‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 5 sur 38 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Chah-sultan Suleiman-Rhan, fils de Sélim-Rhan^ toujours victorieux,

A toi, François, qui es prince (beï) du pays de France !

Vous avez adressé à ma cour, résidence fortunée des sultans , qui est l'Orient de la bonne direction et de la félicité, et le lieu où sont accueillies les communications des souverains..., une lettre par laquelle vous me faites connaître qu'il existe dans la place forte de Jérusalem, faisant partie de mes États bien gardés, une église autrefois entre les mains du peuple de Jésus, et qui avait été postérieurement changée en mosquée : je sais avec détail tout ce que vous avez dit à ce sujet. S'il en était ainsi, en considération de l'amitié et de l'affection qui existent entre notre glorieuse majesté et vous, vos désirs ne pourraient qu'être exaucés et accueillis en notre présence qui dispense la félicité. Mais cette question spéciale n'a rien de semblable à des cas ordinaires de biens meubles ou immeubles : ici il s'agit d'un objet de notre religion ; car, en vertu des ordres sacrés du Dieu très-haut, le créateur dé l'univers et le bienfaiteur d'Adam, et conformément aux lois de notre prophète, le soleil des deux mondes (sur qui soient la bénédiction et le salut !), cette église est, depuis un temps infini, convertie en mosquée , et les musulmans y ont fait le namaz (prière canonique des mahométans). Or, aujourd'hui altérer, par un changement de destination , le lieu qui a porté le titre de mosquée et dans lequel on a fait le namaz, serait contraire à notre religion ; en un mot même, si dans notre sainte loi cet acte était toléré, il ne m'eût encore été possible en aucune manière d'accueillir et d'accorder votre instante demande. Mais, à l'exception des lieux consacrés à la prière, dans tous ceux qui sont entre les mains de chrétiens, personne, sous mon règne de justice.

ne peut inquiéter ni troubler ceux qui les habitent: jouissant d'un repos parfait, sous l'aile de ma protection souveraine, il leur est permis d'accomplir les cérémonies et les rites de leur religion ; et maintenant établis en pleine sécurité dans les édifices de leur culte et dans leurs quartiers, il est de toute impossibilité que qui que ce soit les tourmente et les tyrannise dans la moindre des choses. Que cela soit ainsi !

Écrit dans la première décade de la lune de muharrem-ulharam, année neuf cent trente-cinq de l'hégire.

La lecture de ces lettres si curieuses repose un moment et fait une heureuse diversion à ces guerres monotones qui ne cessent que pour recommencer, et se ressemblent presque toutes, à moins qu'un grand fait ne surgisse, comme Belgrade ou Rhodes. Les ambassadeurs d'Autriche ayant échoué dans leurs négociations, la guerre se ralluma sur le Danube; Soliman et le grand -vizir Ibrahim-Pacha menacèrent Vienne de près une seconde fois, mais ils se bornèrent à ravager la Styrie, et obtinrent quelques avantages mêlés de revers. Dans cette campagne, la valeur et l'intelligence du grand-vizir rendirent de nouveaux services aux armes du sultan ; et on vit encore alors ce qu'on verra toujours en tous les temps, en tous les pays, barbares ou civilisés, on vit un homme, élevé des profondeurs des classes infimes aux sommités de la faveur, cédant aux vertiges de l'orgueil, tramer sourdement quelque projet de révolte, en attendant l'occasion de briser la main qui le tira du néant. Tel fut le grand-vizir Ibrahim- Pacha.

Un grand nom se levait au fond du golfe de Ligurie. L'illustre marin André Doria eut enfin le premier l'heureuse idée de prendre la mer et de menacer l'Hellespont pendant que l'armée ottomane ravageait les bords du Danube et de la Drave. Nous avons lu cette belle campagne maritime de Doria, non point dans les livres, mais sur les fresques de ce grand palais qui étale ses

aigles essorans, à l'entrée du port de Gênes. La peinture a immortalisé les exploits de ce héros , qui , par la protection donnée au commerce ligurien , a fait de sa ville natale un immense temple de marbre, ciselé, meublé par les grands architectes, les grands sculpteurs et les grands peintres de ce temps. On est saisi d'un saint respect et d'une admiration vive lorsqu'on visite ce palais historique, bâti au pied de la montagne du Géant, et qu'on entre dans cette galerie où revivent ces jours de foi et de vertu, qui semblent appartenir à une antiquité chrétienne. Il demeurait là, dans cette résidence délicieuse, ce négociant vingt fois millionnaire, ce noble André Doria; il aurait pu savourer jusqu'à sa mort ces doux loisirs que donnaient aux hommes heureux le beau ciel de Gênes, la mer voisine et l'opulence acquise par le travail; il aurait pu confier au pinceau de Lucca Giordano et au ciseau de Philippe Carlone des plafonds mythologiques ou un Olympe de marbre, et vivre dans une atmosphère voluptueuse faite de l'association de la nature et de l'art : les siècles de l'égoïsme oisif n'étaient pas encore venus. André Doria sait que Soliman et Ibrahim désolent la chrétienté danubienne, et il équipe, presque tout à ses frais, une flotte de soixante et dix navires; le brave Génois veut délivrer la Grèce du joug ottoman ; il fait voile vers le Péloponnèse, emporte Coron d'assaut, se rend maître dePatras et des forteresses qui défendent Lépante; il porte le ravage sur les côtes de Sicyone, montre l'étendard de la croix sur les deux mers qui baignent Corinthe, délivre une foule d'esclaves chrétiens, protège le commerce de Ligurie contre les pirates de l'Archipel et les forbans africains. Ces audacieux exploits d'André Doria portèrent leurs fruits, c^r tout se lie dans cette histoire , tout marche à la civilisation, à l'insu de l'homme et au souffle de Dieu. Les bons exemples seront suivis tôt ou tard, malgré les temps d'arrêt , malgré ces heures de léthargie où la Providence même semble abandonner le monde. André Doria conjmence l'ère nouvelle qui verra un jour la civilisation du Nord passer en

Orient; qui verra l'esclavage aboli et la croix sainte féconder les plaines françaises, sur le domaine des pirates , au pied de l'Atlas.

A la faveur d'un de ces traités de paix illusoires, toujours nécessaires à la politique des sultans, une nouvelle guerre contre la Perse fut résolue. Le vizir Ibrahim se chargea des premières opérations de la campagne. Soliman le suivit de près, et engagea une nombreuse armée dans une route hérissée de périls et d'obstacles de tout genre. La nature semble avoir séparé Constantinople de la Perse par des routes infranchissables; aujourd'hui, une petite caravane de voyageurs lutte , avec des peines inouïes , contre les accidents naturels du pays, lorsqu'elle se rend de Constantinople à Bagdad. Qu'on se figure les difficultés d'un pareil voyage, entrepris à cette époque par une armée traînant à sa suite une nombreuse artillerie. Tous ces obstacles, loin de décourager les sultans et les vizirs, semblaient au contraire les exciter aux guerres contre la Perse. Soliman laissa une partie de ses troupes et la moitié de ses canons dans les montagnes, mais il arriva au cœur de la Perse par la route d'Erzeroum, fit sa jonction avec Ibrahim, son vizir favori, et entra triomphalement dans la ville de Bagdad .

Le vizir Ibrahim, parvenu au comble des honneurs et de la puissance, demanda et obtint la destitution de Tchébéli, qui remplissait une fonction assez semblable à celle de nos munitionnaires généraux ; c'est la première peine de ce genre portée aux pourvoyeurs des camps. On ne trouve, dans les anciennes guerres, aucune trace de fournisseur général. Les historiens, en dénombrant les armées de Xerxès, d'Alexandre, d'Annibal, nous laissent dans une ignorance complète sur l'organisation alimentaire des campagnes fabuleuses de l'antiquité. En 1 535, nous rencontrons, pour la première fois, un munitionnaire général accusé d'imprévoyance ou de concussion, et destitué. Cette punition ne satisfit pas Ibrahim; il exigea davantage, et obtint une sentence

de mort. Tchébéli fut exécuté; châtiment qui n'a découragé personne dans la même profession.

Maître de la vie même de ses ennemis, le vizir Ibrahim fut saisi de ce vertige que donne le point culminant du pouvoir, et comme son habileté diplomatique était chaque jour employée dans les relations extérieures, il ne se contenta plus d'écrire ses titres légitimes en signant ses lettres , il ajouta le mot souverain sultan.

Les ennemis d'Ibrahim, déguisés en amis, ne laissèrent pas échapper cette occasion de communiquer au sultan une de ces lettres signées d'un nom usurpateur; mais tout en exhibant cette pièce de conviction, ils se gardèrent bien de lui donner un caractère criminel, car ils connaissaient l'affection aveugle de Soliman pour son vizir; les ennemis n'auraient pas voulu risquer ainsi leur tête dans une accusation directe; ils furent plus adroits, selon l'usage des cours d'Orient : ils félicitèrent le sultan d'avoir récompensé les services d'Ibrahim par un titre nouveau et sans égal.

Soliman vit toute une trahison dans les deux syllabes de cette signature, et dès ce moment il redouta un de ces complots d'intérieur qui sont nés dans l'atmosphère de Byzance, pays où l'azur serein est dans le ciel, et le nuage sombre dans les palais. 11 manquait un rêve pour exciter encore l'imagination du sultan ; on sait quel rôle jouent les rêves chez les Orientaux. Soliman , dit l'histoire, vit en songe le fantôme de Tchébéli qui s'avançait vers lui pour l'égorger. Le lendemain, on remarqua une tristesse profonde sur le visage du sultan, et le soir on découvrit le cadavre d'Ibrahim , égorgé dans les jardins du palais des souverains persans.

Cependant toutes les mers et tous les archipels étaient en feu. La chrétienté, réveillée par le canon de Doria, voulait enfin mettre à profit une campagne du sultan chez les Perses. Les fiolles de Charles-Quint et les galères liguriennes avaient trouvé un ennemi

redoutable^ le célèbre Barberousse. Cet amiral ottoman ravagea les côtes de Tltalie, pillant les monastères et chargeant d'esclaves ses navires j il se dirigea ensuite vers Tunis , où régnait Muley- Hassan ^ despote farouche, couvert du sang de ses quarante frères. Tunis fut pris par Barberousse ;, et repris ensuite par Charles- Quint, qui délivra trente mille chrétiens des bagnes africains". Tunis ayant été rendu à Muley-Hassan ^ une garnison espagnole fut établie dans le fort de la Goulette pour défendre la ville contre une nouvelle tentative des Ottomans.

Enfin Venise écouta aussi les instances d'André Doria^ et rompit un traité de paix qu'Ibrahim avait toujours maintenu avec tant d'adresse. Aucune puissance maritime n'était plus redoutée que Venise, à Constantinople ; aussi, l'intelligent vizir Ibrahim, toujours hautain dans ses paroles ou ses écrits avec les ambassadeurs , traitait toujours respectueusement ceux de Venise. Son successeur (un vizir égorgé a toujours un successeur) essaya de continuer la même politique avec le doge, mais il avait le tort d'être nouveau et inconnu ^ et André Doria le mit en suspicion dans le palais ombrageux de la place Saint-Marc. Venise associa ses forces navales aux galères des Génois.

Soliman quitta la Perse ; le péril était pour lui du côté de l'Hellespont.

Barberousse reçut ordre de se rendre dans la mer Adriatique. Le grand-vizir Aïas-Pacha mit le siège devant Corfou et le leva bientôt , repoussé par le courage des habitants. Toutes les îles de l'Archipel , soumises aux Vénitiens y toutes ces îles historiques dont les noms se lient aux plus chers souvenirs de la poésie, de l'histoire, de la religion, Égine, la patrie des grands sculpteurs; Paros, la mine des architectes; Naxos, où. Ariadne maudissait Bacchus * ; Pathmos, où saint Jean écrivit V Apocalypse j,- Scyros,

* Dans son admirable nomenclature des îles de l'Archipel, Virgile, en citant Naxos, ne parle pas de Bacchus ; il se borne à dire que cette île était toujours battue par les vagues. La réticence de Virgile est pieuse au point de vue païen.

où Ulysse armait Achille ; celles-là et d'autres moins célèbres furent prises par l'amiral Barberousse et enlevées aux chrétiens. Dans l'été de 1538, ce redoutable marin battit les flottes combinées des Romains, des Espagnols, des Vénitiens et des Génois. Ce fut un grand deuil pour la chrétienté. Doria écrivit sur un marbre de son palais ces deux mots de VÉnéide : Exoriare ullor. Les vengeurs arrivent toujours. Cela devrait bien un jour enfin décourager les provocateurs.

11 faut mentionner, au milieu de ces événements, la soumission de la Moldavie à la Porte ottomane. Le voïvode investi de la principauté moldave s'engagea, par lui et ses successeurs, à apporter lui-même son tribut de vassal aux sultans de Constantinople. Voilà un titre de suzeraineté qui date de loin.

Les chrétiens et les musulmans, sous le pavillon de Venise et l'étendard de Constantinople, ayant eu leur part égale de succès et de revers, une nouvelle paix fut conclue avec Venise; la question de Hongrie se représentait de nouveau , et le sultan avait besoin de toutes ses forces pour agir sur le Danube, où la succeswsion de Zapolya suscitait des différends imprévus.

La France continuait ses bonnes relations avec la Turquie, et lîela se conçoit très-bien aujourd'hui. La France agissait dans le sens d'une sage politique ; elle était toujours menacée, surtout du côté de ses frontières maritimes, par l'ambition de Charles-Quint, et la raison lui conseillait de maintenir l'alliance ottomane, surtout dans un moment où le célèbre Barberousse balançait sur les mers la fortune des Espagnols. On vit alors ce qu'on avait vu souvent , pendant sept siècles , en Espagne, avant Pelage ; on vit sur les côtes de Provence les bannières de la croix , unies aux étendards du croissant^ marcher contre l'ennemi commun '. A Marseille surtout, l'alliance gallo-turque excita un véritable en-

' Quand la moitié de l'Espace était soumise au pouvoir des Mores, des dissensions intestines éclataient souvent chez les princes chrétiens, qui n'auraient jamais d(^ se

thousiasme. Barberousse fut reçu, dans ce port de mer, avec de grands honneurs et des fêtes superbes. Beaucoup d'historiens se sont étonnés d'une pareille réception, faite par le peuple marseillais au célèbre amiral ottoman. Us ne comprennent pas que ce vieux peuple de la vieille ville ait témoigné tant de chaudes sympathies à l'escadre de Constantinople, à l'amiral de Soliman , aux marins adorateurs de Mahomet. Nous comprenons très-bien cet enthousiasme, nous, et nous le trouvons très-légitime et trèsconforme à la politique de la France , François V ou Henri 11 régnant. 11 nous sera même fort aisé d'éclaircir ce point ténébreux de l'histoire de France et de Constantinople ; notre devoir surtout est de porter l'examen sur les questions historiques peu approfondies ou peu comprises ; il vaut mieux souvent procéder ainsi que tomber dans des redites de faits vulgaires^ amassées , comme à plaisir, par les chroniqueurs, pour décourager les lecteurs.

