X AVANT-PROPOS
nous a été doux, nous l'avouons, de nous reposer un peu dans les poétiques paysages du Bosphore, après tant de pages sérieuses, tant de batailles meurtiières , tant de scènes de violence et de mort ; après tous ces tableaux de sang et d'horreur, qui toujours illustrent Thistoiredu genre dit humain. L'historien enregistre les éternels exploits des fossoyeurs, et quand il a traversé son vaste et sanglant désert, cimetière du globe, il se complaît dans la fraîcheur de l'oasis.
Après Constantinople, la mer Noire ne pouvait être oubliée; cette mer a une antique illustration ; c'est le Pont-Euxin des Argonautes, de Xénophon, de Sylla , de Mithridate, de Bélisaire, de Constantin, de Mahomet II. Tous les drames héroïques de l'antiquité et du moyen âge se sont dénoués sur cette mer, et aujourd'hui son illustration continue ; les regards du monde sont fixés sur elle ; tous les entretiens la nomment : vue de loin , à travers le prisme de sa gloire, elle paraît vaste comme l'Océan.
Les villes importantes assises au bord de cette mer nous ont paru mériter une attention particulière, car elles sont sans doute destinées à jouer un rôle brillant dans l'avenir. 11 suffît de nommer Sinope, Trébizonde et Varna. L'histoire de ces nobles cités se relie à l'histoire de Constantinople; elles ont vécu, elles ont souffert pour Byzance et Stamboul, elles grandiront encore et ne souffriront plus, s'il plaît à Dieu. Nous assistons aux suprêmes hécatombes de Thumanité; lorsqu'on vient d'écrire la vie de celte antique cité du Bosphore, et l'agonie de Rome qui fut plus longue que sa vie, et une bataille de quatre siècles, commencée en 1453, après une autre bataille de mille ans, on se demande si la terre a été mise au monde pour être éternellement arrosée de sang humain .
AVANT-PROPOS. xi
Le miracle, opéré de nos jours sur la mer Noire, semble nous présager un temps meilleur; l'union de la France et de l'Angleterre est providentielle. Jamais un présent plus orageux n'a porté en lui le germe d'un avenir plus rassurant. L'azur et les rayons semblent poindre à travers les derniers nuages, et cette fois^ la guerre sera la mère féconde de la paix.
Heureuses les villes dont les noms, à peine indiqués sur la carte du monde, sont dédaignés par les historiens! Le malheur des peuples fait la gloire des ruines, et les tombes trop fréquentées attestent les martyres de ceux qu'elles ont recouverts.
Après le nom de Rome, il n'y a pas, sur la carte de l'univers, un nom plus émouvant que celui-ci : Constantinople ! Cette ville, qui domine trois mers , le Pont-Euxin , la Propontide, la Méditerranée, a ses trois histoires, porte trois noms, donnés par la Grèce, l'Arabie et Rome : Byzance, Stamboul, Constantinople ; et a subi les destinées de ses trois illustres marraines , dans le moyen âge et l'antiquité. Dieu seul sait quel rôle glorieux ou modeste l'avenir lui réserve encore, mais son histoire ne paraît pas devoir perdre bientôt son importance; Constantinople gardera toujours l'auréole de Constantin. Comme toutes les villes que la fortune éleva trop haut et environna de trop de bruit , elle a connu les deux phases ordinaires, les deux extrémités des grandes choses, la gloire et l'humiliation. La cause de ses prospérités fut aussi la cause de ses malheurs. Placée dans une zone unique au monde, elle excita les ardentes convoitises des peuples moins favorisés ; elle fut le point de mire des invasions ambitieuses ; on
vint chez elle du pays des Goths et des Bulgares, des cimes du Caucase et du plateau de l'Asie ; on lui fit adorer tous les dieux et tous les faux prophètes , on lui fit arborer tous les drapeaux, on lui fit parler toutes les langues, on lui fit saluer tous les tyrans. Telle devait être la destinée de cette ville, qui avait la gloire et le tort de tenir, avec ses deux Bosphores, les clefs de trois mers et de tous les greniers d'abondance du Pont-Euxin.
Rien, dans l'histoire du monde, ne peut être comparé à l'époque effroyable qui vit arriver Constantin dans la ville de Byzance, appelée de son nouveau nom. L'empire d'Occident s'écroulait, et couvrait de ses ruines l'univers connu ; Rome n'avait gardé que son nom, et avait abdiqué en faveur des prétoriens ; les empereurs passaient comme des météores dans des vapeurs de sang; chaque successeur montait sur un cadavre impérial, et tombait tout de suite, pour servir de marchepied à son tour. Vingt empereurs venaient d'être assassinés en moins de quatre-vingts ans : Pertinax, Didius Julianus, Caracalla, Macrin, Héliogabalè, Alexandre Sévère, Balbin, Pupien , Gordien P'^, Gordien 11, Gordien III, Philippe, Décius, Hérennius, Gallus, Volusien, Émihen, Aurélien, Tacite, Probus. Il était temps qu'un homme énergique se levât pour arrêter cette orgie prétorienne, qui menaçait de replonger l'univers dans la barbarie, quelques siècles après la venue du Christ, le Messie de la paix et de la civilisation. Cet homme fut Constantin; et pour renouveler tout à fait ce sanglant ordre de choses, pour changer la face de la terre, il embrassa le christianisme, et donna une jeune sœur baptisée à l'antique Rome des païens.
Cependant Constantin ne jeta pas tout à coup les yeux sur Byzance pour en faire la sœur de Rome, et il nous sera permis ici de remplir une lacune négligée par tant d'historiens. Constantin, tout en reconnaissant les immenses avantages de la position topographique de Byzance, fut sans doute, d'abord, détourné de ses projets de fondateur par les inconvénients de cette même
position. Déjà, depuis des siècles, ce coin du monde était agité sans trêve dans le fracas des batailles , des conquêtes et des ravages, et rien n'annonçait que Byzance dût changer de destinée en changeant de nom. La ville du Bosphore avait toujours les mêmes voisins, sur les côtes d'Europe et d'Asie; toujours cette mer Noire , grand chemin des barbares du Nord et du Midi. Byzance, ou Constantinople, voyait toujours, sur des horizons plus ou moins éloignés, les Daces et les Pannoniens, agitant leur éternelle turbulence, entre les monts Carpathes et le mont Hémus; les Sarmates, disséminés jusqu'à l'océan des Scandi^ naves; les Scythes, qui descendent les rives du Tanaïs et du Volga jusqu'à l'Euxin et la mer Caspienne; les Visigoths et les Vandales, voisins du port d'Odyssus ; les Goths, toujours maîtres de la presqu'île de la Chersonèse; les Hernies, sur les marais Méotides ; les Bulgares, inaccessibles dans l'immensité de leurs déserts. Toutes les victoires que Rome avait remportées chez tant de nations barbares n'avaient amené que des soumissions apparentes, des trêves d'un jour, des alliances douteuses ou perfides. On sentait déjà, sur le Bosphore de Thrace, le premier souffle de cet ouragan de feu qui devait un jour emporter tout ce monde de barbares aux ports de Tarente, de Brindes, d'Anxur, d'Ostie, et faire expier à Rome la gloire de son universelle domination. Devant cet avenir, Constantin hésita un instant, et il résolut de fonder une autre Rome sur des terres plus calmes et aussi fécondes pour la grande œuvre de la colonisation. Arles attira les yeux du sage empereur ; et certes , ce choix , tout momentané qu'il fût, rend bon témoignage du génie et de la prévoyance de Constantin. Position admirable! Arles, placée entre les deux Gaules Narbonnaises , était maîtresse du plus beau des fleuves et d'un delta comme celui du Nil; par le Rhône, Arles entretenait commerce avec la mer et avec les provinces intérieures, jusqu'aux AUobroges et jusqu'à Lyon , et avec les lointains pays de vignobles baignés par l'Arar, cette belle rivière si tranquille dans son
cours, qu'on ne sait, dit Tacite, de quel côté elle coule : nesciunt unde fluit. Du côté de la mer, et à très-peu de distance, Arles trouvait deux ports très-sûrs pour les flottes de l'empire : l'un, chez les plus fidèles alliés des Romains, les Phocéens de Marseille ; l'autre, sur cette rive alors déserte, qui depuis a vu s'élever la tour de Bouc. Un canal naturel unissait, sur ce point, la Méditerranée au vaste étang de Berre, si connu des soldats de Marins. On pouvait donc faire de cet étang un autre port intérieur, et le plus commode et le mieux abrité du monde. Enfin, d'autres considérations moins sérieuses, mais toujours précieuses pour les enfants de Rome, donnaient encore à la Constantinople arlésienne un attrait et un charme particulier. On rencontrait dans son voisinage des villes qui rappelaient la grande métropole du Tibre, soit par leurs monuments , dignes du siècle d'Auguste , soit par la pureté suave des lignes de leurs horizons; entre autres Nîmes, avec ses arènes superbes, scellées de la louve et des gémeaux ; avec son temple de Diane, tout rempli d'eaux vives et d'ombrages j avec son pont du Gard, à trois rangs d'arches superposées, merveille d'architecture laissée sur les rochers du Gardon comme l'éternelle signature du peuple-roi ; et non loin de Nîmes, la cité d'Orange, autre Rome gauloise, avec ses arcs de triomphe, ses temples, ses promenoirs, son théâtre, son cirque, présents de Marins et d'Agrippa. Tout d'ailleurs avait concouru à favoriser, dans ce coin de la Gaule, la passion dominante des Romains pour les œuvres d'art. La limpidité du ciel^ la pureté des eaux, la beauté des paysages, et principalement le voisinage des Cévennes, montagnes qui semblent copiées sur les inflexions du Soracte, et dont les inépuisables carrières donnent ce granit précieux que le ciseau taille si facilement, et que l'air durcit tout de suite, le granit du Colisée, du portique d'Octavie, et de la rotonde tumulaire d'Adrien.
Constantin savait d'ailleurs qu'il faisait une chose agréable aux Romains colonisateurs et à l'armée, en fondant une nouvelle
Rome dans un pays qui jouissait de toutes les conditions et de tous les avantages du ciel italien; il connaissait le proverbe popularisé par un poëte \ et il travaillait de tous ses efforts, peut-être aussi par goût personnel, à calmer les tristesses de l'exil en offrant aux Romains les mêmes lignes d'architecture mariées aux mêmes lignes d'horizon sous les splendeurs du même ciel. La langue que parlait la colonie autour d'Arles, sur les rives du Rhône, sur les côtes de la mer, n'était pas le scythe et le sarmate, comme aux environs du Bosphore Cimmérien ou du Bosphore de Thrace, c'était l'harmonieux latin , que Marseille avait appris de Cicéron, son défenseur et son patron à la tribune aux harangues, la langue tibérine avait rebondi du Lacidum, ce Pirée gaulois, jusqu'aux rives du Rhône, du Gard, de la Durance. Ainsi Rome n'était pas toute dans Rome, on la retrouvait avec sa beauté, sa grâce, sa mélodie, son climat, dans cette Gaule méridionale, où Marius avait donné des noms latins aux montagnes, aux bourgs, aux lacs, aux villes, aux étangs, aux rivières, faisant ainsi oublier aux vaincus la honte de la conquête , en les incorporant avec des droits civiques dans la famille des vainqueurs.
Constantin fit plus encore; il donna pleine satisfaction aux goûts passionnés de ses Romains d'Arles pour les œuvres d'art et les jeux scéniques, et appelant sur les rives du Rhône les sculpteurs qui avaient ciselé les mornes statues des Daces sur son arc triomphal du Colisée, il leur ordonna de travailler pour embellir le promenoir du Rhône; il mit enfin le comble à ses largesses artistiques en élevant le théâtre qui porte son nom, monument superbe, qui étonnera les Arlésiens lorsqu'un sérieux travail de fouilles aura révélé ses colossales proportions. Les colonnes aujourd'hui visibles et debout donnent une idée bien incomplète du théâtre de Constantin. Ainsi donc, cette sœur gauloise de Rome
* Nescio qua natale Solum diilcedine cunctos Ducit, et immemores non sinil esse sui
6 COxNSTANTINOPLE
vit bâtir un théâtre digne rival du théâtre de Marcellus , ce glorieux voisin du Capitole; un théâtre qui contenait, non pas un public, mais tout un peuple, et dont les acteurs représentaient les chefs-d'œuvre de Plaute et de Térence devant les immenses gradins circulaires où s'asseyaient les fils de Brennus à côté des soldats de Constantin.
L'histoire , cette confidente toujours trop discrète , ne nous donne pas le motif qui détermina soudainement Constantin à quitter sa capitale du Rhône pour découvrir, sous un autre ciel, une autre succursale romaine. On peut donc ainsi hasarder une conjecture sur la cause mystérieuse et inconnue de cette émigration. Un historien qui a visité Arles avant Constantin, Strabon, nous fait une effrayante peinture des ravages de l'ouragan noir, 6zs, qui désolait l'antique Segoregium, les rivages du Rhône, et les plaines de la Camargue et de la Crau. Si Strabon n'a rien exagéré, Arles était alors une ville inhabitable pour des Romains habitués à vivre sur le Forum. Lorsqu'on arrivait sur le delta gaulois par un temps calme , et dans les tièdes mois de l'hiver, on était séduit par la sérénité du ciel et la grandeur du paysage; mais à l'approche des ides de mars, ce formidable bis dont parle Strabon se précipitait du nord-ouest avec le fracas du tonnerre; il déracinait les arbres, renversait les cavaliers, soulevait la poussière comme le simoun africain, brisait les barques sur les rives du fleuve, arrachait les étendards aux mains des vexillaires, et, bouleversant toutes les conditions des climats du Midi, il ramenait l'hiver au printemps, et même au milieu du solstice d'été. Les fléaux s'adoucissent en vieillissant. Le bis de Strabon souffle encore, mais il a dégénéré, on ne le reconnaît plus aujourd'hui dans le tableau de l'historien grec. Arles serait une ville déserte, si le fléau eût conservé ce souflle dévastateur qui épouvanta les soldats de Constantin , et obligea leur chef à tourner une seconde fois ses regards du côté de l'Orient. Quoi qu'il en soit, nous ne donnons ce motif que sous la réserve de la conjec-
ture. Le fait dominant est celui-ci : Arles a été Constantinople pendant très-peu de temps; et, quel qu'en soit le motif, sa disgrâce doit être à jamais regrettable. Que de richesses perdues pour la Gaule méridionale ! que de trésors eût légués à la France d'aujourd'hui le long règne arlésien de Constantin le Grand! Le peu qui a été fait est encore immense, car les Romains montraient le pouvoir de leur création, même dans un essai. Un jour, lorsque les municipalités seront moins économes et plus intelligentes, lorsque les vieilles masures de la cité d'Arles auront disparu pour faire place à cette civilisation monumentale que lui permet son chemin de fer, à la première station de la Méditerranée et de l'Orient, on découvrira tout le théâtre de Constantin, enseveli par le volcan de la barbarie; on exhumera de cet Herculanum gaulois tout ce peuple de statues qui habita un instant cette Constantinople du Rhône ; et, avec ces nouvelles merveilles rendues à son soleil, avec son Champ-Élyséen, son cloître Saint- Trophime, son magnifique amphithéâtre, Arles sera pour l'antiquaire une autre Rome ; elle complétera sa pieuse auréole de ruines, la plus belle parure des vieilles cités.
En suivant l'ordre naturel de la filiation de Constantinople, nous parlerons d'abord de Byzance, en remontant autant que possible vers son passé mystérieux^ perdu dans les fables et les légendes. Il est du devoir de l'historien de faire pour les villes illustres ce que le chroniqueur héraldique fait pour les familles nobles. Les pierres ont leur généalogie comme les hommes. L'intérêt qui s'attache à Constantinople est si universel et si grand qu'il rejaillit jusqu'à son berceau, et qu'on aime à le suivre, même dans ses mensonges. Ainsi , lorsqu'on visite Rome , la ville des Césars, on aime avoir, après les magnificences de son histoire, les humbles domaines d'Évandre et de Numitor, les saules du Tibre après le Palatin. Dès les temps historiques les plus reculés, lorsque les héros abandonnent aux hommes la domination des empires, Byzance est déjà fondée et occupe un rang distingué parmi les places dont toutes les puissances conquérantes se disputent la possession. S'il faut en croire une tradition généralement accréditée dans l'antiquité, sa fondation remonte à Byzas, un de ces coureurs de grands chemins qui s'en allaient à l'aventure, dans les âges primitifs, suivis de quelques compagnons, et ne s'arrêtaient que lorsqu'ils avaient trouvé une terre inoccupée, dans une position favorable, dont ils s'emparaient du droit du premier venu. Thèbes, Athènes, Sparte dans la vieille Grèce, Rome en Italie, n'ont pas eu d'autre fondation première. Pour
Rome même, l'absence de femmes rendit l'affaire plus grave, et faillit tuer la ville naissante dans son berceau. Heureusement pour Romulus, il avait des voisins, et les Sabines consentirent à un enlèvement. Ryzas n'eut pas besoin de recourir au même expédient que Romulus. Si l'antiquité' est peu d'accord sur la nationalité vraie de ses compagnons, si les uns les font venir d'Argos, pendant que d'autres les font partir de Mégare; du moins, tous les écrivains qui nous ont laissé des documents sur les premiers temps d'une ville réservée à de si hautes destinées sont-ils à peu près unanimes sur l'origine presque divine de Ryzance. Ce Ryzas, dont nous avons déjà écrit le nom, était bien un chef d'aventuriers, mais sa naissance était le fruit d'une de ces unions mystérieuses qui couronnaient si souvent la flamme dont une divinité brûlait pour un simple mortel. Ryzas, par sa mère Céroëssa, descendait de Jupiter et d'Io, et il eut pour père le puissant dieu de la mer, Neptune, qui, avec Apollon, l'aida à jeter les premières fondations de la ville nouvelle. Dans le voisinage florissaient déjà plusieurs cités, toutes fondées, comme elles se fondaient alors, par voie de migrations et de colonies. La plus célèbre de toutes était Calcédoine, qu'occupait une bande de Mégariens. S'il faut en croire le père de l'histoire, Hérodote, l'oracle, consulté avant le départ de Ryzas, aurait même donné une de ces réponses ambiguës qui lui étaient familières, et qui aurait frappé d'un blâme indirect les Mégariens, fondateurs de Calcédoine. Cherchez ^ aurait-il dit, le lieu opposé aux terres des aveugles, désignant par là cette merveilleuse presqu'île, appelée, dès la plus haute antiquité, Chrysocéras ou la Corne-d'Or, que n'avaient pas su voir les Mégariens voyageurs. Ryzas, guidé par cette parole prophétique, jeta son ancre sur la côte d'Europe , et regarda du haut de ses tours naissantes les aveugles Calcédoniens. Puis, autour de lui, il vit des peuples barbares auxquels il apportait une civilisation encore à son berceau , mais enfin une civilisation, ce qui fit qu'ils ne tardèrent pas à reconnaître sa supériorité, et, comme tous les
peuples enfants, à se montrer disposés au respect et à Tobéissance. Byzas n'abusa point d'une position si belle. Toutes les traditions anti(Jues nous le montrent animé des plus beaux sentiments de justice et d'humanité. Il n'agrandit pas outre mesure le domaine qui a été sa conquête première ; il est avant tout préoccupé de l'avenir de sa ville et du bien-être de ses compagnons. Une seule tache ternit sa gloire, et encore la chronique que nous allons rapporter est-elle diversement racontée par les historiens, de telle sorte que, au milieu de ces incertitudes, le blâme s'arrête souvent sous la plume de l'écrivain moderne; tous ceux qui connaissent l'antiquité comprendront que nous voulons parler de l'histoire de Phidalie. Au moment où Byzas débarqua sur les côtes de Thrace, le pays était déjà occupé par une de ces races d'hommes que les historiens nomment autochthones (nés du sol) , faute de pouvoir leur assigner une autre origine moins équivoque. Ces populations n'avaient guère de demeure fixe; elles couraient les bois par bandes séparées, et reconnaissant à peine la suprématie de quelques chefs, absolument comme on trouve encore les races primitives dans les forêts du nouveau monde. Non loin du lieu où débarqua Byzas, une de ces peuplades avait fixé son campement, et Byzas noua des relations avec elle. Bientôt ces relations devinrent plus fréquentes. Byzas avait vu la fille du chef, la belle Phidalie : l'enlever à son père, la conduire dans sa ville nouvelle, fut pour l'aventurier une chose facile. L'amour est confiant. Mais le chef sauvage, le père indigné, courut au palais de ce roi qu'il connaissait à peine ; et, maudissant sa fille, la dévouant aux dieux des mauvaises pensées, il s'enfonça de nouveau avec sa tribu dans les forêts de la Thrace. Effrayée, la jeune fille avait vainement essayé de fléchir le courroux de son père, et une sombre tristesse était entrée dans son cœur. Pour comble d'infortune, Byzas n'eut aucune compassion pour cette douleur morne, et au bout de quelques jours, Phidalie se vit abandonnée et de son père et de son amant. Alors, ne pouvant survivre à cette double honte, elle
s'enveloppa dans son voile de jeune fille, et alla se précipiter dans la mer, à l'endroit même qui porte le nom de golfe de Phidalie ou de Port des femmes. Voilà cette tradition, telle que l'ont racontée, et peut-être brodée, les écrivains de l'antiquité. 11 est vrai que, dans l'époque byzantine, on trouva une origine plus héroïque à cette appellation maritime; mais au milieu de ces jeux d'une imagination plus ou moins bien inspirée, s'il est bon de recueillir les légendes, il est bon également de ne pas trop s'appesantir sur elles j la véritable érudition n'a que bien peu de chose à y gagner. Tous les faits plus ou moins fabuleux, plus ou moins inventés à plaisir se passaient, au dire d'Eusèbe, dans sa Chronique^ vers la troisième année de la trentième olympiade, ce qui nous reporterait à l'an 657 avant J.-C. Si cette date avait tous les caractères de notre certitude historique moderne, elle nous serait doublement précieuse; mais, en ceci encore, nous sommes obligé, dans la crainte d'une affirmation trop promptement énoncée, de renvoyer les amateurs de chronologies exactes à nos prédécesseurs, sans nous porter autrement garant de leur science et de leur véracité. Passons maintenant à une époque plus historique : nous retrouverons Byzance mêlée à toutes les grandes luttes nationales de la Grèce , et , par sa position , étant le point de mire de toutes les convoitises et de toutes les ambitions. L'antiquité a été tourmentée des mêmes besoins que nous. L'Hellade, jadis pas plus qu'aujourd'hui, n'était fertile en grains, qui ont toujours été l'indispensable aliment de tous les peuples civilisés. La question des blés était souvent agitée sur les môles du port de Phalère, à Athènes, et les promeneurs du Céramique se demandaient avec inquiétude des nouvelles des vaisseaux chargés dans les ports du Bosphore, de la Propontide et du Pont-Eu^yn. La Thrace et les contrées qui l'a voisinent pourvoyaient alors à l'approvisionnement de la Grèce. La Tauride n'était guère connue que par l'inclémence de ses habitants, assez semblable à l'inclémence des flots de l'Euxin, qu'il fallait traverser avant d'arriver à cette terre inhospitalière. 11 fallait
que la Tauride devînt Crimée et subît l'influence féconde de deux Français, le prince de Ligne et le duc de Richelieu, pour se transformer en la terre nourricière que nous connaissons; mais une incubation de vingt-cinq siècles était nécessaire pour arriver à ce résultat. Au temps dont nous nous occupons, le sol fertile par excellence en moissons chères à la blonde Cérès était celui de la Thrace, et le port qui servait de débouché à ces produits de nécessité première était Byzance, vers lequel accouraient des navires de toutes les nations de la Grèce. Il y avait en même temps à cette magnifique Corne-d'Oi' d'immenses entrepôts, qui servaient à tout le commerce de transit de la Bithynie, du Pont , de la Cappadoce, de toutes les contrées qui , par l'Orient ou l'Occident, avoisinaient l'Euxin et aspiraient à trafiquer avec la mer Egée, les îles grecques et la grande mer intérieure. L'Attique ne fournissait guère, en retour de ce commerce, que ses figues célèbres, le miel confectionné dans les ruches des monts Hymette et Hybla, et ces marbres précieux qui, extraits des carrières du Pentélique, rivalisaient avec ceux de Paros. Dans le Péloponèse, Sparte voyait beaucoup de lauriers-roses fleurir sur les bords de son fleuve Eurotas ; Corinthe voyait beaucoup de raisins mûrir sur ses treilles ; mais le sol pierreux se couvrait difficilement de jaunes épis. On comprend donc sans peine les concupiscences que dut exciter la possession de Byzance dans toutes ces républiques, toujours amoureuses de colonies nourricières de la métropole. Quand les guerres médiques commencent, quand l'indépendance de la Grèce est sérieusement menacée par cet immense empire persan qui aspire à tout soumettre à sa domination, les luttes et les rivalités des puissances grecques ont déjà commencé dans le Bosphore. Miltiade fait ses premiers exploits en cherchant à étendre l'influence athénienne dans ces contrées. Il s'empara de la Chersonèse de Thrace, y établit une colonie, et, continuant ses courses aventureuses, il se trouva pour la première fois en contact avec les Perses, qui guerroyaient alors contre les Scythes, établis jusque sur les bords de
ET LA MER NOIRE. i3
rister, notre Danube actuel. Déjà le héros athénien prévoyait sans doute les maux que les Perses, sous la dynastie des Hystaspides, préparaient à sa patrie, car, les voyant engagés dans une lutte terrible et dans un pays inconnu, il voulait leur couper toute retraite et les laisser ainsi périr au milieu des glaces et des eaux fétides des marais dont ce pays était couvert. Son conseil ne fut pas suivi, et quelque temps après une armée innombrable de Perses se répandit dans la Grèce. Tout plia, tout se soumit sur le passage de ces conquérants; Byzance fut une des premières villes qui perdit sa liberté. Placée comme un trait d'union entre l'Europe et l'Asie, c'est elle qui vit défiler sous ses murs ces hordes formidables que dix mille Athéniens, sous les ordres de Miltiade, devaient tailler en pièces aux champs de Marathon. Mais cette victoire, qui assura jusqu'au règne de Xerxès l'indépendance de la Grèce, n'empêcha point Miltiade de finir ses jours dans une prison et n'arracha point Byzance à la domination persane. Sous le règne du fils de Darius, cette ville devint même le point où se réunirent ces vaisseaux sans nombre que Thémistocle vainquit dans le détroit de Salamine, et cette nouvelle armée qui , plus terrible encore que la première, après être restée maîtresse du passage des Thermopyles par le trépas glorieux de Léonidas, devait venir trouver la défaite et la mort aux plaines de Platée. Sous Xerxès, Byzance vit accroître et sa puissance comme ville et sa spleudeur. Partout où passaient les Perses avec l'intention de s'y fixer, comme plus tard les Romains, ils laissaient des traces somptueuses de ce passage. Les bains, les palais, les promenades couvertes, toutes sortes de monuments pu blics s'élevaient comme par enchantement. Et ceci était d'autant plus facile à une époque où les bras ne manquaient jamais, où les matières premières étaient prises par voie de réquisition forcée, qu'à la suite de l'armée marchaient plusieurs proches parents du roi. Ce fut non loin de Byzance, sur le détroit d'Hellé, que Xerxès fit jeter ce fameux pont emporté deux fois par la mer en furie; ce fut là encore que Xerxès, pour punir cette rébellion des éléments.
fil battre les flots de verges. Mais cette punition ne conjura point les échecs qui l'attendaient dans tout le cours de cette expédition. Après sa victoire de Platée, le Grec Pausanias, poursuivant le cours de ses triomphes, voulut compléter la défaite des Perses en les chassant entièrement de tout le continent européen. Non-seulement il reprit sur eux les îles dont ils s'étaient emparés dans les archipels de la mer Egée, mais encore, franchissant rHellespont et entrant dans la Propontide, il envahit la Chersonèse de Thrace, et ses vaisseaux ayant jeté l'ancre dans laCorne-d'Or/i\ plaça le siège devant Byzance. Si la résistance fut longue, c'est ce que ne nous apprennent point les historiens Thucydide et après lui Cornélius Nepos, auxquels nous empruntons ces détails. Toujours est-il que Byzance se rendit, et avec elle ces proches parents de Xerxès dont nous avons déjà parlé, qui s'étaient enfermés dans la place, et qui travaillaient à l'embellir bien plus qu'à la fortifier. Ici commence dans Byzance une de ces trahisons intimes que la lecture de l'histoire ne nous a rendues que trop familières '. Ce roi de Lacédémone, ce Pausanias tout couvert des lauriers conquis à la tête de la Grèce entière armée pour sa liberté, laisse l'orgueil pénétrer dans son cœur. Le commandement suprême de soldats libres ne lui suffit plus ; il aspire à l'existence molle d'un satrape d'Asie, et
' Nam quum , Byzantio expugnato , cepisset complures Persarum nobiles, atque in his nonnuUos régis propinquus, hos clam Xerxi remisit, simulans ex vinculis publicis effugisse; et cum his Gongylum Eretriensem, qui litteras régi redderet, in quibus hffic fuisse scripta Thucydides memoriœ prodidit : « Pausanias, dux Spart», quos Byzantii ceperat, postquam propinquos tuos cognovit, tibi muneri misit, seque tecum affinitate conjungi cupit. Quare, si tibi videtur, des ei filiam tuam nuptum. Id si feceris, et Spartam, et cœteram Graeciam, sub tuam potestatem se, adjuvante te, redacturum pollicetur. His de rébus si quid geri volueris, certum bominem ad eum mittas face, cum quo colloquatur. » Rex, tôt hominum salute tam sibi necessariorum magnopere gavisus, confestim cum epistola Artabazum ad Pausaniam mittit, in qua eum coUaudat, ac petitne cui rei parcat ad ea perficienda qua; pollicetur. Si fecerit, nullius rei a se repulsam laturum. Hujus Pausanias voluntate cognita, alacrior ad rem gerendam factus, in suspicionem cecidit Lacedœmoniorum. In quo facto domum revocatus, accusatus capitis, absolvitur; mulctatur tamen pecunia. Quam obcausam ad classem remissus non est.
(CoHNELTUS Nepos. In Pausan.)
il veut faire partager sa couche lacédémoiiienne à la fille des rois de Perse. Il délivre les prisonniers qu'il a faits, il les renvoie à la cour de Xerxès, et avec eux part un de ces émissaires de trahison que les âmes viles ont toujours à leur service. Ce qu'il a fait à Platée, ce qu'avant lui avaient fait Thémistocle à Salamine, Miltiade à Marathon , Pausanias veut le défaire. La Grèce a versé le plus pur de son sang pour conserver son indépendance, c'est cette même indépendance que Pausanias veut lui ravir. Ce qui encourage les traîtres, c'est que les rois ambitieux sont toujours disposés à prêter une oreille favorable à de semblables propositions. L'émissaire de Pausanias fut bien accueilli à la cour de Xerxès, et si la trahison ne reçut pas son entière exécution , c'est que les Lacédémoniens, soupçonneux par suite de certaines façons d'agir insolites qu'ils remarquèrent dans leur roi , le rappelèrent brusquement à Sparte et le firent comparaître devant les juges. Ceux-ci ne tenaient sans doute point encore tous les fils de la trame coupable, car ils ne condamnèrent Pausanias qu'à une amende. Peutêtre aussi voulurent-ils avoir égard à sa gloire récente, espérant en de meilleurs sentiments de la part du vainqueur de Platée. Toujours est-il qu'il ne reprit pas son commandement. Mais le traître ne renonce pas aisément à ses projets; Pausanias renoua de nouvelles intrigues, et sa mort seule délivra la Grèce du péril incessant dont il la menaçait. Ces conspirations et ces trahisons du général lacédémonien ne détruisirent point l'œuvre qu'il avait commencée à Byzance. En s'emparant de cette ville, son but n'avait pas été seulement d'enlever aux Perses un boulevard qui pût leur servir de point d'appui pour de nouvelles invasions : il voulait principalement assurer à Lacédémone une colonie florissante, qui mettrait pour toujours la Laconie à l'abri de la disette des grains. A cet effet, à la suite de sa flotte et de son armée conquérantes, était venue toute une population de jeunes Lacédémoniens, qui abandonnaient sans regret les bords de l'Eurotas et ses lauriers-roses pour les rives du Bosphore. Le rappel de Pausanias, sa première
16 CONSÏANTINOPLE
condamnation et sa mort, ne changèrent en rien les dispositions de Sparte à l'endroit de Byzance. Dans l'antiquité, Sparte était une des républiques qui furent douées au plus haut degré de l'esprit colonisateur. Quand ses généraux mettaient le pied sur un sol dont la métropole avait résolu de faire une de ses colonies, ils imprimaient si fortement le cachet de Sparte à toutes les institutions qu'ils organisaient, que, nonobstant les révolutions intérieures et les conquêtes, la ville conservait toujours un certain caractère Spartiate dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans ses lois, dans l'esprit de ses habitants. Ainsi, dans ce qui concerne Byzance, l'œuvre de Pausanias ne fut pas de longue durée. La Corne-d'Or était une position trop belle pour qu'elle ne fût pas précieusement convoitée par toutes les puissances maritimes dont les navires faisaient voile incessamment vers ces contrées d'où l'on rapportait de riches chargements de blé, de chevaux et de métaux précieux. Athènes surtout, qui, depuis Thémistocle, depuis la victoire de Salamine et la fondation du Pirée, avait la marine la plus florissante de la Grèce, ne pouvait voir sans jalousie Byzance aux mains de son éternelle rivale. Le fils de Miltiade, Cimon , jaloux de marcher sur les traces glorieuses de son père, parvenu aux commandements, conduisit ses flottes et ses troupes vers ces provinces de Thrace destinées à devenir le grenier de l'Attique. 11 vainquit les barbares en plusieurs rencontres; mais ces victoires n'étaient pour lui qu'un acheminement vers le but qu'il se proposait d'atteindre. Un hardi coup de main le rendit maître de Byzance, et il n'est pas douteux que s'il eût eu en ce moment la puissance suprême dans Athènes, c'est à Byzance qu'il eût établi les dix mille colons * avec lesquels il fonda la riche colonie athénienne d'Amphipolis. Mais Athènes, au milieu de ses incontestables qualités, eut toujours le défaut de vouloir contrôler sans cesse et diriger les actions de ses généraux. Elle ne donnait jamais à ce-
' Cornélius Nepos. fn Cm.
lui-ci ou à celui-là une mission de confiance, sans qu'aussitôt elle ne se défiât de lui. Cimon ne fit pas exception à cette règle gênéraie. Il eut le sort de son père Miltiade, du grand Thémistocle, du juste Aristide. Nonobstant les plus éminents services rendus, il se vit en butte aux défiances de tout un peuple éternellement jaloux de sa liberté, au point de voir dans tous ses grands hommes de futurs tyrans Pisistrate. Gêné par tant de regards soupçonneux dirigés sur lui, Cimon laissa son œuvre incomplète; l'accusation était venue l'atteindre au moment où il méditait le plus brillant avenir, et pour la métropole, et pour les colonies. Obligé de fuir, de cacher sa grandeur sous le manteau du proscrit, il avait l'œil sans cesse fixé sur ces terres heureuses, dont la possession eût pu donner à sa patrie une si grande prospérité; mais ce fut en vain qu'il espéra assurer cette colonie à Athènes. Quelques années après ses victoires, les Lacédémoniens reprirent le dessus, et, étant rentrés dans Byzance, ils y établirent une magistrature puissante et redoutée. Les magistrats qui l'exerçaient portaient le nom d'harmosteSj et gouvernaient en maîtres la ville et toute la contrée qui en dépendait. Durant la longue administration de Périclès et la paix qui permet à Athènes et à la Grèce entière de se livrer à la culture des arts, pendant que l'esprit et la main de l'homme enfantent tous ces chefs-d'œuvre qui, après deux mille ans, font encore l'étonnement et l'admiration de la postérité, Byzance est tout entière livrée aux soins et aux soucis du commerce. Les navires vont et viennent sans cesse de la mer d'Egée, de l'Hellespont, de la Propontide à la Corne-d'Or. Le port de Byzance rivalise avec les ports d'Athènes et de Corinthe; c'est par Byzance que l'Europe orientale et la haute Asie sont en relations permanentes. Des embouchures de l'Ister se détachent aussi journellement des embarcations à demi sauvages, et celles-ci viennent apporter à l'Europe civilisée les produits et les nouvelles des contrées barbares. Les môles de Byzance sont le coin de terre où le Scythe, le Sarmate, le Germain, viennent lier connaissance avec les Grecs de l'Attique
ia CONSTANTINOPLE
et du Péloponnèse. Il n'y a pas de tyrannie possible avec toutes ces relations quotidiennes. Les mœurs s'assouplissent malgré les lois, malgré les magistrats, à ce contact permanent de peuples de toute origine et de toute nation. Byzance, au temps de Périclès, est devenue une ville charmante, toute pleine d'agréments pour l'étranger. La forte discipline de Sparte s'est relâchée d'elle-même à ce souffle civilisateur et bienfaisant, qui tend à unir les mains et les cœurs pour l'échange des produits et le partage des mêmes plaisirs. Byzance a repris les traditions de la domination persane, et elle ne songe qu'à s'embellir, afin de devenir de jour en jour une place de commerce plus importante. Puis éclate la guerre du Péloponnèse, et pendant que Sparte et Athènes se portent de terribles coups sur terre et sur mer, Byzance, qui souffre de toutes .ces dissensions, songe enfin à vivre d'une vie indépendante, à passer elle-même à l'état de métropole, après être restée trop longtemps colonie. Plusieurs fois Byzance fut prise et reprise par les puissances belligérantes, et chaque fois c'était un nouveau coup porté à son commerce, qui dépérissait après avoir été si florissant. Alcibiade, que sa fortune aventureuse devait porter sur tous les points du monde connu des anciens, quand, pour la seconde fois, il s'exila d'Athènes, sa patrie, vint chercher un refuge à Périntlie, place forte appartenant à l'empire de Perse, et qui, des côtes d'Asie, regardait Byzance. En choisissant cette terre pour y cacher sa gloire et ses malheurs, il nourrissait l'espérance d'y fonder une ville qui, dans ces luttes, pourrait en peu de temps être d'une utilité fort grande à la mère-patrie. En effet, à sa voix, les Athéniens accoururent en foule; et plus tard, après le désastre qui mit Sparte en possession d'Athènes, quand Alcibiade , obligé de fuir encore , ne trouva qu'un refuge précaire auprès de Pharnabaze contre la rancune lacédémonienne, ces colons allèrent chercher un asile chez les Byzantins, et, l'asile accordé, grossirent considérablement un parti né de ces luttes de la Grèce, et que nous pourrions appeler le parti national. Les
victoires de Lysandre avaient assuré la prépondérance de Sparte dans toute l'Hellade. Sa domination pesait sur un grand nombre de villes, et elle avait partout établi une tyrannie analogue à celle qui portait à Athènes le nom de tyrannie des trente. Ce joug était lourd; aussi partout se forma-t-il des conspirations ayant pour but de travailler à l'affranchissement de la patrie. Ces partis, que nous pourrions appeler nationaux, agirent presque de concert, se prêtant de tous côtés un mutuel appui. 11 en résulta que Byzance se trouva libre, presque en même temps que Thrasybule délivrait Athènes et lui rendait ses antiques et libérales institutions. Dès lors, les harmostes sont chassés comme les trente tyrans, et Byzance se donne une constitution qui lui est propre et établit son gouvernement sous une magistrature nationale; ces magistrats prennent le nom vénéré de hieromncmones, qui leur donne à la fois un caractère civil et sacré. Plus sage qu'Athènes , avec laquelle elle se lia d'une de ces amitiés étroites qui rappelaient entre les villes cette antique hospitalité qui unissait souvent les citoyens de deux cités différentes, Byzance n'usa de son indépendance et de sa liberté que pour accroître de jour en jour sa force , son autorité, son influence, sa prospérité. Toujours trait d'union entre l'Europe occidentale et la Thrace, et l'Asie cappadocienne et pontique, elle grandit si vite que tous les rois, tous les gouvernements du voisinage, eurent l'ambition d'enrichir leurs domaines de cette florissante possession. Entre tous, les princes de Macédoine se montrèrent âpres et ardents à la conquérir. Byzance soutint contre eux plusieurs guerres, dans lesquelles elle eut pour alliés naturels plusieurs petits seigneurs et tyrans du Bosphore, qui comprenaient tous que la cause de cette ville était la leur; et puis Athènes, dont l'influence fut toujours très-grande dans les conseils de Byzance. Une de ces guerres surtout a été particulièrement célèbre; c'est celle dans laquelle les Byzantins firent tête au roi de Macédoine, Philippe, fils d'Amyntas. L'antiquité nous a conservé le nom du général qui les conduisit à la victoire. Léon
était un enfant de Byzance. A la fois historien et soldat , il avait consacré les loisirs que lui avait faits la paix conquise par ses armes à écrire ses exploits; mais les sept livres de son histoire ne sont point parvenus jusqu'à nous. Les soldats d'Athènes se montrèrent également, dans cette guerre de Thrace, dignes de leurs pères de Mycale et de Marathon. Sous la conduite de Charès, ils marchèrent à côté de leurs alliés fidèles avec la bravoure et l'intrépidité qui ne dégénéraient jamais chez eux. Dans plusieurs rencontres , Charès fît lourdement sentir aux Macédoniens que l'heure de la domination dans la Grèce n'était pas encore venue pour eux; et qu'avant de songer à exécuter leurs plans ambitieux d'envahissement général, ils devaient inventer la terrible phalange à laquelle ils attacheraient leur nom. Au reste, ce n'était pas avec Byzance seule qu'Athènes avait ainsi noué des relations d'excellente amitié, c'était avec tout le Bosphore, et les services rendus étaient mutuels. Quand Thraces ou Macédoniens menaçaient ces États riverains, Athènes envoyait de braves soldats et des généraux habiles. A leur tour, les puissances du Bosphore se souvenaient constamment que l'Attique est une terre pierreuse, très-propre à la culture de la figue et de l'olive, mais peu fertile en blé, ce qui eût rendu les disettes fréquentes, si Byzance et le Bosphore n'eussent envoyé leurs navires en franchise dans le Pirée. Nous trouvons les traces de cet échange permanent de services dans un des plus beaux monuments de l'éloquence antique qui soient parvenus jusqu'à nous. Démosthène, dans son discours contre la loi de Leptine, en parlant des immunités injustement ravies à un certain ordre de citoyens, a dit ces paroles lumineuses : « 11 est écrit en propres termes dans cette loi (la loi de Leptine) : Personne^ ni citoyen, ni isotUe^ ni étranger, ne sera dispensé; et, sans appliquer spécialement la dispense ou à la chorégie, ou à quelque autre redevance, elle dit simplement : Personne y excepté les descendants d' Hàrmodiiis et d'Arislogiton Elle dépouille aussi Leucon, prince de Bosphore, et ses
enfants, du privilège qu'ils tiennent de vous. Étranger par la naissance, Leucon est Athénien par votre adoption; or, à aucun de ces deux titres, il ne peut jouir de l'immunité d'après la loi. Toutefois, parmi vos autres bienfaiteurs, chacun ne nous a servi que temporairement. Leucon, pensez-y, vous rend des services continuels; et quels services! Ceux dont notre ville a le plus pressant besoin. Aucun peuple, vous le savez, n'emploie autant que nous de blés étrangers; or, nos navires nous en apportent du Pont presque autant que de tous les autres marchés réunis. Cela se conçoit : cette contrée est très-fertile en grains ; et, de plus, Leucon, son souverain absolu, octroie la franchise à ceux qui en amènent ici, et fait proclamer qu'ils chargeront les premiers. C'est que l'immunité qu'il a reçue pour lui et pour ses enfants, il vous la paye à tous. Et jugez du prix de ses concessions : il perçoit un droit de trentième sur le blé enlevé de ses États ; or, il nous arrive de ce pays environ quatre cent mille médimnes, comme on peut le voir sur le contrôle des inspecteurs de grains. Donc, sur trois cent mille mesures, ce sont dix mille qu'il nous donne, et environ mille sur cent mille. Et il est si éloigné de retirer à la république cette munificence, qu'il a appliqué nos franchises à son marché de Théodosie, nouvel établissement qui, au rapport des navigateurs, ne le cède en rien à celui du Bosphore. Je tais une foule d'autres services que vous avez reçus tant de ce prince que de ses ancêtres. Disons seulement qu'il y a trois ans, dans une disette générale, il nous envoya des grains en abondance, et à si bas prix, qu'il resta quinze talents sur les fonds administrés par Callisthène. Eh bien ! Athéniens, un prince qui s'est conduit ainsi envers vous, que fera-t-il, dites-moi, s'il apprend que, par une loi, vous lui enlevez son immunité, et que vous avez décrété que, même repentants, vous ne pourriez la lui rendre? Ignorez-vous que, en privant Leucon de son privilège, cette même loi , définitivement exécutoire , frappera aussi vos pourvoyeurs de grains ? Certes, personne ne s'est imaginé qu'il
endurera la révocation de vos libéralités sans vous retirer aussi les siennes. Ainsi, outre les nombreux préjudices dont la loi nous menace, elle nous ravit dès aujourd'hui une partie de nos ressources D'accord avec Leucon, vous avez érigé des colonnes
où sont inscrites vos mutuelle!^, concessions, une au Bosphore, l'autre au Pirée, et la troisième au Temple. Or, sondez l'abîme d'infamie où vous pousse une loi qui rend tout un peuple plus perfide qu'un seul prince! Que sont ces colonnes élevées par vous ? Le contrat de nos exemptions réciproques. On y lira donc la fidélité de Leucon à ses engagements, son zèle constant à vous combler de biens ; tandis que vous, vous aurez frappé d'impuissance ces gages encore subsistants. Ah! détruisez-les! cela sera bien moins inconséquent. Debout, ces colonnes seront un vivant témoignage en faveur de quiconque voudra insulter Athènes. Et si Leucon nous envoie demander sur quelle accusation, sur quelle plainte vous lui avez retiré son privilège, par les dieux ! que dirons-nous? qu'écrira le citoyen chargé de rédiger votre réponse? Eh bien ! il objectera l'indignité de quelques privilégiés. Et si le prince réplique : 11 est peut-être aussi quelques méchants parmi les Athéniens; mais moi, loin de dépouiller les bons à cause d'eux, je les laisse jouir tous, parce que je crois le peuple bon. Son langage ne sera-t-il pas plus juste que le nôtre? Je le pense, moi. Car il est plus ordinaire parmi les hommes de faire du bien en faveur de qui nous en fait, même à ceux qui ne sont pas bons, que de compter les indignes pour arracher nos dons à ceux qui les méritent incontestablement. D'ailleurs, je ne puis concevoir comment le citoyen qui le voudra n'imposera pas l'échange de fortune à Leucon. 11 a toujours des propriétés dans l'Attique, et si, en conséquence de votre loi, on en prend possession, ou il les perdra, ou il sera forcé de subir les charges j et ce qui l'afFectera le plus, ce n'est point la dépense, ce sera de se voir retirer vos dons ' . »
* Démosthène. Discours contre Leptine. Nous avons emprunté l'excellente traduction du savant helléniste, M. Stiévenart.
