers et des noyers. Les mûriers blanc et noir y croissent aussi, mais leurs fruits ne sont pas de bonne qualité. Dans les vignobles où il y a une source d'eau, on en profite pour faire d'une partie du vignoble un jardin potager. On y cultive les melons d'eau vert foncé, les melons ordinaires , les melons géants ou aubergines, les courges, les concombres, les pois ronds, les fèves, les haricots, les petits pois, l'oignon, l'ail, le romarin, la marjolaine, le persil , le céleri, les carottes, les épinards, les artichauts , la i)oirée, les tomates, la laitue.
la chicorée, les radis, les betteraves, les raves, le pourpier. Autour de ces plantes légumineuses, il n'est pas rare de voir des rosiers et des giroflées.
Sur les boulevards de la forteresse et dans les champs autour de la ville croissent en abondance les camomilles, les pavots, la guimauve et la violette des champs. Les chardons couvrent à eux seuls les espaces jadis cultivés.
Dans les maisons de la ville qui possèdent un petit jardin (haxé), on cultive toutes les fleurs qui sont connues en Europe, surtout la rose, la- giroflée, les lilas. Les saules et les tilleuls n'y sont pas rares, et on trouve même ces arbres en pleine campagne. La végétation commence en avril et finit en septembre. Pendant ce temps, le séjour de Varna est très-agréable, d'autant plus que la mer étant toujours belle dans cette saison , on peut aller à Constantinople en quatorze heures avec des bâtiments à voiles, et en bien moins de temps encore avec des vapeurs. Aussi, dans l'avenir de Varna, les industriels aisés prendront souvent pour but de promenade Constantinople, cette ville reine, tin vasiliday comme l'appelaient déjà les Byzantins.
Candie et Gallipoli lutteront avantageusement par leurs récoUes oléagineuses avec les produits de la rivière de Gènes, puisque la vapeur tend chaque jour à rapprocher les distances, et qu'ainsi l'Archipel sera bientôt aussi rapproché du grand marché de Marseille que San-Remo, et Albenga, ou les autres petits ports liguriens. Enfin Chypre étendra son commerce dans des proportions extraordinaires, grâce à la ligne de paquebots marseillais qui s'établissent et qui sont destinés à faire relâche dans cette île. Déjà les marchés anglais , si favorables à la Turquie depuis le commencement de la guerre, nouent des rapports plus intimes avec l'île de Chypre. Ses immenses récoltes d'orge seront absorbées par l'Angleterre; ses vins tendent vers une hausse continue et seront toujours recherchés malgré leurs prix ; ses soies de qualité supérieure sont accaparées d'avance par les usines de
Manchester et de Dublin. Et si la guerre a donné un nouvel essor au commerce général de la Turquie, quelle sera l'importance de ce commerce, quand la paix lui donnera une impulsion nouvelle, et que Constantinople aura conquis toutes les sympathies de l'Occident et môme des Russes ; car, nous ne craignons pas de l'affirmer, cette guerre est la guerre d'une individualité orgueilleuse , mais elle n'est pas dans le sentiment du peuple moscovite. Une fois la politique changée dans les hauts sommets, les Russes redeviendront les amis de l'Europe; en ce moment, ils s'acquittent de leur devoir avec un héroïsme, un dévouement, une abnégation dignes d'une cause meilleure; ils se battent comme s'ils avaient raison. Vienne la paix, et dans dix ans toutes les fautes de l'orgueil seront oubliées; ce que nous souffrons aujourd'hui deviendra chose antique, et on verra des boyards bâtir des maisons de plaisance sur les rives du Rosphore, entre une mosquée et un cottage anglais.