L'instinct des vieilles races méridionales ne se trompe jamais. Ce peuple si intelligent qui habite la colonie phocéenne; cette noble populace^ dont les aïeux ont vu Jules-César; ces Phocéens de l'antique terroir, qui parlent une belle langue mêlée de Virgile et d'Homère; ces catholiques si passionnés pour leur foi , leur golfe et leur soleil , venaient de subir une rude épreuve quand l'amiral de Constantinople fît luire dans leur port les étendards du croissant. La vieille Marseille était encore fumante du siège soutenu contre les troupes de Charles-Quint. Ses héroïques femmes étaient encore prosternées devant ,1a Vierge du 1 5 août ;, qui les avait délivrées de ce suprême assaut où les lansquenets, les condottieri , les reîtres, tous les terribles ravageurs de l'époque apparurent comme des démons de l'enfer; et des édiles écri-

diviser devant les envahisseurs musulmans. Alors un de ces princes appelait à son aide les troupes de quelque émir, ainsi qu'on l'a remarqué dans ces vers :

De tout temps On a vu les chrétiens et les mahomélans Dans un péril commun réunir leurs bannièro-s.

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vaient sur la tour Sainte-Paule ces mots, dans la langue du grand Jules^ langue comprise alors de tous : Mœnia quœ Julio Cœsari cesseranl , contra Carolum quinlum meliori omine tuentur\ Les bandes repoussées de Marseille, après un siège rempli d'angoisses, avaient traversé l'Italie et saccagé Rome. La terreur du peuple phocéen s'augmentait encore à la nouvelle des violences commises autour du Vatican. Le pape Clément VII cherchait un asile dans la forêt de Viterbe ; le dernier jour de la religion semblait être larivé, grâce à l'empereur Charles-Quint. En apprenant les périls de Marseille, le roi François P"* était accouru avec une armée nombreuse ; mais en mettant le pied sur la rive du port , il trouva une ville sauvée par le courage de ses femmes, et, montant au sommet de la tour Saint-Jean, il regarda l'horizon, comme pour chercher, dans la haute mer, la flotte promise par l'allié de la France, l'empereur Soliman.

Sur ces entrefaites , et le roi étant parti pour Fontainebleau , un bruit se répandit que l'amiral Barberousse venait faire sa jonction avec le duc d'Enghien pour enlever Nice aux soldats de Charles-Quint et favoriser la fuite du pape Clément VU. On attendit longtemps sur le môle; rien ne parut. Barberousse achevait sa campagne dans l'Archipel et tenait la mer contre les galères espagnoles. La terreur était toujours grande dans Marseille, déjà tant affaiblie par un siège de quarante assauts. Rien ne décime une population comme une série de victoires. Ce qu'on craignait de voir arriver du côté de la mer, c'était une flotte de chrétiens ; ce qu'on attendait avec joie, c'était une flotte de musulmans. Voilà l'époque.

Enfin, la vigie de Notre-Dame signala une flotte turque, et le peuple, accouru sur les hauteurs du château de Jules-Ccsar, découvrit à l'horizon les étendards de Constantinople. 11 y avait

' Cette belle inscription a été conservée longtemps sur la façade de l'hôtel de ville de Mai-seille. Elle rappelait le glorieux siège soutenu contre Charles-Quint. Cette inscription a disparu. La tour Sainle-PauJle p'existe plus aussi ! ! !

dans cette apparition le salut d'une ville chrétienne : la présence miraculeuse de cette flotte annonçait aux Marseillais que Charles- Quint venait de perdre l'empire de la mer, et que les vaisseaux du duc d'Enghien et de La Fayette, réunis à la flotte ottomane, allaient protéger le territoire provençal contre une nouvelle invasion de Charles-Quint. Après quelques heures, il n'y avait plus de doute; la flotte de Barberousse doublait les îles du golfe, et l'amiral ottoman débarquait sur le môle, au milieu des cris de joie de tout un peuple chrétien, et l'artillerie des forts et les cloches des églises saluaient ce libérateur, envoyé par Soliman. Oui, voilà l'époque telle que l'ont faite les schismes, les hérésies, les discussions, les apostasies, les rébellions, les examens; un prince chrétien violait Rome, un sultan sauvait Marseille. Les soldats de Mahomet protégeaient notre religion contre les transfuges de Jésus-Christ!

Après cette digression nécessaire, car elle se lie intimement à notre histoire, nous retrouvons Soliman sur le Danube, où il guerroie pour soutenir les droits du fds de Zapolya au trône de Hongrie. Le sultan a déployé, dans cette campagne, un luxe militaire digne des anciens satrapes de l'Asie. Jamais Constantinople n'avait vu partir un de ses empereurs environné de tant de magnificence. La Perse semblait avoir épuisé toutes ses étoffes précieuses pour habiller la garde du sultan, décorer ses tentes, ses chevaux, ses étendards. Chez les Orientaux, un appareil de ce genre enflamme l'imagination: la simplicité leur annonce un homme, le luxe leur annonce un Dieu. Aussi, tous les musulmans, propres aux armes, avaient suivi leur souverain dans cette campagne, qui fut fatale à l'Autriche, car cet empire y perdit son influence et se vit obligé à faire la paix avec Soliman, et lui paya tribut.

Une femme avait eu une grande influence sur toutes les décisions prises par Soliman; c'était la sultane Khourrem, la favorite du harem. Plusieurs historiens affirment qu'elle naquit française, et lui donnent le nom de Koxelaue. On s'est emparé natu-

rellement chez nous de cette tradition vraisemblable, etla comédie nous a montré une sultane française, vive , enjouée, spirituelle, une Parisienne en turban , reine dans un sérail , effroi de ses rivales, chantant le vaudeville à Constantinople et calmant d'un sourire les fougueuses colères de Soliman. Nous respectons les traditions, et nous nous garderons bien de nous inscrire en faux contre Roxelane. Cette influence française , ainsi personnifiée dans un sérail, nous paraît fort admissible. Nous nous rangeons même volontiers, avec les premiers historiens, contrôles dénégations des sceptiques, et dans le doute, nous ne nous abstiendrons pas. Le fait est plus grave qu'on ne pense. Rien, d'ailleurs, ne nous paraît plus naturel que cette histoire. A cette époque, les pirates faisaient un grand commerce d'esclaves de tous pays, et une Française pouvait bien être vendue, dans le nombre, au bazar de Constantinople, et arriver au palais du Grand-Seigneur. Ce fait si simple admis, tout le reste est admissible et fort naturel. Une Française, après les premières larmes, peut prendre son parti héroïquement et se faire de la coquetterie et de l'ambition un moyen pour oublier l'esclavage, et dominer un maître comme Soliman. La sultane Khourrem a dirigé les volontés de ce grand homme, et si ce n'est pas la vraie Roxelane, les historiens ont toujours rendu hommage aux femmes de notre pays, en constatant qu'une pareille domination ne pouvait être exercée que par une odalisque douée du génie et du caractère français. Entre deux versions contradictoires, nous choisirons toujours celle qui n'a rien d'incroyable, qui donne une mère française à Sélim, successeur de Soliman, et justifie, par la transmission du sang chrétien, les sympathies que Constantinople a toujours montrées pour notre nation. Les historiens, en consacrant de longues pages à énumérer les merveilles de luxe soudainement déployées à la cour de Constantinople, accréditent, à leur insu, la version de la sultane française. On reconnaît le goût d'une favorite de notre nation, dans c«tte prodigalité d'étoffes de Perse, d'écharpes albanaises, de

tissus indiens, sortis du gynécée impérial pour accompagner le sultan, comme une mobile arabesque d'oiseaux et de fleurs empruntée à l'inspiration d'Azz-Eddin, l'illustre poëte persan.

A cette époque, le sultan Soliman était l'arbitre du monde. On vit, à Constantinople, un ambassadeur indien chargé, de la part du sultan des Cinq-Rivières, de demander des secours à Soliman contre les Portugais. Cinquante ans s'étaient écoulés depuis le jour où Vasco de Gama, doublant le cap des Tempêtes, avait découvert le monde indien. Déjà les Portugais, encore novices dans la science des colonisations, se montraient tyranniques aux peuples du Gange, et ceux-ci, trop faibles pour résister à l'invasion européenne, imploraient l'assistance de Constantinople , dont le grand nom avait franchi l'Himalaya. Par malheur, Soliman était encore à la veille de guerroyer avec la Perse, qui, elle aussi, envoyait en même temps des ambassadeurs pour mettre fin à une guerre civile, suscitée par Mirza contre son père Thamasp. A quoi tiennent les événements! une expédition de moins en Perse, et Soliman, tout fier de recevoir une ambassade indienne, cédait à un désir bien naturel qui tournait ses regards vers un monde inconnu; il continuait Alexandre, ayant, de plus que le Macédonien, de véritables flottes, la boussole d'Amalfi, l'artillerie et des soldats indomptables : il descendait le golfe Persique, il venait en aide aux sultans du Penjaub, du Caboul, du Mysore ; il réveillait toute l'Inde, endormie depuis Aureng- Zeb, et en 1602, on n'aurait pas vu se former le premier établissement de la compagnie anglaise au Bengale. D'autres destins arrivaient au monde. La révolte du fils de Thamasp arrêta Soliman au seuil du continent indien.

Deux événements mémorables doivent trouver place dans cette période : la mort de Barberousse, et le siège de Malte par les Ottomans. Cette île, sœur de Rhodes en religion, fit une résistance héroïque. Malte, favorisée par sa position incomparable, par ses créneaux de rochers, par ses batteries à fleur d'eau, par

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les flottes de ses quatre ports, était alors telle que nous la voyons aujourd'hui , la citadelle imprenable. On y entre , lorsqu'un dernier grand-maître, comme Honspech, ouvre la porte par trahison.

Uii autre siège ne doit pas être passé sous silence; le siège d'Erlau, par Achmet-Pacha. Tout ce que l'héroïsme peut faire ou inventer fut employé par les chrétiens, dans la défense d'Erlau. Les femmes se battirent sur les remparts, à côté de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. On raconte même des choses si merveilleuses, qu'elles peuvent être mises sur le compte d'une exagération patriotique, justifiée d'ailleurs par les prodiges d'un courage surhumain et appartenant néanmoins au domaine de la réalité.

Cette répétition des mêmes guerres, des mêmes pays, des mêmes noms, qui est l'histoire de ces temps, amène aussi le retour des mêmes scènes d'intérieur. L'atmosphère du sérail a toujours conseillé les trahisons, les complots de famille, les rébellions ténébreuses. Pendant que Soliman portait la guerre en Pei*se, en Hongrie, ou sur les mers, ses fils, livrés aux tiraillements des ambitions subalternes, comptaient les longs jours de ce règne, et leur impatience éclata. L'histoire de leurs ancêtres leur enseignait d'ailleurs ces terribles leçons, qu'accompagne toujours le succès ou la mort. Le jeune prince Mustapha fut accusé d'un complot parricide, et comme, dans les habitudes du sérail, un simple soupçon entraîne toujours une mort avec lui , Mustapha périt étranglé par le fatal cordon. Le plus courageux des nombreux poëtes qui florissaient à Constantinople, composa une élégie touchante sur la mort tragique du jeune prince; le grandvizir demanda la punition du poète, mais Soliman lut l'élégie, et laissa vivre l'auteur. Cet exemple n'arrêta point un autre fils, Bajazet; celui-ci recruta une petite armée, livra bataille aux troupes impériales, fut battu, et se réfugia chez les Perses. On lui rendit d'abord tous les honneurs dus à son rang, ensuite on

regorgea en secret, pour ne pas brouiller la cour de Perse avec son redoutable allié Soliman.

Ce sang, quoique versé avec une apparence de justice, porta le trouble dans l'âme du sultan. Une tristesse affreuse s'empara de ses esprits, et les intimes de la cour ne reconnurent bientôt plus, en voyant ce front courbé par les douleurs morales, ce Soliman superbe, dont les plus hardis n'osaient soutenir le regard. Sur ces entrefaites , un ambassadeur hongrois arriva à Constantinople, et ne paya point le tribut annuel; c'était une insulte d'arriver ainsi les mains vides. Soliman, qui cherchait une occasion d'adoucir ses ennuis par une guerre quelconque, fît emprisonner l'ambassadeur, et une nouvelle guerre avec la Hongrie éclata.

Le 4^^^ mai 4 566, Soliman se mit en marche avec son armée sur des chemins bien connus. 11 revit Belgrade, Semlin, Bude, et arriva, après trente-cinq jours de marche, sous les remparts de Szigeth.

Cette ville était défendue par le brave Hongrois Zrini; elle ferma ses portes à Soliman, et tout fut disposé pour une de ces défenses qui ont illustré Rhodes, Malte et Erlau, dans les guerres contre les Turcs. Plusieurs assauts, conduits avec l'impétuosité ordinaire des Ottomans, furent repoussés avec une vaillance héroïque; mais une mine, savamment pratiquée sous un bastion, ayant ouvert une brèche énorme, les six cents Hongrois qui défendaient Szigeth s'élancèrent, Zrini à leur tête, sur les Turcs, et périrent tous dans cette sortie de désespoir.

Leur mort fut bien vengée; Soliman expirait aussi, dans sa tente, frappé d'une attaque d'apoplexie, et le vizir Mahomet Sokoli jetait un manteau sur le cadavre de son maître, pour cacher cette mort aux soldats , et il continuait de donner des ordres au nom de Soliman. "^

L'historien est obligé de citer, sur la foi de ses devanciers, le genre de mort nommé apoplexie. Il n'y a jamais rien de positif dans les circonstances qui accompagnaient alors les derniers moments des souverains orientaux.