Nous avons prolongé comme à plaisir cette citation, qui jette un grand jour sur toutes les relations commerciales qui mettaient Athènes en communication permanente avec toutes les contrées du Bosphore. Dans ces époques lointaines, un passage d'un plaidoyer du grand orateur athénien est comme un phare allumé au milieu de la nuit. L'histoire de Leucon nous permet de comprendre, ou plutôt de deviner l'histoire de Byzance. Dans cette démocratie athénienne, toujours un peu folle, malgré sa grandeur, pas de doute qu'il n'y eut à de certains moments de vertueux, mais inconsidérés citoyens, comme Leptine, qui firent passer des lois dont la portée leur échappait. Ils durent ainsi souvent blesser une république qui ne demandait qu'à être une fidèle et bienveillante alliée. Ainsi s'expliqueraient ces tergiversations, que nous signalons parfois sans les comprendre, dans une histoire où les ténèbres ne sont guère éclairées que par les lueurs incertaines des documents qui sont arrivés jusqu'à nous. C'est sans doute dans un de ces moments où Byzance doutait d'Athènes que Cléarque, de Lacédémone, dut surprendre la belle ville du Bosphore; il s'en empara, et, renversant les institutions nationales, il y rétablit la magistrature Spartiate des harmostes.
Au reste, cette tyrannie nouvelle ne fut pas de longue durée. Nous avons prononcé le nom de Démosthène, et ce nom nous ramène à cette époque critique de l'histoire grecque où la domination macédonienne nivela toutes les libertés, et fit peser un joug uniforme sur l'Hellade tout entière. Byzance suivit le sort de tant de républiques puissantes. Ce que n'avaient pu éviter Thèbes, Sparte, Athènes, elle le subit comme elles; les temps étaient passés où Byzance repoussait victorieusement les attaques d'Amyntas et de son fils Philippe. Un autre Philippe et son fils Alexandre devaient préparer dans les ports du Bosphore les grands armements avec lesquels ils se proposaient d'aller combattre la puissance persane jusque dans ses propres foyers. L'histoire des grandes expéditions d'Alexandre ne peut rentrer dans
le cadre étroit de ce récit. Alexandre mort, quand ses lieutenants se partagèrent les parties diverses de ce vaste empire, plusieurs villes de la Grèce profitèrent des divisions qui accompagnèrent la répartition de cet immense héritage pour recouvrer leur liberté. Byzance fut du nombre, et avec l'indépendance la prospérité lui revint. Laissant de côté d'une façon complète toutes les querelles politiques, elle ne s'occupa plus que d'augmenter ses relations et son commerce. Peu lui importèrent les luttes et les exploits des Eumènes, des Séleucus, des Ptolémée, des Pyrrhus. Dans la succession ouverte d'Alexandre, Byzance ne vit que l'heure propice à la fondation d'une nouvelle ère nationale, et elle en profila largement. En peu d'années, elle eut réparé toutes les pertes éprouvées pendant les luttes intestines de la Grèce et pendant la domination macédonienne. Elle régna en souveraine sur tout le Bosphore ; elle devint la rivale d'Alexandrie, la nouvelle capitale de l'Egypte, et aurait peut-être surpassé la gloire de la ville des Ptolémées, si elle n'eût principalement dirigé son commerce vers le Pont, la Cappadoce, les pays qu'arrose l'isler, et d'autres contrées dont les poètes et les historiens ont beaucoup trop négligé de s'occuper. Durant cette période assez longue, nous ne trouvons dansi'histoire de Byzance qu'un fort petit nombre de ces faits que les chroniques ont grand soin de mentionner avant tous les autres : point de guerres, point de dissensions intestines, point de conflits violents. L'existence des villes de commerce, dans leurs plus grandes prospérités, est ainsi faite d'une longue succession de jours pleins de calme, d'activité laborieuse et de repos intérieur et extérieur. Naturellement liée à la politique des pays avec lesquels elle trafiquait , Byzance ne se mêla point cependant à ces grands drames politiques dont le dénoùment fut l'agrandissement outre mesure de la domination romaine. Elle vit passer le vaincu de Zama quand Annibal alla chercher un refuge à la cour de Prusias, roi de Bithynie, et donna à peine un regard à la ruine de Garlhage, cette reine du négoce dans l'Afrique occidentale.
Plus tard , quand l'ambition romaine menaça d'engloutir toutes les souverainetés des premières régions de l'Asie, et rencontra Mithridate pour lui barrer le chemin, Byzance, tout en conservant sa liberté, était un des points sur lesquels devait s'appuyer ce terrible roi dans l'exécution de ce plan gigantesque qui aurait mis Rome à deux doigts de sa perte. Trahi par son propre fds, vaincu, Mithridate laissa libre carrière aux Romains. Mummius avait pris Corinthe, mais la Grèce ne marquait pas encore ses monuments de ce signe superbe qu'on rencontre partout dans le monde antique, la louve allaitant les gémeaux. A Orchomène, Sylla remporta une laborieuse victoire, qui décida à tout jamais des destinées de ces villes habituées à la liberté. Byzance suivit la fortune des républiques grecques. Elle comprit que Rome était une de ces puissances formidables auxquelles revient de droit l'empire du monde entier. Elle subit de bonne grâce cette domination inévitable, et Rome, dans sa grandeur, tenant compte de cette soumission volontaire, laissa ses institutions à Ryzance, de telle sorte que, tout en reconnaissant la suzeraineté romaine, le gouvernement byzantin n'en fut pas moins autonomique. Dans cet aperçu rapide qui, des temps fabuleux, nous a menés jusqu'à Jules César, c'est-à-dire à quelques années avant la naissance du Christ, nous avons vu Byzance passer par des fortunes et des états bien divers. Si nous avons omis d'une part ses luttes permanentes contre ses voisins de Thrace, d'autre part une attaque des Gaulois, nos pères, qu'elle a repoussée, lorsqu'ils se répandirent comme un torrent sur l'Italie et la Grèce, c'est que les historiens anciens ont à peine donné une mention à ces événements, dont le détail et la physionomie nous échappent complètement aujourd'hui. Nous voici maintenant arrivés à une époque où Byzance, à peu près seule, se contente de vivre heureuse sous les institutions nationales que les Romains lui ont laissées. Pendant que Rome se divise en factions qui ne meurent un jour que pour renaître le lendemain; pendant qu'à Marius et Sylla suc-
sa COINSTANÏINOPLE
cèdent Catilina et ses conjurés, et le premier triumvirat qui doit aboutir à Pharsale; puis le meurtre du grand Jules, et le second triumvirat qui doit aboutir à Philippes et à Actium; Byzance, quoique tous ces grands événements vinssent se dénouer à ses portes, n'y prit aucune part, craignant sans cesse de mécontenter aujourd'hui le vainqueur de demain , et de trouver de la sorte* dans ce vainqueur un ravisseur de ses libertés. Or, Byzance tenait beaucoup à cette autonomie, qui était pour elle une source incessante de prospérité. Pendant les proscriptions qui suivirent la victoire de Sylla, celle de Jules, celle des seconds triumvirs, celle d'Octave, souvent la galère qui conduisait l'exil sur les bords inhospitaliers de l'Euxin toucha le môle de Byzance, et Byzance, indifférente à des douleurs auxquelles elle n'avait garde de compatir, la laissait passer, s'enquérant à peine du nom de ceux qui étaient ainsi emportés loin de la patrie et de la civihsation. Puis tous ces grands bruits s'apaisèrent; les guerres civiles furent éteintes; les portes du temple de Janus furent fermées; l'empire romain se fondait, et le neveu de César, Auguste, donnait la paix au monde. La paix, pour Byzance, c'était la splendeur. Elle fut grande; et un seul jour dans ce long règne la troubla.
Une trirème d'Anxur, dont la proue avait voilé ses dieux d'ivoire, arriva au môle de Byzance, fit une courte station, et reprit son chemin pour le Bosphore de Thrace. On s'entretint ce jour-là, et on s'entretint longtemps encore après ce jour, du passager de la trirème. C'était un de ces hommes divins que les anciens entouraient de vénération et qu'ils regardaient comme des prophètes; c'était cet Ovide j, que Quintilien a surnommé « le grand maître d'amour^, » magnus prœceptor amoris. On disait, parmi les vieillards du môle, que le divin poète avait été exilé à Tomes, sur les bords de l'Euxin, pour un crime mystérieux dont on ne s'entretenait qu'à voix basse. Il avait osé, dit-on , élever son amour jusqu'à la belle Julie, la fille de l'empereur. Si cet amour était un crime aux yeux d'Auguste, on doit encore savoir gré de sa clémence au maître
absolu du inonde romain; il lui eût été bien facile de faire ensevelir dans le Tibre le hardi coupable. On pouvait donc regarder l'exil comme un acte de mansuétude, même parmi les amis de l'exilé. Ovide lui-même, tout en déplorant sa destinée malheureuse, laisse parfois exhaler comme un remords. Cependant, le crime est mystérieux et contestable, et le génie du poëte est éclatant comme le soleil de Rome; aussi on déplore aujourd'hui, comme aux anciens jours de Byzance, cette fatalité qui arracha Ovide à ce Palatin dont il faisait les délices, et l'exila chez les Scythes pour lui donner une mort bien cruelle, après une agonie de sept ans. Le cri funèbre, l'émouvante lamentation que le poëte a fait entendre sur le Pont-Euxin, semble retentir encore, après dixhuit siècles; seulement, il s'est trompé dans sa prophétie dernière, exhalée avec un sentiment de juste orgueil. Rome ne domine plus le monde par les armes de Mars, et Ovide est encore lu ; c'est le contraire qu'il avait prédit :
Dumque suis victrix septem de moritibus orbem Prospiciet domitum Martia Roma, legar.
La domination romaine marqua pour Byzance une des plus grandes ères de prospérité. Pendant que, sous les successeurs d'Auguste, le monde romain tout entier paraissait n'avoir de vie que celle qu'il tenait de la ville des Césars, Byzance n'empruntait rien à Rome, et ne se souvenait que de son origine première. Placée aux confins du monde, sur la limite des contrées que les armes romaines renonçaient à envahir, comme si elles eussent craint de s'aventurer dans des déserts susceptibles à peine d'être habités par des barbares, elle laissa passer tous les orages civils de son orgueilleuse dominatrice sans s'y mêler en aucune sorte, sans y prendre aucune part. Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, revêtirent successivement la pourpre impériale, et Byzance demandait à peine à l'envoyé de César le nom de son nouveau maître. Peu lui importait, en effet, tout ce bruit qui avait
déserté le Forum et les comices populaires pour agiter uniquement le sénat, et plus encore les casernes des prétoriens. La ville grecque trouvait dans ses libertés municipales des garanties trop grandes pour risquer avec étourderie de les perdre dans ces conflits sans cesse renaissants. Amoureuse du commerce et des arts, elle profitait de toutes les conquêtes nouvelles de l'esprit romain pour agrandir sans cesse le cercle de ses relations maritimes. Rome elle-même, puissammeni intéressée à la conservation et à la prospérité d'une ville si importante, lencourageait à persévérer dans celte voie par les privilèges nouveaux qu'elle lui accordait chaque jour. Héritière des républiques grecques, Byzance, dans quelques années, devint une des villes les plus florissantes et les plus considérables de l'empire romain, par ses richesses et par le grand nombre de ses habitants. Son influence s'accrut encore lorsque, passant à l'état de métropole, elle jouit de tous les droits attachés à ce titre et usa de ses prérogatives sur quelques autres villes, ses voisines, éparpillées sur Tune et l'autre rive du Bosphore. Ce fut alors la plus belle époque de Byzance. Elle se décora, comme par enchantement, de monuments splendides, et ses chantiers devinrent l'atelier permanent où venaient se former ces artistes grecs qui, plus tard, apportaient à Rome leur habileté, et transformaient la sculpture et l'architecture romaines avec les réminiscences du génie des enfants de l'Atlique et de la Corinthie. Certes, si de cette brillante époque byzantine il ne nous reste pas des traces vivantes, comme les reliefs sculptés du Parthénon sur l'Acropole athénienne, n'allons pas croire que de semblables chefs-d'œuvre manquassent à Byzance. Le génie des artistes grecs fut toujours tellement inépuisable dans sa fécondité, qu'il faut recourir à d'autres causes pour trouver l'explication de cette absence, plus étrange encore lorsqu'on réfléchit à cette merveilleuse trouvaille faite de nos jours dans une île aussi pauvre que Milo. Quand nous en serons là, ces causes et ces explications ne nous manqueront pas. Jusqu'à présent, dans toute cette histoire de By-
zance, que nous avons rapidement parcourue, nous avons trouvé bien des péripéties diverses, mais point de désastres. Le fait que nous signalons ne peut s'expliquer que par des désastres; les désastres viendront à leur tour. La puissance romaine, tombée entre les mains de Vespasien, était restée dans sa famille. Titus succédait sans encombre à son père, et les Juifs qu'il avait vaincus, dont il avait pris et pillé la ville, se répandaient dans le monde, éparpillant partout leur esprit industriel et commercial. Une de ces colonies vint se fixer dans un des faubourgs de Byzance, et les Grecs, saisis d'émulation, redoublèrent d'efforts pour ne pas se laisser enlever le sceptre du commerce par ces nouveaux venus. La lutte et la concurrence valaient la peine qu'on s'en occupât, à une époque où l'importance de l'entrepôt byzantin allait sans cesse croissant, où déjà sur les bords du Danube, que nous renonçons à appeler Ister, se faisaient remarquer, par leur turbulence et leur esprit d'envahissement, les premières avant-gardes de ces Barbares qui, plus tard, devaient se répandre dans tout l'empire romain. Possédée de la manie des conquêtes, Bome avait porté ses armes toujours en avant, et elle était allée tellement loin que les peuples contre lesquels elle avait à guerroyer maintenant nous seraient encore aujourd'hui à peine connus, si les historiens latins ne nous avaient transmis, avec leurs noms, quelques documents sur leur origine. C'était, à l'orient, les Parthes; au nord, les Germains ; sur les bords du Danube, les Daces et les Pannoniens, qui appartenaient àla race sarmatique. Quand elle envoyait ses légions, soit contre les Parthes, soit à travers les provinces illyriennes contre les Barbares de rister,Bome eut souvent besoin de recourir à Byzance pour assurer l'approvisionnement de ses soldats. Le frère et successeur de Titus, Domitien, quand il voulut ajouter une illustration militaire à son nom , résolut une expédition dans ces contrées, où les marécages sont les moindres obstacles. Mais, avant de s'engager dans ces terres à peine connues, il avait eu soin d'envoyer à Byzance un chargé de pouvoir qui, frappant d'im-
pots et de corvées formidables la colonie naissante des Juifs, prépara à son maître un voyage facile et lui conquit un triomphe qui ne fut point acheté au risque de nombreux périls. Plus tard, quand à Nerva succéda Trajan, ce grand prince ne marcha point sur les traces de Domitien. 11 chercha l'ennemi, dont l'insolence croissait en raison même de la peur que semblaient avoir de lui les Romains. Byzance avait eu à se plaindre de ces Barbares hardis et entreprenants. Dans leurs , courses aventureuses, ils poussaient leurs expéditions jusqu'aux bouches du Danube, erraient le long des côtes de l'Euxin , et leurs barques n'hésitaient pas à attaquer les navires chargés de grains qui cherchaient l'entrée du Bosphore. Trajan , qui avait en lui toutes les qualités nécessaires pour relever la gloire et la puissance des armées romaines, n'hésita pas à s'engager, avec les vieilles légions qui l'avaient vu grandir, dans les forêts marécageuses de la Dacie et de la Pannonie. 11 jeta sur le Danube un de ces ponts gigantesques devant lesquels ne reculait jamais le génie de Rome, il poursuivit l'ennemi jusque dans ses repaires inaccessibles, et quand il l'eut vaincu, meurtri, humilié, de sa main traçant les limites que Rome n'aurait jamais dû franchir, il établit ses légionnaires dans des colonies destinées à devenir les boulevards avancés de la civilisation. Cette œuvre de Trajan assura la tranquillité de Byzance du côté septentrional; et, comme si ce grand empereur avait dû toujours travailler pour la capitale du Bosphore, à peine remis des fatigues de ses campagnes dans le nord, il conduisit ses soldats dans les provinces asiatiques qui ne reconnaissaient point encore la domination de Borne, soumit l'Arménie, la Mésopotamie, et assura ainsi, par cet autre côté, à Byzance, la liberté de ses échanges et de ses transactions. Dans ces guerres qu'il soutenait sans cesse au nord et à l'orient de l'empire, Trajan ne pensait guère à en accroître l'étendue. Le premier, il comprit que la grandeur et la prospérité des dominations ne consistent pas seulement dans la vastitude des pays qu'elles embrassent, mais qu'elles veulent avant tout la tranquillité et la sécu-
rite. Les Daces et les Pannoniens refoulés, les Parlhes contenus et matés dans dix batailles, donnèrent pour plusieurs années la paix aux frontières, et permirent à Trajan d'abord , puis à ses successeurs, de songer à augmenter l'influence de Rome par la protection éclairée qu'ils accordèrent aux arts et aux artistes. Trajan, allant sans cesse d'un camp dans un autre, passait par les villes qui étaient heureuses de leurs libertés municipales sous la loi de Rome, et il donnait aux ouvriers, dans les chantiers, les mêmes encouragements qu'il prodiguait à ses soldats au moment de les conduire à l'ennemi. C'est ainsi qu'il visita plusieurs fois Ryzance, et, émerveillé de cette magnifique position , qui, plus tard, devait assurer à la Corne-d'Or la royauté du Rosphore et du monde, il agrandit l'enceinte de la ville, et, imité par ses courtisans, couvrit de splendides maisons de plaisance les deux rives des mers voisines. Rome, occupée sans cesse de travaux militaires, n'eut guère le temps d'avoir un art national; mais du moins elle sut recueillir et nous transmettre les traditions de la Grèce. Les princes comme Trajan étaient heureux de rencontrer dans leurs courses guerrières des artistes comme les Ryzantins, et, jetant l'or à profusion, ils leur ordonnaient de créer des chefs-d'œuvre. Si nous avons aujourd'hui un regret à faire entendre, c'est qu'après les constructeurs sont venus les démolisseurs, et de tant de merveilles, pas même les ruines ne sont aujourd'hui debout. Après Trajan vint Adrien, qui prit la pourpre en Orient, car la mort avait surpris son prédécesseur dans une de ses campagnes de Syrie, et avec Adrien la série des Antonins. Le successeur de Trajan fut le plus artiste des empereurs. Ami de la paix, il ne négligea rien pour la maintenir dans son vaste empire; souvent même il s'abaissa jusqu'à l'acheter desRarbares, qui, connaissant sa faiblesse, poussèrent quelquefois un peu loin leur insolence. Il est vrai que ces jours de repos si onéreusement acquis, il les employait à couvrir Rome et les principales villes de l'empire de monuments superbes, qui laissaient bien loin derrière eux tout ce qu'avaient
fait ses prédécesseurs. 11 cultivait autour de lui quiconque avait une réputation de science et d'habileté, et plus tard, s'il exila et fît périr le peintre x\pollodore, ce ne fut qu'après lui avoir commandé des chefs-d'œuvre sans nombre, et pour une cause qui est restée pour nous couverte des voiles mystérieux de l'inconnu. Curieux et voyageur infatigable, Adrien parcourut son empire dans toutes ses parties, cherchant partout ce que les arts et la religion avaient de merveilleux pour en sonder les arcanes. Des Gaules comme d'Egypte, il envoyait sans cesse à Rome une foule de curiosités, qui firent de la villa Adriana le plus splendide musée de l'univers. Byzance n'eut pas à se louer de cet empereur. Soit qu'il fût éloigné de cette ville par les faveurs même dont l'avaient comblée les princes qui l'avaient précédé, soit qu'une sympathie réelle le portât vers Athènes, il réserva toutes ses sympathies pour l'antique cité de Minerve, à laquelle il redonna une splendeur de quelques jours. Sous Antonin, Byzance ne fut pas plus heureuse; et sous Marc-Aurèle, quoique ce prince recommençât les pérégrinations guerrières et incessantes de Trajan , cette grande et belle ville ne s'aperçut guère du mouvement romain qui se faisait tout autour d'elle. Marc-Aurèle, sans cesse entouré de philosophes et de rhéteurs, partageait l'amour d'Adrien pour Athènes, et pendant qu'il daignait à peine jeter un regard sur la ville qui était le lien vivant de ses possessions d'Europe et d'Asie, il visitait l'Attique avec vénération, et cherchait à l'Académie, au Lycée, au Portique, les traces de Socrate et de ses divers disciples. Il est vrai que Byzance n'avait pas de pareils souvenirs à évoquer; mais sa prospérité présente était telle que plus d'un prince eût été plus fier de compter une ville pareille dans ses possessions. Elle ne se contentait pas d'être une ville marchande de premier ordre, et les écrivains tels qu'Apulée, Lucien, Pausanias et Hermogène, qui illustrèrent ce règne impérial, étaient fiers des approbations que leur envoyaient leurs lecteurs byzantins. Plusieurs même préférèrent, pendant un certain temps, le séjour de Byzance à celui de Rome et d'Athènes,
et ils nous ont laissé, sur l'état de cette ville à cette époque, des détails qui nous font comprendre le grand rôle qu'elle jouait déjà dans le monde grec et oriental. Marc-Aurèle mort en Pannonie, son fils Commode prit la pourpre, et, loin de marcher sur les traces de son père, il ne se signala que par ses débauches et par ses cruautés. Une conspiration débarrassa les Romains de cet indigne empereur, et les soldats proclamèrent à sa place Pertinax, un soldat comme eux. Mais ici commence l'ère de ces turpitudes qui mirent l'empire romain à l'encan et en firent la proie de celui qui pouvait offrir le plus de sesterces aux prétoriens. Pertinax, malgré ses vertus, est violemment mis à mort , et Didius Julianus achète ses dépouilles; mais quelques jours après les légions d'Illyrie font un autre empereur, Septime Sévère, qui triomphera aisément de Didius Julianus et des quelques partisans incertains que son or lui aura créés. Pendant ce temps, les villes sont dans l'anxiété. Auquel de tous ces maîtres, qui se disputent l'empire, doivent-elles l'obéissance que Rome réclame d'elles? Elles ne le savent pas. Les plus sages s'abstiennent, avec une prudence silencieuse, de se prononcer; elles attendent les événements et ne s'occupent que de leurs affaires intérieures. Malheureusement, toutes n'ont pas la liberté d'agir ainsi. Souvent on leur force la main, et, nonobstant leur désir de rester neutres, on les force à prendre parti. Ryzance se trouva dans ce cas. Négligée depuis quelque temps par les empereurs romains, elle s'occupait peu de ce qui se passait sur les bords du Tibre et demandait à peine le nom des prétendants à l'empire, lorsque l'assassinat de Pertinax fit éclater à la fois la révolte en Rlyrie et en Syrie. Les légions d'Rlyrie donnent la pourpre à Septime Sévère, leur général, pendant que l'armée d'Orient, d'accord en cela avec le peuple de Rome, proclame empereur le gouverneur de Syrie, Pescennius Niger. Les prétoriens, nous l'avons dit, avaient vendu l'empire à Didius Julianus. Septime Sévère alla d'abord au plus pressé. 11 marcha sur Rome, et, presque sans résistance, se rendit maître de la ville, du sénat,
de son rival et des prétoriens. Ce triomphé si facile était loin d'être complet; le véritable ennemi et rival de Sévère était Pescennius Niger. Adoré de ses soldats, maître d'une province importante, Niger n'hésita point à accepter la lutte : c'était encore la lutte de l'Orient contre l'Occident. S'il faut en croire Spartien, Dion, Hérodien, et les autres écrivains qui nous ont transmis l'histoire de ces temps orageux, tout l'Orient accepta avec enthousiasme cette occasion qui lui était offerte de dominer encore le monde. Les villes qui jusqu'alors s'étaient montrées les plus indifférentes à ces querelles politiques se jetèrent avidement dans la mêlée, en arborant les couleurs de Niger. Une des premières, une de celles qui se signalèrent par leur empressement et la vivacité de leurs sentiments, fut Byzance, que jusqu'à ce jour nous avons vu s'abstenir avec tant de sagesse de toute passion politique. Elle prêta sans réticence à Pescennius Niger l'appui de ses richesses et des forces maritimes dont elle disposait presque en souveraine dans tout ce haut Orient. S'il faut tout dire, ajoutons qu'en reconnaissant Niger, et en le défendant contre Sévère après l'avoir reconnu, les populations orientales devaient donner pour raison auprès de leurs adversaires, que, des deux prétendants qui se disputaient la pourpre, Pescennius Niger était le premier en date. Quand celui-ci se vit sérieusement menacé par Sévère, il n'eut garde de se laisser aller à un lâche repos. Quittant la ville d'Antioche, où il avait été proclamé, et dans laquelle il aimait à résider, il se rendit à Byzance, dont la position pouvait devenir la clef de toute la campagne et le centre des opérations les plus décisives. Les Byzantins le reçurent avec de grands transports de joie, et se montrèrent entièrement disposés à suivre sa fortune. Niger usa largement de ce dévouement public. 11 augmenta les fortifications de la ville, établit partout des arsenaux et des chantiers militaires, et en quelques jours transforma cette cité marchande en une formidable place de guerre. C'est de là qu'il se proposait de rayonner dans la Thrace, la Macédoine, la Grèce, partout où se présente-
raient les légions ennemies. Ses troupes, grossies de nombreux volontaires accourus de tous les points de la Syrie, étaient campées sur les rives du Bosphore. Elles s'ébranlèrent au bruit de l'approche des troupes de Sévère. La rencontre se fit sous les murs de Périntlie ou Héraclée, l'éternelle rivale de Byzance, et l'avantage ne resta pas du côté de Niger, ce qui fit que le sénat de Rome le déclara ennemi public. Cette première défaite fut suivie d'une seconde. Émilien, lieutenant de Niger, fut vaincu près de Cyzique, en Asie, et quelque temps après mis à mort. Pour réparer ce double échec, Niger, laissant une forte garnison dans Byzance, repassa le détroit et alla reformer son armée dans la Bithynie. Mais la victoire semblait fixée sous les drapeaux de Sévère; ses troupes furent encore victorieuses à Nicée; et quand, ayant repassé le Taurus, Niger chercha à se fortifier derrière les gorges de ses montagnes, des orages épouvantables détruisirent ses palissades et ses retranchements, de telle sorte qu'il dut accepter une nouvelle et dernière bataille dans les plaines d'Issus. Il fut vaincu comme dans les précédentes, pris, mis à mort, et sa tête ayant été séparée du tronc fut envoyée à Sévère, qui apprit ainsi qu'il n'avait plus de rivaux et que son dernier compétiteur était mort. Car ce n'était point Sévère en personne qui menait cette guerre d'Asie. Sévère n'avait point quitté la Thrace. Aussitôt après le départ de Niger, il s'était avancé jusque sous les murs de Byzance; et comme cette ville, fidèle à ses engagements, refusait de reconnaître ses armes victorieuses, il commença ce siège mémorable qui devait durer trois ans. Quoique ce soit ici le fait le plus grave de l'existence de Byzance sous la domination romaine, nous ne donnerons point ces détails minutieux dans lesquels se complaisent les historiens de l'antiquité. Quand Sévère reçut la tête de Pescennius Niger, avant de l'envoyer à Rome comme trophée de sa victoire, il voulut qu'on la plantât au bout d'une pique et qu'on la promenât sous les remparts de Byzance, afin de montrer à ces Grecs obstinés que toute espérance de secours du côté de l'Asie devait être éteinte pour
eux. Mais ce spectacle, loin d'intimider et d'abattre les assiégés, ne fit que redoubler leur opiniâtreté et leur ardeur. D'ailleurs, ce qui soutenait encore leur courage, c'était de voir avec quelle inclémence Sévère traitait les villes vaincues qui avaient suivi le parti de Niger. L'Asie, à la suite de ces guerres, fut couverte de ruines. De grandes villes, telles qu'Antioche, Béryte, Nicée, Naplouse, expièrent cruellement la fidélité qu'elles avaient voulu conserver à un empereur de leur choix. Leur déchéance fut complète, et Byzance," instruite par de si cruels exemples, voulut jusqu'à la dernière extrémité éviter un sort pareil. Ce siège rappela, par ses excès, le second siège de Carthage. Bloquée par mer, assiégée par terre, privée de ressources de guerre, tourmentée par la famine, Byzance ne voulait pas entendre parler de reddition. Elle démolit ses théâtres, elle fondit les statues de bronze pour fournir des projectiles à ses machines militaires; ses femmes coupèrent leurs cheveux pour faire des câbles ; la jeunesse tenta des entreprises impossibles pour procurer des vivres à la ville mourant de faim. Mais tous ces efforts échouèrent devant l'obstination romaine. Sévère avait résolu d'avoir raison de Byzance j et quand Byzance ouvrit ses portes, elle n'eut pas même la force de demander une capitulation. Après trois années, les aigles de Sévère purent être plantées sur la Corne-d'Or, mais les soldats romains qui souillèrent Byzance de leurs excès ne profanèrent plus qu'un cadavre. Ils passèrent au fil de l'épée les derniers défenseurs maigres et décharnés restés debout sur la brèche ; ils massacrèrent sans pitié femmes, enfants^ vieillards, invalides mutilés ; ils mêlèrent au sang le sac et le pillage, et ne s'arrêtèrent que pour prévenir l'empereur de leur victoire. Cette nouvelle causa une grande joie à Sévère, qui se trouvait alors en Mésopotamie. Il assembla sur-le-champ ses soldats et leur dit : « Nous avons enfin pris Byzance. » Puis, statuant sur le sort de l'antique cité, il acheva de la ruiner de fond en comble; il la démantela, démoht entièrement ses fortifications, confisqua les biens de ses
habitants, la priva des droits de ville libre,* lui ôta même son titre de ville, et, la réduisant à la condition de simple bourgade, la soumit, elle et son territoire, à la juridiction des Périnthiens, qui, au dire d'Hérodien et de Dion, auxquels nous empruntons ces détails, abusèrent avec insolence de leur pouvoir. « Ce qui, ajoute Dion, porta un grand préjudice à l'empire, privé ainsi d'un de ses plus puissants boulevards, qui tenait en respect toute la Thrace et dominait l'Asie et le Pont-Euxin. Je l'ai vue, dit-il encore, dans un état de ruine et de délabrement qui porterait à croire que ce ne sont pas des Romains, mais des Barbares, qui en ont fait la conquête. » Cette catastrophe fut une chute terrible pour Byzance; une ville, quelle que soit d'ailleurs sa position naturelle, ne se relève pas aisément d'une semblable chute. Sévère comprit quelque temps après la faute qu'il avait commise en usant de tant de rigueur. A la prière de son fds , Caracalla , encore enfant, il essaya de réparer tant de désastres. Plus tard, Antonin Caracalla, empereur à son tour, acheva la réédification d'une ville nouvelle sur les ruines de l'ancienne, et l'appela, de son nom, Antonienne Auguste des Byzantins. Mais tous ces efforts étaient tentés en pure perte. La vie nouvelle qu'on essayait d'infuser à cette ville rebâtie ne lui rendait ni son commerce , ni son influence, ni sa prospérité. Byzance était morte après Sévère, comme Carthage après le second Scipion, comme Jérusalem après Adrien. Maintenant , nous n'avons plus à nous occuper de cette longue succession de princes qui revêtent l'un après l'autre pour quelques jours la pourpre impériale. Peu nous importent les Macrin, les Héliogabale, les Alexandre Sévère, les Maximin, les Gordien, dix autres dont l'histoire sait à peine le nom ; Byzance végète sous eux, essayant pauvrement de relever son commerce abattu et de se refaire une population. A peine voit-on figurer son nom sur les fastes de l'empire. Il faut arriver jusqu'à Gallien pour trouver encore une fois une mention spéciale de cette cité. Gallien était, comme tous les empereurs romains, sans cesse menacé par des
compétiteurs avec lesquels il fallait lutter les armes à la main. En outre , toutes ces dissensions avaient tellement affaibli l'empire que les Barbares campés sur ses frontières menaçaient sans cesse de l'envahir. Il était ainsi pressé de toutes parts, et à l'intérieur, et à l'extérieur. Les chefs militaires profitaient presque toujours du moment où l'empereur était occupé sur l'une ou l'autre des frontières pour lever l'étendard de la révolte et de l'indépendance. Ainsi avait agi Macrien, dont le nom est à peine connu de nous. Il se révolta et fut vaincu en lUyrie. Mais ce que nous connaissons et ce qui nous intéresse, c'est un fait de vengeance barbare qui se rapporte à cette sédition. Byzance avait laissé passer ce Macrien, au moins à ce que nous rapporte Trébellius. Après sa victoire, Gallien résolut de tirer une vengeance éclatante de ce qu'il considérait comme un outrage à son pouvoir souverain. Il se présenta devant Byzance ; mais comme on craignait les effets de son ressentiment, on lui en ferma d'abord les portes. Revenus de leur frayeur première, les Byzantins consentirent cependant à les lui ouvrir, sous la promesse d'user de clémence et de douceur. Lorsqu'il se vit le maître de la place, Gallien ne connut plus de bornes à ses fureurs. Oubliant indignement la parole donnée, il fit massacrer, et ce qu'il trouva de soldats, et les habitants. Tout fut exterminé. On ne voyait plus dans Byzance, au temps où Trébellius écrivait, aucune ancienne famille, sinon celles dont une absence fortuite, soit pour voyage d'affaires ou de plaisir, soit pour cause d'emploi dans les armées, avait par hasard sauvé quelques restes. Étonnez -vous après cela que la vie se retire des villes et des peuples que la mort a une fois touchés ! Pour compléter cette œuvre de destruction, sous le règne de Claude le Gothique, qui avait assassiné Gallien et lui avait ravi la pourpre, des Barbares, venus du fond du Palus-Méotide, se jetèrent aussi dans Byzance; mais ils ne s'y arrêtèrent pas longtemps. Sous les successeurs de Claude, qui ont sans cesse à guerroyer en Asie : Aurélien, contre Zénobie, reine de Palmyre j Probus et les autres, contre les Perses, Byzance
retrouve quelques jours de prospérité équivoque. Elle profite du passage incessant des troupes pour renouer des relations de commerce. Sous Dioclétien, ce commerce jette même quelque éclat, et lorsque le fils de son collègue, Constance Chlore, dispute l'empire à Licinius, celui-ci va cacher sa défaite dans Byzance, qui est encore en état de soutenir un siège. Ce dernier fait nous mène juste au point où nous voulions arriver. Avec Constantin, Byzance n'existe plus; nous allons maintenant nous occuper de Constantinople.
Constantin est un de ces hommes qui naissent providentiellement pour ménager les grandes transitions historiques ; il est la vivante image et le symbole incarné de son époque. La barbarie païenne expire , l'humanité chrétienne commence ; Constantin paye sa dette à cette transition : il reçoit les nouvelles vertus de l'Évangile, et, comme le roi David, il pèche par le meurtre et se réconcilie avec Dieu par le repentir.
Vers l'an 306, Constantin commence l'illustration de sa vie; il est proclamé Auguste par ses troupes , Galerius régnant , et accomplit de hauts faits d'armes dans les Gaules et sur le Rhin. L'empire était alors divisé dans plusieurs mains : Rome, l'Italie, l'armée, reconnaissaient des chefs différents, et ce conflit de pouvoirs plaçait l'anarchie dans les hautes régions et présageait l'anarchie inférieure et la dissolution prochaine de ce grand corps, qui alors encore était le monde. Constantin essaya de reconstituer l'unité; il livra une bataille décisive à son compétiteur Licinius, et le battit complètement sur l'Euxin, comme il avait battu Maxence sur le Tibre; il repoussa une invasion des Goths qui menaçaient Ryzance, et un peu de repos ayant été donné au monde, il ne songea plus qu'à refaire une nouvelle Ronie dans sa Constantinople ; il voulut même se servir des accidents du terrain de l'ancienne Ryzance, pour rendre au Rosphore les sept collines du Tibre; il fit bâtir des cirques, des colisées, des basiliques > qui
rappelaient aux émigrés d'Ostie les monuments de Titus, d'Adrien et d'Antonin le Pieux ; il changea la destination des temples byzantins, et les ornant de la croix du Christ, il grava sur leurs frontons la nouvelle devise impériale, son labarum victorieux, in hoc signo vinces; enfin, désireux de donner à cette Rome orientale l'immense population qui avait rempli l'enceinte aurélienne depuis le mont Vatican jusqu'au camp des prétoriens, depuis le mausolée d'Adrien jusqu'à la funèbre rotonde de Gécilia Métella, il accorda, par de sages lois, les plus grands privilèges et des immunités considérables aux familles qui prendraient leur droit de cité à Constantinople. Le premier empereur chrétien n'avait d'ailleurs aucune raison d'affectionner Home. Dans ses derniers voyages du Bosphore au Tibre, il avait assisté aux dernières luttes du paganisme , et , dans son horreur pour l'idolâtrie , il s'était hâté de repasser la mer, en laissant à Rome , comme autrefois le consul à Corintlie , ses dieux irrités. Un moment il caressa une idée magnifique, qui lui semblait devoir porter un coup mortel à la ville éternelle : il voulut faire mieux que cette colonie troyenne, qui s'arrêta en Épire pour y bâtir une petite Troie au bord d'un faux Simoïs ; il tenta de rendre aux Romains le premier berceau de leur gloire , de reconstruire Rome avec les ruines d'Ilium , de donner raison au genus unde latinum de Virgile, de faire vaincre le Tibre par le Scamandre, et de renouer, avec la foi chrétienne, les chaînons interrompus de la dynastie d'Hector entre Ténédos et le mont Ida. Cette pensée, quoique restée sans exécution, atteste l'incessant travail d'imagination de Constantin, et prouve encore une fois combien ce prince avait à cœur de fonder une Rome orientale, dans une position dominatrice, qui lui assurât l'empire des mers, et la mît à l'abri des invasions des Barbares de la Chersonèse et des Marais-Méotides. Un nouvel Ilium avait encore plus d'avenir que la Constantinople gauloise d'Arles; cette Rome, revenue à son berceau , pouvait être encore maîtresse de l'Asie, comme au siècle chanté par le poète, dives opum, Priami dum
régna manerent; elle gardait, avec le cap Sigée, l'embouchure de rHellespont ; elle dominait l'Euxin avec l'antique domaine bithynien de Prusias, et de Nicomède, l'ami de Jules César; elle régnait sur l'archipel ionien , le Péloponèse voisin , la Sicile , la Crète, la mer Tyrrhénienne , la mer d'Afrique, les colonies de Marseille, d'Arles et les provinces voisines du détroit Gaditan. l'établissement de Constantinople résuma enfin toutes les pensées généreuses du génie de l'empereur chrétien, et tout fut donné à cette ville pour compléter l'œuvre de Dieu. La dédicace de la ville donna lieu à une fête solennelle, où reparurent les jeux de cirque et les distributions de vivres au peuple , ce qui prouve que le cri panem et circenses n'avait pas été oublié par les Romains d'Orient. Une colonne fut érigée en commémoration de cette solennité populaire , dernier monument légué par l'immortel fondateur. Constantin mourut dans le pays des Bithyniens, de l'autre côté du Bosphore, et, chose peu comprise aujourd'hui, il ne reçut le baptême qu'à son lit de mort. Eusèbe, l'illustre évêque de Nicomédie, le défenseur de la foi orthodoxe contre l'arianisme naissant, conféra le sacrement à l'empereur; l'eau sainte du baptême effaça les souillures de l'eau lustrale sur le front de Constantin expirant, et la légende grecque l'inscrivait ainsi, à juste titre, au nombre de ses élus. Le testament impérial fut confié aux mains d'un prêtre arien , mais le catholicisme romain était assez fort déjà pour ne rien craindre des sectes dissidentes. D'ailleurs saint Paul, s'adressant aux Corinthiens , avait dit cette parole mémorable : Il faut qu'il y ait des hérésies; l'erreur seule démontre victorieusement qu'il y a une vérité.
L'histoire qui se borne à enregistrer les faits et la marche de la vie du monde est la plus immorale de toutes les fables ; elle n'apprend rien à l'homme; elle lui dérobe les bienfaits de l'expérience ; elle l'entretient dans de vieilles erreurs et le laisse sur la pente rapide de ces mêmes fautes, qui ramènent les mêmes malheurs. L'histoire ainsi faite est au moins inutile, lorsqu'elle n'est
pas coupable : quMmporle au lecteur le dénombrement héréditaire des rois, des empereurs, des califes, des tyrans qui se succèdent depuis la création du monde, se livrent toujours les mêmes batailles , font les mêmes guerres , arrosent de sang les mêmes plaines, commettent les mêmes crimes, provoquent les mêmes malédictions! Que reste-t-il dans la mémoire du lecteur, sa dernière page tournée? Un amas confus de noms, de dates, d'horreurs, car la mémoire de l'homme est le plus infidèle des dépositaires, et elle ne retient un instant que pour oublier toujours. Une leçon corollaire, placée par intervalle comme un jalon moral , a du moins quelque chance d'être retenue , parce qu'elle frappe l'esprit plus vivement qu'une série de noms dynastiques, de surnoms barbares, de batailles synonymes et de chiffres fastidieux.
Voici donc un grand fait accompli, une autre Rome fondée par un Romulus chrétien ; le lait tari dans les mamelles de la louve de l'Aventin abreuve de nouveau les Romains baptisés du Bosphore; le nouvel ordre de choses prédit par le poëte commence en Orient, novus rerum nascitur ordo. Constantin , par ses victoires, sa politique, ses lois, sa conversion, semble avoir assuré à jamais le bonheur de l'univers connu.