Dans ce rapide tableau des ressources actuelles et futures du commerce de Constantinople et de la mer Noire, nous nous garderons bien d'oublier le plus précieux des fdons, puisque nos devanciers ne s'en occupent point. Leur silence s'accorde d'ailleurs avec l'ancienne incurie orientale , incurie fort excusable d'ailleurs, si on songe à toutes les tracasseries extérieures, suscitées sans relâche contre l'empire ottoman. Un pays qui épiouve de continuelles inquiétudes sur son existence ressemble à un locataire menacé à toute heure d'expropriation. A force de répéter aux Turcs cette parole menaçante : Vous campez en Europe, les Turcs regardent toujours nonchalamment couler l'eau du Rosphore, s'attendant toujours à le traverser, pour aller planter leurs tentes derrière Scutari. Quand ils ne craindront plus l'huissier moscovite, ils redeviendront actifs comme sous Soliman.
Dans l'archipel des îles des Princes, oasis de la Propontide, il y a des trésors enfouis, et qui n'attendent que des mains. Si les raisons données plus haut n'étaiqnt |)as concluantes/ ou ne sau-
rait expliquer un pareil abandon. L'île charmante de Prinkipo abonde en mines de cuivre et de fer, et la spéculation particulière n'a pas même l'air de s'en douter. Et pourtant le travail d'exploitation est plus facile dans cette localité qu'en aucun autre lieu du monde. Le pays est délicieux j les eaux vives y abondent ; la plus riche végétation ombrage ou pare la terre. L'archipel des îles des Princes ressemble aux plus beaux sites insulaires de l'océan Indien; et il est à nos portes ! Aussi est-il très-oublié. On connaît beaucoup mieux les archipels des Marquises ou de la Société. Toutes les mines sont des mines d'or. Les îles des Princes sont des Californies en miniature; il ne faut pas doubler le cap de Horn^ ou traverser l'isthme de Panama pour atteindre ces mines ; elles sont le Saint-Cloud de Constantinople ; elles sont les bastions avancés et flottants du château des Sept-Tours ; elles sont les joyaux que Sainte-Sophie semble avoir jetés à la mer, dans la dernière nuit de Constantin Dragozès. 11 est temps d'ouvrir ces écrins immenses, et de changer en or le cuivre et le fer. C'est le meilleur de tous les commerces, mais il demande le travail, et le travail est le fils naturel de la paix.
411 GONSTANTINOPLE
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■ Xes peuples, depuis la destruclion de la ville d'HéiiocIi, ont pris l'habitude étrange de corrompre, de dénaturer, de changer mémo les noms primitifs des villes. A la longue, les lèvres de l'homme rongent tout ce qu'elles touchent, comme les flots de la mer.
Une ville est fondée avec un nom euphonique; aussitôt les lèvres se mettent à ronger ce nom ; le travail s'opère lentement, il est vrai, mais il s'accomplit toujours; chaque part de siècle lui enlève une lettre, lui en ajoute une autre, transforme une syllabe, bouleverse l'étymologie, et quand l'appellation originelle est devenue méconnaissable, alors elle subsiste éternellement, et cellelà ne change jamais.
Constantinopolis était certes un bien beau nom; la conquête est venue, le nom a été bouleversé. On a dit Stinpolis, puis Stimbolis, puis Stinboul, enfin Stamboul.
C'est le cas de citer le quatrain sur les étymologies :
Alfana vient dîequus, sans doute ; Mais il faut avouer aussi Qu'en venant de là jusqu'ici Il a bien changé sur la route.
Encore on peut, à la rigueur, admettre que le peuple conquérant a le droit de détruire le nom du pays conquis, et d'approprier ce nom à ses habitudes de langage; mais la métamorphose ne se fait pas toujours avec cette excuse.