Le règne de Soliman est un des plus beaux de cette dynastie guerrière qui commence à Mahomet II. La guerre a rempli ce long règne; mais l'humanité commence à conquérir quelques droits; la guerre s'adoucit un peu; on devine qu'elle va perdre insensiblement ce caractère féroce légué par le moyen âge, et que le vœ victis sera effacé sur l'épée des vainqueurs. Gomme sous les règnes précédents, la guerre n'a pas arrêté les pacifiques travaux de la pensée et des arts. Jamais, au contraire, on n'a vu, à Constantinople, plus d'artistes et de poètes. Pendant ces longues et retentissantes expéditions qui ébranlaient l'Europe et l'Asie, et réveillaient l'Inde, on bâtissait des monuments superbes , entre autres la mosquée de Soliman, chef-d'œuvre de grandeur et d'élégance; on élevait des ponts, des aqueducs, des bazars, et deux cents poètes chantaient, sur les deux rives du Bosphore, et trouvaient encore d'innombrables auditeurs, au milieu du fracas continuel que la guerre apportait de l'Hcllespont et des deux rives de l'Euxin. Cette littérature inconnue a épuisé tout ce que le génie humain peut dépenser en images poétiques sur le spectacle de la mer, l'éclat des jardins, les tendresses du cœur, les magnificences du ciel. Jamais on n'entendit un pareil concert de poètes, pas même en Grèce, sous Périclès; pas même à Rome, sous Auguste; et si aucune de ces œuvres, comme Y Iliade, V Enéide ou Promélhée, aucun de ces poèmes divins, admiration éternelle des siècles, n'a surgi dans cet âge de Gonstantinople , il faut convenir pourtant que la grandeur de l'ensemble a son côté glorieux, et que tout un peuple de poètes est lui-même un poème vivant, digne de l'admiration de la postérité.

De ce règne date aussi la décadence : c'est l'histoire de toutes les puissantes époques; les grandes littératures n'ont qu'un temps ; mais cette dégénération ne doit pas être expliquée par le procédé banal de la critique vulgaire et morose. Ce ne sont pas ceux qui chantent qui font les décadences; ce sont ceux qui écoutent. Tant que les divins concerts retentissent dans les

sphères élevées, ils sont recueillis par des intelligences d'élite, et se maintiennent dans leur pureté native ; mais à mesure que le cercle des auditeurs s'élargit et gagne en nombre ce qu'il perd en bon goût, on oblige les chantres à crier plus haut pour se faire mieux entendre d'une foule chaque jour grossie. Au bas de la montagne, les sons aériens n'arrivent plus. Gallus, Aristée, Didon, les tendresses d'Ovide, les suaves confidences de Tibulle, les mélodies de Tibur, ne sont plus écoutés; il y a trop d'oreilles dans l'amphithéâtre. Horace a beau crier qu'il abhorre les choses vulgaires, et veut tenir à distance un auditoire profane, le plus grand nombre gagnera son procès. Les chantres qui, avant tout, veulent un public, consentiront à prendre le diapason de la circonstance, et hurleront au besoin s'il faut hurler pour être applaudi : les masses l'exigent. Quand Virgile écrivait sa divine élégie de Marcellus, il avait sur le mont Palatin trois auditeurs, et quels auditeurs ! Quand Lucain chantait pour la plaine, il écrivait sa Pharsale; dès que l'intelligence de l'auditoire se diffusionne, l'art dégénère; ce ne sont pas les grands artistes qui manquent; il y a trop de monde dans le cénacle, et les douze langues de feu n'y descendent plus.

Sélim II, fils el successeur de Soliman le Magnifique , arrivé de Chalcédoine à Constantiiiople pour recevoir les hommages de la cour, repartit tout de suite et rejoignit l'armée à Belgrade. Chemin faisant , il avait envoyé des ambassadeurs au roi de France, au shah de Perse et à la république de Venise pour annoncer son avènement au trône impérial. Un pieux devoir lui fit entreprendre ce voyage; il voulait rapporter lui-même à Constantinople la dépouille mortelle de son père Soliman. Les janissaires permirent à Sélim de mener le deuil paternel dans un recueillement grave j mais, quand sonna l'heure propice aux séditions, ils murmurèrent selon leur usage, et tendirent la main à la gratification de bon avènement. Sélim paya, mais avec parcimonie. La garde reçut et murmura plus fort : il y eut alors un supplément de solde, qui n'apaisa point les exigences prétoriennes ; une révolte sérieuse éclata. Cède à l'usage ! criaient les mutins au sultan ; et Sélim céda. Les janissaires se soumirent devant la plus large des gratifications.

La paix fut ensuite signée avec l'Autriche ; une paix de huit ans. L'empereur Maximilien prit l'engagement de payer à la Porte un tribut annuel de trente mille ducal s hongrois. Cette déférence donne une idée de la terreur que le Bosphore exerçait sur le Danube pendant le règne des premiers sultans.

La Perse imita l'Autriche; elle envoya des ambassadeurs à

ET LA MER NOIRE. i9o

Sélim, avec des présents d'une richesse inouïe. Un nouveau traité dç paix fut conclu. Le shah de Perse faisait estimer ses craintes par la beauté de ses présents.

L'ambassadeur du roi de Pologne arriva aussi à Constantinople pour resserrer les liens d'alliance qui déjà existaient entre son souverain et les sultans. Enfin, Mahmoud-Bey fut envoyé à Paris pour demander au roi Charles IX la main de l'infante Marguerite, que le grand-vizir voulait donner en mariage à Léopold , prince de Transylvanie, lequel , grâce à la protection du sultan , pouvait 'monter sur le trône de Pologne. Le règne de Sélim, comme on le voit, a des commencements tout diplomatiques; et, pour la première fois depuis Mahomet II , un sultan négocie et ne fait pas la guerre en arrivant au pouvoir. 11 y a progrès vers la civilisation.

Les longues guerres ont le tort de déposer dans les villes une foule d'hommes qui , ayant contracté de fatales habitudes , s'accommodent fort mal du calme ennuyeux de la paix. Constantinople, en 1 570, rappelait Rome sous Auguste : on y bâtissait des monuments, on y chantait des vers, on s'endormait dans une indolence voluptueuse , et s'il y avait eu un temple de Janus, on l'aurait fermé. La Thrace semblait avoir perdu son cri de guerre dans les ruines de l'autel de Mars. Alors ces hommes, qui avaient pris l'habitude de ravager et d'incendier les villes, ne sachant que faire de la torche oisive, se mirent à incendier Constantinople. Le feu ne fut éteint qu'au bout de huit jours, et il dévora presque tous les quartiers de cette capitale. On ne vit bientôt plus que les dômes solides des grandes mosquées debout , comme des îles de marbre, sur des lacs de cendres. Le pillage fut aussi exercé sur une large échelle, à la faveur de l'incendie. Un fléau ne marche jamais seul. Le grand-vizir, Mohammed-Sokoli , se dévoua glorieusement pour sauver Constantinople et ses édifices religieux d'une ruine complète. Le nom de ce ministre^ que Soliman distingua, mérite d'être recueilli par la postérité.

i96 CONSTANTINOPLE

Mohammed-Sokoli comprit admirablement la situation , telle que la paix l'avait faite. Il voulut donner la distraction des grandis travaux à un peuple trop habitué aux émotions de la guerre. 11 fit d'abord rebâtir la moitié de Constantinople après l'incendie, et commença la belle mosquée de Sélim , qui a immortalisé le nom de l'architecte Sinan. En même temps, ce grand-vizir concevait un plan gigantesque, qui devait donner la fécondité, la vie,. la civilisation au désert immense situé derrière les marais Méotides. Il s'agissait de réunir, par un grand canal de communication , le Tanaïs et le Volga , ces vastes courants qui se jettent , l'un dans* la mer d'Azoff, l'autre dans la mer Caspienne. Un pareil projet présentait un avantage merveilleux aux peuples à venir, puisqu'il joignait aussi la mer Caspienne à la mer Noire par le détroit de Capha. Par ordre du vizir, on mit la main à l'œuvre, et avec les forces dont Constantinople pouvait disposer en temps de paix , le projet fût sans doute arrivé à sa complète exécution; mais les sauvages naturels du pays où s'établissait ce chantier immense, suscitèrent des obstacles sans nombre à la volonté de Mohammed- Sokoli, et le travail fut abandonné. Un jour il sera repris, et Constantinople, cette ville qui , dans son passé prodigieux , n'a pas épuisé son avenir^ donnera la vie aux rivages aujourd'hui déserts de l'antique pays des Khazars, oiî le Volga se précipite par mille embouchures; le Bosphore enverra ses navires dans les ports caspiens d'Astara, de Derbent et jusqu'au fond du golfe de Mervoy. Le rêve du vizir de Sélim sera réalisé ; il voulait donner une quatrième mer à Constantinople et communiquer avec la Perse sans franchir les chaînes du Caucase et duTaurus. Aujourd'hui, avec la vapeur, le canal du Don et du Volga serait un pont d'une arche ou d'un jour.

Sélim, abandonnant à son vizir le soin d'amuser le peuple dans les ennuis de la paix, s'enferma dans le sérail , et, oublieux des traditions des mâles abstinences de ses pères guerriers, il renouvela ces festins babyloniens qui ont été la seule illustration des

satrapes d'Asie. Ce luxe de table lui donna un vice inconnu dans le sérail, l'ivrognerie, et ses contemporains ajoutèrent à son nom un surnom flétrissant, adopté plus tard par l'histoire. Tous les vins étaient de son goût ; mais les chroniqueurs affirment qu'il avait une véritable passion pour le vin de Chypre, et qu'à force d'en boire et d'en parler, il eut l'idée de conquérir cette île et d'enlever ses vignobles à leurs propriétaires les Vénitiens. D'autres prétendent que la conquête de l'île de Chypre fut suggérée à Sélim par des courtisans intimes, qui voulurent exploiter sa passion pour le vin de l'Archipel au profit de leurs ambitions oisives. La paix n'enrichissait plus personne parmi les grands officiers de la cour ; il semblait passé pour toujours le beau temps de ces guerres oii les sultans arrivaient de Tauriz , de Bagdad, du Caire, de Belgrade avec des monceaux de trésors, comme les héros des contes arabes. Il fallait donc faire rentrer Sélim dans cet ancien système^ qui, au jour des gratifications prodigues^ éparpillait la richesse des conquérants dans les mains toujours ouvertes des favoris.

Quoi qu'il en soit, la conquête de Chypre fut résolue par Sélim, surnommé VIvrogne.. Le surnom explique la guerre. Il faut pourtant rendre quelque justice à Sélim; le moment venu, il fut arrêté par un scrupule; violer un traité de paix avec Venise pour boire du chypre sans le payer, cela parut odieux au sultan. Son noble père^ Soliman, n'aurait pas terni sa mémoire par une action tout à la fois vulgaire et odieuse ; mais, comme Sélim hésitait, il se rencontra un muphti complaisant, Ebou-Sooud, qui mit à l'aise la conscience du sultan, et détruisit le scrupule avec cette maxime absente du Coran, et inventée pour la circonstance : Un sultan n^est jamais lié par un traité conclu avec les infidèles. Toute violation de traité devient une œuvre pieuse, quand une conquête est au bout.

Cette maxime a quelquefois trouvé des échos dans des pays qui n'étaient pas turcs. Le muphti Ebou-Sooud n'a pas prêché dans le désert.

Le vizir Mohammed-Sokoli ne faillit pas, dans cette occasion, à son grand caractère; il essaya de détourner le fils de Soliman de cette expédition criminelle, en lui conseillant, puisqu'il fallait une guerre, de porter secours aux Mores d'Espagne, lesquels réclamaient la protection des Turcs , mais le vizir échoua ; les ministres qui donnent de bons conseils sont rarement écoutés. Sélim marcha droit à son but; il envoya un ambassadeur à Venise, avec cette étrange proposition : Donnez-moi Chypre, et si Vous refusez, je vous déclare la guerre. Le sénat s'indigna, les Vénitiens poussèrent le cri de guerre, le lion de Saint-Marc agita ses ailes, les armes enfouies dans les arsenaux reparurent au soleil. Rendre Chypre ! rendre aux musulmans cette émeraude de l'Archipel, ce vignoble des dieux, cette glorieuse étape des croisés ! Venise se serait abîmée dans ses lagunes avant d'arracher à sa couronne navale le plus beau de ses fleurons !

Sélim, comptant sur un refus, avait tout préparé pour l'expédition. Une flotte de trois cents voilés sortit de la Propontide et se dirigea vers l'île convoitée avec tant d'ardeur. Le capitan-pacha Pialé débarqua sur le rivage de Chypre, et investit Nicosie, sa capitale. Dix mille chrétiens défendaient cette place, trop vaste pour être forte. On repoussa héroïquement plusieurs assauts; mais un renfort de vingt mille hommes étant arrivé aux Turcs, Nicosie fut emportée le 9 septembre 1 570, et subit pendant huit jours tous les malheurs, alors inévitables, quand un rempart s'écroulait devant un ennemi victorieux.

Après le massacre des habitants, le capitan-pacha fit transporter à bord d'un vaisseau mille esclaves que leur jeunesse et leur beauté avaient protégés contre la mort. Ce précieux butin était réservé au sérail du Grand-Seigneur. Une femme vénitienne, dont le nom aurait dû être recueilli, fit un acte sublime ; elle incendia le vaisseau; tous les esclaves qui le montaient périrent avec joie, en remerciant le ciel. L'antiquité païenne ne nous a rien laissé de plus beau.

Nous allons voir, en suivant la chaîne des événements, les choses providentielles que la catastrophe de Chypre doit amener; le ciel parle avec les faits. Un sultan ivrogne aime avec passion le vin de Chypre, et pour satisfaire son goût, il viole un traité, massacre une population chrétienne, oblige une femme à incendier un vaisseau où fume une hécatombe de jeunes filles, et ce sultan vivra heureux après ces atrocités inouïes ! il s'enivrera d'un vin mêlé de sang et de larmes! il aura mis tout Chypre dans les celliers du harem, et la foudre restera au ciel, et la terre lui donnera l'impunité ! Non ; le cri de vengeance, poussé dans les funérailles de Chypre, a été entendu.

Il fallait une goutte de sang de plus pour faire déborder le vase et attirer les yeux de l'Europe vers cet horizon de la mer, où les teintes sont rouges comme les tuniques des martyrs.

Nicosie tombée au pouvoir des Ottomans, le capitan-pacha mit le siège devant Famagousta. Cette place était défendue par le jeune amiral vénitien Antonio Quirini, et l'héroïque Bragadino. La garnison chrétienne déploya un courage admirable, mais rendu inutile par l'explosion des mines, qui ouvrirent des brèches partout. Après trois mois de siège, la famine obligea les habitants à capituler. Le traité conclu et signé, le capitan-pacha exigea qu'on lui livrât, comme otage, Antonio Quirini. Irrité de cette violation indigne, Bragadino refusa fièrement, et reprit le chemin de la brèche, comme pour recommencer le combat. Le chef musulman le fit arrêter aussitôt, et lui fit subir des tortures si horribles, que plusieurs historiens n'osent les détailler. Bragadino mourut avec calme , à genoux , et récitant la prière funèbre de son absoute. Les Vénitiens honorèrent son cadavre comme la relique d'un martyr.

Cette dernière goutte de sang, versée dans un supplice, émut vivement la chrétienté.

