‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 24 sur 38 · LE CHAPITRE DU VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE CHAPITRE DU VOYAGEUR

Un écrivain célèbre, qui a écrit de beaux livres sur l'Orient et qui a fait un long séjour à Constantinople, M. Alphonse Royer, me disait un jour : « Voyez Constantinople et habitez le Bosphore. »

Ce conseil est très-bon, surtout dans la saison d'été. A ce conseil il faut en joindre un autre : « Méfiez-vous de l'humidité des nuits. »

La beauté de sa position a donné à Constantinople un climat exceptionnel, contre lequel les étrangers doivent se tenir en garde. Cette ville est située à peu près au même degré de. latitude que Toulon, et pourtant quelle différence entre la température de ces deux villes ! La Méditerranée ne donne point d'humidité aux habitations riveraines; les nuits y sont tièdes dans la belle saison, et la rosée ne tombe qu'aux premières lueurs de l'aurore. Les collines qui bordent l'admirable rade de Toulon sont arides ou couvertes de pins, et dans les mois de juin, de juillet et d'août, on peut s'y promener à minuit sans aucun risque. En jetant les yeux sur la carte de Constantinople, on voit tout de suite qu'elle doit être exposée à de brusques changements atmosphériques ; tous les vents contrariés soufflent sur elle : le Bosphore, ce fleuve salé si charmant, est un conducteur de tempêtes ; toutes les fureurs aériennes parties du Caucase, de la mer d'Azoff et de l'Euxin, an'ivent par ce corridor à Constantinople, et livrent souvent bataille aux ouragans venus de l'Hellespont et de la Propontide.

Ces variations donnent un air pur, un ciel radieux, mais beaucoup de rhumes aux étrangers. La rosée des nuits est une vraie pluie aux étoiles ; si on se promène sur les brises enchantées du Bosphore, on sent tomber une eau invisible dans le vif éclat des plus belles constellations. Cet inconvénient des nuits est cent fois racheté par les délices du jour sur les deux rives merveilleuses, et les rosées nocturnes si abondantes prodiguent au Bosphore ce luxe extraordinaire de végétation qu'on ne retrouve nulle part dans la même latitude. Les plaisirs donnés par les grands paysages ont toujours leurs dangers nocturnes : l'Eden du lac deTinnevely a ses tigres de Bengale j les oasis du Port-Natal ont leurs lions; les chastes forêts de Java ont leurs panthères , les berges délicieuses du Bosphore ont leurs rosées. Le Bosphore vaut mieux. La grande nature fait toujours payer les voluptés qu'elle donne aux yeux, dans la magnificence de ses nuits.

Dans l'intérieur de Constantinople, les nuits ont pour les étrangers des inconvénients qui font regretter les rosées. Les chiens ont abusé de la vénération dont le musulman les entoure: ils sont à peu près invisibles le jour; mais, la nuit venue, ils se croient obligés de descendre dans la ville et les faubourgs pour les piotéger contre l'invasion des Francs. C'est la garde nationale du pays. Ils ont leurs quartiers spéciaux, leurs corps de garde, leurs rondes, leurs sentinelles; ils n'aboient pas, ils se contentent de hurler. La misère, la faim, les inquiétudes, la liberté orageuse, ont tellement dénaturé les formes primitives de ces animaux urbains, qu'ils ne ressemblent même plus à des chiens : les ténèbres ajoutent quelque chose de mieux au fantastique de leurs formes, et induisent en erreur les naturalistes les plus exercés. Ce sont des êtres de rêves fiévreux ; ils n'ont pas de nom dans la création; on les appelle chiens par vieille habitude. BufFon ne les admettrait pas.