Les Français n'avaient pas le droit de changer en Londres, mot sourd et creux, l'euphonique LondoUf sous prétexte de le franciser. Où est la nécessité de franciser un nom étranger? Les Anglais ont eu le bon esprit de conserver, dans presque tous les
noms d'hommes et de villes, les belles désinences des langues antiques. Les Latins ont conservé aux villes grecques les noms donnés par les Grecs. Ils appelaient Rhodes , Rhodon et Naples Neapolis ou Parthenope. Nous, de Lutetia nous sommes descendus à Paris j de Massilia à Marseille; de Lugdunum à Lyon (mot à deux sens); de Burdigala à Bordeaux; de Forum Julii à Fréjus; d'Augustodunum à Autun; d'Avenio à Avignon; d'Aquœ Seœtiœ à Aix; de Segoregium à Arles; de Divio à Dijon. Arrêtons-nous, nous irions trop loin.
Les Grecs, ces maîtres en euphonie, ces ennemis des lettres creuses, des syllabes sourdes, des désinences aigres, les Grecs avaient donné des noms charmants aux îles de l'archipel Ionien ; ceux-là savaient composer une langue. Le pilote qui désignait sur la trirème ces îles aux passagers ravissait l'oreille à chaque nom ; on aurait dit qu'il chantait un hymne; et rien n'est plus mélodieux encore que le dénombrement des îles de l'Archipel, fait dans la divine langue de Virgile. Après Homère et Virgile, nous n'avons pas été heureux dans le choix de nos appellations géographiques; puis les Turcs sont venus et ont renchéri sur nous , car ils n'ont pas laissé une syllabe grecque ou latine à ces pauvres filles de l'Archipel. Cela nous rappelle la colère de ce pacha des Orientales, qui, passant devant le Pirée, s'écrie :
Et nous te reprendrons , ville aux dômes d'azur, Belle Sétiniah ! qu'en leur langage impur Les barbares nomment Athènes !
11 paraît aussi que les noms que les barbares ont donnés aux îles de l'Archipel n'ont pas été du goût des conquérants turcs, car ils ont fait pour toutes ce qu'ils ont fait pour Athènes. Malheureusement, les nouveaux noms ne valent pas Sétiniah, qui est charmant. Voici la plupart de ces variations : Agio Strati, Bozbaba (le Père de la glace). — Ainos, Aïnos. — Amorgo, Yamourghi. —
Anaphos, Anasias-Adassi. — Andros, Andria. — Antipaxos, Antoubakscha, — Capo-Gallo , Portokerli- Adassi. — Caprero , Boihouzadassi (l'île de la Corne). — Caso, ïscholeanlik (le territoire des Pâtres). — Gerigo (Cythère), Eschoka- Adassi. — Gerigosto (Aigillia), Sigilié. — Gervi, Pascha-Adassi. — Khaskë (Ghalki), Herké. — Khero, Odounludjé (l'abondante en bois). — Kbinara, ardiscbdjik-Ghios, Sakiz. — Glistène, Meïs. — Gosinissa, Yassidjé. — Gbypre, Kibris. — Gaitenorisi (Patrocleia), Himeran (les Anes). — Délos (grande et petite), Ssighirdjikler (les deux petits). Heraklia, Kilaniada (île sur laquelle croît le henna). — Hydra, Djamlidja (île de verre), Hyethusa, Korscbid. — Ikaria, Ahi Reria. — Imbros , Imrouz. — Ipsara. — Kalymne, Ghelmez. — Kepbalonia (Géphalonie), Kéfalonia. — Kalouri, Sulamis , Harem-Adassi. — Korfou, Korfouz. — Kourzolari , Rouscli-Adalar. — Lantba (Lebyntbos), Kotseba-Papas (le vieux Moine). — Lemnos, Ismeli. — Leria(Leros, Lero), Héros. — Maki, Kara-Doghan-Baba. — Macronisi (Hélène), Beberdjick. — Mitylène, Mïdûlû, — Mycènes, Mokené. — Naxos, Nakbscha. — Négrépont (Eubée), Egripos. — Nio, Ania. — Nisari (INisyros), Indjirli( l'abondante en figues). — Nisyra, Ouzoun-Adassi (l'île longue). — Paros, Bara. — Pathmos, Batnos. — Paxo(Paxos), Paskcho. — Pharmatusa, Fornaz. — Pinthenesia, Piadé- Adassi (l'île des Piétons). — Gomme on le voit, les nouveaux parrains ne valent pas les anciens. Il est très-difficile d'inventer des noms, et de leur donner un relief, une musique, un charme, une physionomie. 11 ne s'agit pas de prendre au hasard plusieurs consonnes et une ou deux voyelles, et de composer un mot sourd et muet comme nous en avons tant, nous, comme : Dreux, Rueil, Vanves, Aix, Metz, Le Pecq, Reims, Brest, Dieppe, Greil, Gaeu, Rouen, Maubeuge, Loches, Briey, Gien et cent autres de môme genre. Baptiser ainsi au hasard, c'est croire que le sens de l'ouïe ne se perfectionne pas, c'est prouver qu'il n'existait pas autour des fonts baptismaux de tant de villes. Hélas! il est bien dur d'être
ET LA MER NOIRE. Ml
obligé, par la géographie et la grammaire, à prononcer tant de mots barbares, surtout depuis la venue de Méhul, de Rossini et d'Auber.