En ce temps, un prince, fils de Charles-Quint, l'illustre don Juan d'Autriche, s'était épris d'une grande passion pour un jeu

qui occupait alors les plus nobles et les plus grands esprits de l'époque. Ce prince avait fait construire, dans une vaste salle de son palais, un échiquier colossal, ou, pour mieux dire, un parquet divisé en soixante-quatre cases de marbre blanc et noir. Les pièces du jeu étaient vivantes, et l'ordre des deux joueurs les faisait mouvoir. Boy le Syracusain , le plus fort amateur de ce siècle, tenait la partie contre don Juan d'Autriche. 11 avait été puissamment recommandé en ces termes par Philippe : Illustrissime don Juan d'Autriche y mon bien-aimé fr'ëre , notre capitainegénéral de la mer y il m'a été fait de la personne et des services de Paul Boy, Syracusain , qui vous remettra cette lettre, les rapports les plus favorables. Il se rend près de vous dans le désir de continuer ses services auprès de votre personne ^ ce que faisant, mériterez mon plein consentement, etc. Signé le ROi, et plus bas. Ant. Ferez.

Don Juan d'Autriche fit droit à cette recommandation , et n'ayant aucun emploi militaire , pour le moment, .à donner à Boy de Syracuse, il saisit cette occasion de se perfectionner dans un noble jeu, si utile aux gens de guerre , et il employait ses longs loisirs à prendre des leçons d'un maître en stratégie, qui avait joué avec Charles-Quint, et qui plus tard, dans sa vieillesse, eut l'honneur de se mesurer avec le pape Urbain VllI.

A la nouvelle de la prise de Chypre, don Juan d'Autriche tourna son imagination vers une guerre plus sérieuse ; et en apprenant le martyre de Bragadino , il demanda des secours à Venise et à Rome, rassembla une flotte de plus de trois cents voiles, et emmena Boy le Syracusain sur le vaisseau amiral, pour continuer le simulacre de la guerre jusqu'au premier coup de canon.

Boy le Syracusain, chrétien fervent, accepta, comme un croisé des anciens jours, et jura de suivre le prince dans tous les pays OUI le service de la religion l'appellerait.

Dans cette expédition à jamais mémorable devait figurer aussi un autre personnage, alors moins illustre que Boy , nwis qui

depuis a fait oublier, par sa gloire universelle, le prince syracusain de l'échiquier. Nous voulons parler de Michel Cervantes, qui, ce jour-là, malgré sa joyeuse satire contre la chevalerie, se taisait armer chevalier, et donnait, par ses nobles actions, un démenti à ses écrits immortels. Oh ! le moment était bien choisi pour railler les exploits et les héros chevaleresques ! A Rhodes et à Malte, les chevaliers venaient de se couvrir de gloire ; les tils des chevaliers croisés venaient de s'ensevelir glorieusement dans les ruines de Chypre; le chevalier Bragadino mourait martyr, et les trompettes d'une nouvelle croisade chevaleresque retentissaient de Messine à Ostie, et de Venise au promontoire de Sunium. Michel Cervantes lui-même criait. Dieu le veut! sur le rivage de la Sicile, où priaient autrefois les intrépides chevaliers normands '.

A Messine, trois flottes se réunirent; les couleurs de Venise, de Rome et d'Espagne étaient arborées sur les mâts. Marco- Antonio Colonna commandait les galères du pape; l'amiral Veniero commandait les navires de Venise. Don Juan d'Autriche dirigeait l'ensemble des opérations.

La flotte du capitan-pacha Muezzin-Zadé , forte de trois cents voiles, était mouillée dans les eaux de Lépante et attendait les vaisseaux chrétiens.

A Rome, un saint vieillard, le pape Pie V, agenouillé dans la chapelle Pauline, priait pour obtenir de Dieu le triomphe des armes chrétiennes. Jamais peut-être l'Europe ne vit un moment plus solennel ; jamais les terreurs et les angoisses ne furent plus vives sur les rivages où s'élevaient de petites villes chrétiennes, mal défendues, et de pieux monastères, si souvent ravagés par les Sarrasins. On connaissait la bravoure des musulmans, leur incomparable habileté dans les manœuvres navales et l'emploi de

' Il a été donné à la France de voir ces héroïques et pieux conquérants de la terre sainte indignement travestis en pipeurs de dés, eu ivrognes, en libertins, sur une grande scène lyrique! Tenez votre promesse! crient cinquante chevaliers à Robert, qui leur avait abandonné une jeune lille, en chantant le vin, le jeu; les belles!!

rartillerie; la supériorité numérique de leur flotte; on savait aussi qu'après une victoire remportée par les Turcs, on n'avait à espérer ni merci, ni miséricorde, avec un sultan comme Sélim, avec les vainqueurs de Chypre et les victimaires de Bragadino. Le généreux Soliman ne régnait plus à Constantinople ; un fils , indigne de ce grand homme, le remplaçait pour le malheur de la chrétienté.

Elle se livra le 7 octobre 1571, celte mémorable bataille de Lépante, qui devait décider du sort du monde chrétien. Six cents voiles couvraient la mer et touchaient les deux horizons ; on se battit, comme au temps de Caïus Duilius, en remplaçant, pour la première fois, les rostres par des grappins d'abordage ; ce fut une mêlée sur mer, un choc immense de volcans à voiles, une tempête soulevée par la main de l'homme, et telle que la nature n'en suscita jamais de plus horrible dans les mêmes parages. La bravoure étant égale des deux côtés, un hasard, venu du ciel, décida de la victoire. Le capilan-pacha fut frappé d'une balle au cœur ; Chypre avait fondu cette balle. La mort de l'amiral turc jeta le découragement et l'épouvante dans l'équipage de la galère capitane; les ordres ne partirent plus du centre; les pavillons de signaux ne montèrent plus à la cime du mât; le bruit de cette mort courut sur toute la ligne des navires ottomans; les chrétiens profitèrent de cette consternation, et obtinrent une victoire décisive ; trente mille Turcs périrent dans la bataille ; deux cent trente vaisseaux furent brûlés et quatre cents canons pris, et on délivra quinze mille esclaves chrétiens.

Après avoir raconté cette grande chose, il est peut-être bon de faire remarquer que l'héroïque chevalier Michel Cervantes fut blessé à la main droite, celle qui avait écrit les aventures du héros de la Manche, avec tant de charme castillan. L'esprit chevaleresque venait de sauver la chrétienté.

L'amiral romain Marco-Antonio Colonna fut reçu dans la Ville comme un consul de l'ancienne république. On lui déœrna les

honneurs du triomphe capitolin ; le peuple de Rome, rangé sur deux haies, depuis la place du Peuple jusqu'au grand escalier de l'Ara-Cœli, salua le glorieux marin comme un libérateur; les religieux qui gardaient la tombe deTorquatoTasso, dans l'église de Saint-Onuphre, escortèrent, pieds nus, le triomphateur jusqu'à la statue équestre d'Adrien. Ainsi la religion, l'antiquité, la poésie, les croisades et le souvenir des Antonins, concoururent à cette fête populaire, bénie par Pie V, du haut du balcon du Vatican.

Le peuple romain, qui se souvient toujours des grands noms de son histoire, disait qu'un Marc-Antoine avait perdu Rome dans une bataille navale, et qu'un autre Marc-Antoine l'avait sauvée. Lépante rappelait Actium.

Colonna fit incruster la colonne rostrale de CaïusDuilius dans un pan de mur, au vestibule du palais des Conservateurs, sur le Capitole, et cet antique monument d'une victoire navale a gardé cette place jusqu'à nos jours. Le palais Colonna, très-voisin du Capitole, est devenu la résidence de l'ambassadeur français ; on y a conservé longtemps un tableau représentant l'amiral romain offrant à l'autel de la Vierge de VAra-Cœli une colonne votive d'argent massif, avec cette inscription assez conforme au goût des concetti indigènes. Columnam Colonna dédit...

Cependant le deuil et la désolation remplissaient le sérail. Le sage vizir Mohammed-Sokoli, dont les conseils avaient été repoussés, s'efforçait de consoler le sultan Sélim,qui exprimait son désespoir par des cris lugubres, des imprécations et des prières adressées à Dieu. Enfin, après trois jours de jeûne, Sélim reprit courage, et donna des ordres pour réparer dans ses arsenaux les pertes désastreuses éprouvées à Lépante. Le grand-vizir fut chargé de faire construire une nouvelle flotte. « Nous sommes encore si puissants et si riches, dit-il, que nous pouvons mettre en mer des vaisseaux neufs, avec des ancres d'aigent, des cordages de soie et des voiles de satin, w

Sélim dit à l'ambassadeur de Venise : « Tu as brûlé nos vais-

seaux, mais nous t'avons pris la belle Chypre. Tu nous a râsés, mais nous t'avons coupé un bras. La barbe repousse, le bras jamais. »

En effet, grâce à cette activité merveilleuse, qui de tout temps fut la qualité suprême de ce peuple turc, regardé comme indolent, une flotte nouvelle prit la mer l'année suivante, et rencontra la flotte chrétienne devant Cerigo, l'ancienne Cythère. On is'attendait à une seconde Lépante; mais il n'y eut aucun engagement sérieux. Quelques navires échangèrent des coups de canon, et Ouloudj-Ali, le nouveau capitan-pacha, ramena sa flotte dans la rade de Navarin. Les chrétiens devaient aussi arriver dans la même rade, mais trois siècles plus tard !

Hélas! une chose fort commune était survenue après la bataille de Lépante. La faible humanité payait son tribut après l'héroïsme. Une mésintelligence inopportune avait éclaté entre les trois amiraux chrétiens. Venise se détachait de la sainte-alliance, par des motifs inconnus , que nous soupçonnons être des motifs de commerce, et refaisait la paix avec Constantinople. Rome n'avait pas une marine assez importante pour remplir le vide laissé par la défection de Venise. L'Espagne restait donc seule, et gardait son ressentiment. Quant à la France, deux motifs la tenaient à l'écart : d'abord, sa sympathie systématique pour Constantinople; ensuite, sa lutte intestine avec les huguenots. Charles IX se débattait avec les fils de Luther, ce qui lui donnait une grande tolérance pour les fils de Mahomet. Sans les guerres religieuses de la France, notre flotte, unie à celle d'Espagne, remportait une seconde victoire de Lépante, dans les eaux de Navarin, et alors c'en était fait de la puissance de Sélim. L'Évangile réformé a sauvé le Coran. L'histoire nous dit que Sélim entretenait une correspondance régulière avec Charles IX. Le secret de ces lettres est perdu; peut-être le roi de France demandait-il des secours à Sélim avant la journée de la Saint-Barthélémy. Les choses les plus essentielles et les plus instructives nous sont toujours dérobées par l'his-

toire. On ne voit jamais que les faits. Le poëte divin avait bien raison de s'écrier devant les mystères de son histoire et de sa foble :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas !

Les faits sont un amusement, les causes sont une instruction.

Le sultan Sélim , sans cesse tourmenté par le souvenir de Lépante, tomba dans une tristesse sombre, que plusieurs événements successifs augmentèrent encore et changèrent en maladie mortelle. L'apparition d'une comète, un tremblement de terre et un incendie au sérail accablèrent coup sur coup l'esprit superstitieux de Sélim. Il voulut se rendre sa première énergie dans un festin où la coupe de chypre fut vidée souvent, et une fièvre violente l'ayant saisi, il mourut d'un accès cérébral, le 12 septembre 1574. Le vin de Chypre lui servit de poison; justice était faite.

Sélim fut le premier sultan qui abandonna le commandement de ses armées à des généraux, et tit même tomber en désuétude l'exercice guerrier de la chasse. 11 fonda l'ère des sultans voluptueux et sédentaires, et vécut entouré de bouffons, de danseuses et de musiciens, trois classes d'artistes encore dans l'enfance à cette époque. Les exemples donnés par le souverain ne furent pas perdus pour le peuple; l'usage des liqueurs fortes, prohibées par la loi, se répandit chez une certaine classe de musulmans, et on vit disparaître peu à peu, dans les rangs du peuple, cet ascétisme et cette gravité mystique des premiers jours de la religion. Sélim est le sultan de la décadence, et ce qui a été fait de grand, sous son règne, dans les arts, les lettres^ les travaux publics, doit être attribué au génie de Mohammed-Sokoli, le plus grand ministre, qui ait dirigé les affaires de l'empire ottoman.

Murad 111 , fils de Sélim , en arrivant au trône, débuta par un acte de politique prudente^ comme disent certains historiens, tolé-

raiits à l'excès. 11 fit égorger ses cinq frères et donna ordre de les ensevelir pompeusement dans la mosquée de Sélim. Les mêmes historiens ajoutent : ce prince a été peu cruel.

Les États chrétiens, de plus en plus tourmentés par les hérésies et les guerres civiles, envoyèrent des ambassadeurs au sultan cinq fois fratricide et renouvelèrent leurs traités.

Sous ce règne, nous constaterons un fait passé inaperçu et pour lequel nous négligerons un peu ces inévitables ruptures de trêves, qui ramènent sans cesse les mêmes guerres en Hongrie, en Perse et en Autriche, redites fastidieuses qui sont le fléau de l' histoire ancienne des Turcs.

Le chevalier de Germiny, ambassadeur français à la cour de Murad 111, établit les jésuites dans le couvent de Saint-Benoît, à Galata.

L'ordre des jésuites a été fondé en 1535, un peu après le schisme de Luther, dont il est la conséquence logique. Sans Luther, Ignace de Loyola n'aurait rien fondé. Sans l'attaque, il n'y aurait pas eu de défense. Dans les moments de confusion et de trouble où se trouvait l'Église, un ordre religieux actif, éclairé, militant, parut nécessaire pour soutenir l'essence inviolable de la foi. Les jésuites naquirent de ce fait.

Cette grande institution a commis des fautes, sans doute; il y avait des hommes ; mais les services qu'elle a rendus sont merveilleux et font oublier les fautes.

A la renaissance des lettres, ils vulgarisent, par des traductions el des commentaires, les grands écrivains et les grands poètes de Rome et d'Athènes; ils ressuscitent le latin de Virgile et le grec de Sophocle; ils recueillent les éléments épars de l'histoire, et après avoir donné une si forte impulsion à la science profane et inondé de rayons les ténèbres de la barbarie, ils s'embarquent pour porter aussi la lumière chez les peuples assis à l'ombre de la mort : les uns se font les pionniers de la religion dans les forêts vierges de l'Amérique ; les autres entrent dans la Chine impéné-

trahie ; d'autres abordent des îles sauvages, peuplées de cannibales; tous se dévouent obscurément, souffrent, prêchent et meurent pour faire de leur sang la semence des chrétiens nouveaux. Sanguis martyrum^ semen christianorum . Le grand précepte des premiers temps de l'Église n'est pas oublié.