Malheur au Franc égaré dans un quartier peuplé de la pire espèce de çgs chiens ! car il y a des diversités et des nuances de

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caractères dans cette population cynique! Ce Franc regrette les vallons de l'Atlas et la cataracte africaine où les lions s'abreuvent. Ce sont des chemins sûrs. On cite de funèbres exemples, des scènes horribles, des assassinats impossibles à raconter, justifiant le songe de Jézabel. M. Frédéric Lacroix, dans son ouvrage sur Constantinople, cite la tragique mort d'un capitaine européen, avec des circonstances révoltantes, qui prouvent que les chiens sont toujours les amis de l'homme, comme dit Bufîon, mais quils sont anthropophages dans l'occasion : ils dévorent, mais ils mordent peu. On leur sait un gré infini de n'être pas hydrophobes. ^ Un Franc qui veut traverser la ville ou les faubourgs sans craindre le sort de Jézabel, doit se faire accompagner par un musulman. Les chiens, puisqu'il faut les appeler de ce nom, les chiens ont la haine de l'étranger, mais ils sont remplis de déférence pour les naturels du pays; ils respectent même l'étranger odieux placé sous la protection de l'indigène. Cette observation a cependant été la cause de quelques malheurs. Des étrangers trop logiques se sont déguisés la nuit en moines derviches, croyant tromper ainsi l'active surveillance et la haine des chiens, mais ces animaux ont voulu prouver une fois de plus que V habit ne fait pas le derviche, et ils ont mordu à belles dents cette supercherie occidentale. Aujourd'hui, ou ne se déguise plus. M. Frédéric Lacroix conseille aux Francs de s'armer d'un bâton vigoureux (page 12), et de livrer bataille à ces terribles ennemis. Ce conseil nous parait plus dangereux que le péril, et nous allons en donner la raison, -f Celui qui écrit ces lignes manie assez lestement cette arme redoutable qu'on appelle le bâton de longueur , genre d'exercice tombé en désuétude aujourd'hui. Dans l'été de 1852, il se promenait avec le célèbre compositeur Félicien David, sur les bords de la Seine, près de Chatou; on parlait des chiens errants de Constantinople : alors l'auteur de ce livre coupa une longue branche, l'émonda, et exécuta un moulinet à quatre faceSy qui semblait rendre impossible toute agression trop rapprochée de

la défense. Félicien David, qui a fait un séjour à ('onstanliuople, reconnut les avantages du bâtonniste en lutte avec des hommes, mais il affirma que cette arme formidable ne serait d'aucun secours contre une meute de Péra et de Galata.

Le meilleur conseil est celui-ci : rentrez chez vous avant la nuit; ou bien donnez une piastre (cinq sous) à un pauvre musulman, qui vous accompagnera. Ne prenez pas de bâton ; il est dangereux même aux mains de ceux qui savent s'en servir.

Cette armée de chiens nocturnes remonte très-probablement, dàge en âge, à 1453, à l'époque de la conquête. Les trois cent mille hommes qui suivaient Mahomet II amenaient avec eux toutes les meutes des deux rives de l'Euxin, et ces colons quadrupèdes se fixèrent à Constant inople, et eurent trop de successeurs. Ce que nous voyons aujourd'hui est le produit accumulé de quatre siècles.

Ces hideux animaux ont conservé les traditions de famille, et leurs instincts ont pris un caractère effrayant d'intelligence. Ils savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils s'acharnent contre les Francs; ils savent que ces Européens civilisés purgeront un jour Constantinople de son fléau quadrupède; ils savent que tous les janissaires n'ont pas été détruits, et que la milice de la nuit est encore plus intolérable que la milice du jour, détruite par Mahomet IL De là les haines contre les Francs cynophobes, et les innovations venues de l'Occident.

Le musulman vénère les chiens , mais il vénérait bien plus les janissaires, et pourtant ces prétoriens ont disparu, et aucun musulman ne les regrette aujourd'hui. Le jour où les rédacteurs du Moniteur ottoman auront le courage d'attaquer les janissaires quadrupèdes, et de les vouer aux enfers du Pont-Euxin, le règne nocturne des chiens finira. Cette fois, il ne sera pas nécessaire de déployer l'étendard du prophète devant l'^f-Me/rfan/ il suffira d'une ordonnance de police, et d'une certaine dose de substances cueillies dans le domaine de Mithridate, aux environs de Sinope. Un si

beau pays n'a pas été mis au monde pour être ravagé par les chiens, et quels chiens ! En fait de réformes, il n'y en a pas dé plus importante et de plus hautement réclamée par les légitimes exigences de la civilisation.