Quant aux peuples trop enfoncés dans le Nord, ils ont créé des mots et des noms tellement allongés et enchevêtrés dans des broussailles de consonnes, qu'une lèvre abreuvée de latin et d'italien se refuse à les prononcer. On prétend qu'ils auront bientôt des poètes et des musiciens, Dieu le fasse! mais s'ils arrivent un jour à Petrozavosck, à Morjegosckhoï, à Kozmolemiansck, ils n'écriront ni les GéorgiqueSy ni Guillaume Tell.
Dans le cours de cette histoire, nous avons adouci autant que possible certaines appellations trop répulsives aux yeux, et qui, trop accumulées dans certaines histoires, découragent le lecteur et provoquent la fermeture du livre. Il y a dans le souvenir de tous d'autres noms vulgaires dont l'orthographe est consacrée, à tort ou à raison, par un long usage, et auxquels il est impossible de donner une autre physionomie sans dépayser le lecteur ou lui faire soupçonner une faute d'impression. Quelques exemples suffiront pour nous faire mieux comprendre. Jusqu'à nos jours on a écrit Bajazet, uléma^ sérail, vizir Soliman ; on avait tort, nous le croyons, mais on a eu tort si longtemps, qu'il est trop tard pour se rallier à l'orientalisme moderne , en écrivant Baïezid , ouléma y séraï, vézir Suleïman. Si cette nouvelle orthographe vient à prévaloir, nous demandons une révolution complète pour toutes les appellations corrompues ; nous demandons Lugdu?ium, Divio, Burdigalia, et tous les anciens noms des villes. Une seule a échappé à la décomposition universelle, c'est Palmyre. Elle a conservé son nom charmant, grâce aux Romains qui l'ont détruite. Si Palmyre eût vécu, elle s'appellerait aujourd'hui Extharhoriecskh, et on prouverait que ce mot signifie : la cité de Zénobie égarée au désert.
IW CONSTANTINOPLE
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-f^us le règne d'Achmet III, un des glorieux règnes de l'empire, un renégat hongrois, nommé Ibrahim , introduisit l'imprimerie à Gonstantinople. Le premier livre qui sortit de la nouvelle presse fut une traduction du Dictionnaire arahe en langue turque; le second fut VHisloire des guerres maritimes de l'empire ottoman, par Hadjikaffa ; puis on imprima VHistoire des califes, celle d'Egypte, celle de l'Amérique et des Afghans. Le renégat Ibrahim dirigeait tous ces travaux.