Hélas ! Constantinople n'a pu faire oublier Rome ; la fille a reçu en héritage le péché originel de la mère; le monde vaincu et ravagé se souvient des consuls, des proconsuls et des empereurs; des millions d'hommes, appelés barbares par les citoyens d'une seule ville , tournent déjà leurs regards vers l'Italie par-dessus le Pont-Euxin , en écoutant le fracas des divisions intestines qui s'agitent chez les vainqueurs, et attendent le moment propice pour briser la forte écluse que le bras puissant de Constantin a élevée sur le Bosphore de Thrace et les sables danubiens.
Le jour des représailles approche, et les gardiens de l'empire ne s'en aperçoivent pas; les trois fils de Constantin, ou, pour mieux dire, les trois fils de Fausta, s'acharnent à détruire l'œuvre
paternelle et à ouvrir eux-mêmes une brèche dans la muraille de Trajan. Ils inaugurent par des massacres l'ère impériale chrétienne, et donnent raison à l'hérésie aux yeux des hommes de mauvaise foi. L'Évangile prêché partout , la foi décrétée par les augustes vieillards de Nicée, répandaient à peine sur le monde ces admirables maximes de charité fraternelle et de congrégation pacifique, qui seules pouvaient conjurer l'invasion des Barbares, par la sainte union de tous. On eût dit que la grande voix de conciliation s'était élevée tout exprès dans Nazareth pour épargner à Rome tant de représailles méritées par cinq siècles d'oppression universelle. Cette voix avait crié dans le désert; l'Orient continuait les fautes de l'Occident. L'empereur Julien, élevé à l'école sceptique d'Athènes, apostasiait la foi chrétienne sur le marbre encore tiède du baptême de Constantin. Avec cette apostasie, tant louée par quelques aveugles , reparaissaient les dieux vengeurs, pères du paganisme , et sur le promontoire de Thrace, comme dans la Chersonèse Taurique, on relevait les autels du démon de la guerre, et le prêtre recommençait les sacrifices humains. Gloire à Julien l'Apostat ! Ceux qui ont refusé de sanctifier Constantin ont divinisé Julien. Le plan de notre histoire est trop étroitement lié à Constantinople pour nous permettre de suivre ce prince dans toute sa vie, quelquefois glorieuse; il nous suffira de noter en passant une apostasie qui ne fut pas une des moindres causes des catastrophes dont nous parlerons bientôt. Quarante ans s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Julien, lorsqu' Attila, le fléau de Dieu, se leva sur l'horizon de la mer Noire. Attila, lui aussi, avait été nourri dans la foi chrétienne; mais lorsque les princes de la civilisation orientale apostasiaient, les Barbares pouvaient bien se laisser gagner par un si haut exemple. Attila s'était formé à l'école de Julien ; il apostasia comme lui. Les historiens n'ont jamais hasardé la moindre réflexion sur un fait si important. L'arianisme et l'apostasie entrèrent sous les tentes nomades des Huns; le monde s'abandonnait aux disputes, et les disputes
allaient ouvrir les veines de l'empire et en extraire des flots de sang. Constantinople verra de près Attila.
Et maintenant instruisez-vous, pasteurs de peuples, fondateurs de monarchies, conducteurs d'armées, et nunc erudimini. Rome n'a pas voulu circonscrire sa domination entre les Alpes et le golfe de Tarente, entre la Méditerranée et l'Adriatique, le plus beau pays du monde, c'était trop peu; elle a voulu conquérir les Gaules, l'ibérie, la Pannonie, la Germanie, l'Afrique, le royaume de Pont, la Scythie, la Perse, l'Asie Mineure, la Grèce, la Macédoine, toute la terre enfin, telle que Théodose la représenta sur sa carte dans le quatrième siècle après Jésus-Christ. Lorsque Rome avait soumis un peuple, elle faisait un choix parmi les prisonniers, elle chargeait de chaînes ces Barbares, les plaçait, courbés de honte, derrière un char triomphal, et les livrait aux insultes et à la risée du peuple-roi. Souvent les rois, les princes, les chefs de ces Barbares ornaient le cortège du consul victorieux , et soulevaient sous leurs pieds nus la poussière de la voie Appia. On élevait ensuite partout des arcs de triomphe, ces éternels provocateurs de représailles, ces insultes monumentales aux peuples vaincus, ces humiliations pétrifiées qui appellent tôt ou tard le marteau des humiliés. Le char triomphal avait passé, mais les ciseaux des sculpteurs l'immortalisaient sur le granit, mais les simulacres des Barbares rampaient sur les corniches, mais les statues des rois pleuraient dans des voûtes leur esclavage, et des bas-reliefs toujours vivants gardaient les afiTronts ineffaçables sur les stylobates des colonnes, les voussures des arches, les vastes panneaux des murs capitolins. L'univers connu avait meublé de ses dépouilles opimes les temples de Jupiter tonnant, de Mars, de la Fortune virile, de Vénus victorieuse. Le temple de la Concorde seul était vide j le temple de Janus rouillait le fer de ses portes sur ses gonds toujours ouverts. Les meilleurs, les plus tolérants, les plus sa^es entre les princes, Trajan et Antonin, cédaient, eux aussi, aux exigences populaires de l'ivresse triomphale, et ils im-
mortalisaienl leurs victoires sur le marbre le plus pur, le plus épique, le plus injurieux que Paros ait jamais Irvré aux sculpteurs. Enfin, Constantin lui-même, et Titus, les délices du genre humain^ avaient élevé leurs corniches, toutes pleines de Barbares éplorés, devant le Golisée sanglant où retentissaient, comme dans un soupirail de l'enfer, les malédictions des morts. Il devait donc venir tôt ou tard le grand jow% le temps inévitable prédit par le poëte, summa dies et ineluctabile tempusj le jour où le vaincu, devenu vainqueur, renversa (f d'un pied injurieux la colonne debout,» injurioso pcde stantem columnam; ces frémissements sourds qui précèdent les tempêtes se faisaient entendre sur les huttes des Barbares, et dans les solitudes de la Pannonie, et aux bords des fleuves qui tombent dans la mer Caspienne, et sur toutes les rives du Pont-Euxin ! Parmi ces deux millions de Barbares qui vaguaient comme des molosses de Laconie, demandant une miette de pain sans la recevoir, dans cette Bome immense, agrandie encore par l'enceinte Aurélienne, il s'en trouvait de plus aventureux, qui, rompant leur ban de prisonniers , s'acheminaient vers Brindes ou Anxur, et, ensevelis dans les sentines des vaisseaux de la Chersonèse, reparaissaient sur quelque môle de l'Euxin, et allaient chez le Scythe, le Dace, le Pannonien, le Sarmate, raconter ce qu'ils avaient vu dans cette Bome; et à ces récits, les yeux des Barbares regardaient l'Occident avec des éclairs farouches, et la pointe des glaives suivait la direction des regards. Le grand nom de Constantin était encore assez formidable pour retenir les Barbares au delà du Danube; mais, lui mort, et les divisions intestines éclatant à la cour de Constantinople, et les schismes désolant la chrétienté naissante, et l'apostasie éteignant le labarum de Constantin, l'invasion se déchaîna et brisa toutes les digues de l'Euxin. L'imminence du péril ramena la sagesse à la cour des empereurs d'Orient. Jovien se hâta d'abjurer l'apostasie de Julien, son prédécesseur; Valens et Théodose le Grand relevèrent la croix de Constantin sur les temples de la Bome orientale, et, marchant
aux Barbares sous l'étendard du Christ, ils les repoussèrent dans leurs déserts et défendirent les rives du Bosphore contre les hontes et les souillures d'une invasion. Puis, tout à coup, les grands chefs manquèrent à la défense; les faibles succédèrent aux forts. Alaric avait envahi l'Italie et porté, malgré ses défaites, un coup terrible à l'empire d'Occident, car il avait appris aux Barbares le chemin de Bome, chemin oublié depuis Brennus. Théodose 11, fds d'Arcadius, était trop jeune et trop faible pour continuer l'œuvre de son aïeul Théodose ; les divisions reparurent; les mauvaises semences déposées par Julien reprirent vigueur à la surface du sol; le schisme, vaincu à Nicée, repassa la Propontide, et couvrit de sa voix tumultueuse les deux rives du Bosphore; un éclair sinistre courut sur le Pont-Euxin; il annonçait le fléau de Dieu : c'était l'éclair d'Attila.
Les déserts, les forêts, les steppes, les montagnes, les fleuves de l'Europe sauvage et du plateau de l'Asie avaient fourni leurs contingents à cette armée de Huns, conduits par le roi de la dévastation, tous les Barbares voulurent justifier le nom que l'orgueil romain leur avait donné. Il ne s'agissait pas pour eux de conquérir, mais de ravager. Il en vint des monts Carpathes, du Tanaïs, de la mer Caspienne, des marais Méotides, du Borysthène, de toutes les zones inclémentes où la dureté de l'air donne à l'homme la soif du sang. C'était l'émigration complète de la barbarie courant à la ruine de la civilisation. Hommes, femmes, vieillards et enfants; chariots de tribus nomades, troupeaux de bœufs et de brebis sans nombre, chevaux à longue crinière, tout se ruait, dans un pêle-mêle formidable, vers la ville de Constantin , péristyle de Rome abhorrée et seconde capitale de l'empire d'Occident. Jamais plus épouvantable vision ne traversa les rêves des géants endormis, lorsque le déluge vint renouveler la face du monde criminel. Ces hommes du ravage et de la vengeance, couverts de peaux de bêtes fauves, coiffés de casques gépides, laissant flotter leurs cheveux incultes sur les épaules, noircissant au soleil
leurs visages hideux et écrasés, semblaient créer sur la terre une espèce inconnue ou ressusciter les monstres fossiles des âges antédiluviens. Attila conduisait ce troupeau de démons au pâturage du monde; il marchait en tête, comme le berger de Satan, secouant sa lance comme une houlette, partageant le pain noir avec ses ravageurs , buvant l'eau de la source au creux de sa main, dormant, couvert d'un manteau grossier, sous les arbres ou sous les étoiles, et donnant ainsi à tous l'exemple de ces vertus sauvages qui divinisent un chef et entraînent tout un monde après lui. Cet ouragan d'hommes, cette trombe vivante passa sur Constantinople, et courba toutes les croix saintes comme la tempête courbe les épis; la statue équestre de Constantin s'écroula devant l'église des Apôtres; l'étendard du labarum fut englouti dans les eaux du Bosphore. Quelques hommes de peu de foi doutèrent alors de la parole du Christ , et crurent que les portes de l'enfer avaient prévalu conti^e l'Église : le voile du temple se déchira comme à Jérusalem; les ariens se convertirent; les sectateurs de Julien l'Apostat s'agenouillèrent devant les reliques du Calvaire données par sainte Hélène à la ville de Constantin, et les saints évêques, se voilant la tête du lin sacré, attendirent avec confiance le souffle d'en haut qui relève les épis après l'ouragan... et le fléau de Dieu passa; il avait sa mission. Constantinople était la première étape de l'armée des démons; il lui fallait toute l'Italie; Rome avait tout exprès ouvert la voie Appienne pour faciliter l'invasion d'Atila. Cette grande route, pavée de quartiers de roche, trembla sous les pieds du roi des Huns. Rome! Rome! ce cri sortait de toutes les poitrines des Barbares. Chemin faisant, on ravageait la grande Grèce, on décapitait les temples de Pœstum, on labourait ses jardins de roses avec les roues des chariots, on dévastait la Campanie heureuse, on démolissait Capoue saps imiter Annibal, on dévastait le temple d'Auguste, à Noie, et la même dévastation ayant été commise sur les cirques, les temples, les monuments suburbains de la campagne de Rome, Attila parut
sous les murs de Rome , et là un vieillard couronné de laine blanche, le pape Léon, dit au roi des Huns, comme Dieu à l'Océan : Non amplius ibis ! Tu n'iras pas plus loin ! Et le féroce ravageur se souvint de sa foi première et s'arrêta. Rome fut respectée; ses temples, scellés de la croix du Christ ou de la louve de Romulus, restèrent debout. On peut même dire que ce jour-là un double miracle se fit : l'invasion des barbares changea son caractère sous le regard du pape Léon, le vainqueur pacifique d'Attila. L'alluvion des barbares étouffa la civilisation païenne et devint l'engrais d'une civilisation nouvelle qui devait éclore avec Clovis, Charlemagne et Pépin.
Après la mort de Théodose H, commence pour Conslantinople une ère nouvelle, où les schismes firent plus de bruit que les guerres. Les grandes choses s'accomplissent en Europe, et la race impériale, fille de Théodose, va s'éteindre obscurément avec Anastase P% et céder la place à la race justinienne, dont le dernier empereur sera Phocas. C'est le Ras-Empire, ou l'empire grec; époque sans histoire émouvante, sommeil d'une nation. Un événement de haute importance signale toutefois la fin de la race justinienne : Phocas reconnut la suprématie des papes, et soumit le rit grec de Constantinople au pouvoir romain. En agissant ainsi, cet empereur crut pouvoir mettre fin aux disputes et aux controverses religieuses qui menaçaient de devenir éternelles à Constantinople, déjà oublieuse d'Attila, et après le péril se souvenant trop de Julien. Rome, pour reconnaître le service rendu à la religion par l'empereur Phocas, fit ériger sur le forum , tout près des ruines du temple de la Concorde, une belle colonne qui porte encore aujourd'hui le nom de Phocas , et que la duchesse de Devonshire a fait extraire d'une fouille en 1817, et remettre sur son glorieux piédestal.
L'expérience historique nous démontre encore une chose fort triste : lorsque les peuples ne sont pas occupés fiévreusement par le fracas des guerres; lorsqu'ils ne peuvent pas susciter à leurs voisins des querelles sanglantes, ils se croient obligés a guerroyer en famille pour des opinions, des idées abstraites, et même pour des mots. Constantinople, endormie sur son Bosphore, et ne trouvant plus à son réveil que la somnolence de la paix, se déclara la guerre à elle-même, et continua ces querelles intestines, commencées par Arius, et qui ne devaient s'éteindre que devant l'invasion d'un autre Attila, plus terrible que le premier.
L'empire d'Occident ayant été démembré par les barbares, sous les deux fils de Théodose, Honorius et Arcadius, l'agonie de l'empire romain commence; mais c'est une agonie de colosse; elle durera mille ans. L'empire d'Occident s'éteint avec Augustule, et le peu de sang qui reste à Rome passe en Orient, et animera Constantinople, où se fonde le Bas-Empire ou l'empire grec.
Le schisme d'Eutychès, condamné au concile de Chalcédoine, trouve tout de suite un prolecteur dans l'empereur Zenon, qui entre triomphant à Constantinople, et fait ensuite tous ses efforts pour réunir tous les chréti.ens d'Orient dans une même communion orthodoxe. Sous cet empereur, des troubles continuels désolent l'Europe, et Théodoric fonde en Italie le royaume des Ostrogoths. L'empereur Anastase succède àZénon, et se montre favorable
aux hérétiques. Sous ce règne les Huns, les Goths, les Bulgares menacèrent incessamment Constantinople. Pour se défendre contre leurs invasions, Anastase fit bâtir une muraille de soixante milles de longueur, dans l'espace compris entre la mer Noire et la mer de Marmara. C'était une imitation du mur de Trajan, ou de la muraille des Pietés. Ces sortes de défenses, qui depuis la découverte de l'artillerie sont devenues inutiles, lendaient alors de grands services aux États menacés par des armées de barbares, qui entraînaient avec eux leurs familles, leurs chariots, leurs huttes nomades et leurs innombrables troupeaux. Constantinople ainsi protégée contre les barbares se vit déchirée par des séditions; les hérésies d'Arius et d'Eutychès tirent de si nombreux prosélytes qu'une guerre de religion éclata. Yitalien, à la tête de soixante mille hommes, marcha sur Constantinople, et ses vaisseaux furent brûlés dans le Bosphore par un feu de destruction inventé par un philosophe athénien. Ce n'était pas encore le feu grégeois du Grec Callinichus. Justin, le successeur d'Anastase, ramena la concorde dans l'Église d'Orient, et décréta une soumission universelle aux décisions des conciles de Nicée et deChalcédoine. En outre, il voulut que les hérétiques n'obtinssent jamais des emplois ou des faveurs. Malgré ces sages édhs, si nécessaires dans un' pays toujours menacé par des voisins belliqueux, et dont la sécurité ne pouvait reposer que sur une longue paix intérieure, de nouvelles séditions religieuses éclatèrent à Constantinople, au milieu des solennités des jeux du cirque. Aussi l'empereur prit une mesure rigoureuse : il suspendit ces jeux dans tout l'Orient.
Ici commence une époque qui jette un éclat digne des vieux temps de Rome; l'astre de Bélisaire se lève à l'horizon de l'Orient. Justinien est reconnu empereur. Il est âgé de quarante-cinq ans à la mort de Justin, et il a épousé Théodora, une femme de théâtre, dont l'influence fatale doit amener des troubles dans l'Église, et nuire à la splendeur d'un règne qui aurait pu être plus glorieux.
Ee début de ce règne fut signalé par des victoires. Les barbares.
ayant passé le Danube, selon leur usage, furent défaits par Germain, le neveu de l'empereur; et les peuples situés entre le Phase et le Taurus, ayant manifesté de coupables desseins contre Constantinople, furent également vaincus et soumis. L'empereur Justinien profile de ces premières victoires, qui inauguraient si bien son règne, pour mettre de l'ordre dans son empire, trop souvent ébranlé par les hérésies ou les factions. 11 commença la promulgation de ce fameux Code, où les législateurs futurs trouveront encore de beaux reflets de la sagesse antique, dignes d'éclairer certains passages des codes modernes. Après avoir ainsi fortifié les mœurs publiques, il donna tous les soins matériels aux villes de l'empire, qui, dépourvues de fortes enceintes, se trouvaient souvent cà la merci des invasions sur les deux rives de l'Euxin. Il éleva partout, et à Constantinople principalement, des édifices superbes, où revivait le goût exquis de l'art grec et romain, et voulant enfin donner bon témoignage de son horreur pour le vandalisme contemporain, il tira de ses ruines. la noble cité de Palmyre, détruite par Aurélien, rebâtie par Dioclétien, et redevenue encore dans son premier état de dévastation au commencement du sixième siècle. Étrange destinée de cette ville, éclose au désert, comme une fleur, à la voix du sage Salomon, et qui depuis a toujours expié sa gloire, en étalant trop de charme, de poésie et de grâce aux yeux de tous les ravageurs, parmi lesquels on est étonné de rencontrer Aurélien. Cet empereur romain ne voulait probablement pas qu'il y eût au monde une ville plus belle que cette Rome qu'il aimait tant et dont il était si jaloux, puisqu'il épuisa tout l'or de l'épargne capitolin pour lui donner cette immense enceinte de murs, aujourd'hui encore debout, avec leur nom Aurélien.
La promulgation du Code Justinien, annoncée au monde en 529, et la soumission du grand législateur au souverain pontife Boniface II, donnèrent à Constantinople une vie nouvelle; on eût dit que l'âge de la barbarie était passé sans retour, et que l'antique
Rome des Fabricius renaissait sur le Bosphore, pour donner à l'univers des lois et des vertus issues de la pensée chrétienne, la pensée de la vraie civilisation.
Destinée à d'éternelles émotions, Constantinople se vit bientôt menacée par une nouvelle invasion de barbares; les Esclavons parurent à leur tour sur les rives de lEuxin. D'où venaient les Esclavons? Les historiens sont partagés sur leur point de départ : selon les uns, ces nouveaux ravageurs arrivaient de la Finlande, du fleuve Obi et de la Sarmatie ; mais tels qu'ils nous sont dépeints, comme types et mœurs nomades, ces peuples paraissent plutôt appartenir aux races du Don et du Volga. Justinien régnant, les Esclavons vinrent s'établir sur les Marais-Méotides et le Dniester, et de là ils menacèrent la métropole de l'empire, tandis que les Bulgares passaient le Danube et se dirigeaient sur les Balkans. La Perse menaçait aussi Constantinople; Alamondar, le chef des tribus sarrasines établies sur les rives de la mer Caspienne, donna de mortels déplaisirs à JuStinien, et remporta sur les Romains plusieurs avantages. Azarelhé, autre général du roi de Perse, passa l'Euphrate et prit la route du Bosphore ; une grande bataille s'engagea bientôt, et Bélisaire, qui commandait l'armée de Justinien, fut battu à Callinique. Mais Bélisaire reprit bientôt la série de ses succès qui ont illustré son nom ; il arrêta les Perses sur la route de Constantinople, et força Chosroës, successeur de Cabade, à faire une alliance avec Justinien. Chosroës est le plus sage des rois qui ont gouverné la Perse; son nom a traversé les siècles comme celui de Cyrus ; sous son règne les arts et les lettres fleurirent dans ce beau pays, qui est le péristyle de l'Inde et le trait d'union des grandes civilisations du continent et des archipels
indiens.
Constantinople respira un moment; mais il arriva ce qui arrive toujours quand les métropoles retrouvent un peu de calme : après des guerres extérieures acharnées, les divisions intestines éclatèrent. C'est une des habitudes des sociétés anciennes de se dé-
chirei' elles-niémeslorsqli'elles ne trouvent plus d'ennemis au dehors. Les sociétés modernes ont commis la même faute souvent.
A cette époque, Constantinople n'avait rien à envier aux merveilles monumentales de Kome sa mère; elle la surpassait même en maguiticence, à cause de son heureuse position sur le Bosphore et la mer. La pointe de terre qui s'avance sur la rade était alors un promenoir délicieux, comme celui que l'empereur Gallus avait établi à Arles sur les rives du Rhône. Les bois de myrthes, les sycomores de plaine, les frênes sauvages, les acacias, mêlaient sor ce promenoir des verdures de toutes nuances, et couvraient des rotondes de marbre, des chapelles chrétiennes, des statues de héros et de martyrs. Non loin du palais de l'empereur se déroulait l'ellipse d'un cirque, dont la dimension égalait celle du cirque Flaminius. Constantinople, à demi baptisée, demandait encore les plaisirs scéniques de Rome païenne; mais le sang humain ne coulait plus dans ces spectacles. On y voyait toujours la spina chargée de statues et d'obélisques; la meta doublée par les chars; les proceres et les larges vomitoires, tout enfin, excepté les sacrifices, l'eau lustrale, les courtisanes et les esclaves destinés à mourir noblement pour le peuple-roi* Sur Un point culminant de la ville s'élevait l'église de Sainte-Sophie, merveille d'architecture byzantine, bâtie par Constantin et enrichie par la piété d'Hélène, comme l'écrin de la chrétienté.
Constantinople ne méritait donc plus en ce moment ce curieux et fatal distique, résumé en quatre mots, et qui mérite bien une
place ici :
Afflictabantur Constantinopolitani Innumerabilibus soUicitudinibus '.
Hélas! il est dans la destinée de cette ville de toujours souffrir et de vivre toujours. Deux factions, issues des disputes de l'aria-
• On ne connaît pas l'auteur de ce tour de force latin. L'hexamètre et le pentamètre sont complets; il n'y manque pas un pied.
nisme, et calmes quand la guerre extérieure désolait l'Euxin, se réveillèrent tout à coup aux premières éclaircies de la paix, et commencèrent leur sédition dans la vaste enceinte du cirque. Ensuite, les prétextes ne manquant jamais à la foule pour accuser les gouvernements et les cours, les deux factions, n'ayant rien à gagner dans leurs démêlés, se réunirent dans une haine commune contre l'empereur, ses ministres, ses favoris, et traitèrent en ville prise d'assaut cette Constantinople que tant d'invasions de barbares avaient respectée jusqu'à ce jour; le meurtre, l'incendie, le pillage la désolèrent; les plus beaux édifices furent détruits, et la flamme dévora même la sainte basilique de Constantin. Toutes ces atrocités inouïes furent commises pour corriger quelques abus introduits dans le gouvernement de Justinien. Cette logique d'incendiaires ne trouva d'abord qu'une de ces répressions hésitantes qui encouragent les séditieux, et les conduisent à l'extrême limite des excès. Soit bonté, soit faiblesse, Justinien crut qu'un trône ne devait pas être conservé au prix d'un fleuve de sang versé sur les places publiques; il fit donc ses préparatifs pour traverser le Bosphore, et gagner la Thrace avec quelques amis et ses trésors. L'impératrice Théodora vint prouver une fois de plus que dans ces crises solennelles les femmes ont seules un courage viril; elle arrêta l'empereur sur la barque du Bosphore, et le ramena au palais pour s'y ensevehr avec lui en dignes héritiers de Constantin.
Bélisaire, témoin de l'héroïsme de l'impératrice, résolut de tenter un effort désespéré pour vaincre la sédition, et sauver ce qui restait encore de monuments debout dans la ville. Les soldats accoururent se ranger à la voix de leur glorieux général, et une armée fidèle marcha vers le cirque où cinquante mille rebelles s'étaient retranchés comme dans une citadelle. Une bataille civile, comme l'histoire n'en devait plus revoir, s'engagea dans le cirque à la lueur sinistre de l'incendie et au fracas des monuments augustes qui s'écroulaient. Ijëê rebelles s'étaient donné un chef, ils
avaient créé un nouvel empereur, nommé Hypace, et c'est au nom du nouvel élu qu'ils soutiennent une lutte acharnée avec un courage cligne d'une meilleure cause. Bélisaire vit accourir sous les drapeaux de Justinien un nouveau renfort d'Hérules, ces mômes barbares qui tant de fois avaient menacé Constantinople, et qui venaient en ce moment la secourir contre les Romains d'Orient. La bataille du cirque dura un jour et une nuit; trente mille rebelles furent tués; l'usurpateur Hypace fut pris, enfermé dans un cachot et étranglé. Lé cirque roula des flots de sang, et on vit sortir tant de cadavres par la porte orientale, qu'elle reçut le nom de porte des Morts. Leçon donnée aux vivants.
Les nouvelles venues d'Afrique firent une heureuse diversion aux troubles civils de Constantinople. Gélinus, le petit-fils de Genseric, avait établi les Vandales en Afrique, et ce voisinage inquiétait Justinien, qui trouvait sur ce sol fécond de précieuses récoltes de froment, trop de fois compromises de l'autre côté de l'Euxin par les séditions des barbares. Justinien partit de la Propontide avec cinq cents vaisseaux de transport, et marcha sur Carthage rebâtie, comme Scipion. Toutes ses batailles contre les Vandales furent des victoires; il fit prisonnier leur roi Gélimer, et le ramena à Constantinople après avoir institué des lois civiles et chrétiennes dans les provinces de l'Afrique. Justinien accorda les honneurs du triomphe à Bélisaire. Le nouveau Scipion africain entra dans Constantinople sur un char triomphal, escorté par les barbares vaincus et par leur roi Gélimer, vêtu par dérision du manteau de pourpre ; on revoyait donc encore une fois dans la nouvelle Rome les dépouilles opimes d'Annibal et de Syphax, portées par des esclaves d'Afrique, comme après les journées de la Numidie et de Zama^
Le grand nom de Bélisaire nous oblige à nous écarter un instant de l'histoire de Constantinople et du but spécial de ce livre, pour
* Annibalis spolia et victi monumenta Syphacis.
raconter succinctement ce que fit ce grand homme après avoir soumis l'Afrique au pouvoir de Justinien.
Justinien devait voir avec chagrin la domination des Ostrogoths en Italie, et les descendants d'Odoacre sur le trône de Rome : il prit donc prétexte de plusieurs crimes commis par Théodat, le neveu de Théodoric^ pour envoyer Bélisaire en Italie, et lui confier le soin de venger la reine chrétienne Amalasonte, traîtreusement assassinée dans l'une des deux îles solitaires du lac de Bolsena. Ces choses se passaient en 555, sous le pontificat de Pelage F^, Clotaire P^, fils de Clovis, étant roi de France.
Bélisaire marcha contre Théodat, l'assassin d' Amalasonte. Chemin faisant, il apaisa des troubles en Sicile, s'embarqua pour Reggio, et ayant pris Naples, il continua sa route sur Rome. Théodat, enfermé dans cette ville et accusé de trahison par son armée, fut assassiné selon l'usage, et on lui nomma pour successeur un soldat heureux nommé Vitigès, qui fit aussitôt toutes ses dispositions pour résister aux Romains d'Orient, envahisseurs de l'Italie à leur tour. Bélisaire entra à Rome sans coup férir, et en très-peu de temps il avait rendu ITlalie au pouvoir de Justinien. Vitigès, nommé par l'élection militaire, résolut d'enlever Rome au général de Justinien, et marcha sur cette ville avec une armée formidable. C'est alors que le génie de Bélisaire éclate dans tout son jour. Le vainqueur des Vandales d'Afrique se prépare à soutenir un siège contre Vitigès, et il n'a à lui opposer qu'une faible garnison, car il a laissé des troupes dans toutes les villes de la grande Grèce, du Brutium et de la Campanie Heureuse. Ce siège mémorable dure un an, et les Romains subissent tout ce que la famine et la guerre ont de plus affreux. Cependant un faible secours d'hommes et de vivres arrive de Constantinople à Ostie : Justinien veille sur Bélisaire. On reprend courage dans la ville assiégée; une sortie de cinq mille cavaHers donne la victoire aux Romains, dans celte vaste plaine que traverse la voie Flaminienne, entre le Tibre et le monument de Néron. Vitigès lève le siège, après avoir livré
S8 COINSTANTINOPLE
plus de soixante ftssauts, et se retire sur Ravenne. Bélisaire se mit à sa poursuite, et remporta plusieurs succès sur les Golhs; mais il ne put empêcher la prise de Milan, où Vraïas, le neveu de Vitigès, entra victorieux et commit des ravages horribles. Les habitants furent égorgés impitoyablement, les femmes furent données aux Bourguignons comme récompense des services reçus, et la ville fut détruite. Enfin, celte guerre affreuse où l'Italie du nord se baigne dans le sang et les larmes se termine, grâce à Bélisaire, par la soumission de Vitigès. A peine éteinte d'un coté, la guerre se rallume de l'autre; c'est maintenant le sage Chosroës qui menace Constantinople, cette éternelle menacée; Bélisaire part des rives de l'Adige pour combattre les Perses sur FEuxin. Quelle enjambée de géant! Une pareille activité semble impossible, lorsqu'on se reporte à cette époque du sixième siècle, où la navigation et les passages de troupes à travers les mer^ présentaient des difficultés insurmontables. Ce Bélisaire, qui vient de prendre Ravennes, nous le retrouvons tout de suite en Mésopotamie; il vient de traverser l'Adige, il passe le Tigre maintenant, à l'autre bout du monde, et se bat contre Chosroës/ un de ces rois qui semblent appartenir à la fiction orientale et non à l'histoire. Le nom seul de Bélisaire épouvante les Perses et couvre Constantinople. Tout à coup un nouveau météore traverse Tltslie et la ravage : c'est Totila. Rome est encore prise, et Bélisaire reparaît devant le Tibre. La ville sainte est déhvrée une seconde fois par l'infatigable général de Justinien. Si souvent démantelée après tant d'assauts successifs, Rome est une place ouverte ; son enceinte aurélieune est lézardée de brèches ; la funèbre citadelle d'Adrien et la rotonde de Cécilia ont perdu leurs corniches gigantesques; d'énormes issues s'ouvrent béantes à la porte Colline, au sommet du Janicule et sur les routes d'Albano et de Tibur. Bélisaire répara toutes ces brèches, restaura les murs de défense, construisit de nouveau^ bastions, et rendit enfin à Rome cette puissante couronne de rempftffes que le sage Aurélien, vainqueur de Zénobie, lui avait don-
ET LA MER NOIRE. m
née, l'an 270, en prévision des barbares. Rassuré en voyant Rome ttinsi défendue, Bélisaire repassa les mers pour rentrer à Constantiuople où l'appelait Justinien. La gloire de vaincre ïotila en Italie fut réservée à Narsès. Les victoires de ce nouveau général portèrent atteinte à la fortune et au crédit de Bélisaire; il avait eu trop de bonheur et de gloire; il eut alors beaucoup d'ennemis et d'envieux, qui réveillèrent leurs haines en exaltant les triomphes de Narsès. L'enthousiasme des hommes n'éclate bruyamment presque toujours que pour humilier et écraser un voisin. La ja^ lousie ne s'arrêta plus; elle arriva bientôt à sa limite naturelle) on accusa sourdement d'abord, puis à haute voix^ Bélisaire du crime de trahison, mot terrible toujours écouté dans les cours*. Justinien avait l'excuse de la vieillesse, il prêta l'oreille aux calomniateurs, et Bélisaire fut disgracié. Ici se présente un problème historique non encore résolu. La tradition vulgaire la plus accréditée, sur la foi de l'historien Tzetzès, veut que Justinien fit crever les yeux à Bélisaire, et que ce malheureux général s'assit comme un mendiant obscur devant l'escalier du Caphole, demandant sa fameuse obole un casque à la main. D'autres affirment qu'après une courte disgrâce, Justinien rendit à Bélisaire ses anciennes dignités et la haute faveur méritée par tant de glorieux services. Selon ces historiens, Bélisaire n'aurait jamais été aveugle, et serait mort à Constantinople entouré d'hommages et de vénération. h'obole est, disent-ils, une fable inventée au douzième siècle en faveur d'un système philosophique, assez fondé d'ailleurs, qui veut que tous les grands services rendus aux princes de la terre sont presque toujours payés par l'ingratitude, et que tous les illustres favoris de l'opinion retombent avant leur mort dans un injurieux oubli et une indigente obscurité. L'histoire conserve déjà un grand nombre de ces exemples philosophiques dans les âges antique et moderne. Scipîon, Annibal^ Marius, Fernand Côrtez, Christophe Colomb et de moins illustres attestent suffisamment la vérité morale de ce ststème; l'obole de Bélisaire n'a-
jouterait rien de plus à sa valeur : il vaut donc mieux croire pour Thonneur de Justinien que cet empereur n'a pas commis un si grand crime, et que son ingratitude n'a duré qu'un instant. Cela n'empêchera point les historiens, les peintres et les poètes de nous représenter éternellement Bélisaire aveugle demandant l'aumône au pied de la statue équestre d'Adrien.
On a été souvent injuste envers cette époque, appelée Bas- Empire; elle eut, certes, ses jours de honte et d'abjection comme les époques les plus glorieuses, mais que de grandes choses accomplies, même dans la décrépitude du monde romain ! Lorsqu'on étudie seulement ce règne de Justinien, on demeure confondu de surprise, car les annales universelles offrent peu d'exemples du courage et de l'héroïsme humain déployés sur le monde alors connu. Justinien nous apparaît debout sur Constant] nople et tenant tête aux Goths, aux Huns, aux Perses, à des invasions toujours écrasées, toujours renaissantes. Ce grand homme, déjà héritier de Constantin , a conçu toute sa vie le projet chrétien d'enlever Rome à la puissance des Goths, et de rendre le trône de la ville éternelle aux successeurs de saint Pierre; ce grand rêve a été changé, grâce à lui, en réalité. Au moment où ses généraux repoussaient les Arabes et les Huns, déjà aux portes de Constantinople avec leur roi Zabergan ; au moment où Marcel, neveu de l'empereur, renvoyait une armée de barbares au delà du Danube; où Narsès remportait d'éclatantes victoires sur Aming, Widin et Sinduel, roi des Hernies ; où Constantinople fondait, par ses ambassadeurs, une paix avec la Perse; au moment enfin où l'Italie, depuis Milan jusqu'à Tarente, oùTEuxin, depuis les Marais-Méotides jusqu'au promontoire Noir, étaient en feu et tremblaient sous une bataille perpétuelle, Justinien relevait de ses ruines l'église de Sainte-Sophie, et lui donnait même une grandeur et un éclat qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi les plus ardentes et les plus sérieuses préoccupations ne détournaient pas l'empereur des soins dus à la gloire du christianisme et des arts. Les soldats combattaient
les ennemis sur les trois parties du monde, en Asie, en Europe, en Afrique; les artistes relevaient les autels abattus, et rendaient le plus beau des temples à cette glorieuse patronne de Constantinople, dont le nom signifie sagesse. L'architecte Antémius de Tralles dressa le plan de Sainte-Sophie, mais, comme Brunoleschi de Florence, il mourut avant de voir l'achèvement de son œuvre. Son successeur Isidore, natif de Milet, comme Thaïes l'astronome, continua ce magnifique travail et en fit une des merveilles monumentales de l'univers. L'or, l'airain, l'argent, les pierreries, le marbre, le porphyre, tout fut prodigué par l'empereur Justinien pour seconder les plans des architectes, et donner à la ville de Constantin cette majestueuse couronne qui semble descendre du ciel, et qui depuis a toujours été respectée sur la terre, même par les mains iconoclastes, même par le plus sacrilège des conquérants, Mahomet II.
L'empereur Justinien mourut à Constantinople en 565, âgé de quatre-vingt-deux ans, après trente-neuf ans d'un règne glorieux. Avant de rendre le dernier soupir, il désigna lui-même son successeur, son neveu Justin.
Les règnes glorieux provoquent de fâcheux contrastes dans les règnes qui suivent; leuis filiations démentent souvent les origines, et le bien est une chose si difficile à faire, entre les mains des puissants, que le mal arrive tout naturellement comme un repos après le travail. Justin, successeur de Justinien, est un de ces empereurs de transition, assez communs dans cette histoire, une date plutôt qu'un homme; et on les ferait subsister à l'état de chiffre dans une table chronologique, s'ils n'eussent mérité une mention flétrissante par quelques-uns de ces crimes de cour dont les palais conservent un vestige sanglant et éternel. Justin s'est donc illustré par le meurtre de son cousin , neveu comme lui de Justinien, et prince doué de qualités rares. On n'assassine jamais les princes vulgaires. Ce crime irrita les grands de la cour; ils formèrent un complot contre la vie de l'empereur, et le complot ayant été découvert, deux des principaux furent mis à mort.
Sous le règne de Justin, l'empire perdit en Italie cette prépondérance qu'elle avait conquise sous Justinien au prix de tant de sang. Narsès, quoique âgé de quatre-vingt-dix ans, était encore maître de l'Italie. La grandeur de son nom et l'éclat de ses victoires suffisaient pour éloigner les barbares d'un pays tant de fois dévasté par eux. Par un de ces mystères de cour sans cesse dérobés à la sagacité des chroniqueurs, une déplorable mésintelligence éclata entre Narsès et l'impératrice Sophie , la femme de
l'inutile Justin. Un échange de lettres porta au comble l'irritation du vieux Narsès, qui, n'ayant plus assez de force pour se venger et marcher avec les premiers condottieri venus sur Constantinople, prit une mesure extrême que rien ne justifie, pas même l'insulte de la femme de Justin. 11 écrivit à un prince ambitieux et toujours prêt à la guerre, à Alboin, roi des Lombards, et lui livra l'Italie comme un conquête facile. On dit qu'après cet acte d'indigne trahison, Narsès en éprouva un sincère repentir, mais il n'était plus temps; Alboin s'était mis en marche pour répondre à l'appel de Narsès. Un nouveau peuple allait encore ravager l'Italie; après les Huns, les Vandales, les Goths, les Oépides, arrivaient les Lombards. Attila se nommait Alboin.
Cette invasion avait le caractère des précédentes. Alboin fit un appel à tous les peuples destructeurs et nomades; ils arrivèrent avec leurs chariots, leurs familles, leurs troupeaux, leurs huttes d'osier, et se joignirent aux Lombards. Ce flot vivant se précipita du haut des Apennins et inonda l'Italie. Alboin se fit sacrer roi à Milan^ et conquit en peu de temps la Ligurie , la Toscane et le pays étrusque; il suivit la route d'Annibal, et passa du Tésin à Trasimène, mais sans y laisser ces noms d'éclatante victoire qui ont illustré le grand Carthaginois. Comme Annibal aussi, il s'avança de Trasimène jusqu'aux portes de Rome par la route de Perugia, et ne se croyant pas assez fort pour se rendre maître de Rome, restée fidèle à Constantinople, il laissa cette ville à sa droite, et se dirigeant sur l'Adriatique pour y trouver des subsistances dans les ports marchands , il rentra dans les terres , envahit le Samnium, la Campanie Heureuse^, sans rencontrer un Paul-Emile et un Terentius Varro sur les rives du Vulturne, et se rendit bientôt maître de toute la Péninsule italique, Rome exceptée; le bon génie de Constantinople défendait encore cette ville en la protégeant avec les récentes fortifications de Rélisaire. Quant à Justin , il avait complètement oublié les grandes traditions de Justinien son père; il laissait Alboin enlever les conquêtes de
Bélisaire et de Narsès, et endormi dans un voluptueux palais du Bosphore, il fondait l'ère des sultans efféminés avant la venue de Mahomet II.
Alboin, après un règne de quatre ans, périt de mort violente. Ayant donné une grande fête aux seigneurs de sa cour, il trouva plaisant d'offrir à boire à sa femme Rosemonde dans le crâne de son père. Ce genre de divertissement nous donne une idée des mœurs et des plaisirs en usage au sixième siècle chez les conquérants lombards. Rosemonde était de race gépide; elle repoussa la coupe de festin avec horreur, et sa jeunesse et sa beauté lui donnant des facilités très -grandes pour trouver des vengeurs , elle fit égorger Alboin son mari. La couronne lombarde fut ensuite donnée par élection à un noble seigneur nommé Clèphe; son plus beau titre aux yeux des courtisans était son titre de païen. Un pareil roi pouvait devenir plus dangereux en Italie qu'Odoacre et Totila, qui du moins avaient respecté la religion du Christ. On s'attendait à voir recommencer les jours de Domitien et de Caligula sous un tyran lombard adorateur de Jupiter, en 574 , mais il fut assassiné , selon l'usage , dans son palais, au moment où il chassait les prêtres de Dieu pour ramener les corybantes et les fêtes de Pan.
La cour de Constantinople assistait avec calme au démembrement de l'Italie. Après la mort d'Alboin et de Clèphe, trente-six duchés lombards se fondèrent dans les provinces voisines de l'Adriatique et de la grande Grèce. Ne pouvant remédier à tant de malheurs, l'empereur Justin prit le parti des hommes faibles, il devint fou. Un patricien plein d'énergie, nommé Tibère, adopté par Justin, rendit un peu de vigueur à cet empire oriental, qui s'éteignait dans le marasme. Un de ces nombreux ducs lombards, créés par Alboin, ne se contentant point de son duché de Spolète, voulut agrandir ses États, et convoita même Rome, où il rapportait les dieux du paganisme. La ville soutint un siège long él cruel, et elle se serait rendue aux Lombards païens, pour se
soustraire aux horreurs de la famine, lorsqu'elle reçut par la voie d'Ostie, à son port creusé par Auguste devant le mont Aventin , un secours de vivres, que Tibère lui envoyait de Constantinople. Rome , ainsi providentiellement ravitaillée , reprit courage à la voix du pape Benoît I" , repoussa le duc de Spolète , et s'épargna toutes les horreurs que lui préparait le paganisme victorieux.