Pendant les guerres soutenues par la chrétienté contre l'islamisme, guerres acharnées^ impitoyables, où toute victoire accomplie était le commencement d'un massacre, les jésuites, armés du crucifix, combattent à Rhodes, à Malte, à Chypre, à Famagousta, dans tout l'Archipel ; ils pénètrent dans les bagnes et les cachots fétides, rachètent les esclaves et prennent leurs fers quand l'argent manque pour la rançon. Voilà pourquoi nous les retrouvons à Constantinople, où les appelle un devoir périlleux, sous le règne de Sélim, tyran bien plus redoutable aux chrétiens que la dynastie de Néron. C'était peu de soutenir la controverse par l'éloquence et les thèses, contre les hérésies naissantes ; ils mettaient les préceptes de l'Évangile en action et portaient secours à leurs frères en péril chez les barbares^ les consolaient devant le bourreau, les soutenant sur la brèche, les bénissant dans la tombe. Ces prêtres semblaient dire par leurs actes aux hommes des schismes : Au lieu d'interpréter l'Évangile et de soumettre les saints mystères au contrôle de la raison , venez mourir avec nous ou partager nos fers dans les bagnes de Sélim, sur les ruines de Chypre ou les roches de l'Archipel. Les hérésies n'entendaient rien; elles restaient sur le champ de bataille de la controverse et entretenaient chez les chrétiens ces discussions fatales qui divisaient les vainqueurs après Lépante, et fournissaient , pour les guerres civiles, des armes refusées aux saintes ligues des défenseurs de la croix.

Et pour résumer tout ceci dans l'histoire qui nous occupe spécialement, croit-on que des éloges suffisants puissent être donnés à ces prêtres jésuites, qui vinrent prendre position dans un faubourg de Constantinople, au milieu d'une populace fanatique.

CONSTANTINOPLK

enivrée par les flots de sang verses à Nicosie, et toujours prête à égorger des chrétiens ? Eh bien ! ces jésuites, si intrépidement logés en face du harem de Sélim, composaient l'avant-garde de la civilisation chrétienne, dans la ville de Constantin. Le travail qu'ils se sont imposé n'aura d'autre témoin que Dieu; aucune histoire ne recueillera cette campagne pieuse, entreprise sur la terre ennemie, pour adoucir des mœurs barbares et modifier le caractère des hommes, sans porter atteinte à leur religion. Tant d'efforts lents, mais obstinés, ont porté leurs fruits. Grâce à ces premiers religieux de Galata, l'Évangile a déposé les germes de sa mansuétude même dans le palais de Sélim ; et aujourd'hui, si la langue française est comprise au sérail, si la tolérance est en honneur à Constantinople, si le droit des gens y est chose sainte , enfin, si la France est l'intime alliée de la Turquie, on le doit à ce travail persévérant de conversion morale, commencé par quelques jésuites obscurs dans le monastère de Saint-Benoît.

Tel est, à notre point de vue, le fait important du règne de Murad 111. Nous l'avons traité avec une certaine complaisance, parce que les historiens ont à peine indiqué par une date cette féconde victoire française, cette seconde Lépante qui n'a coûté ni aux vainqueurs, ni aux vaincus, une seule goutte de sang. En général, l'histoire réserve ses plus belles pages aux batailles à grand fracas, à ces hideuses boucheries, qui se ressemblent toutes et qui sont les éternels abattoirs de l'humanité. Il nous a été doux de trouver une oasis dans ce désert de sang, et de célébrer, à notre tour, une pacifique conquête de la religion.

Après les félicitations et les renouvellements des traités, le sultan Murad, que l'auréole de son aïeul protégeait encore, reçut une ambassade qui dut flatter son orgueil. La reine d'Angleterre, Elisabeth, sollicita son amitié, et conclut avec lui un traité commercial très-avantageux. Le grand ministre Mohammcd-Sokoli, à qui revient toujours la gloire des négociations intelligentes de son maître, accepta les propositions de la Grande-Bretagne ,

mais il maintint aussi les anciens traite's avec la France. Ces deux puissances alliées lui parurent nécessaires à sa politique, et il ne voulut pas favoriser Londres aux dépens de Paris. Ce ministre aurait, sans doute, donné quelque éclat au règne de Murad, mais un crime mystérieux mit fin à ses jours; il fut assassiné en sortant du conseil du soir. Le coupable, soumis à la torture, ne fit aucun aveu, et on l'écartela.

Des troubles civils étant survenus en Perse donnèrent prétexte à une nouvelle guerre; mais, pour la première fois depuis la prise de Constantinople, l'armée ottomane sortit du Bosphore sans voir le sultan à sa tête. Le vizir Mustapha-Pacha commanda l'expédition en Perse, remporta plusieurs victoires, conquit la Géorgie, la divisa en quatre provinces soumises au pouvoir de quatre beys, et vint hiverner à Erzeroum. Ces services profilèrent au sultan, mais ils excitaient aussi sa jalousie. Mustapha-Pacha mourut après cette campagne, et les historiens n'osent se prononcer sur son genre de mort.

La guerre continua. Les Ottomans^ commandés par Osman- Pacha, et les Persans, sous les ordres d'Iman-Kouli-Khan, se livrèrent, sur les rives du Samour, une bataille mémorable, bataille si acharnée, qu'elle se prolongea plusieurs heures après le coucher du soleil : aussi les poètes orientaux l'appellent la bataille des torches. L'avantage resta aux Ottomans.

Cette fois, Murad fut reconnaissant; il accabla Osman d'honneurs et de présents magnifiques, et le nomma général en chef pour la nouvelle campagne projetée contre la Perse. En paix avec tous les États chrétiens, dont quelques-uns même étaient ses tributaires, Murad envoya aux trois parties du monde des ambassadeurs pour inviter tous les grands aux fêtes merveilleuses préparées à Constantinople, à l'occasion de la circoncision du prince Mohammed, l'aîné des fils du sultan. En lisant dans les historiens contemporains le détail de ces fêtes, on est tenté de croire plus que jamais à l'exagération orientale. On ne s'amuse plus ainsi de nos jours.

11 nous suffira de dire que les fêtes durèrent deux mois; on servit tous les jours au peuple une hécatombe de bœufs rôtis, du pain et des plats de riz safrané à profusion. Les danses, les jeux, les comédies, les feux d'artifice, les tours de jongleurs, furent en permanence à l'Hippodrome. Il se fit un échange de présents magnifiques entre les riches osmanlis et les officiers de la cour. Ibrahim-Pacha , gouverneur d'Egypte, arriva sur ces entrefaites, et éclipsa, par le présent qu'il fit, toutes les prodigalités de ces fêtes. Il donna au sultan un trône d'or inscrusté de pierreries, et c'est encore sur ce trône que les Grands-Seigneurs s'asseyent le jour de leur avènement.

La campagne de Perse, entreprise après ces fêtes, fut mêlée de victoires et de revers. Le vizir Osman y succomba. Aucun avantage décisif n'ayant été obtenu par l'un ou l'autre des deux pays, une nouvelle paix fut conclue, en 1590.

Une paix amenait toujours une sédition à Constantinople. Les janissaires, mécontents de recevoir, en solde, une monnaie de sequins légère, disaient-ils , comme une goutte de rosée, se révoltèrent avec une fureur sans exemple jusqu'à ce jour. L'autorité du sultan fut méconnue ; les plus grands désordres furent commis : cette armée de mutins redoutables demandait à grands cris les têtes du ministre des finances et de l'intendant de la monnaie. Murad leur accorda ces deux têtes pour en finir avec l'émeute. Concession fatale, qui soumit ce jour-là le pouvoir au caprice des janissaires, et porta un coup mortel à l'autorité souveraine des sultans. Le même prétexte monétaire causa une pareille sédition dans la garnison de Tauris ; mais comme les soldats n'étaient pas des janissaires, on en massacra dix-huit cents, et les autres reçurent leur solde avec une obéissante résignation.

Témoin de tous les désordres causés par l'indiscipline, Sinan- Pacha donna au sultan le seul conseil qui pouvait ramener le calme dans l'armée ; il conseilla la guerre comme le seul remède d'une paix turbulente. On jeta les yeux de tous côtés pour trou-

ET LA MER NOIRE. 2il

ver un pays avec lequel on pût violer un traité sans courir de grands risques, et on lit choix de la Hongrie. Hassan-Pacha, qui gouvernait en Bosnie, reçut ordre d'attaquer une place forte sur le Danube, et de commencer les hostilités. L'étincelle alluma l'incfindie. Une armée d'impériaux accourut au secours des Hongrois; les Ottomans furent battus, et Hassan se noya. La nouvelle de cette défaite exaspéra le peuple de Constantinople, habitué aux victoires, sous les règnes précédents; il voulut se venger sur l'ambassadeur d'Autriche d'une défaite, amenée par la violation du droit des gens sur le territoire hongrois. Cette étrange logique trouva faveur chez le sultan, qui lit emprisonner l'ambassadeur.

Cependant la guerre continuait toujours, et avec des chances défavorables aux Turcs. Dans les provinces danubiennes, l'autorité du sultan était méconnue, et huit mille Ottomans périssaient à Bucharest, victimes de la trahison. Les troupes découragées appelaient Murad, et disaient, avec quelque raison, que le succès avait abandonné leurs armes depuis qu'on ne voyait plus l'aigrette impériale étinceler dans les rangs des Osmanlis. Murad ne se rendit point au vœu de ses soldats ; il prit un terme moyen ; il envoya l'étendard sacré à son armée, l'étendard du prophète, le même qui était religieusement conservé à Damas. Les soldats nièrent l'authenticité de la relique , et la désorganisation fit de nouveaux progrès.

Le désordre de l'armée réagit dans l'esprit du sultan ; dans ses nuits, il avait, disait-il, des visions lugubres, et pendant le jour, assis au kiosque de Sinan , sur le Bosphore , il ordonnait à ses musiciens d'exécuter des airs tristes, en harmonie avec l'état de son âme. Cette vie faite de rêves sombres, de sommeil agité, de musique funèbre, donna au sultan une maladie dont le nom n'est pas cité par les historiens, mais qui, commençant par des douleurs d'entrailles, se termina par la mort.

Avant d'écrire le commencement d'un nouveau règne, on se demande, lorsqu'on est le dernier venu, comme nous, s'il faut passer sous silence les atrocités froidement transmises par les histoires, ou les raconter en les traitant de fables absurdes, inventées pour intéresser davantage le lecteur.

Citons à notre tour, puisque tel est notre devoir, et laissons la responsabilité de cet horrible prélude au premier historien, s'il a menti.

Mahomet lil, fils de Murad, suivit l'usage établi; il fit égorger ses dix-neuf frères, et leur donna de pompeuses funérailles dans la mosquée de Sélim II!

Les janissaires suivirent aussi l'usage établi ; ils se révoltèrent, et s'apaisèrent ensuite devant les largesses du nouveau sultan.

Mahomet 111, qui baigna les marches de son trône du sang de ses dix-neuf frères, mérita le nom de Juste^ disent quelques historiens tolérants.

La guerre danubienne, commencée sous le règne précédent, continua sous Mahomet III, et de nouveaux désastres accablèrent les Ottomans. Les impériaux, commandés parMaximilien, mirent la Moldavie et la Valachie à feu et à sang; des garnisons entières d'Osmanlis furent égorgées par les chrétiens, qui usaient de représailles, et se souvenaient de Chypre et d'Erlau. Mahomet partit de Gonstantinople et rejoignit l'armée. Sa présence raninia le cou-

rage abattu des Ottomans, à la veille d'une bataille contre les impériaux. Cette bataille, livrée le 5 octobre 1 596, mérite une mention particulière; elle fut d'abord complètement perdue par le sultan Mahomet, qui prit la fuite et se retira derrière les bagages ; les impériaux et les Hongrois , victorieux sur tous les points, poursuivaient les Osmanlis dans toutes les directions , lorsque le vizir Djighala exécuta une charge si brillante, que les vaincus furent vainqueurs, et tuèrent cinquante mille chrétiens. Pour prix de ce service, le vizir fut exilé par le sultan ; il était alors dangereux pour un vizir de remporter une victoire, lorsque son maître fuyait. On ne justifie pas cet acte, mais on l'explique très-bien.

Constantinople célébra pendant sept jours cette grande victoire. Les sultanes attendirent le retour du sultan dans le palais de Daoud-Pacha; on joncha les rues de fleurs, on brûla des aromates, on décora les maisons de tentures magnifiques, on couvrit d'étoffes de Perse le chemin du sérail, et le plus grand poète de l'empire, le célèbre Baki, composa un poëme qu'il offrit au sultan.

Les ambassadeurs chrétiens s'empressèrent, comme toujours, de présenter leurs félicitations à l'occasion de la victoire. L'ambassadeur français, M. de Brèves, fit preuve, à ce propos, d'une noble présence d'esprit. Le sultan lui ayant offert une épée enrichie de pierreries, destinée à Henri IV : « Le roi mon maître, répondit de Brèves, a une bonne épée, et il s'en contente ; mais si vous voulez faire une chose qui soit agréable au roi Henri, faites mettre en liberté les chrétiens qui sont esclaves chez vos beys. » Le sultan, qui aimait Henri IV, obtempéra au vœu de l'ambassadeur. L'influence française eut encore d'autres bons résultats, que nous garantissons authentiques, sur la foi des chroniqueurs vénitiens, où nous les puisons. Ce qui nous dédommage des répugnances à chaque instant rencontrées sous notre plume, par la répétition des mêmes guerres, c'est de trouver çà et là, dans les manuscrits ou les recueils diplomatiques, des faits plus curieux aujourd'hui

qu'ils ne le furent jamais, et qui attestent les sympathies mutuelles de la France et de Constantinople. Ainsi, nous donnerions dix campagnes en Hongrie ou en Perse, et la moitié des massacres odieux et inutiles qui ensanglantent cette histoire, pour avoir en notre possession et citer un mémoire écrit par Henri IV, et qui se trouve dans la bibliothèque de la cour d'Autriche. Le titre de ce mémoire ressemble au titre d'un protocole contemporain ; il est ainsi conçu : De la Nécessité d'établir des rapports fraternels et une bonne alliance entre les Français et les Turcs. Nous le traduisons du Sommaire des relations vénitiennes. Le même ouvrage parle d'une lettre écrite par Henri IV au sultan, et déposée aux archives de Vienne. L'histoire, qui amoncelle tant de redites fastidieuses, épouvantait du lecteur, aurait bien dû nous donner cette lettre du grand Henri ; elle aurait bien dû nous conserver aussi tous les détails des négociations diplomatiques établies à la même époque entre le sultan et de Brèves. Nous aurions quelques chapitres de moins sur les Hongrois et les Perses, mais nous saurions sur quel ton la politique française parlait au sérail en 1598, ce qui serait pour nous aujourd'hui d'un immense intérêt. Nos actives recherches, excitées par la question orientale du jour, nous ont à peine donné le texte de ces négociations, et ce texte seul nous garantit leur importance. Notre ambassadeur de Brèves, ayant appris que le pacha de Damas allait changer en mosquée l'église du Saint- Sépiflcre, en écrivit à Henri IV. Aussitôt un ordre partit du Louvre, traversa la France, arriva sur le môle de Marseille, et passa la mer avec toute la rapidité dont les moyens de transport pouvaient disposer en ce temps-là. La lettre du roi de France apportait avec elle la foi et l'esprit des croisades. L'ambassadeur de Brèves, la lettre reçue, se rendit au palais du sultan, et sans doute il parla haut la langue de Joinville et de Louis IX. Le sultan fit droit à In demande, et ordre fut envoyé à Damas de respecter l'église et le saint tombeau de Jérusalem.