Témoin de l'intluence qu'exerçait Ibrahim sur Achmet, un Français, M. de Bonneval, ennemi acharné de la Russie, résolut de se servir du même moyen pour prendre aussi sa part d'influence dans les conseils du sultan. De Bonneval abjura la religion catholique, à l'époque la plus religieuse de la France, et se fit musulman. On doit le dire à l'honneur de notre pays, c'est la première fois qu'une mode donnée avec éclat par un haut personnage n'a pas été suivie. De Bonneval ne fit pas souche : il resta le seul Turc de son siècle. Les honneurs qu' Achmet III lui prodigua ne tentèrent aucun autre; de Bonneval, devenu Achmet- Pacha, fut nommé chef des bombardiers ; il eut un palais à Péra, un harem bien meublé, disent les chroniques; il eut aussi tous les avantages et toutes les charges d'un haut dignitaire musulman. Les beaux esprits de la régence ont prétendu que le rêve du harem avait seul déterminé M. de Bonneval à l'acte d'abjuration ; on lui a même adressé des épîtfes familières en style de l'époque, mais ces beaux esprits ne connaissaient les harems que de réputation, et M. de Bonneval, ou Achmet-Pacha, riait beaucoup, diton, des vers et de la prose candides des galants poètes ses compatriotes. Il connaissait déjà trop le harem.
Notre renégat français a mené pendant quatorze ans la vie extérieure lapins active; malgré son abjuration, il fut le vrai représentant des intérêts de la France à Constantinople. Doué de cet esprit sagace qui tient lieu d'expérience , il observait les mouvements de l'Autriche et de la Russie; il dictait les notes diplomatiques; il inspirait les déterminations du divan, soit dans le sens de la guerre, soit dans le sens de la paix, et, à force de patriotisme français et prévoyant, il était parvenu à faire oublier, par quelques-uns, la faute de son abjuration. Si la politique ottomane a repris un caractère vigoureux, si le règne d'Achmet III a été fécond en grandes choses et en traités avantageux pour Constantinople, on peut attribuer cette heureuse réaction contre la décadence à l'ascendant de M. de Bonneval. Cet étrange et superbe gentilhomme, qui s'est si bien battu à la bataille de Peterwaradin, aurait pu répondre aux poëtes par ces vers si amusants d'Orosmane :
Et lorsque la trompette et la voix de la guerre, Du Nil au Pont-Euxin, font retentir la terre. Je n'irai point, en proie à de lâches amours, Auv langueurs du sérail abandonner mes jours.
De Bonneval, après avoir consacré quatorze ans de sa vie au service de la France et de la Russie, après avoir par ses conseils arrêté l'ambition du czar, mourut à Constantinople, et obtint les honneurs d'un tiirbé, ou tombeau magnifique, au couvent de Mewlewi (derviches tourneurs), dans la grande rue de Péra. On inscrivit sur le marbre son nouveau nom turc d'Ach met-Pacha, et son titre éminent de chef des bombardiers, comparadgi-baschi. En lui décernant ces honneurs, les musulmans espéraient que l'exemple trouverait en France des imitateurs nombreux. Personne ne se présenta pour réclamer la succession. Chose étonnante, à notre avis, car l'esprit licencieux de l'époque, et les
4oO CONSTANTÏNOPLE
mœurs de la régence ne semblaient pas être un grand obstacle aux abjurations. Aussi beaucoup abjurèrent, prirent de petitesmaisons, négligèrent l'Évangile pour le Coran, mais ils restèrent à Paris, et ne donnèrent aucun bon conseil au sultan. Plus tard même, le plus illustre des incrédules de ce siècle noua des intelligences amicales avec la cour de Saint-Pétersbourg, affirma que la lumière nous venait du JSord, et fit une tragédie contre Mabomet. M. de Bonneval ne nous paraît plus aussi coupable aujourd'hui ; nous savons ce qui nous vient du Nord, mais ce nest pas la lumière, .■.>>
Les étrangers, qui se souviennent de ce curieux personnage gallo-turc, ne manquent jamais de rendre visite à son tombeau, qui est situé à peu de distance de la tour de Galata, dans un quartier où les Français abondent. Les musulmans continuent d'entourer de vénération la même tombe ; à Constantinople, on se souvient par tradition des grands services rendus par le gentilhomme français, devenu le compatriote des Osmanlis par dévouement aux intérêts du glorieux Achmet lll , et en haine du czar. On peut donc appliquer à l'abjuration le fameux mot de saint Augustin : 0 felix culpa! heureuse faute, qui a préparé la civilisation ottomane et les merveilleux événements dont nous sommes témoins aujourd'hui.