L'histoire a traité trop légèrement ce siège de Rome, et le nom du pontife qui demanda des secours à Constantinople et releva le courage des Romains n'est pas même écrit par les historiens. En général, les écrivains, même les plus orthodoxes, sans doute influencés par des voisinages sceptiques , ne rendent pas assez de justice aux services immenses que la papauté a rendus, non-seulement à l'Église, mais aux lettres et aux arts. On en voit qui méconnaissent ou ignorent tout ce que les papes ont fait de grand dans le domaine purement humain, à l'exclusion des choses du dogme. Ainsi, voilà Rome, vers la fin du sixième siècle, déjà exposée à un siège , qui devait lui causer tant de désastres en 1527, quand elle fut prise et ravagée par les luthériens, à l'aurore de la Réforme. Cette fois, sous le pontificat de Renoît F, si la ville sainte, la ville relique est prise d'assaut par des renégats et des païens, rien ne reste debout de ses monuments modernes ou antiques, des augustes pierres protégées par la louve ou la croix , ointes d'eau lustrale ou baptisées d'eau bénite. Tout va s'écrouler j même les ruines. Cette destruction impie , que le pape Léon a déjà conjurée en face d'Attila, va s'accomplir devant le Lombard. Eh bien! le pontife Renoît prie, exhorte, commande; il se souvient du labarum de Constantin, il tourne ses yeux vers , cet Orient, où régna sainte Hélène; il demande du pain aux greniers de Constantinople, pour nourrir les défenseurs de la ville des Césars et des papes, et la manne désirée arrive sur le Tibre, et encore une fois les vieux chefs-d'œuvre du monde artiste seront sauvés du marteau vandale ; et encore une fois la prophétie
aura raison , les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'Église du Vatican I
Constanlinople a sauvé Rome, et cette grande action de Tibère lui sera heureuse. Les Perses, ces amis d'un jour et ces ennemis éternels, menacent encore le Bosphore, et ne font des traités de paix que pour les déchirer à la première occasion favorable. Les beaux jours de Justinien refleurissent alors. L'armée qui part de Constantinople a été bénie par la main qui bénit la ville et le monde du haut du Vatican : elle traverse la Bithynie, le pays des Galates, le fleuve Halys, e1 arrivée devant l'Euphrate, à Mélitène, elle livre à Chosroës une bataille mémorable , qui prouva , dans les mêmes pays, que les Romains du Bas-Empire n'avaient pas dégénéré, après Orchomène et Sylla. Constantinople reçut bientôt des propositions de paix. Tibère, gouvernant toujours pour Justin , fit commencer les négociations. C'était un de ces pièges nouveaux alors, et qui, à force d'abus, ont été reconnus depuis trop maladroits. Pendant que les ambassadeurs se croisaient sur la route de Constantinople, le roi des Perses préparait dans l'ombre une guerre nouvelle et armait des soldats. Au bout d'un an, Tibère^ ne voyant pas aboutir les négociations , recommença les hostilités. Maurice, général de Tibère, remporta de nouvelles victoires décisives sur les Perses, s'empara de la Mésopotamie, et tint garnison dans les places fortes de ce pays, pour attendre les événements qui devaient suivre à la mort de Chosroës.
Tibère succéda bientôt comme empereur à Justin. En 5Tî1 commence pour Constantinople une ère nouvelle, ou, pour mieux dire, une alliance qu'elle doit à la haute réputation dont Tibère jouissait en Europe et en Asie. Childéric, roi de France, envoya des ambassadeurs à Constantinople pour féliciter Tibère sur son avènement au trône, et contracter alliance avec lui. Les présents offerts par Childéric étaient d'une grande magnificence, et Tibère, pour témoigner sa gratitude, retint plusieurs années dans sa cour les envoyés du roi, et leur fit décerner les honneurs rendus aux
souverains. Plus de douze siècles sont écoulés depuis ce jour, et le traité d'alliance de Tibère et de Childéric subsiste encore. Seulement aujourd'hui la distance qui sépare Gonstantinople d'un port de P'rance est supprimée; les deux peuples se regardent comme voisins ; mais Childéric régnant , Gonstantinople et Lutèce semblaient deux villes antipodes, séparées par des mers et des archipels dangereux, redoutés des navigateurs. On ne mettait plus dix ans pour traverser la mer rocailleuse d'Ionie, et aller de Ténédos à Ithaque, mais souvent les navires perdaient toute une belle saison à louvoyer dans l'archipel, avant d'aborder FHellespont et la Propontide. Les Liguriens seuls, marins illustrés par Virgile et habitués aux tourmentes de la mer, assuetumque malo Ligurem^ osaient franchir en hiver le détroit de Charybde et Scylla, et braver Naxos, toujours en colère à l'entrée de l'Archipel , bacchalamque jugis Naxon. C'est en comparant ainsi les époques historiques qu'on se fait une idée plus juste des hommes et des événements des temps anciens, lorsque tant de difficultés et de périls, aujourd'hui disparus, demandaient un courage et une persévérance audessus des forces humaines. Paris et Constantinople se tendant les mains en 5T9 nous offrent un spectacle bien émouvant , dans la perspective sombre des abîmes du passé.
Pendant que Tibère faisait les honneurs de Constantinople aux ambassadeurs de France, Maurice, son général, battait les armées du nouveau roi des Perses, Hormisdas, et se préparait ainsi par la gloire des armes à monter sur le trône que Tibère lui cédait à son lit dé mort.
Maurice ne fut pas heureux au commencement de son règne ; ses généraux éprouvèrent des revers dans une campagne contre les Perses. Les Abares ravagèrent la Mysie, s'établirent sur les bords de l'Euxin, dans le voisinage de Constantinople, et ne consentirent à se retirer qu'en recevant une grande somme d'argent payée par l'empereur. Au milieu de ces maux, la ville impériale fut ravagée par un incendie et par un tremblement de terre
qui détruisirent plusieurs de ses monuments. A ses premiers loisirs de calme, Maurice voulut continuer aussi la grande œuvre commencée par Justinien, et délivrer l'Italie du joug des Lombards. Profitant de l'alliance contractée sous le précédent règne, Maurice envoya des ambassadeurs à Çhildebert pour l'engager à faire une irruption en Italie afin d'en chasser les Lombards, lui promettant de le dédommager des frais de cette guerre par des subsides envoyés de Constantinople. Childebert accepte, passe les Alpes, et rentre en France après une campagne sans succès, suivie de plusieurs autres expéditions transalpines, toujours accomplies sur les instances de l'empereur d'Orient, ce qui annonçait dans Maurice une inébranlable fixité d'idées et le désir acharné d'enlever l'Italie aux Lombards. La postérité, souvent oublieuse, n'a jamais donné ses éloges à quelques-uns de ces empereurs de Constantinople, qui, sans cesse inquiétés par leurs voisins de la mer Noire et du lac Caspien, regardaient tristement l'Italie, et surtout Rome, siège de la foi chrétienne, et employaient leur influence et leur argent pour reconquérir cette terre quand les soldats manquaient aux expéditions. L'empereur Maurice mérite une mention particulière, car sous son règne les Perses redoublèrent d'efforts pour envahir l'empire et se rendre maîtres de Constantinople, la ville toujours convoitée, toujours expiant le bonheur de sa position. Que de batailles perdues et gagnées par les Romains de Maurice, en Arménie, aux bords de l'Euphrate, de l'Araxe et du Tigre! Le récit de tant de journées formerait une histoire à part dans cette histoire du Ras-Empire, qui fut une bataille de dix siècles, et fit rouler plus de sang que d'eau dans les fleuves de l'Asie. Aussi, les mêmes règnes ramènent les mêmes événements sous d'autres noms de princes et de généraux; les noms des champs de bataille ne changent pas. C'est toujours la mer Noire féconde en tempêtes de tout genre; c'est toujours ce sol de la Thrace, où la fable intelligente fit naître le démon delà guerre, son dieu Mars, Mars Threicius.
Une révolution de palais ayant éclaté en Perse à la mort d'Hormisdas, égorgé par son tils Chosroës, une trêve échut aux combattants, et, chose étrange, à la suite des démêlés de Chosroës et de l'usurpateur Varame, le roi légitime demanda des secours à Constantinople. L'empereur Maurice, au lieu de laisser les deux ennemis se déchirer, crut qu'il était d'une sage politique d'envoyer soixante mille Romains à Chosroës. Ce secours sauva ce roi. Les Romains et les Perses, ces rivaux jugés irréconciliables, combattirent ensemble sous 4e même général, et remportèrent une victoire décisive. Varame défait abandonna ses trésors, ses bagages, ses femmes aux vainqueurs; Chosroës signa un traité de paix ' éternelle avec Maurice; Constantinople respira un instant. Mais il est dans la destinée de cette ville d'avoir toujours un ennemi à ses portes. Rassuré du côté des Perses, Maurice vit apparaître de nouveaux ennemis du côté d'Odessus, aujourd'hui Odessa, et du côté de Tomes, la ville où le poëte des Tristes écrivit le livre de son immortalité. Priscus, général de l'empereur, repoussa les Abares, qui déjà faisaient brèche au mur de Trajan, et les défit en cinq combats. A cette époque, la peste désolait ITtalie et Rome. Un ange, disent les chroniques, apparut sur le sommet de la pyramide qui couronnait la rotonde tumulaire d'Adrien. Ce tombeau changea de nom^ et on l'appelle encore aujourd'hui du nom que lui donna saint Grégoire, le château Saint-Ange.
La paix étant conclue avec la Perse, et les Abares vaincus, l'armée, par un de ces caprices prétoriens assez fréquents dans l'histoire, employa son oisiveté d'un moment à proclamer un empereur. Maurice était vieux; c'était son seul crime. Quelques officiers lui reprochaient aussi la paix conclue avec Chosroës. Phocas, reconnu empereur, marcha sur Constantinople pour occuper le trône de l'usurpation. Maurice, prévoyant le sort qui l'attendait, chercha son salut dans la fuite ; mais il fut arrêté par les bourreaux envoyés par Phocas, et mis à mort. Ses cinq enfants furent égorgés sous ses yeux. Ce malheureux empereur rendit le dernier soupir
les yeux levés au ciel et prononçant ces mots : « Seigneur, vous êtes juste!» Cet événement tragique eut lieu au mois de novembre 602.
Pliocas, sans doute pour faire oublier son origine, se mit en bonne intelligence avec le pouvoir spirituel de Rome, et fit au pape les plus humbles concessions. Peut-être n' eût-il pas mieux demandé que de vivre dans une oisiveté voluptueuse, comme un satrape d'Orient; mais le roi de Perse, Chosroës, se souvenant des services de Maurice, rompit son traité de paix éternelle et recommença une guerre qui devait faire couler des flots de sang et durer un quart de siècle. Phocas n'avait pas assez de troupes pour s'opposer aux innombrables armées qui surgissaient de toutes parts contre Constantinople. Les Perses envahissaient toutes les provinces voisines; ils se rendaient maîtres de Jérusalem, et renouvelaient, par le massacre et le pillage, les jours néfastes de Cyrus. De leur côté, les Juifs se révoltaient partout, assemblaient des armées, ou s'incorporaient chez les ennemis des Romains pour reprendre leur rang parmi les nations. A Constantinople, les seigneurs et les femmes de la cour formaient des complots, et Phocas, assez heureux d'abord pour éviter les poignards et le poison, se trouva bientôt en face d'un péril plus grand qu'un complot de palais.
Héraclius, qui commandait en Afrique, recevait chaque jour des plaintes nombreuses : Constantinople n'espérait qu'en lui; elle l'appelait pour chasser Phocas. Une heureuse ambition entra dans le cœurd'Héraclius. 11 quitte l'Afrique, avec ses vaisseaux, etentre dans la Propontide après avoir reMché àCyzique, où l'évêque Etienne le couronne d'avance empereur. Devant le château de l'ancien Scutari, il engage un combat terrible avec la flotte de Phocas, remporte une victoire éclatante, et entre dans Constantinople aux acclamations du peuple. Phocas fut mis à mort sur le vaisseau d'Héraclius. Lugubre histoire, toujours écrite avec du sang!
A cette époque, un homme, ou plutôt un événement se révélait
ET LA MER NOIRE. 7i
au monde. Cet homme est le fondateur de l'islamisme, Mahomet. On prononce son nom pour la première fois en 622.
Les historiens ont généralement traité Mahomet avec une légèreté incroyahle. Nous essayerons à notre tour d'étudier cet homme, qui a eu une si grande influence sur les destinées du monde. Mahomet n'est pas un météore y et encore moins un éclair; c'est un volcan qui a fait éruption au septième siècle, et qui gronde encore et se rallume toujours lorsqu'on le croit éteint.
Mahomet avait été conducteur de caravanes, disent les historiens. Cette première profession explique bien des choses obscures. 11 avait vu le pays de Saba et le golfe Persique; il avait passé bien des nuits de sa jeunesse sous le ciel étoile des Chaldéens; il avait vu le Gange et le royaume des cinq fleuves, étudié les religions de Confutzée et de Brama, et les civilisations à la fois graves et lascives des pays indiens. Méditatif, recueilli et ardent comme tous les Arabes, et se croyant supérieur aux autres hommes à force de les observer, il conçut le projet de fonder une religion par l'amalgame éclectique des croyances universelles, depuis le livre sanscrit jusqu'au livre hébreu, dont le moine Sergius lui avait expliqué les paraboles émouvantes sous le palmier des déserts, à Surate et à Ophir, dans ces pays ardents où la fièvre de l'imagination donne des pierreries à l'esclave et des trônes aux parias.
11 écouta ensuite le bruit qui venait de l'Occident, et il entendit un murmure éternel de batailles et de schismes. L'Europe était déchirée par des soldats et égarée par des sophistes. Tous les fleuves roulaient du sang; toutes les écoles roulaient des hérésies. Un nouveau Cyrus reprenait Jérusalem ; les fleuves de Babylone entendaient de nouvelles lamentations. La ville de Tyr ressuscitait de ses ruines, et quarante mille Juifs semblaient vouloir donner un démenti aux prophètes. A Rome, la ville du Christ et de saint Pierre, un vieillard couronné de laine et armé d'une bénédiction défendait seul les portes de Saint-Jean de Latran contre les Lom-
72 GONSTANTINOPLE
bards païens et les chrétiens renégats. Une dissolution épouvantable passait sur le monde, et ajoutait un fléau de plus à tous les fléaux connus. Pour retrouver de pareils jours, il fallait remonter à ces époques maudites où le patriarche cherchait dix justes dans la Pentapole menacée par le feu du ciel.
Mahomet trouva que le moment était bon.
11 n'avait aucune raison de croire à la pérennité de l'Évangile : ce livre saint, déjà vieux de sept siècles, lui paraissait avoir fait son temps. L'Évangile prêchait la douceur, la mansuétude, la charité fraternelle, l'horreur du sang humain, et tous ces divins préceptes semblaient oubliés et chassés pour toujours de la mémoire des hommes. Il fallait donc un nouveau code de religion, puisque le premier, venu de Jérusalem, ne rendait pas le monde meilleur. Mahomet ne naquit pas de ses vices personnels, il naquit des crimes de son temps. L'époque le mit au monde comme un fruit digne d'elle. Mahomet ne fut pas hypocrite, il fut bon observateur et logicien, et, bien plus courageux que tant de rhéteurs de plume, il mit sa philosophie en action, et voulut conquérir des disciples l'épée à la main.
II. médita son Koran, livre moitié ascétique, moitié voluptueux, demandant aux hommes des choses faciles, promettant des récompenses matérielles, et donnant à une moitié du genre humain une domination tyrannique sur l'autre moitié; le tout assaisonné d'aphorismes, de sentences, de maximes, de moralités, d'énigmes, de leçons, de proverbes empruntés, avec quelques légers changements, à toutes les religions.
Tout rempli de ses projets d'avenir et trop prudent pour les compromettre par la précipitation, il songea d'abord à se mettre au-dessus des besoins matériels de la vie, en épousant une riche, veuve nommée Cadigha. Sa vie fut irréprochable et exemplaire. Toutes les années, à la lune de mars, il se retirait dans une grotte et y passait trente jours dans la méditation et le recueillement. Il y avait sans doute une apparence d'hypocrisie dans cette retraite
périodique, mais elle lui était fort utile aussi. Ses vastes projets demandaient bien trente jours de réflexions solitaires tous les ans. Il ne rêvait rien moins que la conquête de l'univers par les armes ou par la parole, et quand il se leva pour son œuvre, le premier de ses regards tomba sur cette Constantinople, où venaient aboutir tous les bruits du monde romain, et qui était alors la grande artère d'un corps en dissolution.
Quand les événements se sont accomplis, et qu'on peut, en remontant le cours des âges, suivre la marche providentielle qui prépare les civilisations chrétiennes, on reste confondu d'étonnement. Otez Mahomet de l'histoire, et tout ce qui a été fait de grand depuis la fin du moyen âge n'aura pas sa raison d'être. Nous développerons cette pensée plus tard. En attendant, il doit nous être permis de consacrer k cet homme, apparaissant sur l'horizon de l'Asie, une large part d'appréciation historique qui n'est pas donnée avec la même mesure aux empereurs du Bas-Empire. Mahomet va devenir un nom inséparable de celui de Constantinople, car le Koran, grâce aux folies des hommes, a remplacé dans Sainte-Sophie l'Évangile de Constantin.
Une étincelle alluma, sous Héraclius, cette horrible guerre de huit siècles entre les sectateurs de Mahomet et les Romains de Constantinople. Le prophète de Médine avait déjà remporté des victoires en Arabie et obligé le vice-roi de ce pays à embrasser la religion nouvelle, lorsque, voulant élever tout à coup son ambition plus haut et cherchant une occasion ou un prétexte, il envoya un député au gouverneur romain de Bostra pour l'engager à se faire mahométan. Ce gouverneur indigné ne crut pas violer le droit des gens en livrant le député de Mahomet à des bourreaux qui l'étranglèrent. Apprenant cette nouvelle, Mahomet marche sur les Romains avec une armée de trois mille hommes, et remporte sur eux une première victoire, qui est comme le premier jalon posé par le Koran sur la route de Constantinople. Pour venger cette défaite, Héraclius fit entrer une armée en Arabie ; dans
fi CONSTANTINOPLE
rintervalle le prophète de Modine avait vu grossir ses partisans; il commandait trente mille soldats dont le fanatisme doublait le courage. Avec cette forte armée il marcha contre les Romains, qui, ne se croyant pas assez nombreux pour se mesurer avec les mahométans, se retirèrent des terres envahies. Peu de temps après, Héraclius reçut de Médine un messagti qui l'engageait à embrasser le culte du Koran. L'empereur ne daigna pas répondre, et Mahomet s'établit entre Médine et Damas, pour méditer une descente à Constantinople. Mais les temps n'étaient pas accomplis. Toutefois, la pensée de Mahomet lui survécut; le nom de la ville du Bosphore resta gravé comme un testament sur le tombeau de la Mecque. *
Cette guerre, que l'historien trouve avec raison fastidieuse dans ses redites, cette guerre de Constantinople contre la Perse, recommença en ce temps plus formidable que jamais. Peut-être la meilleure histoire du Bas-Empire serait celle qui se résumerait ainsi : les empereurs d'Orient, sauf quelques courtes trêves, se battirent toujours avec les Perses. — Ce qui donne aux histoires en général un ennui répulsif et décourage le lecteur, c'est la monotonie des guerres et la répétition continuelle des mêmes noms, des mêmes villes, des mêmes pays, toujours liés aux mêmes choses. En pareil cas^ la concision devient le style de la nécessité. On a grande hâte d'arriver à l'inconnu et aux époques modernes, car la main qui fouille ces légendes nébuleuses d'un passé douteux craint toujours de s'égarer, et de livrer, par la plume , trop de choses équivoques à la crédulité du lecteur. Les grands faits accomplis sont vrais; les accessoires et les causes sont sujets à suspicion légitime. Hélas! le scepticisme doit nous être permis, à nous qui avons vu s'accomplir sous nos yeux tant d'histoires, et qui retrouvons si rarement dans les livres les faits contemporains dont nous avons été les acteurs ou les témoins. Que penser alors des événements de détail, accomplis il y a douze siècles dans des pays sauvages, où chaque peuple avait l'orgueil de faire lui-même ses
ET LA MER NOIRE. f8
légendes, ses chroniques, en l'absence de tout contrôle impartial établi pour l'instruction de la postérité!
Cette fois, Texpédilion préparée contre le Bosphore par le roi Chosroës a un caractère particulier, et rentre dans le domaine de la stratégie moderne. Chosroës met sur pied trois grandes armées. Quatre nations différentes marchent sous ses drapeaux : les Abares, les Bulgares, les Esclavons et les Perses. Une de ces ar-» mées devait marcher contre Héraclius; l'autre devait défendre la frontière; la troisième, commandée par Sarbar, devait marcher sur Constanlinople , par le chemin de ïrébizonde. Héraclius organisa son plan de défense sur le plan d'attaque. Trois armées romaines se levèrent sur le Bosphore, avec l'étendard de Constantin.
Héraclius partit en personne pour combattre Chosroës en Arménie. En même temps, Sarbar conduisait par la route des. Balkans l'armée des Esclavons, des Abares et des Bulgares, et après avoir remporté quelques avantages dans les plaines d'Andrinople, il arriva sur le Bosphore, et commença le siège de la ville impériale. La défense fut héroïque. Le patriarche mit Constantinople sous la protection de la Vierge Marie; on arbora le labarum sur la coupole de la grande basilique et sur le clocher de l'église des Saints-Apôtres; les prêtres, armés de la cioix, se montrèrent sur les remparts, avec cette intrépidité calme qui étonne les soldats, et les change tous en héros. Pendant ce siège, qui fut une longue bataille, sans repos, des processions d'enfants, de vieillards, de femmes, de jeunes tilles, traversaient Constantinople en chantant l'hymne à la Vierge, et les refrains pieux arrivaient sur les remparts, comme des armes de défense incon^ nues dans les sièges antiques soutenus par les vieux Romains. Enfin, après un dernier combat acharné, où les assiégés firent des prodiges, on vit, du haut des tours de la ville, les barbares fuir vers le Pont-Euxin. Pour célébrer cette délivrance, l'Église de Constantinople institua une fête anniversaire, célébrée le sa-
medi de la cinquième semaine quadragésimale, en l'honneur de la Heine de tous les Saints.
Cependant Héraclius accomplissait une de ces expéditions qui paraissent fabuleuses au siècle où nous sommes, et qui démontre quelle vigueur Rome expirante avait léguée aux Romains du Ras- Empire. Pendant le siège de Constantinople, Héraclius, à la tête d'une armée de cinquante mille soldats, avait passé le fleuve Halys, traversé le Taurus, battu les Perses en Mésopotamie, et pris Ninive. Des revers multipliés amenèrent des séditions et des révoltes chez les Perses. Chosroës fut traité comme tous les princes malheureux de ce temps-là : il fut dépossédé et assassiné par son fils Siroës. On ne trouvait alors que ce remède dans les catastrophes des empires; les fils des rois croyaient changer la face des choses avec un parricide. Assis sur le trône, Siroës offrit la paix, .ne pouvant plus faire la guerre. Héraclius imposa une condition ; il consentit à la paix, et exigea que la sainte croix, enlevée par Sarbar à Jérusalem, serait rendue à l'Église de Constantinople; Siroës rendit cette précieuse relique, la paix fut conclue, et l'empereur Héraclius, après une absence de six années, fit sa rentrée triomphale à Constantinople, sur un char traîné par des éléphants ; sur un autre char on avait placé le plus noble trophée que jamais conquérant ait rapporté d'une expédition, la croix du Sauveur, rendue par Siroës. Le patriarche Zacharie reçut la relique, et l'exposa sur l'autel de Sainte-Sophie, où la population chrétienne vint lui rendre ses hommages. Mais l'empereur ne laissa pas longtemps la croix sainte à Constantinople; il voulut réparer complètement le sacrilège, et s'embarqua pour Joppé, afin de rendre à Jérusalem le trésor ravi. Arrivé dans la ville sainte, Héraclius suivit, pieds nus, la Voie douloureuse^ et les quatorze stations faites selon le rit nouveau, novo rilui, il déposa lui-même la croix du Golgotha dans l'église de la Résurrection.
A son retour de Jérusalem, Héraclius apprit une bonne nouvelle, comme récompense de sa bonne action : les ambassadeurs
de Dagobert, roi de France, venaient renouveler le traité d'alliance entre Paris et Constantinople, et féliciter l'empereur sur sa belle expédition en Perse. Héraclius combla de présents les envoyés du roi, et leur donna l'assurance que ce traité d'alliance était selon ses vœux et son cœur.
Un peu de calme extérieur ralluma dans Constantinople les vieilles disputes religieuses, et en fit naître de nouvelles. En voyant apparaître sur l'horizon chrétien ce Mahomet, si terrible par la parole et le glaive, les chrétiens du Bosphore auraient dû se réunir en faisceau indissoluble, et n'arborer sur leur bannière que cette devise : « Un seul Dieu, un seul baptême^ une seule foi. » Unus DeuSj, unum baptisma, una fldes. Le salut de l'empire était dans cette triple unité catholique. Telle ne fut pas malheureusement la conduite des chrétiens : au règne d'Héraclius, les sectes éclataient dans les loisirs de la paix; elles devaient être un jour plus fatales pour Constantinople que les armées de Sarbar et de Chosroës. Ce ne sont pas les épées qui tuent les empires , ce sont les sophismes.
Arius avait fait souche sur les deux rives du Bosphore. Les augustes vieillards de Nicée avaient parlé en vain dans le désert Bithynien et sur les rives de la Propontide ; d'autres hérésiaques se levaient pour discuter les articles de foi venus de Bome. C'était Apollinaire, qui ne voulait pas qu'on séparât les deux natures du Fils de Dieu ; c'était Nestorius, qui se livrait aux subtilités métaphysiques les plus nébuleuses, pour discuter qu'il y avait deux volontés et deux natures dans Jésus-Christ sur terre; c'était Eutychès, qui n'admettait qu'une seule nature dans le Messie de Bethléem. Puis arriva Théodore, évêque de Pharan, qui fonda le monothélisme, avec plus de développements qu'Eutychès. Babel reparut a Constantinople. On ouvrit des écoles et des jardins renouvelés d'Académus. 11 ne s'agissait plus de discuter les nouvelles arrivées de Sébaste, d'Odessus, de Trébizonde, du Danube, du mur de Trajan. Les barbares faisaient de doux loisirs aux hé-
tS CONSTANTINOPLE
rétiques. On hurlait partout la controverse, on se battait à coups de syllogismes, sous cinq drapeaux, les deux rives du Bosphore exécutaient des feux croises d'injures, et tous ces rhéteurs, tous ces écoliers, tous ces sophistes, en commençant par douter de Rome, se préparaient à douter de Dieu.
Au milieu de ce fracas scolastique, les meilleurs esprits eurent des vertiges, et l'empereur lui-même, entraîné par l'ouragan des schismes, se fit monothéliste, n'ayant plus de barbares à combattre sur les rives de l'Euxin. Héraclius alla même plus loin; il publia un édit en faveur du monothélisme, afin sans doute de détruire les autres sectes, en protégeant de son crédit celle qui lui paraissait lapins conforme au dogme romain. Mais Rome désavoua la doctrine née sur le Bosphore, et l'empereur eut la louable et rare sagesse de s'incliner devant l'autorité du pontife suprême, et de rétracter son erreur. Le faux prophète Mahomet a entendu sur son lit de mort les cris des écoles de Constantinoplej et montrant le Bosphore à son successeur Abubeker, il lui a dit : « L'heure est venue, c'est là qu'il faut marcher. »
Abubeker était doué, du moins en apparence, de ces vertus qui séduisent la multilude : il était sobre, juste, chaste, pieux, ennemi du luxe et du faste. Ses actions ne démentaient jamais ses paroles, et son calme dans les périls semblait lui venir de ses entretiens continuels avec les esprits invisibles. Nul mieux que lui ne pouvait continuer l'œuvre de Mahomet ; les peuples allaient le recevoir aux portes des villes, et l'honoraient comme un dieu. Adoré de ses soldats et de ses auxiliaires, il soumit toutes les provinces alliées des Romains, remporta plusieurs victoires sur les troupes d'Héraclius, et mourut à Damas, en laissant le glaive de Mahomet à Omar.
Le choix était bon, dans l'intérêt de l'islamisme. Le terrible calife Omar achève la conquête de la Syrie, défait les Romains à la célèbre bataille d'Yarmouk, s'empare de Jérusalem, de Gésarée, de Tyr, de toute la Mésopotamie; remporte une victoire à chaque
prise de ville, et achève de donner à son nom une illustration maudite, en s'emparant d'Alexand'rie, où disparaissent, dans les flammes, tant de livres regrettables à jamais.
Ces malheurs et ces défaites avancèrent la mort d'Héraclius; elle eut lieu en 641. Son fils Constantin lll lui succéda. D'autres règnes sans gloire vinrent ensuite. Héracléonas, Constant II, occupent le trône impérial. Constant II, voyant Constantinople menacée par les Sarrasins, fait une tentative pour conquérir l'Italie, l'enlever à la domination des Lombards, et faire une seconde fois de Rome la capitale du monde. Cette entreprise n'eut aucun succès. L'empereur, vaincu par les Lombards, gagna la Sicile, ne rentra plus à Constantinople, et mourut assassiné à Syracuse, dans une nuit de débauche, en laissant après lui un nom odieux.
Les assassins de Constant nommèrent empereur un Arménien de haute taille et d'une bravoure éprouvée. Le jeune Constantin, fils de Constant III, apprenant la mort tragique de son père, s'embarqua pour la Sicile, fit mettre à mort les assassins, et envoya leurs têtes à Constantinople , pour annoncer son retour dans la capitale de l'empire. Les Sarrasins, débarquant à Syracuse après le départ de Constantin, égorgèrent les habitants, sans distinction d'âge et de sexe, pillèrent les églises, et reprirent la mer, chargés de trésors. Ainsi croissait et s'étendait de jour en jour, avec une vitesse effrayante, ce^ pouvoir musulman, qui déjà environnait Constantinople d'un cercle de feu. Le calife Moavia, établi à Damas, envoyait de là ses généraux dans toutes les contrées du monde connu, et l'étendard de Mahomet convertissait à l'islamisme ou détruisait sans pitié les populations des continents, des îles et des archipels.
Constant, ou pour le désigner sous son nom d'empereur, Constantin IV, surnommé Pogonat , est encore un de ces princes qui, à l'exemple de Maurice et d'Héraclius, ont jeté un vif éclat dans les ténèbres du Bas-Empire. Il se prépare contre le Bosphore quelque chose de plus formidable que le siège de Sarbar.
Les hérésiarques font silence; tous les chrétiens, sous l'imminence d'un péril suprême, se réunissent dans la môme communion ; le monothélisme même abjure ses erreurs. Le péril passé, on recommencera les disputes dans les écoles; l'expérience continuera toujours son absence fatale dans le vocabulaire de l'humanité.
Une flotte nombreuse, couverte des pavillons de l'islamisme, entre dans l'Hellespont, et jette l'ancre dans la Propontide, attendant de nouveaux renforts de Sicile, d'Afrique, de Cilicie, pour attaquer Constantinople. On dit sur le môle que mille navires vont paraître, et qu'une armée innombrable de Sarrasins va renouveler les funérailles d'Alexandrie et de Syracuse, égorger tous les chrétiens, brûler tous les temples, renverser toutes les croix. Jamais plus grande catastrophe ne menaça un peuple. Constantinople n'attend plus de secours que du ciel.
Chose vraiment providentielle , l'empereur qui règne alors se nomme Constantin. L'augure est favorable; tout un peuple croit voir encore le labarum dans les airs.
Sur ces entrefaites, un Grec, nommé Callinichus, demande à être introduit auprès de l'empereur Constantin. 11 s'agit, dit-il, d'un secret qui doit sauver Constantinople.
Dans les périls o^trêmes , les oreilles des puissants écoutent tout le monde.
Callinichus est introduit dans le palais.
Il s'incline avec respect, et, invité à parler, il s'exprime ainsi : « J'ai dans mes mains une arme qui doit te rendre victorieux et anéantir la flotte des Sarrasins ; il ne restera pas de leur flotte une seule barque pour porter la nouvelle de leur désastre à Joppé, où se trouve le calife de Damas. »
L'empereur regarda fixement Callinichus, qui supporta le coup d'œil scrutateur avec ce calme qui annonce la confiance dans la chose dite et fait croire au succès.
Callinichus offrit ensuite à l'empereur de faire l'expérience de
son arme nouvelle sur la rive du Bosphore devant peu de témoins, à l'endroit même où s'élèvent aujourd'hui les maisons de plaisence de Thérapia.
L'expérience fut faite en présence de Constantin et des principaux officiers de sa cour. C'était le terrible feu grégeois, invention que l'enfer semble avoir mise au monde, et qui pourtant, à cette phase de l'histoire de Constantinople , ressemblait à un secours du ciel.
Callinichus, pour démontrer l'efficacité souveraine de son feu grégeois, s'en servit de trois manières, toutes formidables au même degré. 11 le lança en globules, avec la simple impulsion de la main, dans le canal du Bosphore, et sous des masses de pourpiers de mer, à demi submergées. Le feu inextinguible brûla dans l'eau, la fit bouillonner, et incendia les racines des plantes. Ensuite il introduisit plusieurs globules dans un tube de fer, assez semblable à un pierrier d'aujourd'hui, et les lança sur une barque amarrée au milieu du canal. La barque fut au même instant dévorée par les flammes. Enfin, il se servit de la baliste, pour détruire avec le feu grégeois un bouquet d'arbres, à une très-grande distance. La machine fonctionna comme si elle eût lancé des pierres de siège, et les arbres furent brûlés.
Devant un pareil résultat , le doute n'était plus permis. Constantin éleva Callinichus à la plus haute des dignités militaires, lui promit une récompense digne du service rendu, lui confia la défense de Constantinople, en lui ordonnant d'approvisionner en toute hâte les remparts et les soldats d'une grande quantité de ces armes miraculeuses, destinées, pour la première fois, à repousser les ennemis du Christ.
Dans les premiers jours de ce siège de Constantinople, les Sarrasins et les Bomains combattirent à armes égales et connues; puis tout à coup, la tempête grégeoise éclata sur la rade et sur les lignes des assiégeants. Les hommes de guerre n'avaient jamais vu et ne reverront plus une pareille stupéfaction. 11 semblait que
Ig CONSTANTINOPLE
toutes les foudres du ciel tombaient, sous un ciel serein, sur les navires inahométans, et les brûlaient même sous leurs quilles, en incendiant les eaux. Épouvantés par ces prodiges inouïs, les Sarrasins se précipitaient sur le rivage, avec leurs écbelles et leurs machines de guerre, et sur leurs têtes pleuvaient des volcans, qui ne s'éteignaient pas dans les fossés, et consumaient les nageurs même entre deux eaux. On dit, et la chose est probable, qu'un grand nombre de Sarrasins, convertis récemment à l'islamisme, abjurèrent leur religion et passèrent du côté des chrétiens, car les prodiges dont ils étaient les témoins ressemblaient à des châtiments du ciel. Quant aux chrétiens enfermés dans Constantinople, ils se prosternèrent avec un effroi respectueux devant Callinichus; ils croyaient voir en lui cet archange vengeur qui extermina les légions de Sennachérib.
Les Sarrasins étaient doués de la vertu fatale qui s'allie le mieux avec le génie de la destruction, ils avaient l'acharnement; dès que ces hommes jetaient des yeux de convoitise sur une proie, ils ne la quittaient plus sans l'avoir dévorée. C'est ce dont ils firent preuve à ce siège de Constantinople. Une première tentative, quoique accompagnée de circonstances si effrayantes, ne les découragea pas. Ayant perdu dans plusieurs assauts un grand nombre d'hommes et de navires, ils levèrent le siège à l'approche de l'équinoxe de septembre, et vinrent s'emparer de Cyzique, dont ils firent leur place d'hivernage. Le calife Moavia lit employer toute la mauvaise saison au radoub ou à la construction des navires, et aux premiers jours de printemps, l'armée sarrasine reparut devant Constantinople pour continuer le siège interrompu ; elle retrouva le môme courage chez les défenseurs, et toujours ce terrible feu grégeois que Callinichus l'inventeur avait eu le temps de perfectionner. Avec d'autres ennemis, Constantinople aurait pu espérer qu'après deux sièges infructueux, elle pouvait attendre quelque repos; mais les Sarrasins, deux fois repoussés au pied des remparts, deux fois incendiés dans leurs flottes, ne renoncé-
rent pas à leur entreprise. Ils passèrent sept hivers à Cyzique, et renouvelèrent ainsi, pendant sept années, jusqu'en 679, le siège de Constantinople. Heureusement le blocus n'opérait que du côté de la Propontide et de l'Hellespont j la ville fut sauvée par son heureuse situation, car la mer Noire lui était ouverte du côté de son Bosphore, et elle recevait par ce chemin libre des vivres, des secours et des munitions. Au mois de septembre de la septième année de ce siège mémorable, les Romains firent un effort suprême, qui les délivra de leurs ennemis acharnés. Callinichus inventa les brûlots au feu grégeois; toute la flotte sarrasine fut incendiée dans une nuit; les mahométans gagnèrent le rivage, pour se dérober aux flammes des brûlots et aux volcans des remparts. Mais l'empereur Constantin dirigea lui-même une sortie décisive. On poursuivit les Sarrasins jusque sur les bords de la Propontide, et bien peu d'entre eux racontèrent le désastre au calife Moavia.
Pendant ce siège, une intrépide armée de chrétiens réfugiée dans les gorges et les cavernes du Liban, l'armée des Maronites, fît éprouver de grandes pertes aux Sarrasins dans la Syrie. Le calife Moavia, placé entre les chrétiens du Bosphore et les chrétiens du Liban, offrit la paix à Constantin, qui l'accepta, moyennant tribut. En agissant ainsi, l'empereur fut bien inspiré, car de nouveaux ennemis, quoique déjà connus de nom, menaçaient l'empire, et Constantinople avait besoin de tous ses soldats pour les combattre. Il s'agit encore de ces terribles Bulgares, effroi de l'Occident. Leur chef, nommé Asparuk, entraînant après lui une horde immense de ces ravageurs, passe le Borysthène et le Dniester et s'établit à Varna, sur le bord de la mer Noire. Delà, ils étendirent leurs déprédations dans les contrées danubiennes, selon un usage dont l'origine commence à se perdre dans la nuit des temps. L'empereur Constantin équipa une flotte, et partit avec une armée pour chasser les barbares des bouches du Danube. Upe grande bataille fut livrée aux environs de Varna, mais les
chrétiens, ne voyant plus leur empereur, qu'un accès de goutte retenait sous sa tente, perdirent courage, et furent complètement battus. Après ce désastre, la paix fut offerte aux Bulgares, et pour l'obtenir, Constantin s'engagea à payer un tribut annuel.
En paix avec les Sarrasins et les Bulgares, Constanlinople revit encore ce qu'elle avait vu, et ce qu'elle devait voir bien des fois encore. Les hérésies, filles de l'orgueil, reparurent plus ardentes que jamais. Le monothélisme, endormi pendant un siège de sept ans, se réveilla au silence de la paix. Constantin prit une résolution digne de son grand nom : il fit des lettres au souverain pontife Donus, le conjurant d'intervenir dans cette affaire religieuse, afin de donner à l'Église la paix que les barbares accordaient à l'empire. Le saint-père ordonna la convocation d'un concile à Constantinople. Cent soixante évêques et les légats du pape s'assemblèrent dans une salle du palais impérial, pour examiner la doctrine monothéliste de Théodore. Après dix-huit séances, le concile décida que l'Église avait toujours reconnu en Jésus-Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine; deux volontés, celle qu'il avait au ciel comme seconde personne de la Trinité sainte, et celle qu'il avait sur la terre, comme fds de l'homme, après l'incarnation.
Cette solennelle décision ramena le calme à Constantinople.
L'empereur Constantin II avait rempli une glorieuse carrière; il mourut, son œuvre faite, en 685, quelques années après le calife Moavia.
Justinien II, fds de Constantin, monta sur le trône impérial, et, désireux sans doute d'illustrer son nom, qu'une longue paix pouvait ensevelir dans les ténèbres de l'histoire, il rompit le sage traité conclu par son père avec les Bulgares et les Sarrasins. Faute immense, qui semble maintenant placer le droit et la justice du côté des barbares, et justifier les futures agressions. Le patrice Léonce, général de Justinien II, marcha contre les Sarrasins, et remporta sur eux quelques-unes de ces victoires injustes, qui tôt
ou tard provoquent des représailles. Les premières rencontres avec les Bulgares débutèrent aussi par le succès, mais peu après, les Romains, conduits par Justinien, éprouvèrent des revers, et rentrèrent à Constantinople.
En Afrique, les soldats de Justinien battirent près de Carthage les Sarrasins commandés par Zuheïa, lieutenant du calife, qui périt dans l'action. Presque en même temps, le puissant calife Abdelmelit remportait sur Justinien, en Cilicie, une victoire éclatante, se rendait maître de la petite Arménie, et faisait, pour la première fois, le dénombrement des vastes États soumis à l'islamisme, avec l'intention évidente d'humilier l'empereur Justinien.
Pour se consoler de tant de revers et d'outrages mérités, Justinien frappa ses sujets d'impôts exorbitants, destinés à bâtir de voluptueuses résidences au promontoire de Thrace et sur le Bosphore. Les riches Romains, épuisés par tant de guerres antérieures, se soumirent d'abord à ces exactions tyranniques, mais le jour de l'épuisement arriva, et quelques-uns refusèrent un nouvel impôt, alléguant la meilleure des raisons, l'impossibilité de le payer. Justinien répondit par des condamnations au gibet à ces refus d'impôt. On pendit et on brûla les récalcitrants, pour épouvanter les autres. Un cri général d'indignation éclata dans Constantinople ; Léonce, général de Justinien, se mit à la tête d'un mouvement populaire, fit arrêter son maître, et se proclama empereur. Dénoùment toujours prévu, dans l'histoire des mauvais princes du Bas-Empire. Le patriarche couronne Léonce à Sainte- Sophie; le peuple demande la mort de Justinien, mais le nouvel empereur commue la peine capitale en un exil à Cherson, ville du Pont-Euxin.
En cette année 697, un petit État qui devait être une grande puissance naissait au fond de l'Adriatique : Venise prenait un nom sur la carte du monde. Son premier chef, nommé à l'élection, fut Paoluccio. Constantinople ratifia ce choix. Aucun prince de
ce temps ne remarque Téclosion de cette ville étrange, qui va s'i^tendre sur un petit archipel des lagunes, et se tracer des rues avec des canaux. C'est pourtant une nouvelle Rome, dans son paisible berceau de l'Aventin, n étant pas môme un sujet d'alarme pour quelques bourgs du voisinage. Le temps va faire un pas, et cette obscure Venise régnera sur l'Adriatique, enverra ses flottes au rivage africain, plantera son pavillon sur tous les archipels, deviendra la rivale de Constantinople , et entretiendra commerce avec l'univers.
Un événement imprévu vint ajouter une perturbation d'un nouveau genre à l'histoire des révolutions d'Orient. Justinien exilé à Cherson se croyait toujours empereur, et fatiguait la ville hospitalière de ses plaintes, de ses insultes et de ses menaces. Les Chersonites résolurent de se délivrer de cet hôte intolérable. Informé du complot, Justinien se réfugia chez les peuples des Marais- Méotides, où il épousa la fille du kan des khazares, nommée Théodora. L'empereur Léonce envoya en Chersonèse des ambassadeurs pour faire des remontrances et des menaces à ce chef barbare, qui paraissait, à la faveur de ce mariage, vouloir se mettre en hostilité agressive contre l'empire. Le beau-père de Justinien, ne se croyant pas assez fort pour résister à Léonce, envoya des assassins pour égorger l'ex-empereur, son gendre; mais celui-ci, averti par sa femme Théodora, tua de sa main les envoyés, et gagnant la ville de Sébaste, il s'embarqua pour Odessus, et se rendit ensuite aux bords du Danube, chez les Bulgares, qu'il décida facilement à le suivre à Constantinople. Quand on lit leâ histoires de cette époque, on s'arrête souvent, animé d'un juste sentiment de défiance, et on se demande s'il faut ajouter foi à des horreurs qui semblent accumulées, comme à plaisir, pour donner de l'intérêt aux histoires anciennes, et si on doit aussi transmettre, la plume à la main , les mêmes atrocités , avec un sang-froid stoïque, pour ajouter une page de plus au livre sanglant du monde. Hélas ! cette époque de criminelle folie n'est pas très-éloignée de
ET La mer noire. #f
nous; les traditions s'établissent par le chaînon de quelques vieillards, et quand cette affreuse histoire fut écrite pour la première fois, elle ne fut démentie par personne : les légendes, et les chroniques ont marché d'accord. Ce Justinien a véritablement existé, dans toute sa hideur.
Il entra par surprise dans Constantinople, où l'empereur se nommait alors Tibère II; il reconquit le trône; il fit égorger tous ses puissants ennemis d'abord, les pins obscurs ensuite, et ce massacre dura huit mois. Sur les bords du Bosphore, se souvenant de Cherson, la ville de son exil, Justinien expédie des troupes pour faire égorger tous ses habitants et justifier ainsi ses anciennes menaces. Tous les soldats restés fidèles aux empereurs furent mis à mort ; Léonce et Absimare eurent la tête tranchée au milieu des jeux du cirque. Le patriarche Callinichus ne fut pas même protégé iii par son caractère saint, ni par son nom, qui rappelait le plus glorieux des services; des bourreaux lui crevèrent les yeux. Exagérant la vengeance et le ressentiment, Justinien voulut aussi punir la ville de Ravenne, parce qu'elle s'était réjouie de son exil. Muni d'ordres exécrables, le patrice Théodore partit avec une flotte pour Ravenne, fit prisonniers les notables de la ville et l'archevêque pour les égorger plus tard , et incendia en la quittant cette malheureuse ville, coupable d'avoir approuvé la disgrâce de Justinien.