Hammer, le plus consciencieux et le phis complet des histo-

riens de la Turquie, consacre à peine une ligne à un acte si honorable pour Henri IV et pour la France ; les autres historiens n'en parlent pas.

D'autres services rendus par la diplomatie française méritent aussi leur mention. Le muphti Seadeddin , qui tolérait le monastère de Saint-Benoît, à Galata, vit arriver avec peine les religieux franciscains qui s'établirent à Péra. 11 faut être juste, même avec les muphlis : dans un moment où la reine Elisabeth ne permettait pas au plus obscur couvent catholique de se fonder en Angleterre, un muphti pouvait bien refuser à des franciscains le privilège de s'établir à Constantinople. A son point de vue, le muphti était dans son droit ; les franciscains étaient aussi dans le leur en comptant sur leur mission divine et sur l'épée d'Henri IV ; ils déférèrent leur plainte à l'ambassadeur de Brèves, et le muphti perdit sa cause au conseil du sultan. Il y a dans le Coran un article qui dit : « Nous devons recevoir avec bienveillance tous les étrangers qui viennent chez nous. » Le muphti ne connaissait pas cet article; l'ambassadeur chrétien le lui apprit, et. malgré les menaces d'une multitude fanatique, les courageux franciscains s'installèrent à Péra et n'en sortirent plus.

Enfin, vers le même temps, l'intervention française rendit un grand service aux chrétiens de Chios. Plusieurs galères de Pise commirent quelques ravages sur les côtes de cette île ; et comme tous les malheurs survenus en terre musulmane étaient alors mis sur le compte des chrétiens, on rendit les chrétiens de l'île complices de cette déprédation inique, et le sultan irrité ordonna que toutes les églises de Chios seraient converties en mosquées. L'ambassadeur de Brèves prit en main la cause des insulaires chrétiens, et il plaida si bien, que les églises furent respectées; le sultan révoqua l'ordre, pour maintenir ses bonnes relations avec le roi Henri.

Nous nous complaisons dans ces détails, oubliés ou à peine indiqués par plusieurs historiens, parce que nous faisons, nous,

une histoire française, et qu'il nous est agréable de découvriidans les documents étrangers et de mettre en relief tous les faits qui démontrent notre vieille influence dans les conseils du divan. Ainsi , au fond de leur sérail , les sultans du seizième et du dixseptième siècle suivaient déjà d'un œil attentif les événements de notre histoire. Les victoires d'Arqués et d'Ivry, les exploits chevaleresques de Henri IV, étaient racontés sur le Bosphore ; le Grand-Seigneur s'en entretenait avec ses vizirs, et rien ensuite ne pouvait être refusé à un ambassadeur qui demandait, au nom de la France, une continuelle protection pour les chrétiens.

Ces fréquentes interventions de l'ambassadeur de France, sans doute remarquées par les ministres des autres pays , amenèrent peu à peu un changement complet dans la forme des capitulations et des traités diplomatiques en usage jusqu'alors à Constantinople. Les principes généraux du droit européen furent adoptés par les vizirs. On reconnut , dit l'histoire de Hammer, Végalité des peuples entre eux. Les traités furent stipulés de la même manière, et le vainqueur perdit le droit d'imposer au vaincu des conditions avec des formules humiliantes. L'historien allemand , qui ne doit pas être suspect en cette occasion, donne le texte d'une formule ottomane qui accompagnait toujours les traités de paix avec l'Autriche ; elle était ainsi conçue : Accordé gracieusement par le sultan au roi infidèle de Vienne^ toujours vaincu. L'orgueil des Césars autrichiens avait subi trop longtemps cette phrase si blessante; elle disparut enfin. Deux copies absolument identiques furent déposées dans les deux chancelleries, à chaque nouveau traité de paix. Cet usage date de la célèbre paix de Sitvatorok , conclue entre la Porte et l'Autriche. Ce traité, que n'aurait pas signé le grand Soliman, fît faire encore un pas vers la civilisation. Les tributs autrichiens et hongrois furent supprimés. La Hongrie respira, et une digue s'éleva contre la puissance ottomane, qui avait déjà tout envahi, à l'est et à l'ouest, jusqu'au pied du Caucase et des monts Carpalhes. Le célèbre historien hongrois

Nicolas Istuanfi est, dit-on, l'un des écrivains qui rédigèrent le traité de Sitvatorok.

Les insurrections prirent , sous ce règne, un caractère alarmant ; l'empire turc expiait le tort de sa trop vaste étendue. On avait oublié depuis longtemps, à Constantinople, cette leçon si sage donnée au grand Macédonien par le roi Porus : « Mets ton pied , lui dit-il , au milieu de cette large feuille de parchemin , les quatre côtés se soulèveront; mets ton pied sur un des quatre côtés, les trois autres se soulèveront aussi. Si tu veux tout contenir, choisis une feuille de la grandeur de ton pied. ))

A la faveur des guerres civiles, des révoltés de spahis et d'une nouvelle guerre contre la Perse, un musulman très-instruit, un légiste célèbre, nommé Abdérame, voulant éclipser, dans le siècle des hérésies, tous les hérésiarques d'Europe et les sectateurs d'Ali , prêcha publiquement à Constantinople une doctrine qui lui fit des partisans nombreux. Il niait Dieu, les religions, la morale, la charité, le paradis, l'enfer, la vertu, et, comme le démon de l'Apocalypse, il créait la religion du plaisir. Cet homme avait une éloquence dangereuse, et les auditeurs le suivaient en foule sur les prairies du Bosphore, où il tenait sa chaire d'athéisme et d'immoralité. Ce novateur fut traduit devant le divan, et les légistes officiels entrèrent en discussion avec lui et firent tous leurs efforts pour le ramener à la doctrine de l'islamisme. Il persista dans la, sienne, et fut mis à mort.

Personne, parmi ses auditeurs, n'accepta sa succession.

Mahomet III , qui , au début de son règne, avait voulu affermir sa puissance en égorgeant ses frères , trembla pour son trône lorsque son fils aîné Mahmoud lui demanda la permission d'aller guerroyer chez les Perses, Cet esprit belliqueux trop précoce alarma le sultan, et comme les preuves d'un complot criminel ne manquaient jamais dans ces vieilles et mystérieuses cours lorsqu'il s'agissait de détruire un ennemi ou de s'enlever une crainte, on trouva le complot. Le prince, sa mère et quelques officiers, furent

noyés dans le Bosphore, pour démontrer qu'un projet parricide de cour a besoin de beaucoup de mains pour être exécuté.

Peu de temps après, un derviche appelé par le sultan comme diseur d'aventures bonnes ou mauvaises lui prédit un grand malheur après cinquante-six jours.

Le sultan, très-superstitieux, comme ses ancêtres, fut effrayé de la prophétie du derviche, et, comme son père, il fut atteint d'une sombre tristesse qui le mit au tombeau à l'échéance des cinquantesix jours.

Les historiens ont trouvé cela fort naturel , et ils n'accompagnent d'aucune réflexion et d'aucun étonnement cette merveilleuse coïncidence de la prophétie et de la mort. 11 nous sera permis d'aller plus loin que nos devanciers ; c'est le privilège du dernier venu. Le fracas des guerres continuelles étourdit les chroniqueurs à tel point, qu'emportés par l'ouragan des batailles, ils oublient de jeter un regard dansles profondeurs de ce sérail , OUI tant de secrets sont ensevelis. Cette distraction ne sera pas la nôtre, et s'il faut encore négliger quelques batailles pour faire un essai de découvertes dans le calme orageux du sérail, nous les négligerons sans remords. La moralité de l'histoire nous importe plus que l'exactitude méticuleuse dans les détails surabondants. Ainsi , nous nous arrêterons un peu devant cette prophétie du derviche; et si elle a paru satisfaisante à quelques historiens trop crédules, nous osons nous inscrire contre elle en faux. Ceux qui doutent des miracles des martyrs chrétiens ajoutent foi aux miracles des derviches musulmans; c'est dans l'ordre. Quant à nous, le contraire nous paraît rationnel. 11 y a dans la mort des deux derniers sultans une punition éclatante, et le derviche avait sans doute le secret de l'avenir; il était le prophète du passé. Mahomet II! avait égorgé ses dix -neuf frères, comme son prédécesseur, mort aussi mystérieusement, en avait égorgé cinq. La politique des sultans pouvait s'accommoder très-bien de ce luxe de fratricides, mais il y avait au fond du sérail des mères au désespoir qui ne pouvaient

approuver le meurtre de leurs enfants, et qui juraient de consacrer à la vengeance les nombreux loisirs et les sombres arcanes du sérail. Pendant les guerres, ces femmes avaient à leur disposition toutes les ressources des intrigues souterraines ; elles savaient mettre à profit tant de rivalités, tant de jalousies, tant de haines sourdes, toujours en état d ebuUition chez les vizirs, les courtisans, les femmes et même les gardiens du sérail. 11 importait peu à ces mères que la vengeance marchât d'un pied boiteux, -pede claudo, pourvu qu'elle frappât un coup sûr. Tous les jours , la porte du harem s'ouvrait pour donner une entrée libre aux revendeuses à la toilette, aux colporteuses grecques, juives, arméniennes, qui souvent , dit-on , sous le prétexte de vendre la défroque des sultanes de Perse, nouaient des intrigues avec le dehors et trompaient ou endormaient la vigilance des gardiens noirs et blancs. Parmi ces revendeuses, il s'en trouvait de très-habiles dans l'art de Locuste , art si perfectionné au seizième siècle chez les Florentins. Puis , le moment venu , une main tardive, mais sûre, versait la mort dans le breuvage du sultan. L'agonie était lente, pour faire croire à une maladie naturelle et tromper l'agonisant, le sérail, la ville de Constantinople et même les historiens. Dix-neuf fratricides méritaient bien d'être traduits à un tribunal secret de mères et punis de mort. Le derviche prophète n'était pas sorcier.

Nous avons un motif de plus à l'appui de notre opinion, en voyant Achmet P'", fils de Mahomet III, monter sur le trône sans recourir à l'acte traditionnel de haute politique. Aucun fratricide ne fut commis. 11 est vrai que le nouveau sultan était fort jeune, mais le grand-vizir, connaissant par vieille expérience les habitudes secrètes du sérail, ne lui conseilla pas probablement de suivre l'exemple de ses prédécesseurs, et de souiller de sang les marches du trône aux premiers jours de son avènement. Les mœurs commencent à s'adoucir, comme on voit. L'humanilédu sultan Achmet trouvera bientôt un imitateur dans le vizir Lala-Mohammed. Nous

assisterons à un fait inouï jusqu'à cette époque, et d'autant plus extraordinaire que les historiens rapportent qu'à une des dernières guerres en Asie, les Ottomans coupèrent plus de cent mille tètes de prisonniers. Nous n'avons pas osé croire à une pareille boucherie ; nous nous tenons en garde contre l'exagération orientale des rapports officiels, lesquels sont presque toujours en désaccord avec les rapports des historiens persans. On remerciait souvent, à cette époque, Mahomet et Ali pour la même victoire, ce qui nous rend très-circonspect, et nous fait fermer les deux livres sans nous arracher une opinion ; mais nous croyons fermement à l'histoire ottomane, lorsqu'elle rapporte les circonstances mémorables de la prise de la ville^ de Gran par Lala-Mohammed, dans les premiers jours du règne d'Achmet I*^'. Les Ottomans, vainqueurs, respectèrent pour la première fois la vie de tous les prisonniers, sans distinction d'âge et de sexe; ils n'érigèrent aucun de ces hideux trophées de têtes qui avaient, jusqu'à ce jour, décoré le chemin de leur victoire; bien plus, après avoir permis à la garnison de se retirer avec tous les honneurs de la guerre, ils fournirent eux-mêmes les barques qui transportèrent les bagages et les blessés. Par la suite, ils revinrent quelquefois à leurs anciennes habitudes; la civilisation ne se fait pas en un jour; mais de ce moment, la férocité native s'adoucit et l'humanité reprend ses droits; la guerre gardera ses héroïsmes, et ne prodiguera plus ses révoltantes horreurs. Une preuve nous vient encore à l'appui, et nous la trouvons dans une longue guerre entreprise encore chez les Perses, et dans laquelle beaucoup de revers subis par les Ottomans se terminèrent enfin par le succès. Murad-Pacha, ayant succédé à deux vizirs frappés de mort violente, et tenant en son pouvoir les rebelles gouverneurs de la Roumélie et de la Caramanie, usa envers eux d'une clémence inusitée, et prononça ces admirables paroles : Le pardon est l'aumône de la victoire. On s'aperçoit que TÉvangile, prêché par un missionnaire à Constantinople, christianise le Coran, à l'insu mômede ses sectateurs.

Le sultan Âchmet approuva les actes de clémence de son vizir Murad-Pacha , donna des fêtes splendides pour son retour, et lui fit de riches présents.

Tous les États chrétiens s'empressèrent d'envoyer leurs félicitations au sultan. Un nouvel ambassadeur français arriva à Constantinople ; c'était un aïeul de Fénelon, c'était M. de Salignac. Il vint à propos, car, en l'absence de M. de Brèves, le muphti n'avait pas perdu son temps ; les prêtres catholiques, accusés par lui de convertir des juifs et des grecs, furent arrachés à leurs églises et traduits devant le tribunal du divan. Notre ambassadeur, de Salignac, continua l'énergique protection déployée, en ces circonstances périlleuses, par son prédécesseur. Il se rendit chez le sultan, et demanda, au nom du roi Henri IV, la mise en liberté des prêtres , ce qui lui fut sur-le-champ gracieusement accordé. Les prêtres recommencèrent leur mission, et si on se rapporte à cette phase de l'histoire de Constantinople , on conviendra qu'il fallait être doué d'un courage héroïque pour prêcher ainsi l'Évangile au milieu d'une populace fanatique, qui pouvait bien se faire justice elle-même, et rendre nulle la protection de l'ambassadeur et du sultan.

M. de Salignac ne vécut pas assez pour protéger longtemps nos missionnaires à Constantinople; il mourut l'année suivante, et sa mort suffit pour honorer sa mémoire, et nous montrer quels nobles cœurs se trouvaient dans les hommes de ce temps; le coup de poignard qui frappa Henri IV dans la rue de la Ferronnerie tua M. de Salignac; l'ambassadeur fut saisi d'une douleur si grande, en apprenant l'horrible nouvelle, qu'il ne survécut pas à son roi.