Autre motif de reconnaissance. M. de Bonneval avait vu les magnificences de Versailles, et les miracles si coûteux opérés par l>,ouis XIV sur un terrain dépourvu d'eau et de végétation; il avait vu fonctionner péniblement les quatorze roues de la machine de Marly pour arrêter la Seine au passage, et la faire remonter jusqu'aux Tritons de bronze et aux bassins de l^atone et d'Amphitrite ; et lorsqu'il vit, au fond du port de Constantinople, l'embouchure des Eaux-Douces, et cet admirable paysage du Barbyzès et du Cydaris, où Jes sycomores, les platanes, les frêiies, les ormes, s'associent pour donner le plus majestueux et le plus frais des ombrages à des gazons déserts , il rêva un Versailles turc ,
et conseilla au sultan de construire un palais dans celte position adorable. Avec cette rapidité d'exécution qui est un des bons côtés des gouvernements absolus , le palais des Eaux-Douces fut élevé sur les plans de M. de Bonneval, et Achmet eut son Versailles, avec ses belles Eaux-Douces, qui n'ont point de machine de Marly.
M. de Bonneval représente la France embrassant, non pas la religion , mais la cause musulmane avant la moderne question d'Orient. Son tombeau, érigé dans le quartier français, non loin du palais de l'ambassade, a donc aujourd'hui une grande signification, et nous ne sommes pas étonnés en voyant les Turcs l'entourer de tant de vénération.
Des hauteurs de la ville de Prinkipo, on aperçoit un tumulus qui se détache sur la côte d'Asie par la discordance de sa couleur : ce coin de terre renferme, dit-on, les cendres d'Annibal; c'est le tombeau de l'illustre Carthaginois.
Nous avons foi aux traditions ; elles sont l'histoire vulgaire des peuples; elles sont même souvent plus vraies que l'histoire; maïs nous croyons avec peine que ce tumulus renferme encore les cendres d'Annibal, comme le prétendent les Guides et les cicérone d'Orient. Ce que nous croyons, c'est qu'Annibal, réfugié chez Prusias, et dévoré d'ennui comme tous les conquérants devenus immobiles, avait aussi son observatoire, ou sa tour, comme Bélisaire, sur cette côte, qui était pour les vaisseaux le trottoir du grand chemin du monde, et qu'il aimait à s'y entretenir avec luimême de sa jeunesse si ardente et de ses exploits fabuleux. Quant aux cendres (le mot est écrit dans les Guides), elles ont eu le temps de s'évaporer depuis vingt siècles d'inhumation ; une fouille ne les rendrait pas aux archéologues , c'est trop évident.
Mais ce qui reste, c'est le nom et la gloire d'Annibal; l'ombre du héros flotte encore autour de ce tumulus dans tous les capricieux effets du spectre solaire. Le glorieux vaincu de Zama, le
vainqueur de Trasimène a vécu sur cette terre d'Asie, et il y a laissé mieux qu'un souvenir de gloire, il y a laissé une grande leçon.