Le roi des Bulgares lui-même s'indigna de tant d'horreurs, et demanda le payement du service rendu, pour quitter Constantinople et ne plus assister à ces égorgements de chaque jour. Justinien paye le service, et rompt le traité de paix avec les Bulgares. Une nouvelle guerre s'engage entre ceux-ci et les Romains. Justinien est vaincu.
Dans la ville de Cherson, une nouvelle révolution éclate. Les soldats envoyés pour punir cette ville proclament un autre empereur, et lui donnent le nom de Félépicus. Une flotte est envoyée de Constantinople pour réprimer cette sédition. Justinien attend,
et, ne voyant plus revenir ses vaisseaux, il part avec une armée, et longeant la côte asiatique de la mer Noire, il s'arrête à Sinope et voit passer devant ses yeux la flotte que commande Félépicus, le nouvel empereur. Sans perdre un instant, Justinien rebrousse chemin pour défendre la capitale ; mais son rival, poussé par un vent favorable, arrive au Bosphore avant lui. 11 ne reste bientôt à Justinien que son fidèle écuyer Élie. Tout Coustantinople ratifie l'élection de Félépicus. Témoin de cet enthousiasme, Élie cesse d'être fidèle, et assassine Justinien pour conquérir des titres dans la nouvelle cour. Cette page d'histoire est dignement terminée par une autre mort, la mort de Félépicus : deux patrices, George et Théodore, l'assassinèrent sur une table de festin. On retrouve le Bas-Empire dans cette page. Quel progrès le monde a fait de Justinien P"" à Justinien II !
Le jour de la Pentecôte, en 71 5, le peuple rassemblé à Sainte- Sophie, comme dans le Cénacle où descendirent les langues de feu , nomma un empereur. Ce choix tomba sur un personnage jouissant de l'estime universelle; il se nommait Artémius, et prit en montant sur le trône le nom d'Anastase II. Le commandement des troupes fut donné à Léon, surnommé l'Isaurien, qui s'était distingué dans la guerre des Bulgares. A cette époque, nommer un général, c'était nommer un successeur.
Le calife Oualid, après avoir ravagé l'Asie Mineure, tourna, comme Moavia, ses vues sur Coustantinople. Cette obstination devenait héréditaire. Dépourvus de flottes, les Sarrasins fauchèrent, dit-on, toute une forêt sur le mont Liban, et apportèrent les arbres sur les chantiers voisins de la mer pour construire leurs vaisseaux. De son côté, Anastase fit construire une flottille destinée à incendier la flotte sarrasine. Chemin faisant, les marins et les soldats d'Anastase ne perdirent pas l'occasion de se révolter, et de nommer empereur un percepteur d'impôts nommé Théodose. Ici le refrain obligé manque; Anastase ne fut point misa mort; on lui permit d'entrer dans les ordres sacrés, et de se retirer sain
et sauf en Thessalonique. Heureux ce prêtre, sauvé par exception après sa chute, heureux s'il eût toujours prié sur les marches du sanctuaire, et si le souvenir de Justinien II n'eût pas excité son ambition !
Dans le fracas de ces révolutions de palais, les Romains revirent les Sarrasins prendre la route de Constantinople. Anastase avait voulu profiter de ces troubles pour remonter sur le trône, occupé par l'empereur Léon. Le complot découvert, Anastase et ses complices furent mis à mort, ce qui passa presque inaperçu dans ces moments de péril extrême, car il s'agissait de défendre la ville contre le plus formidable des ennemis. Les assiégés eurent encore recours cette fois au feu dévorant inventé par Callinichus. La victoire fut complète dès les premiers assauts. La flamme grégeoise dévora la flotte sarrasine, comme sous le dernier Constantin.
Ce triomphe exalta l'orgueil de l'empereur Léon.
Le culte des images, mal compris et mal défini d'abord, et souvent érigé en latrie, avait donné naissance à la secte des iconoclastes ; un excès en amenait un autre. L'empereur fit abattre toutes les images pieuses de Constantinople, et massacrer même les femmes qui se prosternaient devant une statue ou un tableau. Cette persécution prit un caractère affreux de violence, et couvrit de sang les rives du Bosphore. Léon ne s'en tint pas là; il voulut imiter le calife Omar et arrêler le progrès des connaissances humaines. Dans cette intention, il livra aux flammes la bibliothèque de Constantinople, magnifique édifice à huit portiques et renfermant quarante mille volumes. Le bibliothécaire, nommé Œcuméniquey à cause de ses connaissances universelles, périt dans cet incendie, et avec lui aussi furent brûlés tous les professeurs, afin qu'aucune feuille écrite ou aucune langue humaine ne pût conserver un seul germe du dépôt qui venait d'être anéanti. D'affreuses secousses de tremblement de terre et la peste ravageaient Constantinople pendant cette persécution. Le ciel avertissait par
#n CÔI^STANTINOPLE
ces fléaux; la terre n'écoutait pas, comme toujours. Léon mourut empoisonné, laissant un fils digne de lui.
Constantin*, successeur de Léon, devint le chef des iconoclastes : il ne resta bientôt plus trace d'images de saints à Constantinople, et la persécution continua surtout contre les corps religieux, dont les couvents furent abattus. La ville sainte crut un moment être délivrée du Néron chrétien, car Anastase, son beau-frère, se fit proclamer empereur, et entra victorieux dans Constantinople; mais cette usurpation légitime n'eut pas une longue durée. Constantin, occupé avec les Sarrasins et les Bulgares, longea la Propontide, bloqua le Bosphore, et reprit la ville au moment où elle était en proie aux horreurs de la famine. Artabase s'enfuit à Nicée, mais les émissaires de Constantin le poursuivirent, le ramenèrent à Constantinople avec ses deux fils, et on leur creva les yeux dans un cachot.
Un concile, tenu à l'occasion du culte des images, ayant rendu une décision qui parut favorable à Constantin Copronyme, ce prince rentra dans de meilleures voies et voulut faire oublier son passé.
Constantinople, ravagée par la peste, les sièges, les massacres et les tremblements de terre, avait perdu la moitié de ses habitants. L'empereur engagea, par des émissaires porteurs de bonnes paroles, tous les chrétiens des provinces à venir s'établir sur le Bosphore. Insensiblement la ville impériale se repeupla, surtout par les émigrations du Péloponèse, qui devint presque désert. Ensuite, Constantin, se souvenant des traditions de ses ancêtres, essaya de contracter une alliance avec Charlèmagne, et lui envoya des ambassadeurs chargés de présents magnifiques, chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie de l'art grec. Les artistes naissaient alors en Orient, et ne demandaient qu'un peu de calme pour inventer et produire. Cette même époque nous fit connaître les orgues, ce merveilleux instrument qui s'allie si bien aux pompes des cérémonies religieuses. En même temps régnait à Bagdad le calife Haaroun-al-
Raschid, qui, lui aussi, recherchait Tahiance du grand Charles, de telle sorte que, comme Constantin Copronyme, il envoyait des ambassadeurs chargés de présents. L'empereur byzantin nous fît connaître les orgues, le calife de Bagdad les clepsydres ou horloges à eau. Constantinople et Bagdad étaient en guerre permanente. Malgré sa faiblesse, l'empire grec se souvenait encore de ses beaux jours, et ne pouvait se laisser enlever ses magnifiques provinces d'Asie sans essayer de les reprendre et de les retenir. Mais il aurait fallu être un autre homme que Constantin Copronyme pour résister victorieusement à Haaroun-al-Raschid. L'alliance de Charlemagne, au reste, ne lui fut d'aucune utilité, pas plus qu'au calife. Le monarque franc avait bien assez à faire avec ses voisins.
La guerre n'empêchait pas Constantin de songer aux intérêts de sa famille. Entre autres enfants, il avait un fils qu'il destinait à lui succéder, et qui lui succéda en effet sous le nom de Léon IV. Du vivant de son père, Léon avait épousé une jeune fille athénienne d'une rare beauté et d'un esprit plus rare encore. Notre Occident la connaît sous le nom de l'impératrice Irène, et l'on raconte, je ne sais sur la foi de quel historien, qu'elle rêva un instant une nouvelle fusion des deux empires d'Orient et d'Occident, en prenant pour mari Charlemagne ou l'un de ses fils. Constantin Copronyme avait été un ardent persécuteur des images ; son fils Léon n'hésita pas à marcher sur les traces d'un tel père. Dahs sa haine contre les images, il alla jusqu'à menacer l'impératrice, qui en cachait, disait-on, dans ses appartements. A Constantinople, de pareilles menaces ne restaient pas longtemps impunies. Une maladie d'entrailles débarrassa l'empire de Léon IV, au moment où ses généraux remportaient en Asie de grandes victoires sur les Sarrasins.
Ce fut l'impératrice Irène qui d'abord régna sous le nom de son fils Constantin VI, dit Porphyrogénète. Cette femme supérieure avait la conscience des besoins de l'empire, sans cesse menacé sur ses frontières par des ennemis qui ne lui laissaient ni trêve ni
repos, sans cesse déchiré au dedans par des querelles religieuses et des conspirations de palais, à la tête desquelles étaient toujours prêts à se mettre des ambitieux sans valeur, mais d'autant plus avides du pouvoir. Contre ceux-ci l'impératrice avait la ressource de l'exil et du cloître; mais le peuple ne se laissait pas aussi aisément donner des opinions religieuses, et quant aux ennemis du dehors, les victoires des Bulgares nous montrent le règne de Constantin VI sous un jour peu favorable. Au reste, ce prince était non-seulement pusillanime et fanfaron, mais ce qui surtout doit le flétrir à nos yeux, c'est la débauche éhontée qu'il introduisit jusque dans le palais, lorsque, répudiant l'impératrice Marie, il osa faire asseoir sur le trône une de ses filles d'honneur. La licence des mœurs dès lors n'eut plus de frein, et ce prince fut tellement perdu aux yeux de ses sujets, que l'impératrice Irène, sa mère, se sentit le terrible courage de lui faire crever les yeux, dégradation terrible qui l'éloignait du trône à tout jamais.
Son fils entièrement éloigné de l'autorité, Irène régna seule, et jamais l'empire n'avait été plus heureux que sous le sceptre de cette femme. Libérale, généreuse, toujours à la tête des nobles pensées, elle ouvrit ses trésors pour réparer les maux de ses prédécesseurs. Le peuple respira sous son règne, et Constantinople lui dut des embellissements. Mais l'ambition des grands dignitaires du palais était constamment en travail : ils ne purent longtemps vivre sans intrigues, et un complot plaça sur le trône Nicéphore, grand trésorier de l'empire.
Cet empereur de hasard était bien tout l'opposé d'Irène. Il apporta sur le trône et les vices qui faisaient le fond de sa nature, et ceux qu'il avait contractés dans un long maniement des finances de l'État. Son avarice était sordide, et sa rapacité, dès qu'il se vit le maître, ne connut plus de bornes. 11 dépouilla même Constantin VI des richesses que sa mère lui avait laissées, et réduisit à la misère la plus honteuse cet homme qui avait porté la pourpre. A l'avarice, Nicéphore joignait la cruauté et la mauvaise
foi. Malheur à quiconque l'avait outragé et croyait à sa parole impériale ! Le patrice Bardane, dont on confisqua les biens, et auquel on creva les yeux, fut longtemps un exemple vivant de cette fourberie. Aucune qualité ne réparait tant de défauts. Ayant eu à combattre le calife Haaroun-al-Raschid et Crum, roi des Bulgares, Nicéphore se montra dans ces guerres aussi lâche que méchant. Racheta, quoiqu'à contre-cœur, vu son avarice, la paix avec les Sarrasins, et ayant refusé à Crum des conditions honorables, il tomba dans un piège, où il périt avec la plus grande partie de son armée.
Staurace, son fils, ne fit que passer sur le trône, et le véritable successeur de Nicéphore fut Michel, grand- maître du palais (812). Michel eût peut-être été un bon prince , si la révolte de Léon l'Arménien ne l'eût précipité du trône sur lequel l'avait fait asseoir la révolte ; car, dans cette voie, jamais on n'est à l'abri des coups de la fortune. Léon lui-même ne porta la couronne que pour guerroyer contre les Bulgares, et les vaincre après la mort de leur roi Crum. Au moment où il allait jouir de sa haute fortune, il fut assassiné par Michel le Bègue, qui prit sa place (829).
Michel était un homme de basse extraction , insolent et vaniteux. R méprisait l'instruction, les lettres et les arts, et se posait en esprit fort. Son règne est surtout remarquable par la faveur dont jouirent les iconoclastes, et les persécutions exercées contré les partisans des images. Les guerres extérieures enlevèrent à l'empire la Crète, la Sicile et toute la Dalmatie.
Nous passerons rapidement le règne de Théophile, fils de Michel le Bègue. Dans sa fureur contre le culte des images, il n'hésita pas à faire ignoblement mutiler un pauvre moine accusé de se livrer à la peinture. Si ses prédécesseurs eussent été aussi cruels que Théophile, pas de doute que l'art de la peinture n'eût péri en Orient. Cependant, rendons-lui justice : en mourant (842), il laissa la régence de son fils en bas âge à l'impératrice Théodora.
|f4 CONSTANTINOPLE
C'est souvent aux femmes qu'il faut revenir, quand on veut trouver quelque chose de glorieux dans cette histoire du Bas- Empire.
Théodora, comme l'impératrice Irène, qu'elle prit pour modèle, voulut faire hénir son règne en réparant les abus sans nombre qui affaiblissaient l'empire et lui préparaient une ruine infaillible. Malheureusement elle avait un frère. Bardas, homme habile s'il en fut, mais d'une ambition démesurée. 11 aspirait à remplacer sa sœur dans la régence, et il y parvint. Dès lors^ tout changea de face : l'impératrice Théodora n'a gouverné que dans le but de préparer un grand règne à son fils; les finances de l'État sont dans la prospérité, et l'économie a gorgé d'or les caisses du prince. L'impératrice ne se retire qu'après avoir rendu ses comptes. Mais qu'importent à Bardas et l'économie et la richesse de l'État? il ne veut que le pouvoir, et pour mieux en assurer la possession dans ses mains, il plonge l'empereur son neveu dans des débauches telles que ce prince est bientôt appelé , par le peuple de Constantinople, Michel l'Ivrogne. Au reste, toutes ces débauches finissent dans le sang. Michel un jour fait assassiner Bardas par un soldat d'aventure, Basile le Macédonien, qui se fait associer à l'empire. Bientôt ce même Basile assassine Michel lui-même, et se trouve ainsi revêtu seul de la dignité impériale. Le règne de Michel l'Ivrogne ne mériterait aucune mention de l'histoire, si ce prince n'eût élevé à la dignité patriarcale son grand-écuyer Photius, que ses scandales devaient bientôt rendre célèbre.
Photius était un homme d'une haute science. Les livres qui nous restent encore de lui témoignent à la fois et d'une vaste érudition, et d'un goût exquis. Tous les jours, les amis des lettres grecques consultent sa Bibliothèque^ immense fouillis qui nous fait connaître des chefs-d'œuvre sans lui restés inconnus. Le Nomoçanon, ouvrage beaucoup moins littéraire, indique que Photius n'était étranger à aucune partie de la philosophie et de la jurispru*-
dence, si compliquées dans ces temps. Le but que s'est proposé l'écrivain est d'allier les lois civiles et les lois canoniques. Malheureusement tant d'heureuses qualités étaient tempérées chez Photius par une ambition dévergondée, capable, pour se satisfaire, de tout entreprendre et de tout oser. Les fourberies dont il usa pour maintenir et légitimer son intrusion scandalisèrent la ville et le peuple de Constantinople, habitués cependant depuis longtemps à toutes sortes de scandales. Rien ne coûtait à cet homme, pourvu que son ambition fût satisfaite , et si nous n'entrons pas ici dans le détail des mensonges, des signatures surprises, des faux conciles, des hérésies imaginaires , c'est que l'histoire de ce grand fait appartient spécialement aux annales de l'Église, et non pas à l'histoire de Constantinople.
Depuis longtemps le trône impérial n'avait été occupé par un aussi grand prince que Basile le Macédonien (867). Dans sa jeunesse, ce prince avait été soldat, et dans les camps il avait appris comment on forme des soldats et des généraux. Aussi, pendant son règne, les troupes de l'empire furent-elles presque partout et toujours victorieuses. Depuis un siècle , jamais Constantinople n'avait vu autant de triomphes; jamais on n'avait rapporté dans ses murs autant et de si riches dépouilles. Sur le trône, Basile se montra constamment préoccupé du bien-être de ses sujets. La justice leur fut rendue exactement, et les droits de tous et de chacun furent religieusement respectés. En mourant même, Basile voulut être utile à ses peuples : il écrivit un petit ouvrage, destiné à son fils Léon, sur la manière de gouverner un vaste empire. Ce livre nous est parvenu, et à la pureté du style comme à la profondeur des pensées, on le dirait sorti de la plume d'un de ces philosophes qui se réfugièrent à Rome après la ruine des écoles de la Grèce, et trouvèrent, dans le frottement des idées chrétiennes , une vie nouvelle à donner à la morale des penseurs païens. L'Avis de l'empereur Basile à son cher fils Léon n'est pas le seul monument littéraire qui nous reste de ce prince. Sous son règne, et par
ses soins fut commencé un vaste travail de législation, un recueil analogue à ceux de Justinien. Les Basiliques furent poursuivies avec vigueur par Léon le philosophe, qui acheva leur coordination et leur classification , en ajoutant aux Premières Basiliques les Postérieures. C'est sans doute ce travail qui a valu à cet empereur le surnom glorieux qui le distingue dans l'histoire ; car, à part cette codification des lois impériales, rien d'éclatant ne signala son règne. Les Bulgares et les Sarrasins continuèrent leurs incursions sur les terres de l'empire. Ceux-ci poussèrent même leurs courses jusqu'à Thessalonique, et le mirent à sac et pillage. C'est sur cet échec que se termina le règne de Léon VL Son frère Alexandre, qui était censé partager l'empire avec lui, fut son successeur. Mais la débauche avait usé ce prince avant l'âge. Son règne fut de courte durée. Il mourut (912) au début d'une guerre nouvelle qu'il entreprenait contre les Bulgares, laissant le trône à son neveu Constantin Porphyrogénète, sous la tutelle de sa mère. Le nouvel empereur était un enfant de six à sept ans, ce qui permettait aux ambitions et aux intrigues de se faire jour pendant la régence. Vainement les Bulgares arrivaientils jusque sous les murs de Constantinople, après avoir défait les armées qui essayaient de s'opposer à leur passage. Généraux et courtisans luttaient de ressources, les uns pour s'emparer des faveurs des soldats, les autres pour capter les bonnes grâces de l'impératrice Zoé, la mère du jeune empereur. Entre tous brillaient au premier rang Léon Phocas, qui avait couvert son nom d'un certain éclat dans les luttes contre les Bulgares, et Romain Lécapène, qui commandait toutes les forces de mer. Ces deux rivaux eurent une fortune bien différente. Léon Phocas, ayant voulu lever l'étendard de la révolte en Asie (91 9), fut abandonné par ses soldats. Quant à Romain Lécapène, ayant fait épouser sa fille Hélène par l'empereur, il fut associé à l'empire, et bientôt il ne resta plus rien de royal à Constantin Vil, si ce n'est les insignes extérieurs. C'est pendant le règne de Romain Lécapène que
les Bulgares, gouvernés par Siméon, atteignirent à l'apogée de leur puissance. Un moment même ils purent se croire sur le point de s'emparer de Constantinople. Mais la paix intervint, une paix cimentée par des alliances, et pendant de longues années les hostilités furent suspendues entre les Grecs et les Barbares. La paix d'ailleurs n'était pas ce qui assurait le plus la tranquillité des empereurs de Constantinople. Surtout après le scandale de son jeune fils Thophylacle, élevé à la dignité patriarcale, Bomain Lecapène avait perdu toute popularité et était un objet d'envie et de haine pour toute la cour; il fut donc aisé d'ourdir un complot contre son autorité, et en tête marchèrent ses propres fils. Car, dans ces jours néfastes, les fils n'hésitaient pas à s'armer contre les pères et à les frapper au besoin. Le complot réussit, et Constantin Porphyrogénète reprit les rênes du souverain pouvoir. Le premier acte d'autorité de Constantin (944) fut de chasser de la cour, de bannir même de Constantinople toutes les créatures de Bomain. Les deux fils de cet empereur eux-mêmes n'échappèrent pas à cette proscription. On les enferma dans un couvent. Porphyrogénète avait consacré à l'étude les nombreuses années qu'il avait vécu éloigné des affaires. C'était un prince fort savant, et certes bien peu d'hommes de son siècle auraient pu lui être comparés. Il avait beaucoup écrit et sur toutes choses, car son érudition n'avait voulu avoir de bornes que les bornes mêmes des connaissances humaines. Tous ses ouvrages ne sont pas arrivés jusqu'à nous ; mais ceux qui nous restent, les traités d'agriculture et de médecine vétérinaire, et surtout le traité des Ambassades et le traité des Verkis et des Vices , nous font vivement regretter le grand ouvrage en cinquante-trois livres dans lequel il avait rassemblé tout ce qu'il avait trouvé de remarquable dans les anciens sur les différentes matières dont s'occupe l'esprit humain. Constantin VII avait à sa disposition des livres qui ont péri dans la dernière tourmente des Barbares. En perdant les siens, nous avons donc fait une double [lerle; et il sera toujours permis aux
amis des lettres antiques de les regretter. Non-seulement Constantin Porphyrogénète était savant et lettré, mais encore il aimait les savants et les lettrés et les protégeait. Son règne arrêta pour quelque temps encore la barbarie qui peu à peu gagnait jusqu'au cœur de l'empire. Constantinople et les principales villes virent s'ouvrir des écoles, qui bientôt devinrent florissantes. Également ami et protecteur éclairé des arts, il restaura les monuments de Constantinople qui tombaient en ruines, et en fit élever de nouveaux. Les peintres, les architectes, les sculpteurs vécurent largement et honorablement sous le règne de ce prince, comme les savants et les lettrés. Et cela ne l'empêchait pas d'être juste, bon et équitable pour le reste de ses sujets. L'amour des lettres et des arts conduit toujours au bien. Depuis plus d'un demi-siècle, jamais la justice n'avait été plus exactement rendue à Constantinople. Porphvrogénète rappelait Basile, moins ses vengeances et le caractère soupçonneux que le Macédonien tenait de sa basse extraction. Cependant toutes ces vertus n'existaient pas chez Constantin VIL N'oublions pas que nous parlons d'un empereur qui régnait à Constantinople au dixième siècle. Sachons-lui gré de vertus qui ne sont qu'à lui, et mettons ses vices sur le compte de son temps. Ses vertus d'ailleurs devaient bien avoir quelque éclat, puisque les Sarrasins d'Afrique et de Bagdad qui avaient recommencé leurs hostilités contre l'empire, après une grande victoire remportée par eux dans l'île de Crète, furent les premiers à proposer des conditions de paix qui furent acceptées. Constantin Porphyrogénète ne jouit pas longtemps de cette nouvelle tranquillité. 11 fut empoisonné par son fils, qui lui succéda sous le nom de Romain le Jeune (960). Mais le poison qui avait tué le père devait aussi tuer le fils. L'impératrice Théophano aspirait à l'empire, et elle ne pouvait exercer le pouvoir qu'au nom de ses enfants en bas-age. Pour arriver à ses fins, elle versa, mais -à plus forte dose, dans la coupe de Romain le Jeune, le poison qu. avait fait périr Constantin VIL
L'impératrice Théophano ne jouit pas longtemps du fruit de ses crimes. Un brave général qu'elle voulait faire assassiner à la tête de ses troupes, NicéphorePhocas, ceignit le diadème, chaussa l'es brodequins de pourpre et marcha sur Constantinople. Les acclamations du peuple et du clergé lui prouvèrent qu'il avait bien agi. Nicéphore, maître de l'empire, se vengea d'abord de ses ennemis, puis, ne songeant qu'à satisfaire ses goûts libidineux, il épousa l'impératrice Théophano, avec laquelle il avait déjà eu des relations plus que suspectes. Cette femme perverse devait être bien attrayante, pour que, malgré ses crimes, des hommes comme Nicéphore Phocas n'hésitassent pas à s'unir à elle par les liens du mariage! Sa carrière n'est pas finie encore. Passons rapidement sur six années de guerres avec les Sarrasins, les Bulgares, les Allemands, et nous la retrouvons avec Zimiscès, le plus grand guerrier de l'empire après Nicéphore, dans le complot qui doit clore violemment les jours de cet empereur. Ce crime d'ailleurs ne lui profitera pas. A peine revêtu de la pourpre, Jean Zimiscès la bannit de Constantinople et la relègue dans un couvent. Le nouvel empereur était un fort grand homme de guerre, mais un pauvre politique. Pendant qu'il s'occupait de repousser les Sarrasins et les Russes, dont nous trouvons aujourd'hui pour la première fois le nom dans l'histoire, du fond de son monastère, l'impératrice Théophano ourdissait encore des intrigues à la cour de Constantinople, et Zimiscès périt par le poison.
A la mort de ce prince commence une série d'empereurs dont l'histoire sait à peine les noms : Basile et Constantin, les deux fils de Romain le Jeune, un autre Romain qu'on surnomma Argyre, Michel lePaphlagonien, qu'un caprice amoureux de l'impératrice Zoé lira de la boutique d'un changeur pour l'asseoir sur le trône (1034). Cette impératrice Zoé va jouer pendant quelques années un rôle analogue à celui de Timpératrice Théophano. Seulement ce n'est pas l'ambition qui la guide; c'est un amour insensé, dont l'âge lui-même ne saurait calmer les ardeurs. Mi-
100 CONSTANÏINOPLE
chel le Paphlagonien était beau de figure, mais il était atteint d'une maladie terrible, l'épilepsie, qui devait promptement le conduire au tombeau. L'eunuque Jean, son oncle, grand-maître du palais, qui avait puissamment contribué à son élévation, ne voulait pas que la dignité impériale sortît de la famille. Le fils d'un calfateur de vaisseaux succéda au changeur. Il s'appelait aussi Michel, et l'histoire lui a conservé le surnom de Calaphate, que lui avait donné le peuple deConstantinople. Ingrat envers sa famille, le Calaphate ne montra également qu'ingratitude envers l'impératrice Zoé, à laquelle il était redevable de sa haute fortune. [1 la chassa du palais et la relégua dans une des îles de la Propontide, dont les monastères servaient d'ordinaire de lieux d'exil dans ces temps de troubles et de perpétuelles usurpations. Mais bientôt les habitants de Constantinople indignés se soulèvent, rappellent l'impératrice, et crèvent les yeux. au Calaphate.
L'impératrice Zoé était en ce moment âgée de soixante- deux ans; mais elle avait conservé l'ardeur et la passion de ses jeunes années, et elle songea à contracter un nouveau mariage. Elle jeta les yeux sur Constantin Monomaque, jeune seigneur de bonne mine et d'une naissance distinguée. Celui-ci n'hésita pas à accepter avec la main de l'impératrice la haute position qu'elle lui offrait. Mais à peine revêtu de la pourpre, il chercha des consolations et des compensations en dehors du lit conjugal. Il débaucha une jeune veuve, nommée Sclérène. Elle était parfaitement belle et appartenait à une famille illustre. Monomaque la logea dans le palais , et la vieille impératrice Zoé et la jeune veuve devinrent les dispensatrices de toutes les grâces et de toutes les faveurs.
Si nous écrivions l'histoire de l'Église de Constantinople, ce serait ici le moment de nous arrêter et de déduire longuement les origines du grand schisme qui va séparer la communion grecque de la communion romaine. L'esprit subtil et propre aux arguties théologiques n'avait jamais abandonné les races grecques. Chez elles étaient nées les plus terribles hérésies qui avaient menacé
les Églises chrétiennes dans le commencement de leur constitution . Commenter la doctrine et la profession de foi était le plus grand bonheur de ce peuple, héritier des célèbres écoles de l'antiquité.
Les décrets des conciles ne mettaient qu'un frein impuissant à ces esprits amoureux d'indépendance. Ils appelaient sans cesse du concile qui les avait condamnés à un autre concile, et de la sorte les querelles religieuses devenaient interminables. Nous avons parlé en son lieu du patriarche Photius, cet homme supérieur, qui fit un si mauvais usage et de ses connaissances exceptionnelles et de son esprit distingué. Dans ses luttes contre le patriarche Ignace qu'il voulait remplacer, contre les papes dont il essayait de surprendre la religion, Photius avait laissé tomber un mot qui devait avoir un retentissement funeste. Toute mauvaise graine fructifie, a dit la Sagesse. Le germe déposé par Photius avait grandi. Les écoles théologiques grecques s'étaient emparées de l'accusation qu'il avait portée contre la communion romaine, d'avoir intercalé dans le symbole de Nicée le mot filioque. Sous le règne de Constantin Monomaque, le patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire, reprit la thèse émise à la légère et commue arme de polémique par son prédécesseur, et en fit la base sur laquelle il assit le schisme qui sépare encore l'Église grecque de la communion romaine. Ne nous abusons pas cependant : si l'entreprise de Michel Cérulaire réussit, nous devons aussi et surtout en chercher la cause dans la jalousie et la rivalité qui n'avaient jamais cessé d'exister entre les deux Églises, et qui, depuis Charlemagne, s'étaient encore accrues par la suprématie que le siège de Kome prétendait justement avoir sur tous les autres sièges épiscopaux. Les patriarches d'Orient, dont les sièges étaient apostoliques, ne voulaient voir dans le pape qu'un égal et non un supérieur.
Un autre événement fort important signala le passage à l'empire de Constantin Monomaque. Nous voulons parler de l'apparition sur la scène du monde des Turcs Seldjoucides, dont nous aurons amplement à nous occuper plus taid.
Depuis la fondation de l'islamisme, l'empire était resté entre les mains des Arabes, la race à laquelle appartenait le prophète Mohammed. Cependant la religion de l'islam s'était rapidement propagée par le glaive, au nord et au midi, à l'orient et à l'occident. Les populations, fanatisées par le prophète de Médine, s'étaient répandues sur le monde comme un torrent qui a rompu ses digues, et partout elles avaient fondé des empires puissants et des dynasties florissantes. A leur tour, les contrées musulmanes étaient envahies. Les déserts de l'Asie étaient un immense réceptacle de hordes pour lesquelles la guerre était un besoin, et qui s'en allaient , au caprice du premier chef d'aventure venu , chercher un empire à conquérir. Au temps où nous sommes arrivés, une des plus formidables hordes du Turkestan, qui avait été organisée par Seldjouk , parvenait à une haute puissance. Un des petits-fds de Seldjouk, Thogrul-Beg, s'était emparé de toute la partie orientale de la Perse j usqu'à la mer des Indes, des côtes de la mer Caspienne, du Cébal, de l'Irak persique et des villes importantes de Hamadan et de Rey. Il menaçait déjà l'empire de Constantinople.
Effrayé de ces progrès , l'empereur Constantin Monomaque envoya des ambassadeurs à Thogrul , afin de négocier une paix fort nécessaire aux Grecs, menacés sur le Danube par les Patzinaces, nation belliqueuse qui avait remplacé les Bulgares pour faire incessamment des incursions sur les terres de l'empire. Les envoyés du monarque trouvèrent Thogrul dans son camp et à la tête de forces considérables. Les présents qu'ils portaient furent accueillis avec hauteur. Cependant le prince Seldjoucide ne ferma pas entièrement l'oreille aux propositions d'alliance qui lui étaient faites. On conclut même et on signa un traité; mais il ne reçut jamais d'exécution , et il fallut en venir aux armes. Les troupes impériales et les Turcs se rencontrèrent pour la première fois à la bataille de Capètre. Les Grecs furent entièrement taillés en pièces. La paix devint alors plus facile. Constantin Monomaque paya au poids de l'or la retraite des Turcs.
Cependant les intrigues étaient toujours de saison à la cour de Constantinople. L'empereur, s'étant senti malade, voulut se choisir un successeur, mais on le prévint. Une femme septuagénaire (1054), Théodora, qui avait partagé le trône d'un des prédécesseurs de Constantin Monomaque, à ce titre revendiqua l'empire et fut assez habile pour s'en emparer. Malgré son âge avancé, cette femme, d'une santé de fer, eût dignement tenu le sceptre, si les courtisans ne l'eussent, pour ainsi dire, forcée à se choisir un successeur. Elle nomma Michel Stratiolique, vieux guerrier qui avait usé sa vie dans les camps au service de l'empire. Dès lors les intrigues recommencèrent > toutes les ambitions déçues n'aspirèrent qu'à renverser le nouvel empereur. Le premier, Isaac Comnène, leva l'étendard de la révolte. Il appartenait à une vieille et nombreuse famille, dont la gloire était une des illustrations de Constantinople. Depuis plusieurs siècles, les Comnène tenaient le premier rang et dans la cité et à la cour. Isaac était un général fort aimé des soldats ; ils le proclamèrent empereur dès qu'ils apprirent que Michel Stratiolique avait résolu de le proscrire. Dans celte conjoncture, Isaac n'hésita pas: ses richesses, sa position, la puissance de sa famille, tout en faisait un chef de dynastie. La victoire ne lui fut pas infidèle, et il put ceindre le diadème et chausser les brodequins de pourpre dans la métropole de Sainte- Sophie, aux acclamations unanimes des grands, du clergé et du peuple de Constantinople.
Isaac Comnène ne jouit pas longtemps de sa haute fortune. La mort lui ayant enlevé un fils qu'il chérissait, il abdiqua la pourpre et en revêtit Constantin Ducas , un de ses anciens compagnons d'armes. Celui-ci régna sept ans, et à sa mort l'empire fut pris par Eudoxie, sa veuve , qui épousa Romain Diogène et le fit asseoir à côté d'elle sur le trône. Romain Diogène était un audacieux qui nhésitait pas à se jeter tête baissée dans les hasards et dans les aventures. Cette audace lui réussit contre les Turcs, qu'il battit dans plusieurs rencontres, grâce à des troupes occidentales que
104 COiNSTANTlINOPLE
nous voyons pour la première fois au service des Grecs contre les musulmans. La témérité de Romain Diogène devait cependant lui être fatale. Dans une dernière rencontre, il tomba entre les mains des Turcs, et comme on ne savait ce qu'il était devenu, r impératrice Eudoxie fit couronner le fils aîné de Constantin Ducas, qui régna sous le nom de Michel VIL Plus tard, Romain Diogène, ayant été relâché par les Turcs, voulut reprendre l'empire j mais l'impératrice Eudoxie refusa de le reconnaître, et on lui creva les yeux. Michel VU n'est guère connu dans l'histoire que par le surnom de Parapinacej, que sa rapacité lui fit donner. Il eut à combattre les ennemis sw les frontières de l'empire, et à réprimer des séditions intestines. C'est toujours l'histoire de Constantinople depuis deux siècles. Nicéphore Rotaniate, le plus heureux de tous ces compétiteurs à l'empire, succéda à Michel VII, qui prit l'habit monastique. Mais qu'était-ce que cette succession, lorsqu'il foUait chaque jour la disputer à quelque prétendant nouveau ? car toute cette histoire ne nous présente qu'une longue et fade série de conspirations militaires qui fatiguent l'esprit et empêchent l'œil de distinguer même un grand événement, perdu au milieu de tous ces désordres et de tous ces détails. Nicéphore Rotaniate, à peine sur le trône, ne voit que des ennemis autour de lui, au nord, au midi, à l'orient, il en a partout. Et ce sont les propres troupes de l'empire qui marchent contre l'empereur. Rotaniate a semé la révolte, et la récolte pousse avec une fécondité sans égale autour de lui. Parmi tous ces révoltés, nous ne parlerons que d'un seul, celui qui triompha, Alexis Comnène, qui conquit l'empire en s'emparant de Constantinople.
Le règne d'Alexis nous fait toucher à de grands événements. La puissante maison des Comnène , qui avait ceint le diadème avec Isaac, devint alors dynastique, et pendant un siècle, Constantinople ne connut pas d'autre famille impériale.
Alexis Comiièiie avait fait ses preuves de l)ravouie et de ca[)acité militaire avant de monter sur le trône. Empereur, il devait faire connaissance avec un ennemi nouveau , qui commença ce grand mouvement par lequel l'Occident armé se porta tout entier sur l'Orient.
Une bande de Normands s'étaient emparés delà Sicile, de la Calabre, de la Fouille ; ils n'étaient pas satisfaits, et, s'aventurant dans l'Épire, ils menacèrent l'empire de Constantinople. Alexis, en combattant ces Normands, en leur disputant ses villes et ses provinces, eut le tort de ne pas comprendre que le seul moyen de sauver l'empire des musulmans était de s'allier à ces petites races militaires de l'Occident, que Constantinople connaissait cependant et appréciait à sa valeur, puisque, depuis un demisiècle, les meilleures troupes de l'empire étaient des corps de Francs amenés en Orient par d'intrépides chercheurs d aventures. Bientôt d'ailleurs ce ne sont pas des bandes qui vont venir, ce sont des armées : car le règne d'Alexis Comnène est contemporain de la première croisade. Pendant que l'empire grec se débattait dans ces convulsions intérieures que nous avons essayé de faire connaître, lOccident constituait sa puissante société féodale, robuste et terrible comme l'armure d'acier du guerrier de cette époque. La guerre était le besoin permanent de cette société, combattre, le besoin permanent de ces hommes. Quand
ils n'eurent plus à guerroyer en Europe, la religion les jeta sur la route d'Asie, indiquant à leur bravoure un but digne d'elle, la délivrance du saint tombeau dont les musulmans éloignaient les chrétiens. Un simple moine se fit l'apôtre de ces grandes idées, et son éloquence trouva des cœurs pour les comprendre, et sous le chaume des serfs et sous le toit des tours féodales. Guerriers et manants se mirent en route pleins d'espoir en Dieu et comptant par cette grande action conquérir le paradis éternel.
Ces idées de l'Occident étaient bien loin des idées d'Alexis ; pour être justes, nous devons dire des idées de tout le monde à Constantinople à cette époque. L'empire grec était trop vieux, trop usé, trop civilisé pour comprendre ces grandes expéditions. 11 ne vit en elles que de nouveaux ennemis, et il chercha à se défendre contre eux, comme il se défendait déjà contre tous ceux qu'il avait sur les bras. A la faiblesse, il opposa l'insolence et la dureté ; avec la force il essaya de ruser et de temporiser. Ajoutons qu'après avoir honorablement accueilli Pierre l'Ermite et Gautier-Sans-Avoir, Alexis Comnène ne tarda pas à trouver ces nouveaux hôtes fort incommodes. Les bandes de Pierre et de Gautier s'appropriaient tout ce qui leur convenait sous prétexte de renonciation aux biens de ce monde, de telle sorte que les sujets d'Alexis se trouvaient exposés à un pillage permanent. Aussi, pour s'en débarrasser, Alexis s'empressa-t-il de leur fournir des vaisseaux qui les portèrent en Asie, où elles furent taillées en pièces par le sultan Soliman, qui régnait à Nicée.
Après les bandes indisciplinées vinrent les guerriers, la véritable croisade. Cette fois Alexis eut peur. La tempête ayant jeté à Dyrrachium Hugues le Grand, frère de Philippe L', roi de France, qui avait pris le chemin de la mer, Alexis le retint prisonnier et refusa de le rendre à Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine et chef de la croisade, qui le réclamait. Godefroy alors déclara la guerre à Alexis et marcha sur Constantinople (1096). 11 établit son camp en face de la ville, et se prépa-
ET LA MER NOIRE. i07
rait à en faire le siège, lorsqu'enfin Alexis comprit qu'il avait devant lui un ennemi que rien n'arrêterait. 11 consentit à recevoir amicalement les croisés, et rendit la liberté aux prisonniers qu'il retenait.
Les croisés restèrent six mois à Constantinople ou dans les environs, et Constantinople a gardé le souvenir de ce passage de Godefroy de Bouillon. Encore aujourd'hui, quand le Franc visite Stamboul, on le conduit dans la prairie de Buyuk-Déré, et là on lui montre les quarante arbres ou le platane sous lequel venait s'asseoir ce guerrier illustre. Ce n'est pas sans émotion qu'on retrouve ce souvenir de notre vieille histoire vivant dans cette ville, qui depuis les dernières années du dix-neuvième siècle a assisté à tant de catastrophes inouïes. Le platane de Godefroy de Bouillon est comme la colonne brisée du palais de Bélisaire : à leur aspect toute la vieille histoire se lève et revit dans la mémoire. On se demande ce que sont devenues ces splendeurs du palais des Blaquernes et ces merveilles de la Porte-Dorée !
Notre intention n'est pas de suivre l'armée occidentale dans ses marches d'Asie. On sait que chaque bataille livrée aux musulmans faisait tomber au pouvoir des gentilshommes croisés des villes et des provinces qui avaient jadis appartenu à l'empire d'Oiient, Constantinople n'avait jamais renoncé à l'espérance de les reconquérir. Quand donc les compagnons de Godefroy de Bouillon, peu soucieux d'imiter le noble exemple de désintéressement que leur donnait cet illustre chef, se taillaient des principautés, des duchés, des royaumes dans les anciennes provinces romaines, nous ne devons pas être étonnés de voir après tout l'héritier de Constantin, et de Théodose se poser au moins en prince suzerain de ces mêmes provinces, et réclamer un serment d'hommage et de fidélité. On a beaucoup trop dit et écrit de toutes parts qu'Alexis Comnène ne tint, pendant toute la croisade, à l'endroit des guerriers d'Occident, qu'une conduite équivoque. La conduite des croisés à son égard ne fut guère plus belle. S'il usa de ruse, de dupli-
108 CONSTANTIINOPLE
cité, de diplomatie, ils usèrent de violence : l'un trouva dans sa faiblesse les ressources ordinaires de la faiblesse. Peut-on dire que les autres ne n^irentpas largement leur force à profit? Ainsi Boémond, un des princes normands établis en Sicile, qui, déjà avant la croisade, avait guerroyé contre l'empire et contre Alexis, dès le début de la campagne, se façonna une principauté dans les terres d'Édesse et d'Antioche. Alexis ne refusait pas de lui en donner l'investiture; mais le prince normand ne voulait faire relever que de son épée ce qu'il avait conquis par l'épée. Pour quiconque est familier avec cette histoire, il est évident qu'à peine en Asie les chevaliers occidentaux perdirent de vue le noble but de leur armement. Ils se considérèrent tout de suite comme en pays conquis, et tout ce qui leur tomba sous la main fut de bonne prise. Certes, les roueries et les finesses diplomatiques sont loin d'avoir nos sympathies; mais nous sommes forcé d'avouer qu'Alexis Comnène, en revendiquant les terres de l'empire de Constantinople, faisait bien, et que les luttes qu'il soutint à ce sujet contre Boémond, contre les Pisans, contre les Génois, contre les Florentins, sont les plus belles pages du règne de cet empereur, et ne contribuèrent pas peu à assurer les destinées de sa dynastie. A Constantinople, dans ce temps-là, aucune famille n'aurait pu sauvegarder plus efficacement les intérêts de l'empire. Aussi, nonobstant les intrigues de palais auxquelles nul empereur ne pouvait échapper, conserva-t-il intacte son autorité, toujouis appuyé par le clergé, le peuple, les soldats et la meilleure partie des dignitaires de la cour. Ses armées, dans les guerres qu'elles soutinrent contre le prince d'Antioche, ne furent pas toujours heureuses; mais jamais on ne reprocha ces revers à l'empereur. Ce qui montre encore combien on doit prendre garde de se laisser aller à de faux sentiments, c'est ce que fit Boémond lorsqu'ayant conclu sa paix avec Alexis, il ne fit aucune part des richesses dont on le combla aux compagnons de ses guerres, de ses fatigues et de ses périls. La conduite d'Alexis Comnène à l'égard de Ber-
trand, fils du comte de Saint-Gille et Toulouse, mort devant Tripoli de Syrie, fut bien différente, et montre une fois de plus que les Grecs ne se comportèrent pas aussi mal à l'endroit des croisés que les historiens ont bien voulu nous le dire. Si encore les croisés, en se faisant princes souverains en Asie, avaient opposé aux musulmans une barrière infranchissable ; mais, loin de là, les Turcs sortaient du Khorassan comme avant la croisade, et ravageaient les terres que l'empire avait conservées. Dans sa vieillesse, Alexis Comnène fut obligé de se mettre lui-même à la tête de ses troupes pour arrêter ces hordes envahissantes. 11 retrouva la valeur et la verdeur de ses jeunes années. Dans une première campagne, il anéantit une armée nomade qui répandait partout la terreur sur son passage, brûlant tout ce qu'elle ne pouvait emporter. Deux ans après, il conduisit lui-même la guerre jusque sur les terres du sultan d'iconium. A côté d'Alexis, son neveu Nicéphore se couvrit de gloire, et sa bravoure détermina les musulmans vaincus à demander la paix. Alexis la leur accorda, et l'armée put rentrer à Constantinople , glorieuse et chargée de dépouilles. La paix permit à l'empereur de donner encore plus ses soins à l'administration de l'empire. Il s'occupa des soldats invalides, des blessés, des malades, des enfants, des fen]mes, des vieillards. Malheureusement, une vie si pleine avait usé son corps. Il essaya vainement de lutter contre la maladie. Tout son corps se gonfla, et, après une agonie longue et laborieuse, il expira le 15 août 1118, laissante son fils Jean Comnène le trône, que personne ne lui disputa.