Selon l'éternel usage, lorsque l'empire ottoman eut établi une paix générale avec les États chrétiens, et que l'Autriche, surtout, eut contracté avec le sultan une alliance éternelle, les insurrections recommencèrent en Asie, et prirent cette fois un caractère trèsalarmant, car elles s'étendirent jusque sur les rives du Bos-

phore. Chose cligne de remarque ! les guerres avec les Perses étaient la reproduction fidèle des guerres civiles religieuses suscitées en Europe. Les Ottomans de Mahomet regardaient les Perses d'Ali comme des hérétiques. Ce schisme de l'islamisme oriental prenait même sa source dans les mêmes controverses, et les docteurs de la loi tenaient à Bagdad à peu près le même langage sur l'origine de leur religion, que les docteurs suisses et allemands. Sans l'énergie déployée par Murad-Pacha, les hérétiques d'Ali se seraient emparés de Constantinople, et auraient établi sur le Bosphore la triple religion combinée d'Ali, de Mithra et de Bélus. Le principal et le plus redoutable chef de cette insurrection était l'émir Fakreddin, surnommé le Druse. H y avait du sang chrétien dans les veines de cet homme, et nous sommes étonné de voir que l'histoire n'ait pas donné plus d'éclat à l'apparition de ce personnage. Nos recherches pour le règne de Louis IX, faites dans la bibliothèque du Vatican , nous permettent de remplir cette nouvelle lacune. Un émir du nom de Fakreddin, que Joinville compare au soleil, à cause de son armure éblouissante, fut le plus terrible et le plus loyal des ennemis de saint Louis. Aux sanglantes batailles de Damiette et de Mansourah, les chrétiens virent élinceler le bouclier d'or de cet émir dans le plus fort des mêlées, et les historiens du temps rendent hommage à sa brillante valeur. C'était l'Argant du Tasse. Après les croisades, l'alluvion du flot chrétien descendit dans les vallons du Liban, et il est très-probable que beaucoup de Sarrasins, séduits par le caractère des Français, se sont réunis à eux, et confondus avec les Druses d'origine chrétienne. C'est donc un fait curieux de retrouver quatre siècles après un émir Fakreddin, nommé le Druse, engagé chez les Perses contre les Ottomans. Était-ce un chrétien qui, se souvenant de son illustre aïeul et de saint Louis, soulevait les Perses pour replacer l'étendard de la croix sur le dôme de Sainte-Sophie? la conjecture est permise. Les victoires de Murad-Pacha en Pei*se arrêtèrent Fakreddin et ses alliés. Nous

développerons bientôt cette pensée, lorsque ce prince des Druses chrétiens reparaîtra dans cette histoire, et nous remplirons aussi, à propos de Fakreddin, une lacune laissée dans l'époque des croisades.

A la mort de Murad-Pacha, Constantinople était en train de négocier une paix durable avec la Perse. Ce vizir conduisit les affaires et les armées jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Il donna beaucoup de gloire au règne d'Achmet, prince faible, né pour vivre au sérail, et loin des champs de bataille. On reproche à Murad-Pacha des actes de férocité qui souillent sa mémoire, s'ils sont authentiques, et personne ne peut malheureusement les démentir. A Constantinople, les vizirs se chargeaient de faire l'histoire de leurs prédécesseurs, et, en général, ils ne les ménageaient pas. Cela doit nous rendre, sinon incrédules, du moins circonspects. Le plus grand acte de cruauté commis par Murad- Pacha nous paraît peu vraisemblable, et nous croyons avec peine qu'un si grand homme de guerre ait commis un crime pareil. Un jeune enfant ayant été trouvé parmi les rebelles, le vizir ordonna aux janissaires de l'étrangler. Un refus formel répondit à cet ordre. Murad se tourna vers ses pages , et leur livra l'enfant. Nouveau refus des pages. Alors l'illustre vieillard saisit le jeune prisonnier et l'étrangla, en disant : « Le louveteau deviendrait loup. » En contrôlant les faits , nous croyons remplir un devoir peu en usage chez les historiens : la manière dont cette horrible anecdote est racontée provoque notre défiance. Nous comprenons peu ce puissant vizir convoquant le corps des janissaires pour faire égorger un enfant; car nous lisons dans les mêmes histoires qu'après une bataille, vingt bourreaux de profession coupaient la tête aux captifs. Nous comprenons encore moins les jeunes pages érigés en exécuteurs de hautes œuvres dans un quartier général 011 se trouvait un si grand nombre de bourreaux.

Nous entrons cette fois dans tous ces détails d'investigation et de contrôle, parce qu'il s'agit d'un grand-vizir qui a fourni

î224 CONSTANTINOPLE

une glorieuse carrière et qui a été le vrai sultan de Constantinople, sous le règne de l'inutile Achmet P"".

A peine un traité venait-il d'être signé avec la Perse, et tout de suite les trafiquants de la guerre agissaient avec obstination auprès d' Achmet, pour le pousser à une expédition vers le Taurus. Sous les deux derniers règnes, la guerre en Perse était plus lucrative pour les grands officiers qu'autrefois. L'œil du maître restait au sérail, et les déprédations échappaient aisément au contrôle supérieur, aussi le plus léger prétexte suffisait-il pour faire rompre une trêve. Cette fois, les intéressés murmuraient autour du sultan, parce que le shah de Perse, Abbas P'", n'avait pas envoyé au jour fixé les deux cents ballots de soie, stipulés comme tribut dans une clause du traité. A cause de ces deux cents ballots, on fit encore une de ces grandes expéditions qui mettaient à sec le trésor public et compromettaient l'immense matériel de l'armée ottomane dans les affreux pays qu'il faut toujours traverser pour aller de Constantinople au centre de l'empire persan. Le grand-vizir Mohammed-Pacha partit donc à la tête d'une nombreuse armée et avec une formidable artillerie, pour réclamer les deux cents ballots de soie; mais dans cette campagne, il perdit ses meilleurs soldats dans les neiges de l'Yaïlak, il y ensevelit ses bagages et ses munitions, et reçut de Constantinople le décret impérial qui le destituait, et nommait à sa place le capitan-pachaKhalil. Achmet nommait des amiraux pour commander ses soldats dans les gorges du Taurus.

Khalil n'obtint aucun succès décisif, et la guerre traîna en longueur.

Un événement de la plus haute gravité détourna les esprits de la guerre persane. Il plut à un nouvel ambassadeur autrichien de faire une entrée triomphale à Constantinople, en étalant l'étendard chrétien en tête du cortège. Or, à Constantinople, pays des prophéties, il en est une qui annonce la ruine de la ville, le jour où la croix chrétienne se montrera en public. Le peuple turc, fort

ET LA MER NOIRE. " 22o

versé alors dans la connaissance des prophéties, se répandit dans Constantinople, et se livra aux plus grands excès. Le faible sultan Achmet prit une résolution extrême pour apaiser le peuple : malgré le fameux traité de Sitvatorok, il fit arrêter le baron de Czernin, ambassadeur autrichien. Le peuple demanda davantage, selon son usage partout, il exigea la mise à mort des jésuites et des capucins, nouvellement introduits à Galata. On voit que le muphti ne perdait pas son temps. On criait partout : A bas les jésuites! et seuls tranquilles dans la capitale en feu, les missionnaires catholiques célébraient l'office divin dans l'église de Saint-Benoît. Le sultan Achmet, déjà en guerre avec la Perse et avec les provinces transylvaniennes , déjà compromis du côté de l'Autriche par l'emprisonnement de l'ambassadeur, et craignant de se brouiller avec la France, prit un terme moyen : il fit arrêter quatre jésuites, et donna ordre de jeter au Bosphore le supérieur des capucins. Ces divers actes apaisèrent la fureur de la multitude, et rassurèrent les plus superstitieux du côté des prophéties. Achmet, profitant de la première heure de calme, fit mettre en liberté le baron de Czernin, qui, à son tour, demanda une réparation. Elle lui fut refusée. Pouvait-on J'accorder, d'ailleurs? Réparer l'offense, c'était provoquer une nouvelle insurrection à Constantinople. L'ambassadeur, irrité du refus, quitta la ville pour rentrer en Autriche; mais une nouvelle avanie lui survint en route, il fut arrêté à Bude, et emprisonné par le pacha, gouverneur de la province. Mathias, empereur d'Autriche, écrivit au pacha et obtint la liberté du baron de Czernin. Chose étonnante ! aucune guerre ne suivit cette violation du droit des gens. Bien plus, le traité de Sitvatorok fut renouvelé.

Peu de temps après, nous dit l'histoire, le sultan Achmet tomba malade et mourut, âgé de vingt-huit ans. Les écrivains turcs louent la sagesse, la modération, la justice de ce sultan, qui a embelli les deux villes saintes, Médine et la Mecque, et a fait bâtir la magnifiqjie mosquée Àlty-Minnaly-Djanis^ la mosquée aux six

Wk CONSTAJSTINOPLE

niinarets. Sous ce prince, l'usage du lahac s'introduisit à Constantinople. La chose vaut la peine d'élre mentionnée comme un événement. Les Hollandais , qui avaient fait depuis peu leur premier traité de commerce avec la Turquie, furent les importateurs de la pipe et du tabac chez le peuple ottoman, qui est devenu le peuple fumeur par excellence. Si cet usage eût été introduit deux siècles auparavant, les sultans auraient fait moins de conquêtes. H a été reconnu depuis, comme l'a dit un poëte oriental, qu'il est doux de passer les heures, l'ambre aux lèvres, et de brûler le tabac de Laodicée, sur les coussins du kiosque, devant l'horizon de la mer.

Achmet, conseillé par le muphti et la sultane favorite, se hâta de proscrire l'usage du tabac, mais il était trop tard. Le peuple et les grands avaient savouré la somnolente douceur de l'ambre jaune; on se révolta contre l'édit impérial. L'insurrection des fumeurs prit un caractère alarmant, et pendant que le peuple poussait des cris furieux contre les conseillers du sultan, les officiers de la cour soutenaient avec le muphti une discussion gi'ave, et demandaient à lire l'article du Coran qui proscrit le tabac et rend la fumée, de cette plante désagréable au prophète. Le muphti fouilla dans tous les recoins du livre saint pour y découvrir la plus obscure allusion à l'édit impérial , mais il ne découvrit rien. Mahomet n'avait pas prévu le tabac, et par con* séquent il ne l'avait pas défendu. Le faible Achmet, qui, en toute occasion, ne demandait pas mieux que de trouver un prétexte pour apaiser la mutinerie de son peuple, révoqua l'édit, par respect pour le silence du Coran. Le peuple célébra par des chants de joie cette nouvelle décision du sultan; et uno Hotte hollandaise marchande partit de Constan tinople pour approvisionner de tîibac les sectateurs de Mahomet. Toutefois, le sultan , toujours conseillé par le muphti , profita du moment pour interdire l'usage du vin et des liqueurs fortes, ce qui était conforme à la loi religieuse, tombée en désuétude depuis le

règne d'un sultan ivrogne. On se soumit. Le tabac fit oublier le vin * .

Après la mort d'Acbmet, l'ordre d'hérédité fut interverti ; on choisit un successeur dans la ligne collatérale. Mustapha, frère d'Achmet, monta sur le trône et apaisa les murmures traditionnels des janissaires, en leur donnant une gratification de trois millions de ducats. Ce prince , dont la vie avait été épargnée centre l'usage, sortait de la prison du sérail, où son frère le lete^ nait par précaution, et en paraissant sur la scène du monde, il ne montra que des facultés affaiblies par une captivité trop longue. La vie morale était éteinte chez lui. Les ministres ne s'en plaignirent pas d'abord, et le peuple trouva une occasion de g'amuser au récit des folies de son maître. 11 y avait, en effet, quelque chose de fort récréatif dans les passe-temps favoris de Mustapha 1^% et Constantinople regardait avec stupéfaction cet étrange successeur du grand Soliman. Les temps étaient bien changés. Mustapha s'asseyait dans le kiosque de Sinan, sur le Bosphore, et jetait aux poissons des pièces d'or, malgré les murmures significatifs des janissaires. Après ce jeu, il s'amusait aussi à poursuivre à coups de sabre les jeunes icoglans, et la vue du gang provoquait chez lui des éclats de rire stupides. Quelquefois il appelait des enfants du peuple, leur conférait de hautes digni^ tés, les revêtait d'habits somptueux, et se récréait beaucoup de leur étonnement. Un pareil sultan ne pouvait être pris longtemps au sérieux; un complot de sérail le replongea dans sa prison première, et Osman 11, fils d'Achmet, arriva au pouvoir, le 26 février 1618.

• Quelques historiens attribuent, à l'influence du taliac la décadence ottomane, et la fixent à cette époque où Achmet eut le tort de révoquer le plus sage des édits. Ces liistoriens attribuent au tabac une influence fatale qui énerve, et a fait d'un peuple de soldats un peuple de fumeurs indolents et efféminés. Pour toute réponse, nous renvoyons à ce paradoxe la défense de Silislrie en 1834. Pendant trois siècles, les Turcs ont consommé une quantité infinie de tabac, et ce long usage, en traversant les générations, n'a énervé ni les soldats ni les généraux ottomans.

Pendant le règne des folies, Mustapha en avait commis une trèsgrave, qui aurait pu avoir de longues et fatales conséquences pour Constantinople. Les pièces d'or jetées au Bosphore, les icoglans blessés, les enfants du peuple vêtus en vizirs, étaient des jeux innocents auprès de l'acte dont le sultan se rendit coupable, en faisant arracher de son hôtel M. de Sancy, ambassadeur de France, pour le traîner devant le cadi, et en soumettant au supplice de la question le drogman et le secrétaire de la légation française. Il est même très-probable que cet acte de folie ne contribua pas peu à la déchéance du sultan. Aussi le successeur se hâta d'envoyer au roi Louis XIII l'ambassadeur Hussein-Tchaouk , pour présenter les excuses de la Porte Ottomane, et rejeter l'offense sur la folie de Mustapha. Louis XIU fit très-bon accueil à l'envoyé du sultan, et aucune question d'Orient ne sortit de cette affaire. Les deux puissances ratifièrent leur traité de paix.

La Perse, gouvernée par le sage Abbas 1", off'rit la paix à la Porte. Les hérésiarques persans firent alors une concession importante, qui était le gage d'une longue paix. Jusqu'à ce moment, les Perses, sectateurs d'Ali, révoquaient en doute la chasteté d'Aïchah, l'épouse bien-aimée du prophète Mahomet; les chefs de la religion persane promirent que désormais il ne serait porté aucune atteinte à la mémoire d'Aïchah, ni dans les entretiens du peuple, ni dans les satires des poètes, ni dans les actes religieux. Le muphti de Constantinople fut enchanté de cette concession importante, et son opinion prévalut dans le conseil. La paix fut conclue avec Abbas.