On se plaint aussi beaucoup de certaines arrestations violentes qui troublent la sécurité des nuits à Constantinople. Ici le remède est plus difficile, car le mal est à peu près universel. La seule ville de Londres offre une sécurité complète dans ses nuits ; mais toutes les capitales ne peuvent pas payer une armée de policemen, et échelonner ainsi la protection sur chaque pavé. Partout ailleurs la Providence veille à la sécurité nocturne des citoyens, et ne demande rien aux caisses municipales. C'est une grande économie. Constantinople n'existe à l'état ottoman que depuis quatre siècles, et Paris, après douze siècles, était dévasté toutes les nuits par des bandes de voleurs impunis et insaisissables , témoin la satire de Boileau. A cette époque, on prenait plus facilement Namur qu'un voleur, et Boileau, poëte courtisan et non suspect, affirme qu'à dix heures du soir, on était ordinairement réveillé en sursaut par

Un coup de pistolet Ébranlant la fenrlre et perçant le volet.

C'était l'état normal des nuits du grand siècle. Nous aurions donc mauvaise grâce, si, comme d'autres historiens l'ont fait, nous nous plaignions des voleurs de Constantinople ottomane, ville à peine âgée de quatre siècles. Aujourd'hui même, on ne peut pas dire, comme au temps de Boileau, que le bois

Le moins fréquenté Est, auprès de Paris, un lieu de sûreté.

Mais il y a encore pour les bourgeois attardés de mauvaises rencontres assez fréquentes, ce qui nous doit rendre très-tolérants à Tendroit de la police des Turcs.

L'étranger doit prendre ses précautions, la nuit, aux Champs- Elysées comme à Péra , sur le quai de Valmy comme au quartier des Sept-Tours. A Constantinople, le passant nocturne a le droit de porter des armes; à Paris, ce droit n'existe pas. De Là résulte une anomalie flagrante. L'homme faible et grêle n'a pas le droit de s'armer pour se donner une vigueur refusée par la nature ; on l'oblige à laisser ses armes chez lui ; mais on n'oblige pas l'homme fort et le passant herculéen à laisser sa taille, ses poings, ses muscles dans sa maison. L'hercule sort la nuit avec ses armes naturelles ; le pygmée sort avec ses petites mains valétudinaires. Si ces deux passants se rencontrent, la loi ne protège que le géant. A Londres, ils sont protégés tous les deux, et grâce à la nouvelle loi, ils seront bientôt également protégés tous les deux à Paris. Constantinople profitera de l'amélioration. 11 y a quelque chose de plus nécessaire que la liberté, c'est la sécurité.

Les étrangers doivent se méfier, à Constantinople, d'un divertissement qui prend le caractère d'un martyre : nous voulons parler des bains turcs. Ce divertissement est renouvelé de Tibère et de Caligula. On prend un étranger ; on l'étend sur une plaque de marbre ; on le disloque, on le torture, on l'étouffé, on le gèle, on l'assomme, on le tenaille pendant une heure, et on lui prouve qu'il a pris un bain. On économise l'eau. Le pauvre patient se baigne dans sa sueur. Le visage des exécuteurs est si grave, qu'il est impossible de soupçonner chez eux la moindre idée de mystification orientale. L'étranger paye, sort, concentre sa colère et traverse le Bosphore à la nage, comme Léandre, pour prendre un bain grec et se guérir du bain turc.

Il y a pour les étrangers, à Constantinople, ces asiles de repos nommés cafés. On peut même dire que ces établissements , qui composeront un jour la ville de Paris, ont été inventés à Constantinople. Londres n'a que le café Verey, kRegenCs-Slreet. Londres est bien en arrière de ce côté; cette capitale sera plus riche en cafés après la guerre d'Orient.

no COKSTAMINOPLE^

3^ Le prophète Mahomet avait appelé le vin la boisson nière dèà vices (oummoul khabaïs). Le poëte Hafiz avait dit : Cette mhre des vices nous est plus douce qu'une caresse. Entre ces deux sentences," un bon musulman ne pouvait pas hésiter ; le prophète l'emporta sur le poëte. On condamna le vin. Heureusement Mahomet n'avait pas prévu le café.

Un cheik arabe nommé Schœdeli remarqua, dans une caravane, que les chameaux, toujours graves comme des musulmans, prenaient des allures vives et joyeuses lorsqu'ils avaient brouté les feuilles de caféier. Ce fut un trait de lumière pour Schœdeli. Le café liquide embauma le monde, et un poëte arabe, ami des veilles, le nomma un nègre ennemi du sommeil.