Jean Comnène avait toutes les bonnes qualités de son père et n'avait aucun de ses défauts. Contre les Turcs, les Patzinaces du Danube, les Serves de Hongrie, il continua l'œuvre si glorieusement commencée par Alexis. Aussi bi ave et aussi habile que son père, il maintint par son courage et sa prudence Tinlégrité de l'empire. Bien jilus, il obtint ce qu'Alexis n'avait jamais pu obtenir, le serment de vasselage des comtes d'Édesse et des princes
4i« CONSTANTINOPLE
d'Aiitioche, et quand il mourut, Manuel, «on fils, n'avait qu'à suivre les traces d'un tel père, pour rendre à l'empire ce lustre que la série des Antonins avait fait connaître à l'ancienne Rome. Malheureusement Manuel Comnène unissait à ce courage, qui semblait héréditaire dans la famille, l'astuce et la duplicité que les écrivains occidentaux ont si souvent reprochées à Alexis. Mais autant nous avons trouvé juste de laver Alexis de cette accusation, autant nous la ferons peser sur Manuel. Après le règne heureux de Jean Comnène, l'empire n'avait plus à réparer les ruines amoncelées par plusieurs siècles d'anarchie et de désordres. Jean avait eu raison de la force occidentale elle-même , ^t les héritiers des premiers croisés avaient reconnu la suprématie du trône deConstantinople. On ne comprend donc pas la conduite pleine de fourberie qu'il tint à l'égard de Conrad, empereur d'Allemagne, et Louis le Jeune, roi de France, armés pour la seconde croisade, ou du moins si, vaincu par l'évidence des faits, on la comprend et on la pénètre , on ne peut s'empêcher de la flétrir. Non-seulement Manuel Comnène ne seconda nullement ce grand armement de l'Europe occidentale contre l'Orient islamite, mais encore cet empereur de Constantinople chrétienne poussa la perfidie jusqu'à prévenir le sultan d'Iconium des préparatifs immenses qui se faisaient contre lui. Aussi cette croisade, moins heureuse que la première, échoua misérablement. Les lourds cavaliers de Conrad couvrirent de leurs ossements blanchis les chemins qui menaient à Constantinople, et quand ils arrivèrent en Asie, exténués de fatigues et en nombre excessivement réduit, ils ne purent résister aux attaques réitérées des Turcs et furent aisément taillés en pièces. Louis le Jeune ne fut pas plus heureux. Son armée, engagée dans les gorges de la Gisidie sans guides et sans vivres, fut coupée par les Turcs qui se tenaient en embuscade, et la bataille ne fut bientôt qu'un affreux carnage. Le roi de France lui-même faillit tomber entre les mains des ennemis du nom chrétien. Il ne dut son salut qu'à des prodiges de valeur. Il trouva aisément un
refuge dans les villes de la Syrie et de la Palestine restées au pouvoir des premiers croisés. Après un séjour de deux ans dans ces contrées, il s'embarqua sur une felouque normande qui, nonobstant les périls de la mer, le ramena en Sicile.
Tous ces artitlces de Manuel Comnène cachaient une immense ambition. Il aspirait à rendre à l'empire grec l'éclat de ses plus grands jours, et à faire de nouveau de Constantinople la capitale, la première ville du monde. Tout ce que la mort avait empêché Alexis et Jean de réaliser, Manuel rêvait de l'accomplir. Les anciennes provinces de l'empire devaient être toutes reconquises une à une, et le nom des Comnène devait désormais devenir synonyme de restaurateur du trône de Constantin. D'abord il jeta les yeux sur ITtalie, et cela avec d'autant plus de convoitise que les Normands de Sicile, toujours ses ennemis et ravageurs acharnés des côtes de la Grèce, paraissaient disposés à écouter favorablement des propositions de paix. Les commencements de la guerre parurent répondre aux vues de l'empereur, et un grand nombre de places de la Fouille et de la Calabre tombèrent au pouvoir des généraux de l'empire. Mais la présence d'une flotte sicilienne dans les eaux de Constantinople changea les dispositions de l'empereur, et il accepta momentanément la paix qu'on lui offrait.
Du côté de l'Asie, Manuel conservait une fortune plus favorable. Il recevait l'hommage des princes d'Antioche et du roi de Jérusalem. Il reprenait Édesse etla Cilicie sur les Turcs, et quoique ceux-ci, après leurs défaites, reparussent toujours plus ardents et plus nombreux, Manuel se montrait de plus en plus acharné à les combattre et à les chasser des terres qu'il considérait toujours, malgré les conquêtes, comme ses possessions. A force de persévérance et de sang répandu, il vint à bout de réduire ces infatigables ennemis. Au moment où il se préparait à une campagne décisive, il vit venir à lui le sultan d'Iconiumqui sollicitait la paix. Elle lui fut accordée. Mais la paix entre les Turcs et les Grecs n'était guère
possible, et avant la fin de son règne, Manuel dut encore une fois se mesurer avec ce terrible sultan.
Un ennemi de l'empire de Constantinople, tout aussi acharné que les Turcs, était le peuple hongrois. Vainement Maimel essayait-il d'apaiser les discordes intestines qui le divisait ; il fallait sans cesse la présence d'une armée impériale pour empêcher les factions rivales d'en venir aux mains. Une plus hardie que les autres n'hésita même pas à s'attaquer aux troupes de l'empire. Manuel n'entendait pas raillerie là-dessus. Il fit avancer des troupes considérables, et la grande bataille de Zeugunise mit un terme à ces guerres qui duraient depuis plus de dix-huit ans.
Après les Normands de Sicile, ce fut le tour des Vénitiens de jeter des yeux de convoitise sur les cotes de la Grèce. Leur commerce, qui grandissait chaque jour dans le Levant, eut tiré un grand avantage de ces positions avancées au milieu des archipels qui coupent toutes ces mers. Mais les premières expéditions de ces hardis marchands ne furent pas heureuses, et quand ils demandèrent la paix à l'empereur, Manuel put impunément unir la dérision à la cruauté.
La vie du troisième Comnène ne devait cependant pas s'écouler sans qu'il fît connaissance avec les revers. La guerre contre les Turcs avait recommencé. C'était toujours le sultan Azzeddin qui régnait à Iconium. Des deux côtés on fit des dispositions pour que la lutte fût décisive. Manuel surtout était décidé à en finir avec cet ennemi permanent, qui renaissait sans cesse de ses défaites. Toutefois une année entière s'écoula sans que les nombreuses armées mises sur pied, sans que le croissant de Médine et la croix grecque en vinssent aux mains. Entin au mois de septembre 1 1 76, on se rencontra près de Myriocéphales, vieille forteresse déserte qui devait désormais devenir célèbre dans l'histoire. Les Grecs y essuyèrent une de ces défaites qui suffisent à empoisonner toute une existence. Aussi, depuis cette journée néfaste, Manuel resta-t-il plongé dans une sombre mélancolie. En vain ses généraux
remportèrent-ils encore quelques avantages, une victoire même sur les^bords du Méandre. L'empereur ne goûtait plus aucun repos, et à la fm de septembre 1 1 80, il mourut, autant de maladie que consumé par ses chagrins. La plus grande faute dynastique que puisse commettre un prince comme Manuel Comnène, dans une ville comme Constantinople, est de ne laisser que des enfants en bas âge pour lui succéder. 11 prépare ainsi à plaisir la ruine de sa maison, pendant qu'il aurait dû chercher à la prévenir en s'alliant avec un de ces hommes, comme il s'en trouve toujours auprès des trônes, qui, parleur naissance, leur influence personnelle et leur valeur, savent inspirer le respect à la foule. Quelques jours suffisent pour renverser un édifice solidement établi, et les établissements dynastiques étaient toujours très -fragiles à Constantinople.
Manuel ('omnène, en mourant, ne laissait qu'un fils, Alexis, qui n'avait pas encore douze ans. Il fallait des mains plus robustes pour défendre et continuer l'œuvre des Alexis, des Jean et des Manuel. Plus ils avaient relevé l'empire de son abaissement, plus était lourd le fardeau qu'ils léguaient à leurs successeurs. Les crimes et les intrigues que les Comnène avaient bannis pendant plus d'un siècle de la cour de Constantinople reparurent à la mort de Manuel, et, comme toujours, ils se donnèrent libre carrière. Le premier de ces hommes aux passions mauvaises qui reparut sur la scène fut Andronic. Par une série d'artifices et de perfidies, Andronic arriva jusqu'aux marches du trône occupé par le jeune Alexis, fils de Manuel; puis, non content d'exercer le pouvoir, il n'hésita pas à se souiller du sang de cet enfant. Ce crime n'était que le premier de ceux que cet usurpateur devait commettre. Jamais tyrannie pareille n'avait pesé sur Constantinople. Rien ne fut respecté par cet homme, que semblait posséder une monomanie furieuse, et bientôt il devint tellement odieux, que soldats, prêtres, peuple et dignitaires se soulevèrent et donnèrent la pourpj e à Isaac l'Ange, qui souilla les commencements
de son règne parles barbaries inutiles qu'il exerça ou laissa exercer contre Andronic , prisonnier. Ce nouvel empereur n'avait aucune des qualités qui auraient pu arrêter l'empire sur la pente rapide qu'il descendait. Sa faiblesse était extrême, et s'il ne fut pas cruel comme Andronic, on peut dire que cette qualité venait en lui de l'absence d'énergie. La dissimulation et la fourberie dont il fit preuve à l'endroit de Frédéric Barberousse et de Richard, roi d'Angleterre, qui voulaient porter le secours de leurs armes aux chrétiens d'Orient, nous le montrent encore sous le jour défavorable qu'ont si bien exploité contre tous les Comnène les écrivains occidentaux.
Toutes ces convulsions de la puissance impériale avaient favorisé le développement de la domination musulmane dans les provinces asiatiques. Toutes les conquêtes de Jean et de Manuel Comnène étaient perdues, et les musulmans, commandés par le fameux sultan Saladin, menaçaient de ne bientôt plus connaître de bornes à leurs envahissements. L'empire de Constantinople était démembré, et pour comble de misère, les généraux qui auraient dû le défendre ne travaillaient qu'à le démembrer euxmêmes. C'est ainsi qu'Isaac Comnène se fit une souveraineté dans l'île de Chypre, après en avoir chassé les Sarrasins, souveraineté qui ne dura guère, car Richard Cœur de Lion, ayant eu à se plaindre de ce prince, n'hésita pas à aborder en Chypre avant de se rendre en Palestine, et ayant vaincu et fait prisonnier Isaac, il vendit son île aux chevaliers du Temple, qui plus tard s'en dessaisirent en faveur de Guy de Lusignan. Isaac l'Ange, monté sur le trône impérial par la révolte, devait en descendre par la révolte. Son frère Alexis, impatient de régner, à l'instigation de sa femme Euphrosyne, qui ne vivait que pour les intrigues et l'ambition, prit la pourpre, et, pour mieux assurer son empire naissant, fit crever les yeux d'Isaac prisonnier.
Cependant la victoire de Tibériade avait porté à son plus haut point de splendeur la puissance de Saladin. Les chrétiens do Syrie
et de la Palestine aux abois appelaient à leur secours leurs frères d'Occident. Pendant que régnait Isaac l'Ange, le roi de France, Philippe-Auguste, le roi d'Angleterre, Richard Cœur de Lion, l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, répondirent à cet appel. Us conduisirent contre les musulmans l'élite de leurs chevaliers. Nous avons déjà eu occasion de dire la mauvaise foi que montra envers cette croisade l'empereur de Constantinople. Les intentions mauvaises d'Isaac l'Ange contribuèrent beaucoup à faire échouer les efforts de ces grandes expéditions. Malgré les brillantes passes d'armes de tant d'illustres guerriers, la puissance musulmane ne fut nullement ébranlée en Orient. Elle grandit même par l'éclat que jetaient sur elle toutes ces luttes glorieuses, et quand les chevaliers d'Allemagne, de France et d'Angleterre, debout encore après tant de combats, regagnèrent leurs foyers, les chrétiens de la Palestine et de la Syrie ne furent plus assez forts pour tenir tête à ces nombreuses armées que l'islamisme envoyait sans cesse contre eux, et Jérusalem ne tarda pas à retomber sous le joug du croissant.
Constantinople, livrée aux séditions et aux querelles intérieures, voyait avec indifférence ces progrès des musulmans asiatiques. Alexis 111 avait, comme nous l'avons vu, remplacé Isaac l'Ange sur le trône impérial. N'eût été sa femme Euphrosyne, dans qui d'éminentes qualités tempéraient de grands vices, ce prince serait le plus mauvais de tous ceux que nous avons vu depuis un siècle prendre la pourpre impériale. C'est sous le règne d'Alexis III que s'accomplit un des plus grands événements de ce Bas-Empire si accidenté. Nous voulons parler de la fondation de l'empire latin de Constantinople.
Nous l'avons dit : les expéditions occidentales aimées pour la délivrance du saint tombeau du Christ n'avaient jamais été ni secondées ni vues d'un bon œil par les princes byzantins. iMoins elles avaient réussi, et moins ils se montraient décidés à favoriser les nouvelles entreprises qui pourraient être formées. L'Occident, du reste, se montrait peu soucieux de Constantinople, et la première étincelle pouvait le rejeter en armes sur l'Asie. Cette étincelle, ce fut la prise de Jérusalem par les troupes de Saladin.
A cette nouvelle, toute la chrétienté occidentale s'émut. Innocent IIÏ, qui alors occupait la chaire de Saint-Pierre, appela de nouveau tous les guerriers sous la bannière de la croix. Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, se fit l'apôtre de cette cinquième levée de boucliers. Électrisés par son éloquence, presque tous les seigneurs et les chevaliers de France s'armèrent. Bien peu consentirent à rester dans leurs manoirs et à ne pas marcher en Orient, où il y avait de la gloire, des dignités, des richesses, des domaines à conquérir et le saint sépulcre à délivrer. Les plus beaux noms de France datent de cette époque. C'est qu'ils ont été écrits dans le livre où Geoffroy de Villehardouin, qui en était, nous a rendu un compte fidèle de cette expédition.
La croisade était destinée à marcher sur la Palestine et l'Egypte. Pour passer la mer, les croisées s'entendirent avec les Vénitiens, qui, moyennant des sommes assez fortes, consentirent à leur
fournir des moyens de transport. Au jour fixé, l'armée française était sous les murs de Venise; les navires étaient prêts, mais les sommes promises auraient été difficilement trouvées dans les escarcelles de ces hommes d'armes, aussi pauvres d'écus qu'ils étaient riches de bravoure et prodigues de leur sang. La position était difficile, et pour l'armée des croisés et pour la république de Venise. Celle-ci craignait avec raison que tous ces guerriers ne tournassent leurs forces contre elle. Alors elle imagina un moyen de tout concilier. Précisément à cette heure, la république avait besoin de soldats pour reprendre Zara, qui était tombé sous le joug du roi de Hongrie. On convint qu'avant de faire voile vers la terre sainte, les croisés, pour indemniser de leur passage, reprendraient cette place et la rendraient aux Vénitiens. Henri Dandolo était alors doge de Venise. Ce grand homme, ayant conservé jusque dans une vieillesse fort avancée la pleine jouissance de ses brillantes facultés, était toujours aux aguets de toutes les occasions qui pouvaient agrandir l'influence, la domination et le territoire de la république. Sur ces entrefaites, Alexis, fils d'isaac l'Ange, qui s'était réfugié à Venise depuis que son père avait été précipité du trône, conçut un de ces projets comme les Grecs de cette époque savaient seuls en concevoir. Il alla trouver et le doge Dandolo, et les principaux chefs ^es croisés, et leur proposa de tourner cette expédition sur Constantinople, leur faisant les plus brillantes promesses s'ils parvenaient à rétablir Isaac l'Ange sur le trône. Une telle proposition était bien de nature à tenter des guerriers toujours avides d'aventures et un homme comme Henri Dandolo, qui savait unir dans sa personne l'intrépidité d'un soldat, le coup d'œil d'un homme d'État et la finesse exquise d'un marchand. Les croisés et le doge acceptèrent le traité d'alliance avec le jeune Alexis. Ainsi fut détournée de son but cette expédition qui devait rendre Jérusalem aux chrétiens.
Autour du trône impérial, à Constantinople, il y avait toujours un noyau de mécontents qui grossissait à vue d'œil au milieu des
418 CONSTAlNÏIiXOPLE
troubles et des usurpations. Pendant son exil, le fils d'Isaac l'Ange avait eu grand soin d'entretenir des relations fort suivies av^c tous ceux que gênait la tyrannie sombre et jalouse d'Alexis 111. Le nombre en était considérable. Aussi quand, après voir eu grand soin de se préparer une retraite en cas d'échec en s'emparant de plusieurs points sur les cotes et dans les îles de la Grèce, les croisés se présentèrent devant Gonstantinople , ne se laissèrent-ils pas étonner par le premier accueil. La bataille fut même assez rude le premier jour; mais, vers le soir, Alexis 111, cédant aux conseils pusillanimes que des courtisans intéressés lui faisaient entendre, et transi de peur, n'osa plus se tenir aussi près du danger. Il quitta la ville, et aussitôt un grand cri se fait entendre dans toutes les rues : Plus d' Alexis Comnene! Plus de tyran! Il a pris la fuite! Les amis d'Isaac l'Ange coururent à la prison où gémissait cet empereur, et, vu sa cécité, le prenant par la main, le conduisirent au palais de Blaquerne, et remirent le diadème à son front. Alexis, filsd'Isaac, partagea le trône de son père, et, reconnaissant envers la croisade de l'immense service rendu, il la supplia de ne pas s'éloigner, dans la crainte de voir s'écrouler l'édifice aussi rapidement qu'ils l'avaient élevé. Ces bonnes dispositions d'Alexis IV ne durèrent pas longtemps. Un faible succès, remporté par lui sur l'ancien usurpateur, enfla tellement son orgueil, qu'il n'hésita pas à faire cause commune avec la tourbe des Grecs, naturellement ennemis des Latins. Les relations, en quelques jours, furent tellement envenimées, qu'un Grec, Alexis Ducas, surnommé Murzuphle, trouva dans sa haine le courage d'attaquer un corps de Français et d'engager les hostilités. Les Latins acceptèrent la lutte ; et comme on leur avait appris l'art de faire les empereurs, ils encouragèrent sous main l'érection à l'empire de Nicolas Canabe. Mais ce nouvel empereur ne faisait pas l'affaire deMurzuphle. Isaac mort, Alexis IV prisonnier, Murzuphle aspirait à la pourpre. Il s'empara donc de Nicolas Canabe, et, pour être bien sûr de sa mort, il le tua de ses propres mains.
A cette nouvelle, la fureur des Latins ne connut pas de bornes. •Coustantinople fut aussitôt sommée de se rendre, et, sur le refus de Murzuphle, l'attaque fixée au vendredi avant le dimanche de la Passion. Après deux assauts excessivement meurtriers, les croisés se rendirent maîtres d'une grande partie de la ville. Retiré au palais Bucoléon, Murzuphle vit ces succès, et, perdant toute espérance de conserver Coustantinople, l'abandonna. La ville présentait alors tout le désordre d'une place emportée d'assaut. Cependant il y avait des quartiers où les croisés n'avaient pas encore mis les pieds, et notamment celui de l'église métropolitaine de Sainte-Sophie. Au milieu de cette confusion, Théodore Lascaris s'y faisait proclamer empereur, et essayait d'entraîner le peuple à la résistance. Mais tout fut inutile : l'incendie vint au secours de l'armée occidentale, et, vaincue par les armes et par le feu, Constantinople fut obligée de subir la loi d'un vainqueur qui ne lui épargna ni le pillage, ni l'outrage. Les églises, les palais, les comptoirs des marchands furent dépouillés de leurs richesses, qui, portées sur les galères de Venise, allèrent enseigner le luxe à l'Occident.
Le premier soin de la croisade victorieuse fut d'installer dans la chaire de Sainte-Sophie un patriarche de la communion latine. On jeta les yeux sur Thomas Marosini, noble vénitien, digne de cette place éminente par ses lumières et ses vertus. Puis il fallut choisir un empereur, et toutes les voix s'étant réunies sur Baudouin, comte de Flandre, il ceignit le diadème et chaussa le cothurne de pourpre. Au reste, tous les grands seigneurs de la croisade eurent une large part dans les dépouilles de l'empire : Boniface, marquis de Montferrat, le plus éminent guerrier de cette expédition, devint roi de Thessalonique, sous la suzeraineté du trône impérial de Baudouin ; Guillaume de Champlite s'empara de la Morée et en fut reconnu souverain sous le titre de prince d'Achaïe; Louis, comte de Blois, eut la Bithynie, sousle titre de duc de Nicée ; tous enfin, dans cette conquête, trouvèrent des titres, des terres, des honneurs, des trésors.
Cependant les Grecs qui s'étaient laissé conquérir étaient loin de se soumettre sans murmurer à ce nouveau joug. Théodore Lascaris, cet empereur des dernières heures, était passé en Asie, et, nonobstant plusieurs défaites successives, s'acharnait à tenir la campagne, préférant s'allier aux Turcs et implorer l'appui du sultan d'Iconium , que de reconnaître la domination latine. D'autre part, la cour de Joannice, roi des Bulgares, regorgeait de seigneurs grecs qui avaient fui Constantinople tombée au pouvoir des Occidentaux. Ils aiguillonnaient sans cesse ni relâche les sentiments jaloux et vaniteux du roi des Bulgares, et l'engageaient à se mettre en campagne pour venger l'honneur des guerriers de l'Orient. Joannice n'était naturellement que trop porté à entreprendre la guerre qu'on lui conseillait. Aussi, au premier prétexte qu'on lui fournit, il mit bannières au vent, et se montra pendant toute sa vie l'ennemi violent, acharné, implacable des Latins.
La fortune, jusque-là si favorable aux croisés, les abandonna au début de leurs guerres contre les Bulgares. Dans une première bataille, l'empereur Baudouin tomba en leur pouvoir, et ils le traitèrent avec une indigne cruauté. Henri, frère de Baudouin, qui d'abord n'avait pris que le titre de régent et qui ensuite ceignit le diadème impérial, uni au roi de Thessalonique, vengea cette défaite, sans cependant faire éprouver au roi des Bulgares un de ces échecs terribles qui auraient pour quelques années laissé l'empire en repos. Chaque année il fallait recommencer les campagnes précédentes, et cela dura tant que vécut Joannice, qui mourut la même année que le marquis de Montferrat.
En Asie, le succès des armes occidentales était plus prononcé ; mais Lascaris s'acharnait à maintenir un fantôme d'empire grec. Son principal appui était le sultan d'Iconium. Mais un jour cet appui vint à lui manquer. L'ancien empereur Alexis, après s'être échappé des mains du marquis de Montferrat, d'asile en asile était enfin venu se réfugiera Iconium. Toujours dévoré
d'ambition et riche de cauteleuses promesses , étayées sur d'anciens services rendus, il excitait vivement le sultan à déclarer la guerre à Lascaris afin d'hériter de ses dépouilles. Instruit de ces manœuvres, Lascaris déclara la guerre au sultan d'Iconium, et, sur le point d'être vaincu, sauva son trône naissant en tuant son ennemi de sa propre main.
Après la mort de Henri, les barons s'assemblèrent et lui donnèrent pour successeur Pierre de Courtenai, comte d'Auxerré, qui avait épousé en secondes noces Yolande, sœur de Baudouin. Mais Pierre de Courtenai ne vit, et Constantinople, sa capitale, et le trône impérial, qu'après avoir failli être la victime de Théodore Comnène, prince d'Épire, qui aspirait secrètement à recueillir l'héritage de sa famille. Au reste, l'anarchie la plus complète régnait dans les domaines qui jadis avaient constitué l'empire d'Orient, de telle sorte, qu'après la mort de Pierre de Courtenai, il se trouva en même temps trois empereurs, Robert, successeur de Pierre, à Constantinople, Théodore Comnène, à Thessalonique, et Vatace, successeur de Lascaris à Nicée, sans compter Alexis Comnène, qui régnait obscurément à Trébizonde, petit empire nouvellement formé sur la mer Noire (1222). Aucune prétention ne doit donc nous surprendre au milieu de tous ces morcellements de la puissance impériale. Malheureusement, aucune grande vertu ne venait rehausser toutes ces prétentions. Le plus vaillant encore et le plus heureusement doué de tous ces empereurs était Vatace, qui sut donner à sa vie un but fixe et le poursuivre avec une obstination souvent heureuse, le rétablissement d'une dynastie grecque sur le trône de Constantinople. Robert avait de bonnes qualités, mais un amour insensé rendit odieuses les dernières années de son gouvernement.
Jean de Brienne, qui succéda à Robert pendant la minorité de son frère Baudouin, était trop vieux pour porter un sceptre aussi lourd. Vatace, qui savait saisir toutes les occasions de faire avancer ses desseins, crut l'heure favorable, et, uni au roi des Bul-
:iâ2 CONSTANTINOPLE
gares, il vint mettre le siège devant Constaiitiiiople. Jean de Brienne sauva sa capitale par une de ces actions épiques qu'on rencontre si souvent dans l'histoire du moyen âgé, et surtout dans l'histoire des croisades. A la tête de cent soixante chevaliers et de trois mille soldats à peine, il osa livrer bataille aux armées réunies des Bulgares et de Vatace, fortes de plus de cent mille. La victoire couronna ces audacieux efforts. En même temps, une flotte vénitienne dispersait la flotte ennemie, qui trouvait à grand'peine un refuge dans le port de Lampsaque.
Malgré cet échec, Vatace sentait bien que la domination latine à Constantinople touchait à son déclin , parce que les vertus qui l'avaient fondée disparaissaient chaque jour et ne se renouvelaient pas; il redoubla d'efforts pour tenter une nouvelle expédition, et une seconde fois il vint mettre le siège devant la grande capitale de l'empire. Mais pas plus que la première cette tentative n'eut de succès. Elle échoua surtout grâce à la victoire navale que remporta Geoffroy de Villehardouin, prince d'Achaïe. Ce dernier triomphe fut le dernier de la vie si pleine et si orageuse de Jean de Brienne.
Pour que l'empire latin de Constantinople eût quelques chances de durée , il fallait que l'Occident se tînt en contact permanent avec rOrient^ et que la France, l'Angleterre, tous les grands pays de chevalerie fussent les fournaises où se forgeraient les soldats chargés de défendre une si belle conquête et de la maintenir dans les mains qui s'en étaient emparées. C'est ce que parut comprendre Baudouin II en montant sur le trône, et il était temps ; car, serré de toutes parts, l'empire latin usait de ses dernières ressources. Ses flnances étaient dans un état déplorable, et pour se soutenir il se vit forcé de battre monnaie avec les précieuses reliques que la piété des premiers empereurs avait accumulées dans le trésors de ses églises. Grâce à l'argent qu'il en retira, Baudouin put lever une armée en France, et il partit pour Constantinople à la tête de soixante mille hommes. Mais ce qui manquait surtout
ET LA MER NOIRE. i^
à Baudouin, c'était celte audace et cette confiance en soi-même qui fait triompher des plus grandes difficultés. Jean de Brienne était un de ces hommes que rien n'étonne et n'effraye, et s'il n'eût été si avancé en âge, s'il eûl disposé des forces considérables que mania Baudouin, pas de doute qu'il n'eût sauvé l'empire, bien qu'il eût en face de lui un homme comme Vatace, dont la persévérance fut souvent toute la vertu. Vatace profita de toutes les fautes de ses adversaires, agrandit considérablement ses États, et comme Jean Comnène, avec lequel il a de grands points de ressemblance, parvint par sa ténacité à fonder une dynastie qui devait se soutenir.
A la mort de Vatace (1255), son fils Théodore Lascaris lui succéda. Ce prince tout plein de bonnes qualités était en proie à une maladie terrible, et qui ne pardonne jamais. Il mourut jeune encore, laissant un fils en bas âge, Jean Lascaris, qui fut proclamé empereur sous la tutelle de Muzalon d'abord, et puis de Michel Paléologue. Ce Michel s'était illustré dans les guerres de Vatace et de Théodore Lascaris. Il était ambitieux et savait à quel prix l'ambition est permise. Aussi pendant sa régence ne cherchait-il que l'occasion d'être utile à l'empire. Ses armées étaient sans cesse en campagne, et pour le monde c'étaient bien les armées de l'empire d'Orient, car Baudouin II n'osait plus sortir de Constantinople. Cet empereur s'était si bien endormi dans son palais de Blaquerne, qu'il fallut la présence de l'ennemi pour le réveiller. Un beau matin, des troupes de Michel Paléologue, qui passaient dans la campagne, pénétrèrent par hasard dans un souterrain qui les conduisit jusqu'au centre de Constantinople, et Constantinople fut prise sans coup férir. Ainsi finit, après une durée de cinquante-sept ans et quelques mois, l'empire latin d'Orient.
Lorsqu'il reçut la grande et inespérée nouvelle de la prise de Constantinople (1261), Michel Paléologue se trouvait à Nymphée. II passa THellespont sans différer, et le 1 4 août il put contempler de ses yeux cette ville depuis si longtemps perdue pour l'empire grec. Le lendemain il fit son entrée parla Porte-Dorée, avec toute la cour, à pied, tête nue et sans aucun ornement de la majesté impériale. Après avoir rendu grâce à Dieu dans l'église de Sainte- Sophie, il alla s'installer au palais Bucoléon. Le jeune Lascaris ne parut point dans cette grande solennité. Son tuteur le tenait renfermé dans un château d'Asie, et bientôt, pour pouvoir plus impunément encore ceindre le diadème, il lui fît crever les yeux.
Au reste, si l'on met de côté cette vénérable loi qui veut qu'un fils hérite même du trôjie de son père, nul dans l'empire n'était plus digne que Michel Paléologue de porter le sceptre. Les nombreuses années de son règne furent consacrées à réparer les ruines de Constantinople et à tenir tête à tous les ennemis que la conquête latine avait alléchés. Bulgares, Turcs, Sarrasins, princes occidentaux, et en première ligne nous devons citer Charles d'Anjou, frère de saint Louis, l'homme le plus brave, après son frère, de toute la chrétienté, furent par Michel Paléologue tenus en respect, et les frontières de l'empire furent sauvegardées intactes. JeanComnène, prince des Lazes et qui tenait sa cour à Trébizonde, c^îdant à ses sollicitations, renonça au titre d'empereur et aux
marques de la dignité impériale. Il reçut le titre de despote et obtint en mariage Eudoxie, fille de Paléologue. Michel se disposait encore à combattre pour l'agrandissement de l'empire, lorsqu'il fut atteint de la maladie dont il mourut.
Avec Andronic II, qui succéda à son père, les mauvais jours de l'empire recommencèrent. Les questions religieuses mises avant toutes les autres à l'ordre du jour, il n'y eut bientôt plus que désordre et confusion dans les esprits. Andronic II était un partisan violent du schisme, et tout ce que son père avait pu faire, tout ce que les Latins avaient fait pour la réunion des deux Églises fut anéanti à son avènement. Aucune grande qualité ne rachetait les nombreux défauts d' Andronic, et son règne eût été le passage froid et sombre d'un tyran sur le trône, si, pour la première fois, pendant qu'il s'occupe d'introniser des patriarches sur le siège épiscopal de Constantinople, l'histoire ne nous montrait les Turcs Ottomans attaquant l'empire. A ce nom d'Ottomans nous devons désormais autant d'attention qu'aux empereurs eux-mêmes, car un jour ils prendront Constantinople et y fonderont la puissance musulmane. Après le schisme, nous savons bien que c'est le croissant qui doit remplacer la croix grecque. Les Turcs seldjoucides avaient été détruits par les invasions mongoles. Les Ottomans plus heureux, après avoir fondé leur empire sur les débris de toutes les autres puissances musjilmanes de l'Asie occidentale, lui donneront Constantinople pour capitale. Notre attention se doit donc désormais, et aux empereurs de Constantinople, et à ceux qui plus tard changeront le nom de cette ville et l'appelleront Stamboul.
Andronic II, ayant associé son fils Michel à l'empire, chercha partout des aventuriers braves, prêts à vendre leur sang pour de l'or, afin de les opposer aux Ottomans, qui sans cesse s'avançaient sur les terres de l'empire. Une armée de Catalans consentit à se mettre à la solde de l'empereur; mais à peine eurent-ils mis le pied sur le territoire de Constantinople, qu'ils eurent à se plaindre de
la mauvaise foi d'Andronic. Alors ils se retranchèrent à Gallipoli, se gouvernèrent par leurs propres lois, et quand T empire crut pouvoir en avoir aisément raison, il se trouva en face de guerriers qui, comme Roger de Stor, Bérenger d'Entaça, Rocafort et Muntaner, ne se laissaient vaincre que par la mort. L'empereur Andronic les avait appelés pour le défendre, et ils furent sur le point de renouveler les conquêtes des héros de la cinquième croisade. Malheureusement toutes ces expéditions aventureuses portent en elles-mêmes le germe de leur ruine. Toute victoire leur est désastreuse, en ce sens qu'elle les affaiblit par les pertes mêmes qu'elles sont obligées de subir pour la conquérir. Les Catalans, se promenant en vainqueurs sur les terres de l'empire, avaient joint à leurs troupes des bandes de Turcs qui ne demandaient pas mieux que de combattre, pourvu qu'après le combat vînt le pillage. Ces Turcs les abandonnèrent dès qu'ils les virent disposés à se fixer sur les terres de l'ancienne Grèce, et retournèrent en Asie, non cependant sans avoir fait essuyer aux Grecs une rude défaite, pour les punir d'une trahison que les généraux d'Andronic avaient essayé de commettre contre eux.
Cependant le vieil Andronic voyait le malheur s'abattre nonseulement sur l'empire, mais encore sur sa propre maison. 11 perdit coup sur coup sa femme, qu'il aimait, et son fils Michel, qu'il avait associé à l'empire. L'unique héritier de son nom et de sa race était le fils de Michel, qui comme lui portait le nom d'Andronic. Ce jeune homme avait tous les goûts dépravés des époques de décadence. Il empoisonna les derniers jours de son aïeul par ses révoltes, et quand il l'eut détrôné, s'il lui laissa la vie sauve, ce n'est pas à un retour de bonté qu'il faut attribuer cette action, mais bien à une manie qu'il conserva toute sa vie de prendre toujours le contrepied des conseils qu'on lui donnait, même quand il les avait demandés.
Andronic 111 avait au moins la bravoure pour lui. A peine assis sur le trône, il songea à tourner les armes de l'empire contre les
Turcs, dont les progrès devenaient inquiétants. Othman était mort, mais ses successeurs avaient hérité de ses goûts pour la guerre, le pillage et les conquêtes. Ils s'étaient avancés jusqu'à Nicée, devant laquelle ils avaient établi un siège régulier. Andronic se mit aussitôt en marche pour les combattre et les empêcher de prendre cette place importante. Les Ottomans lui épargnèrent la moitié du chemin. Cinq fois les musulmans furent vaincus, cinq fois ils revinrent à la charge avec une opiniâtreté sans égale. Enfin ils avaient pris le parti de la retraite, lorsqu'une imprudence de quelques jeunes Grecs, et une blessure qui obligea Andronic à se retirer sous sa tente, changèrent la face desaffaires. Les Turcsfurent victorieux, cette fois, et Andronic dut chercher son salut dans la fuite. Sa blessure guérie, cet empereur brûlait du désir d'effacer la honte de cette défaite. Ayant appris qu'Orchan avait enyoyé en Thrace une nombreuse armée musulmane, Andronic marcha en personne contre ces barbares, et les battit si complètement qu'un bien petit nombre échappa au carnage et put repasser en Asie.
Ce ne fut pas le seul échec que les Turcs essuyèrent sous le règne d'Andronic. Ce prince était à peine rétabli d'une forte maladie qui avait mis ses jours en péril , lorsqu'il apprit de nouvelles invasions. Ses généraux et lui-même marchèrent partout à leur rencontre, remportèrent de nombreux avantages; mais le principal exploit fut la victoire que Cantacuzène remporta dans les plaines de la Thrace. En même temps, d'autres guerres occupaient et tenaient sans cesse en haleine l'activité et la bravoure des soldats de l'empire. Les Serviens et les Bulgares étaient, comme les Ottomans , toujours prêts à tenter quelque nouvelle entreprise , et le mauvais succès des précédentes ne les décourageait pas. Heureusement pour lui, Andronic était puissamment et vaillamment secondé par Cantacuzène, qui eût été un grand homme dans d'autres temps.
Pendant qu'il guerroyait sur toutes ses frontières, Andronic avait encore bien d'autres affaires sur les bras.
Les querelles religieuses suivaient leur cours, et toutes les extravagances que l'esprit humain peut enfanter circulaient dans ces temps néfastes de Constantinople, colportées par des moines extatiques, qui donnaient leurs visions pour des réalités. La plus curieuse des hérésies qui virent ainsi le jour fut celle des moines du mont Athos , qui prétendaient jouir dé la lumière du Thabor en fixant avec attention leurs regards sur leur ventre. Déférés à l'assemblée des évêques, les moines comparurent; Andronic luimême voulut assister aux débats. Comme tous les princes de ce temps, et surtout les empereurs de Constantinople , il se piquait de théologie ; il prenait volontiers part à ces querelles, et se plaisait à discuter avec les évêques et les docteurs les plus célèbres. Dans la circonstance présente il s'échauffa tellement , qu'au sortir de l'assemblée il tomba malade et ne se releva plus.
Jean Paléologue était encore trop jeune pour succéder à son père. Des troubles avaient toujours signalé les régences. Ces considérations, et aussi les menaces dont il était l'objet, déterminèrent Cantacuzène à ceindre le diadème ; mais ce ne fut pas sans avoir à lutter contre de nombreux ennemis qu'il put entrer à Constantinople. Tous ceux qu'offusquaient et sa haute valeur et sa haute fortune se disaient les partisans de l'empereur légitime, Jean Paléologue, et prenaient les armes en son nom. Cantacuzène était fortement secondé par son épouse, une femme supérieure que l'histoire connaît sous le nom d'impératrice Irène. Aussi bien par Fhabileté d'Irène que par sa propre valeur, Cantacuzène parvint enfin à dominer la situation. Il était temps que toutes les forces de l'empire fussent réunies dans une main énergique. Les Génois de Galata assiégaient Constantinople. Pour lutter contre ce nouvel ennemi, Cantacuzène construisit en peu de temps une flotte nombreuse pour tenir tête à celle des Génois. Mais cette flotte n'était qu'un vain fantôme. Montée par des hommes qui n'entendaient rien à la manœuvre , elle aurait été infailliblement détruite par les ennemis, si elle n'avait pas été ou dispersée ou
fortement endommagée par un vent impétueux. Vaincus sans combattre, les Grecs n'opposèrent plus de résistance, et les Génois de Galata entrèrent dans Constantinople.
La diplomatie de Cantacuzène répara cet échec. Les Génois se contentèrent d'un traité qui leur assurait certains avantages et privilèges, et Cantacuzène put tourner ses armes contre les Serviens. Il les délit dans plusieurs rencontres, et n'eût été le voisinage fort incommode des Génois de Galata, il eût rendu la tranquillité à l'empire. Quand il vit son œuvre achevée, Cantacuzène, qui n'avait jamais eu d'ambition personnelle, pensa sérieusement à rendre le diadème à Jean Paléologue. La principale opposition qu'il trouva à ses projets vint de sa famille. Matthieu, son fils, avait été couronné empereur. Cantacuzène, lui laissant le soin de défendre ce sceptre qu'il anibitionnait, s'enferma dans un cloître, où il désirait terminer ses jours. Matthieu ne fut pas secondé comme il l'espérait, et l'empire revint au fils, depuis longtemps majeur, d'Andronic.
Cependant les Turcs Ottomans faisaient incessamment de nouveaux progrès. Maîtres de Gallipoli, sous le règne d'Amurat ils s'étaient emparés, en Asie, d'Ancyre, ville fort importante, et en Europe, ils avaient établi le siège de leur domination à Andrinople. En vain Paléologue pour les arrêter voulut-il leur opposer les Serviens, les Hongrois et les Bulgares réunis : les Ottomans les taillèrent en pièces. La pape Urbain IV ne fut pas plus heureux en prêchant une nouvelle croisade. Les quelques hommes qui répondirent à cet appel du souverain pontife ne firent q*ie montrer l'indifférence avec laquelle l'Europe voyait désormais les affaires d'Orient. Ayant vainement mendié de nouveaux secours, Paléologue se vit réduit, pour obtenir quelque tranquillité, à se reconnaître tributaire d'Amurat, qui savait profiter avec habileté des troubles permanents qui déchiraient la famille impériale. Ce prince musulman précéda Jean Paléologue dans la tombe. Bajazet lui succéda, et jeta une telle terreur dans l'empire que le vieil
empereur trembla pour Constantinople. C'était bien à cette capitale en effet qu'en voulait Bajazet, et peut-être l'eût-il emportée sous le règne de Manuel, fils et successeur de Jean Paléologue, si les conquêtes des Ottomans n'avaient été brusquement arrêtées par un événement inattendu. Bajazet venait de triompher du comte de Nevers à Nicopolis, sur les frontières de Hongrie, lorsqu'il fut rappelé en Asie par un ennemi qui l'attaquait dans ses propres foyers. L'Asie entière était alors traversée comme par un ouragan de feu, par les hordes impétueuses et invincibles de Timour-Lenc. Bajazet, habitué à la victoire, se porta à la rencontre de Timour. La bataille se livra sous les murs d'Ancyre, en Phrygie. Le premier choc fut terrible, et soutenu des deux côtés avec une égale vigueur. La victoire, après s'être jouée assez longtemps des deux partis, se décida enfin pour les Mogols. La déroute des Turcs fut entière et complète, et Bajazet tomba entre les mains de Timour, qui l'emmena à Samarcande avec ses femmes et ses enfants dans une cage de fer. Soit chagrin, soit fatigue, ce prince vaincu mourut pendant ce long voyage, et la puissance envahissante fut arrêtée pendant quelque temps.
Manuel Paléologue, qui avait traîné ses doléances et sa misère dans toutes les cours occidentales , profita assez habilement du désordre et de la confusion qui suivirent la défaite de Bajazet (1403). Un moment, il se montra même le protecteur de la puissance ottomane, mais comme un empereur byzantin le pouvait faire, en la divisant. Les quatre fils de Bajazet voulaient tous lui, succéder et aspiraient à relever la nation abattue. De là des guerres civiles qui ne se terminèrent même point lorsque Amurat II monta sur le trône des sultans. Amurat II était un de ces hommes comme il en fallait à la tête des nations musulmanes, et il le prouva dès qu'il se sentit le maître, en menaçant Constanti- Jiople. Pour avoir la paix, Manuel se reconnut son tributaire. Mais il ne jouit pas longtemps de cette tranquillité; il mourut en 1425. Jean Paléologue, qui lui succéda, paya le même tribut
que lui, tribut honteux et qui ne put même sauver l'empire; car ce que voulait Amurat, c'était Constantinople. En vain soumettait-il à sa domination une à une toutes les provinces de l'empire, pendant que Jean Paléologue passait et usait sa vie au milieu des querelles théologiques, dans le but d'opérer la réconciliation entre les Églises grecque et latine. Cela ne pouvait contenter son ambition, et il est probable que, sans la mort qui vint arrêter ses vastes projets, le premier il aurait arboré le croissant sur les brèches fumantes des remparts de Constantinople.