César est un politique , Alexandre un conquérant, Annibal nn vengeur ; ces trois grands hommes ne se ressemblent que par l'habileté guerrière ; aucune autre analogie ne se retrouve au tond de leurs caractères quand on les étudie avec soin . César, patient comme le génie et taciturne comme l'ambition, guerroya dix ans chez les Gaulois, pour se grandir aux yeux de Rome dans un héroïque^ lointain, et conquérir ensuite le suprême pouvoir au profit du peuple dont il était l'idole. Alexandre, trouvant son monde trop étroit^ l'Occident trop vulgaire et trop épuisé, rêva les conquêtes fabuleuses des pays du soleil. Ébloui par le mirage de l'Inde qu'il voyait luire dans les perspectives du golfe Persique, il voulut agrandir son monde, muré par l'Himalaya. Annibal, à l'âge de dix ans, fait un serment à son père, un serment de haine et de vengeance; et, à l'âge d'homme, il rassemble tous les lions du désert de Barca, passe la mer, prend Sagonte, traverse l'Espagne,: les Gaules, les Alpes, se faisant des auxiliaires de tous les peuples vaincus, et saigne quatre fois Rome au cœur, dans quatre batailles de géants. Quelques sénateurs de Carlhage furent jaloux de la gloire du héros ; on prit même le prétexte de ses victoires pour lui refuser des secours, comme si les victoires n'épuisaient pas comme les défaites, et il lui fut refusé d'accomplir son œuvre. Annibal, vaincu à son tour, et poursuivi par la haine des Romains, se réfugia chez Prusias, roi des Bithyniens, et, sans cesse tourmenté par les intrigues de sa puissante ennemie, il se donna la mort par le poison, et délivra noblement Prusias d'un exilé dan-; gereux.
Ces choses étaient dans l'ordre de leur époque. Rome et Carthage ne pouvaient vivre ensemble; l'un de ces deux noms était de trop sur la petite carte du monde. Le delenda Carthago paraissait une conclusion logique à tous les tribuns romains ; le delenda
Roma paraissait également fort raisonnable aux sénateurs carthaginois. La destruction était à l'ordre du jour dans les assemblées parlementaires des deux nations.
La conséquence de ce delenda double a été celle-ci : Carthage et Rome ont été détruites toutes les deux, et presque en même temps ; car que sont quelques siècles dans la \ie de l'univers !
Si, dans le sénat de Rome ou de Carthage, un orateur se fût levé et eût dit : (< Rome et Carthage sont les États les plus puissants du monde; aucune des deux ne doit être détruite, car toute destruction amène une vengeance. Rome est grande par sa pensée, son courage, ses antiques vertus; Carthage est grande par ses créations merveilleuses, son intelligence commerciale , son génie colonisateur , ses flottes superbes , son audace aventureuse, ses conquêtes sur les déserts de l'inconnu. L'aigle de Rome et le lion de Carthage sont dignes de s'associer, et de Concourir fraternellement ensemble à l'œuvre de la civilisation universelle. Assez de sang a été versé pour réjouir la barbarie ; assez de larmes ont été versées par les mères ; assez de fois nous avons couvert d'un voile la statue de la sainte Pitié ! Plus de delenda Carthago ! plus de delenda Roma ! Cris stupides : Rome et Carthage doivent se serrer les mains et couvrir de fleurs et d'épis cette terre abreuvée de larmes et de sang. »
L'orateur romain ou carthaginois qui aurait tenu ce discours aurait été rappelé à l'ordre par Calon ou Maharbal ; et les plus tolérants des deux chambres auraient prié Minerve de lui rendre la raison.
Nous avons donc progressé depuis deux mille ans.
Les flottes anglaise et française ont passé et repassent devant la côte d'Asie, et le tombeau d'Annibal, providentiellement placé sur leur chemin ; l'aigle de France et le lion d'Angleterre ont salué l'ombre du grand Carthaginois, né vingt siècles trop tôt, et
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lui ont dit : « Ce que vous n'avez pas fait, vous autres, avec Vos delenday nous le ferons, nous, et nous le faisons avec un socianda. Aujourd'hui, Home et Carthage doivent vivre en sœurs; si l'une des deux disparaissait de la carte, ce globe boiterait dans sa marche autour du soleil. »
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