‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 25 sur 38 · LA VILLE DE L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

LA VILLE DE L'ÉTRANGER

Le voyageur français choisit ordinairement pour sa résidence le faubourg de Përa; on y rencontre beaucoup d'Européens et beaucoup de femmes arméniennes, grecques et arabes, dont les costumes ne sont pas encore soumis à la tyrannie souveraine des modes de Paris. Cette révolution viendra j ce sera grand dommage. Mais la diversité dans les costumes est toujours un symbole de guerre. Quand tout le monde sera vêtu de la même façon , tout le monde se croira du même pays. Cette grande raison doit l'emporter sur le plaidoyer de la poésie et du pittoresque. Le jour où les Anglais et les Français ont revêtu les mêmes costumes, ils ont commencé leur réconciiiation.

Péra est un mot grec qui signifie en face, ou vis-à-vis, ou devant. C'est le péristyle de Constantinople. En langue turc, ce faubourg est appelé Bey-Oghlou (fds du prince); en 1535, c'était un simple hameau. Un traité conclu à cette époque, entre François P'" et Soliman, commença l'histoire de Péra. Ce faubourg fut désigné comme lieu de résidence à l'ambassadeur français ; mais le logement du premier ambassadeur devait être fort modeste , car les lettres de notre chancellerie, dans la seconde moitié du seizième siècle, portent en tête ces mots : Des vignes de Péra. 11 y a eu grand progrès depuis ; les vignes de Péra, comme les vignes d'Aldobrandini , ont vu surgir des palais autour d'elles. Tout vignoble désert n'attend pas longtemps un château.

. De tous les points de l'Europe, les Francs sont arrivés à Péra, où flottait le drapeau de Marignan, et après 1789, l'immigration a été plus grande encore; le drapeau d'Arcole flottait à nôtre ambassade. Ainsi les Français ont mis à la mode ce faubourg, et l'ont fait européen. Aucun quartier de Stamboul n'off're un aspect si varié, si pittoresque ; on y voit tourbillonner tous les costumes de l'univers j on y entend résonner toutes les syllabes harmonieuses des langues de l'Asie, et tous les accents creux et sourds des idiomes de l'Occident. C'est une mosaïque vivante, un concert de meeting de Liverpool, ou l'opéra de la tour de Babel. En somme, tout cela est fout curieux à voir et à traverser; on n'y regrette le boulevard Italien qu'après trois mois.

Des hauteurs de Péra l'étranger peut se donner un touchant spectacle en regardant le village de San-Dimitri , habité par les grecs orthodoxes. La nuit , ce spectacle rappelle souvent les pieuses illuminations d'Italie; une lumière brille devant toutes les madones de San-Dimitri , et cette perspective lointaine est d'autant plus agréable à l'œil que les environs sont plongés dans la plus profonde obscurité. On ne saurait trop rendre hommage à la tolérance musulmane, lorsqu'on songe que depuis quatre siècles Gonstantino|fle accorde sa protection à tous les cultes, à ' toutes les sectes, à toutes les religions, et qu'elle a des cimetières pour tous les morts.

A Péra, le cimetière des Arméniens est une promenade charmante, un véritable Elysée abrité par de beaux arbres contre les ardeurs du soleil. VÉliscamp, fondé par Constantin dans sa ville d'Arles, a laissé de bonnes traditions sur le Bosphore. Les vivants se rassemblent sur la terre des morts , causent et rient entre deux tombes , et se familiarisent avec les cyprès. Le fatalisme orientiil devait aimer cette philosophie antique. La voie Appienne, toute bordée de sépulcres depuis la pyramide de Caïus Sextius jusqu'à la funèbre rotonde de Caecilia Melella , était la promenade favorite des Romains. Les chars, les litières, les cavaliers, les

piétons, allaient et venaient entre deux haies de morts, et deux longs nuages de parfums. On s'habituait ainsi à la mort toute sa vie; on s'entretenait de la nature des choses et de l'immortalité de l'âme devant de graves monuments, de noires pyramides, de lugubres sarcophages, alignés sur deux rangs comme les maisons de la grande rue de l'éternité.

Après tant de siècles, la même coutume se retrouve à Constantinople. Les musulmans ont même renchéri sur les Romains de la voie Appia et de VÉliscamp de Constantin; ils fument leurs pipes sur des tombes. Ce genre de philosophie manquait aux anciens sages ; c est une leçon muette qui sort des lèvres en tourbillons d'azur, et s'évapore ; c'est la fumée ou la vie ; c'est la cendre après le feu. Entassez des livres de philosophie creuse, vous n'en direz jamais autant que ce musulman grave, qui lance de la fumée et secoue de la cendre, assis sur un tombeau; il est plus éloquent dans cette pose taciturne que Platon le divin haranguant ses disciples sur le cap Sunium.

Les Francs ont l'avantage d'assister à ces hautes et gratuites leçons dans le cimetière de Péra. Constantinople est la ville des tombes; c'est la nécropole des grandes et éternelles leçons ; c'est la philosophie païenne, chrétienne, musulmane, faite ville, assise sur le Bosophore , instruisant ceux qui passent, et ne trouvant que des sourds. Les oreilles s'ouvrent enfin; l'expérience semble vouloir prendre sa signification au souffle de l'esprit civilisateur et chrétien.

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