Cette gloire était réservée à l'aîné de ses fils , Mahomet 11, qui hérita de la puissance, de la bravoure, jdes talents et de l'ambition de son père. Paléologue aussi était mort, et l'empire tombait aux mains de Constantin Dragosès, despote du Péloponnèse. Ces deux noms, Mahomet II et Constantin Dragosès, nous conduisent à la dernière période de cette histoire , à la domination des Osmanlis.
Un jour les habitants de Constantinople lurent sur une colonne, devant Chrysocéras (Corne d'or), ce vers qu'un grand artiste et un devin avait écrit en souvenir d'Ilium :
Venit summa dies et ineluctabile tempus.
'Cet artiste portait, comme Énée, ses pénates et la flamme de Vesta; il regardait la mer et l'horizon de TOccident, et quelques disciples l'entouraient, la ceinture aux reins, et décrivant des signes inconnus sur le sable de la rive, avec le bâton du pèlerinage. C'était Cimabué, le peintre; il prêtait l'oreille au canon de Mahomet, qui forçait le passage du Bosphore, du côté du Pont- Euxin.
La paix était rompue entre Mahomet 11 et Constantin Dragosès. Constantinople se préparait encore à un siège, mais le secret de Callinichus était déjà perdu. L'artillerie remplaçait le feu grégeois.
i32 CONSTANTINOPLE
depuis la bataille de Crécy, depuis un siècle environ. Nous sommes en 1453.
A la nouvelle qu'une armée innombrable de Sarrasins, commandée par Mahomet II, arrivait devant les murs de Constantinople, les chrétiens accoururent de plusieurs villes pour la défendre; les Grecs vinrent du Péloponnèse, les Italiens du golfe de Tarente ; tous les matelots qui se trouvaient dans l'archipel, les Liguriens, les Espagnols, surtout les Génois et les Catalans, passèrent la Propontide , et se rangèrent sous les drapeaux de Constantin.
Malgré ces renforts, la garnison de la ville était peu nombreuse; l'histoire la réduit même à un chiffre si bas qu'il paraît impossible de l'admettre, car, dans le même dénombrement, les forces de Mahomet II sont évaluées à trois cent mille hommes et plus de deux cents navires. Encore une occasion pour nous de croire au grand fait accompli, sans nous occuper des détails du dénombrement.
Parmi les pièces d'artillerie que Mahomet fit venir d'Andrinople, l'ingénieur Orbin en avait fait fondre une, nommée la Basilique, dont la cii'conférence était de neuf pieds, et qui lançait des boulets de granit de mille livres. Les Sarrasins comptaient beaucoup sur ce canon colossal ' .
Le siège commença le 2 avril, et, au début, les mahométans n'obtinrent aucun succès. Leur fameuse Basilique, après avoir envoyé quelques boulets de mille livres contre les murailles, éclata et tua son inventeur Orbin. Les assiégeants furent repoussés à la première attaque par des soldats chrétiens de toutes nations, com-
• Ces sortes de pièces à calibre démesuré sont restées dans les traditions guerrières des Turcs. On voit encore aujourd'hui les gigantesques canons des Dardanelles. En 1807, deux vaisseaux anglais, Windsor-Castle et Standart, forcèrent le fameux passage. Les canons imités de la Basilique firent feu, et le Windsor-Castle reçut à son bord un boulet de granit de huit cents livres, qui tua vingt- deux hommes et coupa le grand mât.
mandés par un intrépide Génois nommé Justiniani, et les vaisseaux sarrasins se virent arrêtés par une forte chaîne de fer placée entre deux eaux, à l'entrée du port.
Ce jour-là, il fut donné au monde de recevoir une de ces leçons mémorables toujours perdues pour lui. Deux mille chrétiens latins avaient fait d'incroyables efforts pour pénétrer dans Constantinople, et rendaient de grands services sur les remparts. Les soldats et les habitants, qui appartenaient comme chrétiens grecs à la communion des deux espèces, entrèrent tout de suite en hostilité contre ces vaillants défenseurs auxiliaires, et leur donnèrent par dérision le surnom ô'azymiles^y ce qui suscita soudainement de vives querelles religieuses entre les dissidents. Les Grecs soutenaient que la communion sous les deux espèces était seule conforme à l'Évangile, et ils citaient la cène du jeudi saint, in supremœ nocte cœnœ, et le cihis legalihus, consacré même par le rituel romain. Les chrétiens latins citaient à leur tour les textes des premiers édits pontificaux et les décisions des conciles, et^ désireux d'ailleurs d'arriver à une solution pacifique avant l'assaut de Mahomet II, ils ajoutaient, chose très-orthodoxe, que les deux communions et les deux rits, grec et latin, avaient obtenu la sanction des conciles œcuméniques, et qu'ils étaient agréables tous deux à Rome, tous deux selon l'esprit de l'Église, la mère commune de tous.
Certes, en d'autres temps, nous croyons que des discussions de cette nature l'emportent en intérêt sur tant de questions politiques et humaines, agitées par les modernes; mais, dans Constantinople assiégée, les dissidents nous semblent avoir mal choisi l'heure de la dispute; on aurait pu la renvoyer à un moment plus opportun.
Cette discussion eut encore le tort de ranimer les querelles chez les hérésiarques. Pendant que les femmes et les enfants priaient
' D'azyme, pain azyme ; allusion à la communion sous une seule espèce, du rit latin.
134 CONSTANTIJNOPLE
dans les églises, et que les prêtres, le patriarche en tête, attendaient l'ennemi aux remparts, on voyait de nombreux rassemblements sur les places publiques, sur le parvis des temples et sur les gradins du cirque. Là, des rhéteurs et des sophistes, inhabiles aux armes, mais exercés aux controverses, soutenaient d'anciennes thèses, toujours condamnées, toujours vivantes. Ils s'indignaient encore contre le culte des images, et rappelaient ces beaux jours du règne de Léon, où l'idolâtrie des chrétiens avait trouvé un équitable persécuteur. On leur répondait pour la millième fois que les images ne sont pas l'objet d'un culte de latrie, la décision des conciles étant souveraine et explicite sur ce point ; que les images et les statues des saints martyrs et confesseurs de la foi sont honorées et non adorées j que les prières qu'on leur adresse remontent directement à Dieu par l'intercession des saints. Les rhéteurs et les sophistes connaissaient la réponse depuis longtemps, mais ils cherchaient des subtilités nouvelles, et citaient toujours en leur faveur la décision ambiguë d'un concile tenu sous le règne de Léon. Ensuite on passait du culte de latrie au baptême. Les uns n'admettaient ce sacrement qu'à l'âge de raison, ainsi que cela se pratiquait aux premiers siècles de l'Église. Ils citaient l'exemple du grand Constantin, baptisé à l'article de la mort, et soutenaient qu'un sacrement ne pouvait être administré qu'à celui qui avait l'intelligence du bienfait reçu, en le discutant au besoin. On répondait encore que l'Église avait usé de son droit en changeant la forme ancienne; que Rome était maîtresse absolue de la discipline ecclésiastique; que l'enfant, entré au monde, était reçu enfant de Dieu et de l'Église par le baptême, et que les vœux faits par la bouche des parrains, étant renouvelés à l'âge de raison^ conciliaient parfaitement le rit ancien et le rit nouveau, en donnant de plus à l'enfant le bénéfice d'un baptême, qui, à l'aurore de la vie, lui ouvrait déjà les portes du ciel!
Le canon de Mahomet grondait à Galata et à Chrysocéras, et les disputes retentissaient encore; jamais le démon de la polémique.
ce mauvais génie de l'humanité, ne se trompa d'heure avec plus d'aveuglement.
Pendant ces discussions, Mahomet fit combler le grand fossé du côté de la terre ferme, et avancer les tours de siège, destinées à combattre les assiégés à niveau de remparts, et à jeter un pont sur les créneaux. On accourut de tous les points de la ville sur l'endroit menacé; les disputes furent même un instant suspendues: soldats indigènes ou étrangers, Vénitiens, Catalans, Génois, Français, moines, prêtres, tous vinrent pour repousser l'assaut des mahométans. A la tête des défenseurs, on voyait le légat du pape, l'évêque Isidore, le général Justiniani et l'empereur Constantin. Les tours d'attaque furent renversées; on repoussa l'infidèle, et au même moment, on salua du haut de Sainte-Sophie quatre vaisseaux chargés de vivres et de munitions, qui arrivaient, comme un secours du ciel, du côté de la mer de Marmara.
La nuit suivante, Mahomet entreprit une chose si hardie qu'elle paraît impossible, quoique affirmée par des chroniqueurs dignes de foi. Cependant, en prenant en considération le nombre prodigieux de soldats que le conquérant entraînait avec lui, on peut admettre ce prodige de hardiesse et d'activité. La flotte de Mahomet, composée de plus de deux cents navires, arrêtée à l'entrée du pont par une chaîne de fer, fut transportée par terre, dans la rade de Constantinople, et au lever du soleil, un immense cri de stupéfaction éclata sur les remparts. Le général Justiniani fit préparer tout de suite des brûlots pour incendier ces navires, mais un espion génois avertit Mahomet, qui arrêta les brûlots, et mit sa flotte à l'abri d'un coup de main. Ensuite, il jeta un pont de bateaux qui liait Galata et Chrysocéras, et fit placer des pièces d'artillerie presque sous les remparts, afin d'ouvrir une brèche, et de /Ipnner un assaut décisif.
\ L'empereur, voyant la ville menacée du côté de la mer et du côté de la terre, par une armée de trois cent mille hommes, envoya des ambassadeurs à Mahomet 11, pour lui faire des propositions
136 CONSTANTIiNOPLE
de paix. Phramsès dit que cette démarche de Constantin fut soumise dans le camp sarrasin à une longue délibération , ce qui paraît peu croyable. Mahomet connaissait la faiblesse de ses ennemis, et il était trop avancé pour faire un pas rétrograde. On répondit à Constantin en se préparant à un assaut général.
Le 29 mai 1453, jour à jamais mémorable dans les annales du monde, jour qui semble devoir faire triompher la barbarie, et qui commence l'ère de la grande civilisation, Mahomet prépara son armée à l'assaut général par la prière, le jeûne, et les ablutions. De son côté, l'empereur Constantin assembla ses principaux chefs, et leur adressa un discours que l'histoire aurait dû recueillir, et qui, dit-on, arracha des larmes de tous les yeux. Ce fut sans doute im bien émouvant spectacle. Le dernier empereur de Constantinople, appelé du même nom que le glorieux fondateur, montrait à ses soldats cette auguste ville qui supportait depuis mille ans l'immense poids de l'agonie de Rome; cette ville qui gardait le destin de l'univers et de la religion du Christ; qui tant de fois avait repoussé le torrent des barbares, et qui, dans ce jour suprême, avait quelques milliers de chrétiens pour soutenir le choc de l'Orient armé. Que de choses touchantes l'empereur dut trouver dans ces dernières paroles , ces derniers adieux de tout un monde agonisant !
Ayant ainsi excité l'ardeur des siens, Constantin se rendit à Sainte-Sophie, avec tous les grands de sa cour. Ils reçurent tous la communion de la main d'Isidore. Le temps n'était plus où les esclaves agonisants saluaient César. Aujourd'hui, César et les siens disaient à Dieu : Morituri tesalutant.
Et ils s'élancèrent dans le cirque, où les chrétiens étaient livrés à Mahomet. Soldats, prêtres, moines, prélats, empereur, tous avaient juré de s'ensevelir sous les débris de la ville. Les disputes avaient cessé partout. Les femmes priaient.
Après le coucher du soleil, l'empereur monta à cheval, parcourut les remparts, et se rendit à la porte Saint-Romain, avec le
brave Justiniani. La nuit vit commencer la plus terrible des batailles, et rendit au domaine de l'histoire la nuit fabuleuse d'ilium. Par les issues ouvertes, les mabométans se précipitèrent dans la ville, et trouvèrent dans les rues étroites une résistance désespérée, une écluse vivante qui aurait arrêté le flot sarrasin encore une fois, s'il eût été au pouvoir bumain d'opérer ce prodige, quand le ciel avait résolu de commencer de nouveaux destins. On se battit toute la nuit avec un acharnement dont l'histoire offre peu d'exemples. L'empereur Constantin renouvela dans cette horrible nuit tous les prodiges del'héroïsme antique, et soutint le courage de ses soldats, toujours debout à leur tête, et défendant chaque grain de poussière de cette ville sainte, ce domaine du Christ et du grand Constantin. Mais le flot sarrasin montait toujours; de nouveaux infidèles vivants reparaissaient sur les cadavres; une clameur affreuse, faite de trois cent mille voix, annonçait une armée qui pouvait combler le vide de ses pertes. Le soleil se leva pour éclairer le petit nombre des défenseurs, et tout un monde d'assiégeants. Le brave Justiniani tomba percé d'une balle, et sa mort découragea les chrétiens, déjà tant affaibhspar une bataille d'une longue nuit. L'empereur lui-même disparut dans un tourbillon de Sarrasins, et sa voix, qui ranimait encore tant de courages, ne se fit plus entendre au milieu de la formidable lutte engagée à la porte Saint-Romain. La cavalerie mahométane fit irruption, en écrasant le peu de défenseurs qui restaient à Constantinople; de ce chaos d'hommes, de cadavres et de chevaux, un cavalier superbe se détacha, comme l'archange infernal de Médine, c'était Mahomet 11. 11 traversa la ville, et monta au galop la rampe de Sainte-Sophie, pour remercier Dieu, le premier, dans un temple chrétien. Moins pieux que lui, les Sarrasins se répandirent dans Constantinople, et la condamnèrent à toutes les horreurs réservées aux villes prises d'assaul .
Dans une anse de Chrysocéras, le peintre Cimabué, échappé providentiellement au massacre et à la bataille, quitta son épée.
prit ses pinceaux, et donnant un dernier regard à la ville sainte, il s'écria comme TAthénien : « Cette patrie des arts, de la gloire et de la religion est aujourd'hui en proie aux barbares ! » Cela dit, il s'embarqua, suivi de quelques disciples , et gagna la première terre de la Propontide. L'Énée de l'art emportait en Italie ses pénates et ses dieux vaincus. La Providence donnait à cette colonie un vent favorable, la protégeait contre les sirtes de r Archipel, dans le détroit de Scylla, sur les côtes orageuses de la Trinacrie, et la conduisant comme par la main sur la mer Tyrrhénienne , elle la fit aborder sur les côtes hospitalières où brillait encore la croix glorieuse des chevaliers pisans. Ces artistes apportaient avec eux toutes les facultés puissantes, tous les trésors d'imagination, toutes les provisions de souvenirs, qui soutiennent les hommes dans les missions divines; ils avaient connu les douleurs; ils avaient entendu les gémissements d'un monde écroulé; ils avaient laissé une première vie dans les ruines de l'Orient, et ils ressuscitaient, de l'autre côté des mers, sur une rive tranquille, ayant foi dans ce qu'ils allaient accomplir, parce qu'ils savaient que la Providence, toujours intelligente, en les sauvant par un miracle, les réservait à quelque chose de mystérieux et de grand. A peine arrivé dans les jardins de la Toscane, bei*ceau lumineux des arts, Cimabué peignit la première Vierge pour l'église Santa-Maria-Novella. L'image sainte créa l'art italien, et ressuscita l'antique enthousiasme de ce peuple qui, un jour, abandonna les villes pour saluer la trirème sur laquelle arrivait la statue de Cybèle, mère des dieux. Santa-Maria-Novella vit aussi, dans ce grand jour, la théorie grecque sanctifiée par la procession chrétienne. Les jeunes filles d'Empoli, de Ponto-d'Era de Sanminiato, toutes vêtues de blanc et couronnées de fleurs, accompagnèrent triomphalement la Madone de. Cimabué dans le val d'Arno; le peuple était accouru de toutes parts pour voir la Madone sauvée de Constantinople ; on se précipitait en foule pour admirer l'œuvre et honorer l'image; tous les
monastères et les jardins du val d'Arno la couvraient de nuages d'encens et de fleurs; des milliers de voix angéliques, comme la terre n'en n'avait pas encore entendu, créaient aussi en ce jour la mélodie sainte, en célébrant dans un hymne merveilleux la reine des anges, la Vierge céleste, rose mystique^ arche d'alliance^ porte du ciel. Et le cortège de la religion et des arts grossissait toujours sur les deux rives du fleuve toscan; l'Italie entière semblait se réunir à Florence pour inaugurer cette fête de la terre et du ciel, et suivre le tableau du peintre dans cette obscure chapelle des Rucellaï, où les cierges, les lampes, l'encens, les fleurs le couvriront de parfums et de rayons éternels. Quatre siècles se sont écoulés; Florence a vu des sièges, des batailles, des luttes civiles, des incendies, tous les fléaux réservés aux nobles cités, la Madone de Constantinople n'a jamais souffert une insulte; guelfes et gibelins se sont prosternés devant elle, et aujourd'hui encore nous pouvons la voir dans son auréole immuable, cette première Madone, victorieuse de Mahomet! Pourtant Cimabué n'est que le précurseur; à côté de lui, il va naître dans une étable le messie de l'art italien, Giotto, le berger du val florentin; tous les grands artistes procéderont de cet enfant et suivront la voie lumineuse qu'il trace. Tous viendront, l'Évangile à la main, créer la peinture murale dans le Campo-Santo de Pise et dans tous les cloîtres toscans : Ghirlandaïo et Perugino seront les plus illustres dans cette pléiade, et ils mettront au monde Michel- Ange et Raphaël. Voyez quelle admirable et providentielle filiation dans cette dynastie qui s'élève du haut de la chute de Constantinople, et proclame le triomphe de la civilisation sur le campanile de marbre ciselé par Giotto, devant le parvis de Sainte- Marie-des-Fleurs ! Admirez comme tout s'enchaîne et se lie, par de merveilleux traits d'union, pour faire sortir la vie du chaos sarrasin, et rajeunir le monde au moment où le fossoyeur de Médine semble l'ensevelir ! Au souffle du pâtre de l'Arno, toute rit^ilie se met à l'œuvre; les cinq dômes de Rrunoleschi reçoivent
à Florence le baptême et la croix, au moment où le croissant est arboré à Sainte-Sopbie. Le sculpteur Ghiberti cisèle au baptistère les portes du paradis ; André del Sarto peint à fresque la vie de Jésus-Cbrist ; Memmo et Taddeo Gaddi illustrent le dôme de Pise ; Raphaël écrit au crayon la vie de Pie II, dans la sacristie de Sienne. Les Apennins sont un immense atelier. Michel-Ange se fait ouvrir les mines de Carrare et de Savarezza, et commence un peuple de statues; Lucca délia Robbia et Donatello animent le marbre; le peuple vient étudier la Rible et l'Évangile sur les pans de murs du Campo-Santo; les artistes naissent de toutes parts, et les papes, héritiers des Antonins, n'ont plus assez d'or pour payer toutes les merveilles que la palette et le ciseau piéparent pour décorer et meubler l'univers. L'or des indulgences va faire vivre tout ce monde d'artistes; la chrétienté payera sa gloire. Genève seule ne comprendra pas. Qu'importe! l'œuvre immense de la foi et des arts s'accomplira malgré les iconoclastes , les aveugles et les sourds ; il se prépare quelque chose de plus grand que le dôme de Florence, et Sainte-Sophie de Conslantinople sera deux " fois vengée. Jules 11 s'est enrichi des trésors de l'aumône catholique; que fera-t-il de cette richesse ? Va-t-il se payer de doux loisirs dans la villa Aldobrandini, et continuer Sardanapale et Ralthazar, ainsi que l'affirment les adversaires des indulgenes? Jules 11 ne gardera pas une obole de ces trésors : il conviera toute la famille des artistes au chantier du Vatican. Ils accourent tous, et à leur tête, Michel- Ange, Rramante, Raphaël. Le pape leur ordonne d'épuiser Carrare et Paros, d'ouvrir toutes les veines où la terre garde le porphyre et l'albâtre, car il s'agit d'élever un temple que deux siècles, deux mille artistes, une montagne de marbre^ un fleuve de couleurs achèveront à peine, pour la plus grande gloire de Dieu. Et tout un monde se met au travail. Michel-Ange lance la coupole du Panthéon à quatre cents pieds dans les airs; Bernini plante une forêt de colonnes; Raphaël couvre les murs de fiesques colossales, les mosaïstes décorent le
saint parvis; le bronze d' Agrippa se change en autel de Saint- Pierre; l'obélisque de Sésostris chante la gloire de Dieu ; un fracas sublime ébranle le mont Vatican, arrosé par les sueurs du génie. Tous ceux qui sont grands, et qui travaillent à ce chantier, comme les ouvriers de Dieu, trouvent leur pain et leur gloire; les papes ouvrent l'épargne à chaque heure du jour, et payent le travail sans marchander. Ils mourront pauvres sous la tiare, mais tous les grands artistes se seront enrichis, mais tous les humbles ouvriers auront vécu; et, chose merveilleuse! un jour viendra où, grâce à ces largesses inouïes, le Vatican , doublement protégé par la gloire des arts et par la gloire de Dieu, deviendra tellement respectable et saint, qu'aucune révolution humaine n'oserait porter sur lui une main sacrilège, n'oserait faire descendre des nues cette croix de Constantin que Michel- Ange éleva lui-même dans les airs. Voilà pourquoi Dieu a permis que Constantinople fût prise par un fils de Mahomet. La Providence tient toujours dans ses mains un fil conducteur; elle mène toujours à des fins mystérieuses ce pauvre monde qui s'agite aveuglément et ne sait jamais où il va.
L'historien Phramsès, témoin oculaire de la prise de Constantinople, donne sur ce grand fait historique des détails affreux qu'il est impossible de passer sous silence. Phramsès, le lendemain de la prise de la ville, fut vendu comme esclave au grand écuyer de Mahomet II; mais il parvint à s'échapper et s'enfuit vers le Péloponnèse, laissant sa famille dans le sérail du sultan. Nous devons à cette heureuse évasion la connaissance de bien des choses qu'aucun autre historien ne nous aurait transmises avec tant de bonne foi et de simplicité dans le récit.
Mahomet ordonna qu'on fît partout des recherches pour découvrir le cadavre de Constantin : le corps de ce malheureux prince fut reconnu dans un monceau de cadavres, à ses bottines rouges semées d'aigles d'or. On lui trancha la tête, et on l'exposa sur la colonne de porphyre élevée par Justinien P"" dans la place de l'Augustéon. On permit ensuite aux Grecs de rendre les devoirs funèbres aux restes de leur empereur. Ce jour fut célébré par une orgie dans le Bucolion, une orgie de luxure et de sang, où les têtes sanglantes de Notaras, de ses fils, moins le plus jeune, et de Cantacuzène furent servies sur des plats d'or à la table de Mahomet, pendant que, sur le marché aux femmes^ au pied de la colonne d'Arcadius, on massacrait le bayle de Venise, le consul d'Espagne et leurs enfants. Mahomet, ivre du sang chrétien et du vin de TArchipel, s'endormit ensuite dans son triomphe, et le lendemain,
à son réveil, il fît cesser les massacres, le pillage et la dévastation. Il voulut, sans doute, laisser croire à son nouveau peuple que les atrocités commises étaient la justice naturelle de toute conquête, mais qu'après une orgie de quelques jours, un conquérant victorieux avait à rendre une autre justice, avait à remplir des dévoila d'humanité envers les vaincus. Telle fut la morale de Mahomet II, et en nous plaçant au point de vue de son époque, il faut encore lui savoir gré du changement subit opéré en lui, après ce luxe d'horreurs déployé au début. Quelques historiens racontent encore un abominable assassinat, qui est peut-être une invention, carPhramsès, le plus véridique, en parle en termes nébuleux et en témoin peu sûr du fait. On prête aussi beaucoup aux riches criminels. 11 s'agit donc ici de la belle Irène, tragique héroïne, exécutée au théâtre parnos versificateurs. Mahomet, dit-on, épris de cette jeune Grecque, fut blâmé hautement par ses soldats et ses généraux ; on craignait que cette passion ne le détournât de ses devoirs dans une circonstance si solennelle, et les murmures pénétraient même dans les galeries du Bucoléon. Mahomet prit alors une résolution énergique, mais difficile à admettre chez un homme si passionné. Il donna un grand festin, et ayant commandé aux gardiens du sérail d'habiller Irène des vêtements les plus somptueux, il fit introduire la belle esclave dans la salle de l'orgie, et lui trancha la tête de sa main. Cet acte de barbarie incroyable satisfit complètement les soldats; ils ne murmurèrent plus. La fable se mêle souvent à l'histoire; il faut savoir quelquefois discerner ou douter. • Quoi qu'il en soit, Mahomet, chargé d'un crime de plus ou absous d'un crime de moins, rassura bientôt Constantinople, après l'avoir épouvantée. Il voulut efïîicer toutes les traces delà dévastation : il fit rebâtir les édifices ; laissa au culte chrétien les plus belles églises, Sainte-Sophie exceptée; il nomma un patriarche apostolique , et le fit sacrer selon le cérémonial en usage sous les empereurs; enfin il repeupla Constantinople, en rappelant les chrétiens, avec promesse de sécurité complète, et pour achever de
combler les vides, il fit même venir une foule de familles grecques établies à Trébizonde, à Sinope et dans d'autres villes de la mer Noire et de Marmara.
Mahomet partit ensuite de Constantinople pour visiter Andrinople, où il fit une entrée triomphale. Dans celte ville il reçut les félicitations et les tributs de plusieurs États chrétiens; il crut donner aussi un exemple de haute et sévère justice, en livrant à la mort son grand-vizir Rhalil, soupçonné de trahison. Ce Khalil ouvre la série funèbre de tant de vizirs, dont les têtes ont orne les murs du sérail. Le grand-maître de Rhodes et le doge de Venise envoyèrent aussi des ambassades à Andrinople. Le despote de Servie fit sa soumission. Le Péloponnèse, traversé par de vieilles dissensions, fut pacifié. Mahomet ne négligea rien pour assurer aux Grecs le libre exercice de leurs anciens droits; il jura même, et ce serment, écrit en grec, existe encore dans les archives de la maison impériale d'Autriche; il jura par le grand prophète Mahomet, par le Koran, par les cent vingt-quatre mille prophètes, par l'épée dont il était ceint, et par l'âme de son père, que les Grecs ne seraient jamais inquiétés dans leurs affaires, lésés dans leurs personnes, et que leurs intérêts trouveraient plus de protection sous son règne que sous le règne des empereurs. Ensuite Mahomet conquit la Servie, marcha jusqu'à Widin, fit cinquante mille prisonniers, elles employa aux colonisations voisines du Bosphore et de l'antique pays des Bilhyniens.
La paix conclue, Mahomet tourna ses vues du côté de l'administration, et songea aussi à embellir Constantinople. 11 fonda lamosquée d'Eyoub el le palais aujourd'hui nommé le vieux sérail, où il voulait établir sa résidence. Les affaires extérieures survinrent bientôt et occupèrent les soldats et les flottes, soit en Servie, soit dans les eaux de l'Archipel. A cette époque, les traités de paix n'avaient rien de durable : on se soumettait dans les moments de faiblesse, on se révoltait quand on se croyait plus fort. Les îles de Téos et de Rhodes triomphèrent des tentatives faites par les navires
inahométans. Les chrétiens de Rhodes, retranchés sur un petit rocher de l'Archipel , tenaient en échec la puissance de Constantinople. Le capitari-pacha ^ toujours repoussé dans ses descentes sur les îles, faillit payer de sa tête tant d'involontaires revers. Un projet de conquête en Hongrie fit diversion aux échecs reçus dans l'Archipel. Mahomet partit avec une armée de cent cinquante mille hommes pour faire le siège de Belgrade. En apprenant cette nouvelle, si alarmante pour les chrétiens de Hongrie, le pape Calixte Hl fit un appel à tous les chrétiens, et prêcha une nouvelle croisade. Un moine franciscain, dont le nom mérite d'être immortel, Jean Capistrano, parut sur le Danube, la croix à la main, et recruta une vaillante armée de défenseurs. Le lieutenant-général Hunyade, célèbre capitaine hongrois, fit fortifier Belgrade et la prépara aux assauts des musulmans. Belgrade devait venger Constantinople.
D'abord, les fiottilles chrétiennes et turques se rencontrèrent sur le Danube, et les Hongrois obtinrent une victoire complète. Tous les efforts de Mahomet se tournèrent alors sur Belgrade, et le vainqueur de Constantin regardait la prise de celte ville comme accomplie après un premier assaut. L'erreur de l'orgueil était grande. Ce fut un long et terrible siège, où les croisés firent des prodiges et gardèrent invinciblement leurs remparts, malgré les trois cents pièces d'artillerie qui les foudroyaient. Capistrano se montra constamment sur les points les plus exposés, et Hunyade se battit comme le plus obscur de ses soldats. Hors des murs, dans une sortie décisive, les Hongrois attaquèrent enfin les Turcs avec une impétuosité digne des beaux jours de Damiette et de Mansourah, et Mahomet, brave comme l'émir Fakreddin, l'ennemi de saint Louis, disputa longtemps la victoire par des merveilles de courage ; mais le jour des chances inverses était venu ; le croissant devait à son tour s'humilier devant la croix. Il fallut lever le siège et connaître le chemin de la fuite, en abandonnant aux Hongrois un champ de bataille jonché de cadavres turcs,
tous les étendards du prophète, et, perte irréparable, trois cents pièces de canon. Pour célébrer à jamais cette victoire, le pape Calixte 111, alors âgé de quatre-vingts ans, fixa la fête de la Transfiguration au 6 août, jour où Capistrano avait fait triompher la croix. A un âge aussi avancé, le même pape voulut continuer son œuvre , et il fit équiper une flotte destinée à défendre, contre les Turcs, les îles chrétiennes de l'Archipel.
En bon politique, Mahomet, de retour à Andrinople, célébra sa défaite avec une magnificence qu'il n'aurait pas donnée à une victoire. Des fêtes splendides eurent lieu dans une île formée par les eaux de la Marizza. Le prétexte de ces solennités sans motif fut la circoncision des deux fils de Mahomet. 11 y eut des courses de chevaux, des tirs à l'arc, des danses pyrrhyques, et même des exercices d'académie; les savants et les poètes firent des dissertations et lurent des vers. Mahomet ne dédaigna pas lui-même d'engager des discussions religieuses avec les ulémas; il y eut ensuite des échanges de présents et de festins parmi les hauts dignitaires, et le siège de Belgrade fut oublié.
Ces fêtes cachaient pourtant des projets de conquêtes nouvelles. Mahomet songeait à surprendre le Péloponnèse, et le moment était propice, car les deux maîtres de ce pays, Démétrius et Thomas, au lieu de s'allier contre l'ennemi commun , toujours menaçant sur le Bosphore, se déchiraient par de petites guerres civiles et compromettaient ainsi étourdiment la sécurité des Grecs réfugiés chez eux après la prise de Constantinople.
Avant l'expédition du Péloponnèse , Mahomet fit la conquête de la Servie, qui devint une province de l'empire, après avoir vu ravager ses principales villes et amener en esclavage deux cent mille prisonniers. Le 5 mai 1458, Mahomet partit avec une nombreuse armée pour conquérir le Péloponnèse. 11 commença par le siège de Corinthe, et en mettant le pied sur cette terre illustre, où chaque nom de ville est un nom de victoire et une patrie de héros, il se promit bien de n'y laisser que l'esclavage, la dévas-
tatioii et la mort. Tontes les places fortes tombèrent en son pouvoir; il manifesta la plus vive admiration devant les monuments d'Athènes , mais il chargea de fers les Athéniens; enfin, après avoir détrôné les princes de Laconie, d'Achaïe, de Sparte, d'Athènes, et asservi tout le Péloponnèse, il fit sa rentrée triomphale à Andrinople. Ainsi fut accomplie la conquête du pays de Thémistocle, d'Alcibiade, d'Épaminondas, terre sacrée, toujours arrosée du sang des héros et des martyrs, et qui, pendant plus de trois siècles encore, fera, par intervalles, d'héroïques efforts pour reconquérir ce que lui a ravi le second Mahomet.
La guerre appelle la guerre. Le Péloponnèse eon quis, Mahomet fit un traité de paix avec Scanderbeig, le héros épi rote si redouté des Turcs, et il fit préparer une flotte sans parler à personne de sa destination. Au reste, le sultan procédait toujours ainsi; il disait que la discrétion est la première vertu d'un souverain, et un officier de sa cour lui ayant demandé une confidence au sujet de ces nouveaux préparatifs , il lui répondit : Si un poil de ma barbe le savait^ je l'arracherais et le jetterais au feu.
On devina le but après le départ.
Un prince de la famille des empereurs régnait encore dans la ville de Sinope, et il était à craindre que cette grande colonie de Grecs ne prît un accroissement considérable, ne s'étendît sur les lives de la mer Noire, en reconstituant l'ancien empire du Pont. Il fallait donc étouffer à son berceau cette future rivale de Constantinople, et marcher ensuite sur Trébizonde, où les Turcs commençaient à faire alliance avec les Grecs. La prévision était aussi, comme on voit, une des vertus de Mahomet II. Les historiens ont à peine effleuré cette phase importante de ce règne ; et quoique les proportions données à notre histoire semblent devoir exclure surtout les appréciations développées dans des ouvrages en vingt volumes, nous nous écarterons de notre plan cette fois, et nous serons explicites sur un détail traité en raccourci par les historiens de long cours. Ce nom de Sinope, d'ailleui-s, a
pris aujourd'hui une certaine importance, et puisque nous le rencontrons sur notre route de 1460, nous ne le traiterons pas avec dédain.
Le secret gardé par Mahomet sur l'expédition de Sinope nous donne une idée juste de son importance. Toute révolution lance autour d'elle des débris qui deviennent des germes. Sinope avait recueilli un Comnène, et avec lui une foule de chrétiens qui se souvenaient de Constantin. La position était on ne peut plus avantageuse pour fonder un dangereux voisinage, et susciter à Constantinople musulmane, un Mithridate chrétien dans un nouveau royaume du Pont.
Sinope a été illustre dans l'antiquité; cette ville jouit d'une admirable position sur la mer Noire ; elle avait deux ports, comme Amastris et Corinthe ; elle est défendue par des accidents naturels de terrain, et l'art peut en faire une place forte des plus importantes. Mithridate, Lucullus, Pompée, onl aimé cette ville et l'ont enrichie de monuments. On y admirait surtout la statue d'Autolycos, argonaute, qui, après le voyage de la Colchide^ fonda Sinope, non loin de l'embouchure du fleuve Halys.
Les dernières tiges de l'arbre impérial, transplantées à Sinope après la prise de Constantinople, avaient donc quelque chance de refleurir et d'étendre leurs rameaux puissants sur un pays magnifique, depuis Trébizonde jusqu'au domaine de Prusias. On pouvait espérer de voir renaître la ville bâtie par Pompée, la ville de Claudien, Amasia, Césarée, Ancyre, Héraclée, Naziance, et tant d'autres cités baignées par le Lycus et l'Halys, et qui se déroulaient autrefois sur des plaines fécondes jusqu'au pied du mont Taurus. II y avait là, pour les chrétiens en exil, tout un ancien monde à réveiller, avec le secours et l'alliance de puissants voisins, ennemis naturels de Mahomet II, et dont les domaines s'étendaient du pied du Caucase aux limites du continent indien.
Ce beau rêve avait sa réalité inévitable dans un très-proche avenir. Mahomet le devina. 11 se tut longtemps, et à son premier
ET LA MER NOIRE. i49
loisir, il courut à Sinope, puis à Trébizonde, et acheva son œuvre de 1453. Les Comnène disparurent dans une tempête de sang, et tous les chrétiens furent exterminés sur la côte asiatique de l'Euxin.
En ce temps la Valachie était désolée par un voïvode, nommé Wlad. L'histoire des férocités humaines n'offre rien de comparable à ce qu'on raconte de ce tyran fabuleux. Son passe-temps perpétuel était un supplice; chaque soleil éclairait,*en Valachie, une de ces exécutions sanglantes , où la fantaisie se mêlait à la cruauté. Si le dégoût n'arrêtait pas la plume, on pourrait consacrer de longues pages au martyrologe valaque, qui est la vie de ce tyran obscur. Mahomet s'indigna des atrocités de Wlad; il fallait qu'elles fussent bien révoltantes. Au retour d'une expédition de Bosnie, le sultan voulut délivrer les Valaques de ce fléau vivant, de ce Wlad, qui avait reçu trois surnoms : le diable^ le bourreau y Vempaleur. Cette campagne ne dura pas longtemps; Wlad, complètement battu, se réfugia en Hongrie; mais ayant essayé ensuite de ressaisir son pouvoir, il fut poignardé.
La vie de Mahomet II devait être une longue guerre sur les trois parties du monde connu. On ne comprend pas aujourd'hui que la chrétienté, si terrible par ses croisades, quelques siècles auparavant, ne se soit pas liguée contre cet homme, et qu'une alliance sainte n'ait pas repris Constantinople au moment où le sultan guerroyait sur le Danube, ou à Trébizonde, aux extrémités de l'Euxin. On s'étonne davantage lorsqu'on pense que l'Europe chrétienne n'a envoyé au secours de Constantin que deux ou trois mille défenseurs, lorsque l'Hellespont était ouvert à toutes les flottes de l'Occident. Mahomet II, on peut le dire, a été la terreur du monde, et grâce aux folles jalousies, aux mesquines rivalités des petits États, le sultan a pu ravager en détail la chrétienté, éparpillée en Europe, en Asie, en Afrique, sans avoir jamais à combattre tant de petites forces, en un seul jour réunies dans un danger commun.
L'intelligence et la foi des croisades semblaient s'être réfugiées sur un petit rocher, plus illustre qu'un empire, et qui a reçu des Grecs le nom charmant de Rhodon. Là s'élevait le véritable boulevard de la chrétienté. L'ordre des chevaliers de Rhodcî^ avait compris la mission de son époque j et jamais noblesse militante n'a mieux mérité d'un pays. Ils étaient là quelques soldats religieux , isolés sur un bastion , et bravant la puissance de Mahomet II, cet Attila nouveau, la terreur de tous les royaumes, de tous les archipels, de toutes les mers. Rhodes, trop voisine de Gonstantinople , devait naturellement exciter la convoitise et la haine du conquérant turc. Mussid-Pacha reçut l'ordre d'armer une flotte de cent voiles, et de prendre ce rocher chrétien. Le grand -maître, Pierre d'Aubusson^ commandait alors dans l'île de Rhodes; il attendit les mahomélans sur ses murailles, et arbora l'étendard de la croix. Ce siège est devenu immortel; il semble que c'est pour lui que le poëte. Horace a écrit cette prédiction, dans l'aube deRethléem : Laudabunt claram Rhodon.
Tout ce que le génie de la destruction avait inventé, à cette époque, fut tourné contre les remparts de cette île sainte : machines de guerre, catapultes, mines, couleuvrines, canons gigantesques, boulets de fer et de marbre, tout vint se briser contre Rhodes; la trahison même, la plus redoutable de toutes les armes, parce qu'aucun éclair ne la précède, la trahison échoua aussi. Tous les assauts furent des batailles de géants, et jamais l'ennemi ne put atteindre l'imprenable sommet où flottait le signe des croisades. La race des Godefroy, des Tancrède, des Richard, renouvelait encore, sur une vague de la mer, les exploits épiques de Jérusalem. Une armée musulmane disparut presque tout entière autour des remparts de Rhodes, et le pacha de Mahomet, abandonnant le siège, ramena des débris à Gonstantinople, et courba sa tête devant son maître, comme pour la lui offrir en expiation de ses revers. Mahomet fut généreux cette fois, ou du moins il se montra politique, comme toujouis : en prenant la
tête du pacha, il annonçait une honteuse défaite à tout l'empire; il aima mieux laisser vivre le vaincu, on pouvait alors le croire vainqueur.
Mahomet avait en même temps de très-graves soucis qui le détournaient des petites vengeances : il soutenait des guerres partout; ses flottes couvraient toutes les mers , ses soldats franchissaient tous les fleuves; Rhodes était un point obscur et oublié dans l'immensité de l'horizon. Mahomet déclarait la guerre à Venise, et Venise assiégeait Corinthe, menaçait le Péloponnèse et préparait l'insurrection des Grecs. 11 fallut de nouveau lancer une armée ottomane sur la Grèce, ravager encore Argos, Modon, Athènes, Corinthe, et ne laisser dans les gorges du mont Taygète, qu'une colonie insoumise de chrétiens, ces braves Maïnotes, qui résistèrent toujours, d'âge en âge, en regardant les ruines de Sparte du haut du Pentadactylon.
La défense de Rhodes avait inspiré une bonne idée à l'Occident : Venise, Naples et Rome firent une alliance contre Mahomet, et résolurent de porter des secours aux Perses. Une flotte, composée des vaisseaux de ces trois puissances, et commandée par l'amiral Pietro Mocenigo, vint épouvanter l'Orient dans les eaux de l'Archipel. Mais à la nouvelle qu'on armait à Constantinople une flotte de trois cents voiles, Venise off'rit la paix à Mahomet. Ces sortes de paix n'avaient au fond rien de sincère, et n'engageaient pas l'avenir; on les proposait et on les acceptait, selon les besoins du moment. Mahomet avait tant d'ennemis sur les bras et tant de projets dans la tête , qu'il acceptait toujours une trêve hypocrite, ce qui lui permettait d'agir avec plus de forces sur les terres où il guerroyait, bien résolu, d'ailleurs, à rompre la trêve, lorsque la défaite d'un ennemi lui permettrait d'aller en chercher un nouveau.
A la faveur de cette paix, le sultan se rendit maître de la Caramanie, remporta des avantages sur les Hongrois, prit Belgrade, ravagea la Croatie, la Styrie, la Carniole, la Carinthie, l'B^scla-
lo2 CONSTANTIJNOPLE
voiiie ; puis il enleva aux Génois les importantes possessions voisines de la mer d'AzofF, la Crimée et Caffa, envahit la Bessarabie, remporta une éclatante victoire sur Eugène, prince moldave, dans la vallée d'Aghadi-Denisi, et s'arrêta devant les murs de Scutari, sans pouvoir se rendre maître de cette place, malgré de nombreux assauts. La dernière pensée du conquérant Mahomet se tourna vers l'île de Rhodes; il préparait contre ce boulevard chrétien une expédition qu'il devait commander en personne, mais la mort l'arrêta au moment du départ; mort subite et mystérieuse , non expliquée par les historiens : il était âgé de cinquante-deux ans.
Ce règne finit le 3 mai 1481, le jour delà fête de la Sainte- Croix.
Mahomet II est un de ces souverains qui ont mérité une place éminente dans l'histoire. Il avait toutes les qualités et tous les vices qui faisaient les grands hommes, à son époque et dans sa religion. 11 fut cruel et sanguinaire, dans un siècle où la guerre était l'état normal des peuples, où la vie des hommes ne comptait pour rien, où le vœ victis formait l'article unique du code de la destruction. Ainsi accepté, au point de vue de son siècle,, Mahomet est un homme de guerre comparable aux plus illustres généraux de l'antiquité; il avait ce calme impassible qui conçoit et cette rapidité foudroyante qui exécute ; il savait conquérir et conserver; il connaissait mieux que personne les hommes, les choses , les ambitions et les périls de son époque , et son regard dominait un monde, dont il était le sommet. Ce souverain^ arrivé à la vie dans une époque adoucie comme la nôtre , aurait brillé d'un éclat sans tache, car il était doué du génie artiste, fondateur et législateur. Au milieu de cette longue bataille, qui fut sa vie, il a trouvé des loisirs pour protéger les savants, les artistes, les poètes. Cet homme qui a conquis l'Orient, deux cents villes et sept royaumes , a fait aussi bâtir quatre superbes mosqu^^es à Constantinople; une foule d'établissements d'utilité
publique pour les indigents; des arsenaux, de bazars, des châteaux forts, entre autres le château des Sept-Tours. Outre le vieux sérail, Mahomet a fait construire le nouveau palais impérial, qui est encore aujourd'hui la demeure des sultans. Malgré les proportions imposées à ce livre, nous avons voulu donner à l'histoire de ce règne une étendue convenable; c'est Mahomet 11 qui a fondé un empire, dont la gloire, par moment éclipsée, a jeté si souvent de si vifs éclats, et qui, de nos jours, semble vouloir remonter au premier rang des nations.
iM CONSTANTINOPLE
La succession de Mahomet II fit éclater une guerre entre ses deux fils, Bajazet et Zizim ' . Chacun d'eux donnait de honnes raisons pour justifier sa légitimité héréditaire^ mais Bajazet occupait déjà le trône, grâce aux intrigues du grand-vizir ^ et Zizim protestait tout seul et loin de Constantinople. Les janissaires, toujours dociles sous le règne de Mahomet II , commencent à donner signe de rébellion à l'avènement de Bajazet, qui, de son côté, inaugure aussi l'ère des concessions; il augmente la solde de cette garde turbulente, et l'ordre se rétablit.