On vit bientôt s'ouvrir à Constantinople de nombreux cafés , désignés en langue turque sous cette dénomination : écoles des connaissances (mettebi-irfan). Que d'écoles des connaissances nous avons à Paris, grâce à Constantinople ! Aussi , tous les cafés de Paris sont reconnaissants : ils sont tous occupés à lire les bulletins d'Orient et les nouvelles du Bosphore; ils font tous des vœux pour la noble ville, leur mère ; ils sont tous cafés turcs.

Dans l'origine, les écoles des connaissances furent le rendez-vous de tous les savants , de tous les poètes , de tous les beaux esprits de Constantinople ; les derviches, les oisifs et les musulmans épris de la vie muette et contemplative furent les premiers habitués de ces établissements ; on donna un nom singulier à la boisson nouvelle, le nom donné au vin, khawehy mot arabe, qui ôte l'appétit. On fit des orgies de khaweh ; on en prit à toutes les heures ; on mêla sa douce vapeur à la fumée des pipes, on fit des rêves de houris, on oublia le vin en prononçant tous les jours son nom.

Une innombrable quantité de poëtes turcs ont chanté le café ; c'est inouï tout ce qui a été dépensé de poésie musulmane en l'honneur delà fève du Moka, de l'inventeur Schœdeli et de ses joyeux chameaux. Après les Grecs et les Latins, les Turcs sont les premiers poëtes du monde, et notre prosaïque poésie rampera

toujours au-dessous de ces divins élans de la pensée des rêveurs de Stamboul. En parlant du café, un poëte a trouvé deux mauvaises rimes de plus : - . :»

Il est une liqueur aux poètes bien chère, ' Qui manquait à Virgile et qu'adorait Voltaire.

Virgile n'avait pas besoin de café pour écrire ses vers divins , il avait le soleil d'Italie dans sa tête et la flamme de Vesta dans le cœur.

Le poëte Lebrun a composé laborieusement une strophe pour dire qu'il y a des moulins à Montmartre, des usines de laitage à Vanves, et de la porcelaine de café à Sèvres.

La colline qui, vers le pôle,

Borne nos fertiles marais.

Occupe les enfants d'Eole

A broyer les dons de Cérès ;

Vanves, qu'habite Galathée,

Sait du lait d'Io, d'Amalthée , i(j b iiiiU

Épaissir les flots écumeux,

Et Sèvres, d'une frêle argile.

Compose l'albâtre fragile

Où Moka nous verse ses feux.

Le poëte oriental Hafiz-Effendi, dans son poëme sur le café, s'écrie : « Divin frère du vin, liqueur deshouris célestes, rosée du « soleil, donne à mon cerveau les rêves du paradis; détache-moi « de l'argile où mes pieds rampent; élève-moi sur le dôme d'Aïaw Sofia, oîi se perchent les aigles ! Je serai le roi de Stamboul la « bien munie, et j'écouterai ce que disent les vents aux nues dans « le voisinage du ciel ! »

Nous avons trop de bon sens chez nous pour être poëtes dans les conditions orientales; notre enthousiasme pour le café ne s'élèvera jamais si haut. 11 nous serait facile de prolonger les citations empruntées aux chantres orientaux du moka. Nous nous

bornerons à celle-ci. Elle est suffisante pour établir une comparaison entre les poêles turcs et Lebrun, à l'endroit du café.

Plusieurs sultans ont fait à diverses époques d'énergiques édits pour supprimer les cafés à Constantinople. Ces établissements ont été souvent de vrais clubs révolutionnaires, où les grands-vizirs étaient attaqués par des orateurs, avec une éloquence redoutable, en plein gouvernement absolu. On obéissait à l'édit ; on fermait les écoles des connaissances, devenues des écoles de sédition. L'orage passé, les propriétaires entr'ouvraient timidement leurs portes, puis les ouvraient à deux battants, et le moka fumait encore à la barbe du Grand-Turc. Un grand-vizir accourait annoncer la révolte du moka au palais impérial. Le sultan souriait, demandait une demi-lasse, et allait la savourer goutte à goutte, au kiosque de la pointe du sérail.

Un an encore, et les étrangers vivront à Constantinople comme à Paris.

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