Cependant Zizim, comme tout prince prétendant, trouva des soldats prêts à soutenir sa cause, et il parut bientôt à la tête d'une armée à Pruse ou Brousse, dans le pays des Bithyniens^
Bajazet passa le détroit avec une armée et livra une bataille décisive, qui lui assura le trône sans partage, et condamna Zizim, le vaincu, à une vie errante et à un exil perpétuel.
L'histoire de ce malheureux prince mériterait un ouvrage spécial. Nous la raconterons avec brièveté, comme toute chose qui ne se rattache pas étroitement à la ville de Conslantinople. Zizim
' Nous suivons, pour l'orthographe des noms turcs, l'usage établi. Le nom de Bajazet, principalement, ne nous paraît pas devoir être remplacé par Baïezid.
• Pruse est sans doute le vrai nom; il tire sans doute son origine de Prusias, roi de Bilhynie. C'est à Pruse que mourut Annibal. Aujourd'hui, Brousse est la ville d'exil d'un autre Annibal, l'illustre émir Abd el-Kader.
ET LA MER NOIRE. tSë
se réfugia d'abord en Egypte , et ût son pèlerinage à la Mecque. Ce pieux devoir rempli, il écrivit une épître en vers à son frère, pour le prier de lui accorder une faible portion de souveraineté en Orient. Bajazet répondit en vers, par une épigramme ironique. « Pèlerin de la Mecque, lui disait-il^ tu dois oublier les biens de la terre, et ne songer qu'au ciel. »Le pauvre exilé riposta par une élégie, dans laquelle il disait à son frère qu'il était fort aisé, quand on se couchait sur des roses, de donner de bons conseils aux malheureux étendus sur des épines. Cet échange fraternel de poésies n'eut pas d'autre résultat.
Zizim, persuadé que le poison fraternel arriverait après les poésies, chercha un autre refuge dans l'île de Rhodes, où les chevaliers lui rendirent les honneurs dus à un souverain. Cette réception donna une grande joie et un peu d'espérance au jeune exilé; il rêva un instant de reconquérir le trône de Constantinople avec le secours des galères de la chrétienté. Le sultan Bajazet s'alarma de ce voisinage, et demanda l'extradition de Zizim au grand-maître, le menaçant d'une guerre implacable s'il y avait refus. On prit, à Rhodes , un terme moyen qui n'était ni l'obéissance ni la trahison : Zizim fut embarqué sur une galère, et conduit en terre de France, Louis XI régnant. Il séjourna quelque temps à Sassenage, où il composa un grand nombre de vers en l'honneur d'une dame de haut renom. Ensuite il se remit en route, s'arrêta dans Bourganeuf, composa de nouvelles poésies sur les bords de la Creuse, et visita Paris. Le poëte Zizim, né à Amasia, ne trouva que des ennuis dans cette capitale, qui devait, en effet, paraître peu habitable à un Oriental, sous le règne de Louis XI. Il quitta donc la France, passa les monts, et se rendit à Rome, où le pape Innocent VIII lui fit un gracieux accueil^ et voulut lui faire abjurer la religion mahométane. Zizim refusa obstinément. Sous le pontificat d'Alexandre Borgia, et à l'entrée de Charles VUI à Rome , Zizim fut enfermé au Château-Saint- Ange; on lui permit ensuite de suivre la marche de rarmée
française, et en arrivant à Naples, il mourut de mort violente, à l'âge de trente-deux ans. Les historiens ont discuté longtemps pour savoir quel genre de poison avait été employé en cette funèbre circonstance. Le doute a survécu à cette discussion. Un navire napolitain transporta le corps de Zizim à Constantinople , Bajazet lui rendit les derniers devoirs avec la plus grande pompe, et le fit ensevelir dans la mosquée de son père, Mahomet 11, surnommé le Conquérant.
Condamné à la guerre par la loi de son siècle, le sultan Bajazet recommença sur les deux rives de la mer Noire, en Hongrie et dans l'Adriatique, cette histoire de succès, de revers, de courses, de trêves conclues, de trêves brisées, cette histoire sans intérêt, qui fut un épisode dans la vie de Mahomet IL Le germe d'une nouvelle guerre se manifesta pourtant à cette époque, et sembla promettre de graves événements à l'avenir. 11 s'agit de la guerre contre les sultans mameluks. Si on en excepte, à longs intervalles, les grands événements qui surgissent et changent la face d'un peuple, on rencontre trop souvent dans l'histoire de Constantinople, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, ces luttes dont le Danube est le théâtre éternel , et qui ramènent les mêmes noms géographiques, depuis Belgrade jusqu'à Varna, depuis Widdin jusqu'aux Balkans. C'est toujours la même guerre qui éclate ou qui finit; et ceux qui la relisent toujours ne peuvent pas lui accorder le même intérêt que ceux qui l'ont toujours refaite. Ainsi^ à moins d'incidents, nous nous bornerons à mentionner succinctement ces courses vers le Danube et sur les frontières du pays hongrois.
A la mort de Corvin, la guerre civile ayant éclaté en Hongrie, le sultan Bajazet trouva le moment favorable pour faiie une nouvelle incursion dans ce pays et reprendre Belgrade. Une flotte de trois cents voiles sortit du Bosphore; Bajazet débarqua sur les côtes de Servie. Un assassin déguisé en derviche kalender s'élança sur le sultan jiour le poignarder, mais les soldats l'ar-
rétèrent , et le punirent de mort sur le lieu même de l'attentat. A dater de ce jour, il fut décrété que personne, pas même un ambassadeur, ne pourrait être présenté au sultan qu'après avoir quitté ses armes, et accompagné de deux officiers de la cour. La guerre éclata aussitôt après avec une violence atroce. Les Ottomans ravagèrent les frontières de l'Autriche, la Styrie et la Carinthie, et toutes les horreurs, tous les crimes, toutes les abominations des beaux jours de la barbarie reparurent à la suite du fils de Mahomet JL Les prisonniers égorgés,, les villes incendiées ou livrées au pillage et au viol j les supplices confiés au caprice des bourreaux; le sang ruisselant à flots sur des ruines; voilà ce qu'on voit dans cette guerre, et ce qui porta au comble la légitime irritation de l'empereur Maximilien. Une armée autrichienne s'avança dans la Carinthie, et traversant des routes semées de cadavres, ou bordées de têtes coupées, elle attaqua les Osmanlis à Villak, et les défit complètement. La loi des représailles fut alors très-bien observée dans toute sa rigueur : les atrocités vengèrent les atrocités; la violence des Ottomans passa chez les chrétiens; le meurtre suivit la victoire, il n'y eut ni captifs ni prisonniers, il ne resta que des cadavres.
Ces cruautés réciproques amenèrent pourtant une trêve quinquennale; on s'aperçut de part et d'autre que la barbarie allait trop loin quelquefois ; un lendemain de calme inspire de sages réflexions.
Vint le toUr de la Pologne. Jean-Albert, roi de ce pays, ayant commis quelques exactions chez les Moldaves, Bali-Bei, gouverneur de Silistria, passa le Danube^ fit dix mille prisonniers; puis traversa le Dniester, ravagea les rives de ce fleuve, enrichit ses soldats parle pillage, et fut arrêté dans ses victoires par le plus terrible des ennemis, le mémorable hiver de 1498.
Nous arrivons au fait le plus important du règne de Bajazet.
Le czar Ivan 111 envoya au sultan son ambassadeur, Michel Pletsscheïeff, avec mission de contracter alliance avec la Porte,
et de demander des facilités commerciales pour les marchands d'Azoff, de Sébaste et de Caffa. Cet ambassadeur, disent les historiens, reçut un très-bon accueil à Conslantinople, malgré la rusticité de ses manières. Bajazet fut flatté, dans son orgueil, en voyant son alliance recherchée par le czar; il promit d'accorder sa protection au commerce russe établi en Crimée, et de donner aux vaisseaux marchands moscovites la libre navigation de la mer Noire et de la Propontide. En reconnaissance de ce bon procédé, le czar Ivan promit à Constantiuople une amitié éternelle, en son nom et au nom de ses successeurs.
Bajazet prit goût aux transactions diplomatiques, et reconnut que de bonnes alliances étaient préférables à la guerre pour assurer la prospérité d'un pays. Tranquille du côté du nord, il se tourna vers le midi; il donna sa petite-fille et sa nièce en mariage à des princes persans. Constantiuople venait d'apprendre la science politique à l'école d'un ambassadeur du czar.
Le dernier traité conclu avec la république de Venise ayant Mé écrit en langue latine, Bajazet crut pouvoir le violer, ne le comprenant pas: nouveau progrès politique! et il partit avec une flotte pour bloquer Lépante et battre les Vénitiens. Le succès couronna d'abord cette entreprise. Les revers arrivèrent bientôt, comme toujours. Les Vénitiens s'emparèrent de Céphalonie, et ayant imploré le secours du pape et des puissances chrétiennes, ils donnèrent de mortels déplaisirs aux Ottomans, avec l'aide de leurs nouveaux alliés.
L'amiral vénitien Benedetto Pesaro, à la tête des forces navales chrétiennes unies, incendia une flotte turque; le Cid Gonzalve de Cordoue ravagea les côtes de l'Asie Mineure; les navires pontiflcaux désolèrent l'Archipel; Ravestein, amiral français, prenait Mitylène. Tant de revers obligerai le sultan à demander la paix à Venise et à la Hongrie; un traité fut conclu encore une fois. Mais en enregistraut cette nouvelle trêve, après tous les historiens nos devanciers, nouB leur demanderons compte d'une la-
ET LA MER NOIRE. tSf
cime qu'ils nous laissent, et qu'il nous est impossible de remplir. L'histoire a trop souvent de ces énigmes, et nous les signalerons toujours sans les expliquer. Ainsi, aujourd'hui, à cette phase de notre histoire, nous voyons une véritable croisade organisée contre les Turcs et Constantinople ; tous les États chrétiens ont fourni leur contingent de vaisseaux et de soldats; les plus illustres capitaines, et à leur tête le Cid, ravagent partout les possessions ottomanes, brûlent les galères où flotte le croissant, bloquent l'Hellespont, menacent la Propontide, donnent la main aux chevaliers de Rhodes, et dominent l'Archipel depuis l'île de Crète jusqu'à Ténédos. Le temps paraît venu d'accepter l'héritage du premier Constantin, le parrain de Byzance, et du dernier Constantin, tombé martyr devant Sainte-Sophie, et de paraître à Scutari, comme les croisés de Godefroy à Jérusalem, pour replacer le labarum sur les minarets du croissant. Eh bien! l'année 1509 ne vit pas cette grande restauration s'accomplir; et, chose inexplicable! le sultan, vaincu partout , demanda la paix, cette paix dérisoire à chaque instant rompue, et la chrétienté, partout victorieuse, désarma ses flottes^ brisa son alliance, et permit au sultan de réparer ses pertes , et d'attendre l'heure favorable pour rompre la trêve et recommencer les éternelles expéditions contre les chrétiens. Quand l'histoire laisse une pareille lacune, il est du devoir du dernier venu d'exercer à cet endroit le contrôle du scepticisme, ou du moins de signaler, en passant, une énigme étrange au lecteur, souvent plus sagace que l'historien.
Un événement imprévu détourna Bajazet de ses nouveaux préparatifs de guerre, et le ramena aux soins de l'administration intérieure. Le plus affreux des tremblements de terre dont l'histoire fasse mention ravagea la ville de Constantinople et ses environs. 11 eut lieu le 14 septembre 1509. Cette catastrophe renversa mille maisons, cent mosquées, les murs du sérail, une partie des remparts, et réduisit à quatre le château des Sept-
160 COiNSTANTIiNOPLE
Toui-s. Pendant un mois et demi, la terre trembla, et ses formidables secousses désolèrent aussi plusieurs villes d'Europe et d'Asie, entre autres Demotika, Gallipoli et Andrinople. l^e sultan se réfugia sous une tente, où il écoutait , en priant , le fracas de la chute des édifices. Quand le mal fut passé, Bajazet attribua ce fléau de Dieu à la mauvaise conduite des ministres, imputation toujours agréable au peuple, et il employa une nombreuse armée d'ouvriers à reconstruire les remparts de Constantinople. Cet immense travail dura plusieurs mois. Le Dieu des chrétiens semblait avoir fait cette brèche à Constantinople pour favoriser une entreprise; mais la chrétienté voulut perdre une nouvelle occasion de reprendre la ville de Constantinople ; elle laissa Bajazet rebâtir tranquillement ses remparts.
Bajazet était arrivé à cet Age fatal qui lasse l'impatience des vizirs et des fils aînés : une sourde rumeur, partie du camp des janissaires, et les insolences de Sélim, fils de Bajazet ;, annoncèrent au sultan que l'heure de l'abdication était marquée au gnomon solaire des jardins du sérail. Bajazet bénit son fils , lui céda le trône, et cédant aux menaces des janissaires , il partit , comme un exilé volontaire, pour Demotika.
Quelques jours après, Bajazet, atteint d'une maladie mystérieuse, rendait le dernier soupir.
Ce règne fut illustré par le progrès des sciences et des arts en Orient. Bajazet protégea les historiens, les poètes et tous les lettrés. Deux célèbres chroniqueurs, Neschri et Idris, ont écrit les annales de ce règne; Djaflet et Saadi florissaient à la même époque, et ont laissé des lettres remarquables par la pureté du style. Le palais impérial était une cour de poètes, un vrai Parnasse d'Orient. Bajazet était poète, comme son frère Zizim et son fils aîné, le rebelle. Heureux tous ces princes, s'ils n'avaient cultivé que les muses de Médine, en vers arabes ou persans !
Le règne de Sélim commence exactement comme le règne de Bajazet : une guerre fratricide inaugure l'avènement nouveau.
Nous sommes en 1512. Les janissaires se révoltent , selon l'usage; Sélim leur accorde une solde plus forte, et ils s'apaisent. Un bey, témoin de cette largesse et la croyant volontaire^, réclame aussi une augmentation ; Sélim fait voler sa tête d'un coup de cimeterre, et impose silence aux ambitions nouvelles que la force prétorienne n'accompagne pas.
C'est alors qu'il partit, comme Bajazet, pour combattre son frère Ahmet à Pruse , en Bithynie. La première rencontre fut favorable au prétendant; mais, à une seconde bataille, Sélim battit son frère, le fit prisonnier et le condamna à mort. Avant de rendre le dernier soupir, Ahmet envoya une bague, comme présent de bon souvenir, à son frère, le sultan Sélim.
Tous les États chrétiens s'empressèrent d'envoyer des ambassadeurs à Sélim, pour le féliciter sur son avènement et renouveler leurs traités d'alliance. Le czar demanda et obtint le libre commerce des grains de Crimée. L'Europe ne donnait ainsi aucune inquiétude au nouveau sultan. La guerre était pourtant un besoin du siècle et une heureuse diversion pour les soldats. Il fallait donc chercher un prétexte en Asie; un prétexte de guerre se trouve toujours.
Cette fois le prétexte fut religieux. Les Perses reconnaissaient Ali et ses douze imans comme seuls vrais prophètes. Les Osmanlis se disaient seuls orthodoxes, et n'admettaient que Mahomet. Le schisme des sectateurs d'Ali s'était répandu dans les villes turques de l'Asie, et Sélim, qui était un orthodoxe fanatique, commença une persécution qui fait oublier les jours de Caligula et de Domitien. Ordre fut donné de massacrer tous les schismatiques; on en égorgea quarante mille. Un échange de lettres injurieuses ayant eu lieu après entre le shah des Perses Ismaël et le sultan Sélim, ce dernier résolut d'attaquer le schisme à sa source, et il marcha vers le Taurus, avec cent quarante mille soldats et soixante mille chameaux. Il s'agissait de faire triompher Mahomet ou Ali. Les chrétiens assistaient comme témoins
ieà , - CONSTANTINOPLE
désintéressés à cette lutte des deux religions de l'Orient : Venise, Rome, Naples, Rhodes, la France et l'Espagne, observèrent leurs traités de paix et laissèrent agir le sultan Sélinï.
De nos jours une pareille politique est la seule juste et sage. Les siècles ont donné au souverain de Constantinople une prescription inviolable. Des traités sérieux garantissent les droits acquis par les Ottomans sur le Bosphore, et la légitimité de la Sublime-Porte est incontestable et sacrée aux yeux de tous. Mais il n'en était point ainsi, quelques années après la prise de Constantinople ; au fond de toutes les trêves entre l'Évangile et le Coran, il n'y avait rien de sérieux. Celui qui avait ravitaillé ses vaisseaux et recruté de nouveaux soldats avant l'autre, rompait la trêve et commençait l'attaque. On disait alors avec bien plus de raison qu'aujourd'hui : Les Turcs sont campés en Europe. La chrétienté ne demandait, disait-elle aussi, qu'une occasion favorable pour brûler les tentes européennes deMahomet, et refouler les Turcs en Asie ; et en 1 51 4, au moment où Sélim dégarnit Constantinople et accomplit une expédition fabuleuse au delà du Taurus, dans des déserts inaccessibles, la chrétienté garde une neutralité officieuse, et ne songe pas même à reconquérir Jérusalem, que personne ne défend !
Nous hasardons encore cette remarque, et si nous n'expliquons rien, du moins nous tenons à prouver une fois déplus qu'il nous répugne d'imiter tant d'historiens, copistes impassibles ou serviles de leurs antiques et nébuleux devanciers.
Les déserts que traversait l'armée de Sélim n'offraient aucune ressource, et les soldats, privés de vivres, donnaient de^ signes d'impatience, que les janissaires traduisirent à l'oreille de Sélim avec plus d'audace et de retentissement. Le sultan courut à cheval dans les rangs mutinés, le cimeterre au poing, et leur fit un de ces discours qui vont aux cœurs de tous les soldats, et relèvent les courages abattus. Bien, leur dit-il en finissant, rien ne peut me détourner d'un projet qui domine mon esprit.
C'est un vers d'un poëte persan ; la citation était heureuse sur la route de Tau riz.
Cependant les Perses, favorisés par les accidents de leur pays, croyaient vaincre l'invasion en fuyant devant elle. Ils incendiaient tout sur leur chemin, et ne laissaient à Sélim que la disette, ajoutant aux déserts de la nature les déserts de la dévastatioîi. Sélim envoyait des ambassadeurs à Ismaël, avec des lettres assaisonnées d'épigrammes poétiques, essayant ainsi de le forcer à accepter une bataille, pour reconquérir sa dignité d'homme, très-compromise par une fuite continuelle. Ismaël dédaignait les épîtres ironiques de Sélim, et répondait en semant de nouveaux déserts sur les pas des Osmanlis. Les janissaires, exténués de fatigue, et ne voyant jamais apparaître sur l'horizon l'ennemi promis, gardaient un silence farouche et significatif; le vizir voulut interpréter ce silence et osa prononcer le mot de retraite aux oreilles de Sélim. Un arrêt de mort punit à l'instant même ce conseiller imprudent, et l'armée suivit Sélim avec beaucoup plus d'ardeur. Comme les soldats d'Alexandre et d'Annibal, ces Osmanlis, marchant à la suite d'un général aventureux, passaient, à chaque étape, de la révolte à l'obéissance, et de l'impatience à la résignation ; et on ne saurait trop admirer ces puissants capitaines, qui, seuls contre tout un monde armé, calment d'un mot les séditions militaires, raniment les courages abattus, et entraînent vers un but inconnu tant d'intelligences rebelles ou indifférentes, et les soutiennent d'une main ferme à travers des solitudes désolées, sur les sables torrides, ou sur la neige des hivers, comme Annibal sur les Alpes, Alexandre vers l'Indus, Sélim dans les déserts de Tauriz.
Cette expédition ne ressemblait à aucune autre pourtant; les âges antiques n'offrent rien de pareil à l'imagination de l'historien, dans le chapitre des migrations des multitudes armées. C'était une caravane dont l'immensité comblait l'espace de deux horizons, et qui ne rencontrait sur sa route ni l'abri des oasis^ ni
l'ombre des vallées, ni la fraîcheur des fleuves, ni même les mirages qui donnent l'espoir. Le silence de ce peuple en marche n'était troublé que par le retentissement des trains d'artillerie, et l'ébranlement d'un sol calciné, où passaient à la fois soixante mille dromadaires et toute la cavalerie de l'Orient. Après un long voyage qui avait épuisé les forces de tous, on arriva enfin sur le plateau qui domine la vallée de Tchaldiram. C'était le 23 août 1514; une éclipse de soleil épouvanta le même jour les musulmans, et les animaux firent entendre aussi ces plaintes stridentes, qui annoncent leur effroi, lorsque l'astre du jour se voile sans nuage, après son lever.
Les astrologues de Sélim donnèrent une explication qui rassura l'armée. L'éclipsé, disaient-ils, est un augure favorable : l'astre de Mahomet éclipse l'astre d'Ismaël.
On découvrit bientôt 4'armée des adorateurs du soleil; elle attendait, en bon ordre, et sur de bonnes positions choisies, l'armée ottomane, épuisée par tant de courses brûlantes, par la soif et par la faim.
Parmi les conseillers de Sélim, quelques-uns étaient d'avis de donner un peu de repos aux Osmanlis, mais ce conseil ne prévalut pas. SéHm engagea la bataille, comme s'il avait eu des troupes fraîches avec lui. Le combat est le repos des hommes forts, s'écria-t-il; et agitant au soleil son cimeterre, sceptre des sultans, il entraîna son armée vers les tentes d'Ismaël.
Cette première attaque fut repoussée avec une vigueur inattendue. Ces nouveaux Perses n'étaient plus les soldats efféminés de Darius; ils se battirent héroïquement, et les croyants d'Ali remportèrent à ce premier choc un avantage sur les croyants de Mahomet. Sélim ne s'en étonna point ; il tenait en réserve une arme qui ne craint pas la fatigue, et qui déjà était formidable et décisive entre les mains des Orientaux : son artillerie démasquée foudroya les Perses, ouvrit de larges brèches dans leurs phalanges macédoniennes, et les janissaires, conduits par Sélim, tombèrent
comme un ouragan de feu dans les sillons creusés par la mitraille , et mirent en fuite l'infanterie d'ismaël. Toute l'armée ottomane, reprenant ses forces, suivit la charge des cavaliers et acheva la victoire. Le camp des Perses fut envahi, et Sélim le livra tout de suite à ses soldats, comme un caravansérail ou une hôtellerie, plein de vivres, de munitions et de trésors.
L'armée victorieuse marcha sur Tauriz, où elle arriva après douze jours de marche. Sélim s'empara de tous les trésors de cette ville, fit réparer la mosquée d'Yacouh pour donner bon témoignage de sa foi religieuse aux Perses, et après avoir assis sa puissance, dans le pays, sur des bases solides, il se remit en route pour de nouvelles expéditions, en Géorgie et à Amasia. De Tauriz, il avait eu soin d'envoyer des ambassadeurs aux puissances occidentales pour leur annoncer la victoire de Tchaldiram.
Parmi les femmes captives que Sélim ramenait de Tauriz se trouvait la favorite du prince Ismaël. Des ambassadeurs vinrent la réclamer. Sélim viola le droit des gens, fit arrêter les envoyés perses, et donna la favorite en mariage à un officier de sa cour. Les historiens turcs, toujours très-complaisants à l'endroit des massacres, des cruautés, des perfidies en usage chez les Orientaux des premiers siècles. de l'empire, ont blâmé cet acte de Sélim ; ils citent cette maxime du droit musulman : Un ambassadeur est une chose sacrée^ maxime qui est, en d'autres termes, celle de Justinien P'" : peregrinus res sacra. Quant au mariage de la favorite, les mêmes historiens n'expriment aucun blâme. A cette époque, une femme était moins respectable qu'un ambassadeur.
Après la victoire et le pillage, les janissaires firent entendre de nouveaux murmures. Sélim, à son retour à Constantinople, voulut, par une forte organisation, prévenir ces mutineries devenues trop fréquentes, et qui pouvaient un jour être fatales au pouvoir souverain des sultans ; il nomma un aga et un lieutenant d'aga , grades correspondant à nos colonels et lieutenantscolonels. Ces deux chefs furent chargés de maintenir le corps
turbulent des janissaires dans les limites d'une sévère discipline. La marine fixa ensuite l'attention de Sëlim; un arsenal fut créé; de nouveaux chantiers de construction furent établis sur les deux rives du long port : on en vit bientôt sortir une marine formidable, en état de tenir la mer et de faire face à toutes les éventualités de l'avenir, en cas de guerre avec les puissances navales de l'Occident.
Une expédition d'une haute gravité se préparait en ce moment : il s'agissait d'abattre ou de réduire la puissance des soudans d'Egypte, devenus plus redoutables de jour en jour. Après avoir étouffe quelques tentatives du côté de la Perse, par les mains de son général historien Idris, Sélim envoya, pour la forme, des ambassadeurs à Kansou-Chawri , sultan d'Egypte. Ces plénipotentiaires furent reçus avec un dédain injurieux. Sélim comptait sur ce mauvais accueil. Il passa en Egypte avec cette puissante armée et cette artillerie qui avaient vaincu les Perses à la fameuse bataille de Tchaldiram, et fut fort surpris de rencontrer sur son chemin les ambassadeurs égyptiens, qui venaient lui présenter les hommages du sultan leur maître. Ces ambassadeurs allaient être mis à mort, mais Sélim révoqua l'ordre, et il aima mieux les renvoyer à la cour d'Egypte, revêtus de costumes ignobles et assis sur des ânes boiteux. En langage oriental, ces insultes sont plus éloquentes que des paroles. Kansou-Chawri, ({uoique octogénaire, monta à cheval, et se mit à la tête de son armée pour combattre les Osmanlis. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Dabik. L'artillerie de Sélim décida bientôt la victoire en sa faveur. A cette époque, les soldats dépourvus de canons ne pouvaient tenir longtemps contre des artilleurs , et Sélim , en organisant le premier des batteries de campagne, savait bien qu'il devenait invincible en luttant avec des ennemis encore arriérés dans les vieilles routines de la guerre. Le sultan d'Egypte mourut d'une chute de cheval après cette affaire, et sa tète fut apportée à Sélim.
Alep et toute la Syrie tombèrent au pouvoir du vainqueur. La ville de Damas ouvrit ses portes à Sélim, qui visita la magnifique mosquée de cette ville, chef-d'œuvre de l'architecture arabe. Il remplit ensuite de pieux devoirs , rendit des visites à des cheicks célèbres, avec lesquels il eut des entretiens mystiques, envoya de riches présents à la Mecque, et se remit en route pour voir Jérusalem, la montagne de Sion, Nazareth et tous les lieux saints des chrétiens. Les moines du Liban, les religieux cophtes, les arméniens, les druses, les cénobites du Carmel lui rendirent hommage et se placèrent sous sa protection. Sélim reçut les envoyés de tous les cultes avec une égale tolérance, et trouva pour tous quelques versets du Coran.
Sur ces entrefaites, les mamelucks avaient nommé un nouveau sultan. Touman-Baï était monté sur le trône, et il rassemblait des forces sur les deux rives du Nil pour venger la défaite de Dabik. Sélim traversa le grand désert, et rencontra l'armée de Touman-Baï le 22 janvier 1517. L'artillerie fit encore son effet, comme àTchaldiram et à Dabik; vingt-cinq mille Égyptiens restèrent sur le champ de bataille. Le vainqueur vint mettre le siège devant le Caire; on se battit, dans la plaine de Ghizeh, trois jours et trois nuits. Sélim fit promettre la vie sauve aux mamelucks, s'ils se rendaient, puisqu'ils ne pouvaient plus se défendre. Les mamelucks tombèrent dans le piège; Sélim entra dans la ville et les fit massacrer. Tous les habitants en état de porter les armes subirent le même sort. Le sultan des Turcs avait l'habitude d'oublier ses préceptes religieux et moraux dès qu'il avait les armes à la main.
Un brave chef de mamelucks, nommé Kourt-Baï, avait échappé au massacre; il fut découvert dans son asile et présenté au sultan Sélim. Ces deux hommes eurent un curieux entretien, dont le dernier mot mérite une mention particulière. Après avoir fait un brillant éloge de la valeur des mamelucks, Kourt-Baï se répandit en injures contre l'artillerie, qu'il appela l'arme d'un assassin.
Cette audace indigna Sélim, qui fit exécuter Kourt-Baï par ses bourreaux.
Touman-Baï, réfugié vers le Nil supérieur, fit encore des tentatives pour soutenir un reste de puissance, mais il fut trahi , tomba au pouvoir de Sélim, et mourut égorgé. L'Egypte et la Syrie, soumises au pouvoir des Osmanlis, reçurent une organisation nouvelle; elles devinrent tributaires de Constantinople , et Sélim, ayant pacifié ces deux pays à force de massacres et d'exécutions, dont les redites seraient hideusement fastidieuses, envoya de nouveaux présents aux villes saintes, pria dans la grande mosquée du Caire, baisa les dalles nues, les arrosa de larmes, et quitta l'Egypte, rapportant, disent les historiens , une si grande quantité d'argent et d'or, qu'on en chargea mille chameaux.
De retour à Constantinople, il employa une partie des trésors conquis à sa marine militaire. On pensait, dans sa cour, qu'il méditait une descente à Rhodes. Sélim emporta ce secret dans la tombe; il mourut sur la route d' Andrinople , avec les symptômes qu'on trouve sur le corps des pestiférés, le 22 septembre 1520.
Ce prince eut toutes les qualités, toutes les passions, tous les vices de son père. S'il suffit de faire de grandes choses pour être un grand homme, Sélim mérite ce titre. Toutefois la morale naturelle , étant moins indulgente que l'histoire, ne doit donner le nom de grand qu'aux souverains d'élite, qui, malgré les faiblesses inséparables de l'homme, se sont servis de leur puissance pour faire régner à côté d'eux la justice, la bonne foi et l'humanité. On cherche en vain ces trois vertus, communes à toutes les croyances, dans le règne de Sélim.
Les fautes de la chrétienté devaient tôt ou tard porter leurs fruits. Rome, Venise, Naples, Gènes, Rhodes, la France, l'Espagne avaient permis à Sélim de porter la guerre en Perse et en Egypte, de s'enrichir des dépouilles des pays conquis, et de mettre sur un pied formidable la marine des Osmanlis. Nous allons voir, dans le règne suivant, le résultat du sommeil léthargique de la chrétienté.
Soliman, le successeur de Sélim, monta sur le trône en prononçant ce verset du Coran : Dieu commande la justice et la bienfaisance. Ses premiers actes lui concilièrent tous ses sujets ; les janissaires mêmes ne murmurèrent pas. Il donna la liberté à six cents prisonniers égyptiens. Un capoudan, accusé de cruautés horribles, fut mis en jugement et condamné. Quatre cents négociants, condamnés à mort sous Sélim pour avoir fait avec la Perse un commerce clandestin d'étoffes, furent graciés, et de plus indemnisés de leurs pertes. Le trésor était riche, le sultan fut généreux.
Le siècle des grands hommes et des grandes choses prenait sa place dans l'histoire j le monde renaissait. François i^% Charles- Quint, Léon X allaient bientôt figurer sur la scène de l'Europe, et au lever de ces trois astres, la barbarie, comme une vapeur sanglante, disparaissait à l'horizon. Soliman était digne de ce
no CONSTANTINOPLE
siècle, et son nom s'associe aux noms éclatants qui doivent l'illustrer.
La Hongrie expia la première les fautes de la chrétienté.
L'ambassadeur ottoman ayant été mis à mort par ordre du mi de Hongrie, Soliman trouva le prétexte légitime pour entrer en campagne, faire ses premières armes, et montrer aux soldats un héritier impérial qui n'avait pas dégénéré des conquérants ses prédécesseurs. Le résultat de cette expédition surpassa les espérances conçues à Constantinople ; on prit Semlin et Belgrade , ces deux villes contre lesquelles les Turcs avaient échoué tant de fois. Soliman emporta Belgrade d'assaut le 29 août 1521; il se rendit aussitôt dans la cathédrale, pour la convertir en mosquée et y faire sa prière, suivant en cela l'exemple de son aïeul Mahomet H, qui courut à cheval dans les rues de Constantinople, pour remercier Dieu de la prise de cette ville, dans l'église de Sainte- Sophie. Ce pieux devoir rempli, Soliman organisa l'administration de sa conquête, restaura les fortifications de Belgrade, dévastées par vingt assauts, et rentra dans sa capitale du Bosphore, où les honneurs du triomphe lui furent décernés par la population.
Belgrade était en Hongrie le boulevard de la chrétienté ; Rhodes était le Belgrade de la mer. La politique ottomane^ d'accord avec l'ambition , avait toujours menacé Belgrade et Rhodes. Le jour était venu d'ajouter ces deux joyaux à l'aigrette du sultan. Belgrade et Rhodes , par une conduite que l'histoire ne prend pas même la peine de signaler, avaient à jamais perdu deux providentielles occasions de reprendre Constantinople désarmée : Belgrade^ du côté du Bosphore ; Rhodes^ du côté de l'Hollespont. La politique des États chrétiens^ à cette époque j, continue d'être inexplicable ; l'énigme même se complique^ et la seule solution qu'on eu retire, c'est que, de tout temps, les hommes les plus forts par l'intelligence et le courage subissent des vertiges et sont frappés d'une oi)hthalmie morale qui les empêche de voir, sur leur véritable position, l'ennemi et le danger.
Au moment donc où Soliman^ déjà si puissant par les conquêtes, les trésors et les flottes de Bajazet et de Sélim, devient le véritable épou vantail de l'Europe chrétienne^ que font Charles- Quint et François P'" ? Ils se déchirent sous les étendards de la croix. Que fait le connétable de Bourbon , l'héritier direct des croisés ? 11 emploie toutes les puissantes facultés de l'héroïsme militaire à des guerres impies, qui le mettront sur ce chemin de dévastation où passèrent Attila et Théodoric. Quant à Léon X, il est excusable, ce noble et saint pontife. Sans doute il aurait envoyé ses vaisseaux et ses soldats au secours de Belgrade et de Rhodes, mais il se débat contre l'hérésie de Luther; et, dans les loisirs qui lui restent , il confie à Jules Romain l'héritage de Raphaël et fait achever, à San-Pietro-in-Montorio, dans l'église du Garmel, le splendide chef-d'œuvre de la Transfiguration. \u moins ses loisirs n'étaient pas perdus. Ce que nous avons vu si souvent, nous le revoyons encore^ et probablement on le reverra toujours ; l'héritage de l'aveuglement humain sera toujours recueilli ; on entendra toujours ce fameux cri de Constantinople : 0 chrétiens! vous voiis disputez^ et Mahomet II est à vos portes! François i^^ et Charles-Quint se disputaient aussi ; l'Allemagne retentissait de controverses religieuses; Luther faisait le siège de Rome à coups d'hérésies, et le sultan de Constantinople, trouvant le moment opportun , voguait avec une flotte de trois cents voiles et une armée de cent mille hommes pour attaquer Rhodes, où l'héroïque grand-maître, Villiers de l'Ile-Adam^, appelle en vain le secours de Léon X , de François P^" et de Charles-Quint.
L'artillerie, cette arme que les Ottomans ont élevée tout d'un coup à un degré de perfection formidable^ battit en brèche les murailles de Rhodes, et^ dès les premiers jours du siège, porta la dévastation dans la ville sainte. Des efforts surhumains furent tentés nuit et jour pour réparer les brèches et détruire ;, par de vigoureuses sorties^ les ouvrages des assiégeants. A tous les assauts, le grand-maître se plaçait sur le rempart et donnait ses ordres ,
\n CONSTANTINOPLE
assis entre deux créneaux, comme un roi sur son trône un jour de cérémonial. C'était une bataille de chaque jour, un siège sans trêve, des nuits sans repos, un héroïsme de tous les instants j et le fracas continuel de l'artillerie chrétienne, dernier cri de détresse des derniers croisés, expirait sans échos sur l'horizon de la mer, entre l'île de Crète et l'île de Chypre^ ces anciennes étapes de Louis IX, de Godefroy et de Richard !
En ce moment, le successeur de Richard , Henri Vlll , préparait un schisme en Angleterre^ et le premier vaisseau chrétien faisait le tour du monde et donnait un nom au détroit de Magellan.
Rhodes se défendit cinq mois ; pendant un si long espace de temps, aucun secours n'arriva d'Europe à cette île héroïque. On préparait les éléments constitutifs des schismes à la confession d'Augsbourg. L'Europe écoutait la controverse ; elle était sourde du côté du canon. Rhodes chantait la messe de ses funérailles et se servait de ses morts , à défaut de pierres, pour combler ses brèches. Les femmes chrétiennes couvraient les remparts^ pour ajouter de nouveaux cadavres à ces remparts de chair et de sang. La peste fut le seul auxiliaire qui vint en aide aux chrétiens, et ce fléau fut béni : il frappait les Ottomans sur une plaine couverte de cadavres, et tout exposée au vent de feu qui vient des sables numides. Enfin, lorsque les armes tombèrent des mains lassées des derniers défenseurs de Rhodes, lorsque les remparts furent descendus à niveau du sol et qu'il n'y eut plus de cadavres pour combler les issues^ et plus de pain pour nourrir quelques vivants, le grand-maître accepta une capitulation honorable, et rendit au sultan de Constantinople une grande ruine et une grande tombe surmontée d'une croix. Rhodes n'existait plus. La confession d'Augsbourg existait. Oh ! quand de pareilles hécatombes s'accomplissent^ la plume de l'historien ne doit plus être un tube de plomb d'où suinte une eau tiède ; il faut qu'un cri de douleur, une lamentation suprême laissent une flamme sur la page où la catas-
trophe est écrite^ une flétrissure sur les coupables distractions du passé, une leçon pour les inopportunes querelles des philosophes de l'avenir.
Ici nos éloges doivent s'adresser à Soliman ; il honora le courage et les saintes vertus de Villiers de l'Ile- Adam, lui fit don de riches habits^ le rendit à la liberté, et en le voyant partir de Rhodes, il dit : C'est avec une grande douleur que je force un si noble vieillard à quitter sa maison et ses biens.
La prise de Rhodes causa pourtant une vive émotion dans le monde chrétien , et Soliman fut reconnu , par l'opinion universelle, comme un des plus grands hommes de guerre de son temps. Une paix inquiète s'établit entre le sultan et l'Europe. A la faveur de ce calme factice, Soliman régla ses affaires administratives, et donna au favori Ibrahim-Pacha un éclatant témoignage de son amitié, en lui faisant épouser sa fille. Ce gendre, ainsi honoré, reçut l'ordre de passer en Egypte pour y apaiser de nouveaux troubles suscités par les mameluks. Les États chrétiens ne donnaient aucun obstacle à Constantinople. Soliman était devenu si fort qu'il repoussait les propositions de l'ambassadeur russe, qui demandait des traités de commerce au nom du czar Vassili , son maître. Venise, au contraire, trouvait un meilleur accueil, et obtenait du sultan la garantie des libertés commerciales et la possession des deux îles Zante et Chypre, moyennant la redevance de deux tributs annuels; ce qui n'avait rien de bien avantageux pour l'orgueilleux honneur de la reine de l'Adriatique.
.Quelques arrogances parties de la Perse réveillèrent les susceptibilités de Soliman contre Tahmasp, successeur d'Ismaël; mais le châtiment fut ajourné. Constantinople armait encore contre la Hongrie, où le roi Louis se souvenait trop de Semlin et de Belgrade. Soliman et son gendre Ibrahim conduisirent une forte armée sur le territoire hongrois; ils côtoyèrent le Danube, s'emparèrent des places importantes, et'remportèrent, près de Mohacz, une victoire décisive. Le roi Louis se noya dans les marais, après
avoir perdu vingt-cinq mille hommes. Cette invasion coûta de bien plus grandes pertes encore à la Hongrie. Soliman occupa la capitale, se montra généreux envers les vaincus, et leur promit un nouveau roi , pris dans leur noblesse. On évalue à deux cent mille le nombre des victimes de cette expédition.
A Constantinople , deux séditions populaires accueillirent le retour de Soliman. On avait élevé sur la place de l'Hippodrome des statues, rapportées de Hongrie. La secte des iconoclastes s'était transmise chez les sectateurs du Coran, et le peuple murmura hautement contre ces images de pierre, condamnées par la loi de Mahomet. Un poète, nommé Fighani, composa une épigramme contre l'inauguration de ces statues, et paya de sa tête ce trait d'esprit. En même temps, un musulman, nommé Kabiz, prêcha en public une doctrine qui excita la colère des ulémas : il soutenait la prééminence de la doctrine de Jésus-Christ sur le Coran de Mahomet. Il fut traduit devant des juges, et soutint son opinion avec beaucoup d'éloquence et de courage. Ce novateur eut sans doute quelques succès et fit des prosélytes, c^r son. affaire obtint les honneurs d'une publicité juridique plus étendue. Soliman déféra la cause devant le chef suprême de la religion et devant le grand-juge de Constantinople. Kabiz engagea une vive controverse avec ces deux hommes, et conclut pour l'Évangile contre le Coran. Les juges lui demandèrent la rétractation de sa doctrine; le novateur, convaincu de la bonté de sa cause, demeura ferme dans ses principes, et fut condamné à mort. Ce martyr méritait un souvenir dans notre histoire. Ses juges avaient compris le péril, et ils se hâtèrent d'étouffer cette réaction chrétienne dans son berceau mahométan.
En Hongrie, le nouveau roi, désigné par Soliman, fut investi de sa haute dignité dans une cérémonie musulmane, présidée par le sultan. La haute et la basse Moldavie devinrent aussi tributaires de Constantinople. Tant d'honneurs excitèrent encore l'ambition de Soliman, qui transporta la guerre au cœur de l'Autriche, avec
une armée de deux cent mille hommes et quatre cents bouches à feu. Les rives du Danube furent ravagées souples pas de tant d'hommes, et Vienne ferma ses portes et appela tous ses défenseurs pour résister au conquérant invincible, qui apportait le croissant aux tours de Saint-Étienne.
Ce siège devait donner une gloire immortelle à la ville de Vienne; elle se défendit héroïquement comme Rhodes, et plus heureuse, elle triompha, et vit fuir sur le Danube les étendards jusqu'alors invincibles de Soliman.
Toutefois, le sultan n'était pas homme à s'avouer vaincu ; il prétendit qu'il se retirait devant les pluies de l'équinoxe et non devant l'ennemi. Pour donner plus d'autorité à ces paroles, il affecta les générosités magnanimes d'un vainqueur, et fit de riches présents au grand-vizir et aux janissaires, comme si Vienne était tombée en son pouvoir.
A Constantinople, le sultan donna des fêtes magnifiques, qui surpassèrent tout ce que le peuple avait vu dans les réjouissances impériales après les campagnes victorieuses des sultans. Cette politique ne manquait pas d'adresse et agissait sur l'esprit du peuple avec plein succès. On ne pouvait pas supposer, en voyant ces jeux d'Hippodrome, ces exhibitions publiques du luxe impérial, ces largesses de festins accordées au peuple, que le sultan avait terminé une campagne désastreuse et perdu le titre d'invincible dans sa dernière expédition.
Cette politique eut même quelque influence à la cour de Vienne, car l'empereur Ferdinand envoya des ambassadeurs à Soliman pour le déterminer à l'abandon de la Hongrie. Le sultan répondit qu'il n'agirait, en cette occasion, que d'après les conseils de son allié, le roi de France. Nous remarquerons, en passant, que sous les empereurs chrétiens ou osmanlis, la France et Constantinople ont entretenu d'excellents rapports, et à ce propos, il est utile de consigner ici deux lettres écrites par Soliman à François I^'". Ce sont deux trésors historiques, ayant cette authenticité
irrécusable qui nous plaît et nous conseille de bien rares reproductions, car notre scepticisme défiant marche à tâtons dans le domaine de l'histoire. Ces deux lettres sont conservées dans les archives de France et à la bibliothèque Richelieu.