Osman avait alors dix-huit ansj il aimait la guerre; il était adroit à tous les exercices ; personne ne lançait une flèche avec plus d'adresse que lui, et les chevaux les plus indomptables obéissaient à sa main. Avec ces qualités, le jeune sultan devait s'accommoder fort peu de la vie indolente du sérail. Deux projets remplissaient son esprit; l'un dont il parlait ouvertement, l'autre dont il faisait un secret à tout le monde. 11 méditait la conquête

de la Pologne, et voulait s'en servir comme d'un rempart contre la puissance russe, devenue menaçante. Usant ensuite du pouvoir que lui donneraient ses victoires, il se proposait de porter un coup mortel aux janissaires, ces turbulents despotes des sultans. A la veille d'entrer en campagne, il regarda autour de lui pour voir s'il ne laissait pas dans sa cour quelque ennemi secret , quelque rival dangereux. Il n'aperçut que son frère, le prince Mustapha; c'était trop; il le fît étrangler.

Les janissaires, déjà irrités contre Osman, qui les punissait trop souvent pour infraction à la loi de tempérance, accueillirent par de violents murmures cet acte de cruauté fratricide. En même temps, une comète ayant la forme d'un cimeterre apparut à Constantinople. Les devins présagèrent des catastrophes; on voulut s'opposer au départ du sultan ; tous les augures étaient funestes. La famine désolait encore Constantinople, à la suite d'un hiver excessif, qui avait changé le Bosphore en glaçon. Osman fut inébranlable; il partit, et conduisit son armée sur les bords du Dniester. Ottomans et Polonais se trouvèrent en présence devant la forteresse de Choczim. Le roi de Pologne Vladislas, âgé de treize ans, marchait à la tête de ses troupes. En additionnant leurs Ages, les deux généraux avaient trente et un ans.

Les Ottomans remportèrent un premier avantage sui- les Polonais, grâce, dit un historien turc, au courage de six cents Français, enrôlés sous l'étendard du croissant. Les revers arrivèrent ensuite. Osman perdit, dans cette désastreuse campagne, quatrevingt mille hommes et cent mille chevaux; les historiens ottomans donnent à peu près la môme perte aux Polonais. La seule chose qui puisse fixer l'indécision entre les deux rapports, c'est qu'Osman reprit le chemin de Constantinople, ne fit aucune conquête, et destitua le grand-vizir. La ville fut illuminée par ordre du sultan. On conclut la paix avec la Pologne, qui tendait à s'allier avec la Russie ; le traité fut signé le 6 octobre 1 62 1 .

Ayant manqué son opération du côte je la Pologne, Osman

COiNSTANTIiNOPL%

trouva forl à propos, comme prétexte d'une nouvelle guerre, les troubles suscités en Asie par l'émir Fakreddin. Une grande flotté fut équipée pour cette expédition. Les janissaires se doutaient de la haine que leur portait le sultan ; ils craignaient un coup d'autorité après une campagne heureuse, et ils donnèrent hautemêat leur désapprobation à ce projet de guerre. Osman répondit en donnant le signal du départ et en faisant transporter sa tente de voyage de l'autre côté du Bosphore, à Scutari. Aussitôt la révolte éclate. Les janissaires et les spahis demandent les têtes du vizir et des hauts dignitaires, conseillers du sultan. On les leur refuse. Les soldats déjà embarqués devant le château des Sept-Tours abandonnent les navires et viennent ajouter de nouvelles forces à l'insurrection prétorienne. Tous marchent au sérail, enfoncent les portes, délivrent Mustapha P% et le proclament sultan une seconde fois.

Osman crut apaiser la révolte en envoyant l'aga porter déè paroles de conciliation aux janissaires ; l'aga fut massacré avant le premier mot. Mais rien n'était accompli tant que le sultan vivait. On s'empare d'Osman, on l'accable d'outrages, on essayé vingt fois à son cou le cordon de mort , on le soumet à toutes les agonies; le jeune sultan se défend seul contre une armée d'enne» mis ; il les harangue, les supplie, les insulte; on l'enferme dans le château des Sept-Tours ; on l'égorgé enfin, et on envoie des lambeaux de son cadavre à la sultane Validé, mère de Mustapha.

Ici nous retrouvons encore un chapitre de l'histoire du monde, et nous le livrons à l'expérience éternellement oublieuse de l'humanité. Peu de jours après la mort d'Osman , les janissaires se mirent à le regretter; ils vantaient son courage, ses qualités brillantes, son génie, déjà si remarquable chez un prince de dix -huit ans. Une nouvelle insurrection éclata autour de la tombe du sultan égorgé. -^ Pourquoi as-tu fait mourir notre courageux Osman ? s'écriaient les janissaires devant le palais de Daoud-Pacha et devant les maisons des dignitaires qui avaient

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trempé dans le meurtre, pour obéir au vœu des prétoriens du sérail. L'histoire ne nous djt point ce que répondaient à ces étranges accusations les dignitaires et Daoud-Pacha; mais, à coup sûr, si de bonnes raisons avaient pu les sauver, ils auraient apaisé les janissaires. Un peu de calme reparut dans Constantinople, lorsque les janissaires eurent vu tomber les têtes des assassins d'Osman.

Dans cette nouvelle période du règne de Mustapha, l'histoire de Constantinople est un tissu de folies. La vie de tout un peuple semblait soumise à l'influence d'un sultan idiot. Les janissaires et les spahis épuisaient le trésor par de continuelles exigences; il fallut vendre la vaisselle impériale et les étriers d'or pour subvenir aux besoins. Les provinces, qui jugent toujours mieux que les capitales, éclatèrent en murmures contre la miUce des jauisr saires, qui avait eu seule, jusqu'à ce jour, le privilège de mur-r murer. Ces prétoriens faisaient aussi subir des avanies aux consuls des États européens et aux couvents religieux. De vives remontrances, parties deS chancelleries de France, d'Angleterre et de Venise, arrivèrent au divan. L'ambassadeur français, Harlay, comte de Cézy, parla énergiquement et défendit surtout les intérêts des corps religieux. Le grand-vizir Mené-Hussein, qui gouvernait pour un sultan imbécile, mit la tyrannie à la place de la justice, et ne put rien corriger de ce désordre, qui ruinait les finances et les institutions, et diminuait les revenus tout en écrasant le peuple d'impôts. On crut remédier au mal en déposant, pour la seconde fois, le sultan Mustapha; les portes de sa prison s'ouvrirent et.se refermèrent encore sur lui.

Murad, fils d'Achmet, était âgé de douze ans, lorsqu'il succéda à son oncle Mustapha l'idiot. Son avènement eut lieu le 10 septembre 1623. Le nouveau commandeur des croyants se rendit à la mosquée de Sélim pour ceindre le sabre, selon l'usage, et l'armée l'accueillit par d'enthousiastes acclamations.

Les janissaires , instruits par le vizir du déplorable état des finances, ne demandèrent rien, comme largesse de joyeux avènement; mais ce ne fut qu'un sursis, ils craignirent de laisser tomber en désuétude une coutume très-lucrative, et ils murmurèrent à la nouvelle que le trésor venait de recevoir quelques subsides. Le vizir marchanda, on leur offrit un à-compte , ils exigèrent tout, et pour payer toute la somme et se rendre les janissaires propices, le sultan épuisa son petit trésor particulier.

De tous les fléaux qui ont désolé cette malheureuse ville de Constantinople , le plus horrible est, sans contredit, cette intolérable milice prétorienne, et elle sera bien justement frappée quand viendra le jour de son trop tardif châtiment.

La paix conclue sur des bases durables avec la Perse fut rompue; la mauvaise foi d'Abbas ramena la guerre, il assiégea et prit Bagdad sur les Ottomans.

Deux autres guerres éclatèrent aussi sur les deux rives de la mer Noire. Un chef de rebelles, nommé Abaza, se déclara le vengeur des meurtriers d'Osman, et se mit en campagne dans

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l'unique but de massacrer des janissaires, auteurs présumés du crime. On envoya des troupes contre lui , mais quelques revers éprouvés ne le découragèrent pas.

Du côté de Varna et d'Andrinople, la guerre prit un moment un caractère plus sérieux. Les cosaques s'avancèrent jusqu'au Bosphore, et répandirent la terreur dans Conslantinople. Ils avaient remonté le détroit sur des barques si bien construites, qu'elles glissaient sur l'eau du détroit avec une célérité incroyable; elles avaient un gouvernail à la proue et à la poupe, disent les historiens.

Ainsi menacé sur les deux rives, le jeune sultan se vit assiégé dans le sérail par les janissaires. Le vieux ministre Mohammed, plus qu'octogénaire, avait encouru la disgrâce des prétoriens turcs, et sa tête était réclamée à grands cris. Le sultan, pour sauver la vie de son vieux ministre, promit aux janissaires de faire vendre ses biens; on voulait sa tête, on la réclamait avec un acharnement inouï, et on menaçait même le jeune Murad du sort d'Osman, si le vizir n'était pas mis à mort. Il fallut faire cette terrible concession à une milice insatiable, qui se soumettait après satisfaction reçue, et se révoltait encore le lendemain.

Le rebelle Abaza comprenait seul de quelle manière il fallait se conduire avec les prétoriens. Si ce redoutable vengeur d'Osman eût été vizir à Conslantinople, l'anéantissement des janissaires eût été devancé de plusieurs siècles. A Erzeroum, pendant la révolte de Constantinople, tous les janissaires étaient exterminés par le vainqueur Abaza. Un bon nombre échappa au carnage dans le premier moment; ils se déguisèrent, en se revêtant de longues robes persanes, qui cachaient le crevé délateur de leurs hrayes, et laissaient le genou dans sa nudité , pour épargner l'étoffe dans les fréquentes génuflexions du métier. Reconnus à ce signe distinctif, ils furent tous égorgés. Un seul, dit-on, porta la nouvelle du massacre à Constantinople. Khalil-Pacha fut chargé de prendre Erzeroum et de punir le rebelle Abaza. Ce siège dura

deux mois, et se termina par la retraite de Tannce oltomane, qiii périt presque tout entière dans les neiges du Taurus.

Une maxime du Coran, écrite sur les portes de Constantinople, amenait souvent sur le Bosphore des princes étrangers orientaux, qui croyaient aux maximes et venaient demander des secours au sultan, souverain du monde. A cette époque, le plus illustre de ces pèlerins du mallieur fut le prince Baï-Can-Kor. 11 avait des droits à un trône héréditaire, et demanda des troupes au sultan. L'heure était peu favorable. Conslantinople avait besoin de se secourir elle-même. Le sultan trouva dans le Coran des maxime^ de consolation pour les princes malheureux, et refusa les secours à Baï-Can-Kor.

Ce prince déshérité reprit le chemin de l'Inde, et se lit derviche dans une grotte de THimalaya.

Cependant Khosrew, nouveau grand-vizir, partit pour réparer devant Erzeroum les échecs de son prédécesseur. Ces fréquentes campagnes de Perse sont aujourd'hui, comme nous l'avons déjà remarqué, Tétonnement des stratégistes et des voyageurs modernes; on ne saurait assez admirer le courage, l'énergie, la vigueur de ces soldats ottomans, qui recommençaient si souvent ces campagnes, où la nature était cent fois plus redoutable que l'ennemi. Rien, dans l'histoire des peuples guerriers, ne nous paraît comparable à ces expéditions, dont une seule suffirait à la gloire d'un peuple. Et ces expéditions se renouvellent plusieurs fois sous tous les règnes. A tout moment nous assistons au départ de quelque armée qui, sortie de Constantinople, va traverser des sables de feu, des déserts sans eau, des montagnes de neige, Irat* nant avec elle une artillerie formidable, pour aller soumettre un rebelle, ou punir une violation de traité, sur le ïigre, l'Euphrate, et jusque dans le pays des Chaldéens. Vingt campagnes désastreuses, vingt armées ensevelies sous les avalanches du Taurus, ou décimées par la peste, la famine ou la soif, ne détournèrent jamais un sultan d'une guerre nouvelle dans les mêmes pays, si

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le devoir ou rambition l'exigeait. On trouve toujours de nouveaux vizirs j tout prêts à traverser encore ces landes de feu, ces montagnes de glace^ ces vallons de neige, qui sont l'immense sépulcre d'un monde ottoman*.

Ainsi nous retrouvons un nouveau vizir et une nouvelle armée devant Erzeroum. Cette fois, la marche des Ottomans a été si rapide, que le rebelle Abaza, surpris par l'attaque, est obligé de capituler. On s'attend naturellement à voir Abaza décapité à cause de sa rébellion. Le bon sens du vizir vainqueur triomphe dans cette affaire; il traite le rebelle avec les plus grands égards, il lui fait présent d'un caftan d'honneur, et le ramène à Gonstantinople, où le sultan renchérit sur son vizir et lui confère de hautes dignile's.

L'histoire n'explique pas ces bons procédés du vizir et du sultan, elle s'en étonne même en les rapportant. Nous allons essayer encore de remplir une lacune. La réception si amicale faite au rebelle Abaza nous paraît fort naturelle. Le vizir et le sultan, enne* mis tous deux des janissaires , récompensaient dans Abaza le courageux dompteur de ces féroces miliciens, et ils* oubliaient lé rebelle. Sans doute, la politique réservée de ces deux hommes leur interdisait de donner hautement le motif de leur prédilection en faveur d' Abaza; mais le silence était compris par l'action.

Une nouvelle campagne recommença en Perse , campagne désastreuse entre toutes. Rhosrew-Pacha conduisait l'armée ottomane; les devins avaient jw'édit malheur.

Tous les obstacles qu'une armée peut rencontrer s'accumulèrent devant les soldats du vizir, et indépendamment des calamités ordinaires, le Tigre et l'Euphrate avaient débordé. Ces deux fleuves réunis formaient une mer limoneuse, qui, par intervalles, laissait voir des villages insulaires, ou des cimes d'arbres

♦ n y à un dicton vulgaire dans nos ports du Midi, et qui est même Venu dânS le Nord. Ce dicton n'a pas été inventé sans un bon motif: Fort comme un Turc.

et de minarets. Toute l'artillerie disparut dans les eaux. Un froid excessif ramenait au printemps toutes les horreurs d'un hiver du Nord. Cette guerre, survenue à la mort d'Abbas I"'', ne donna aucune victoire aux Ottomans et les découragea même; on échoua devant Bagdad et Erzeroum, et on vint se retrancher dans Alep. Le sultan révoqua le vizir Khosrew, comme responsable de tant de désastres, et envoya Hafiz-Pacha pour continuer la campagne. Ce choix déplut aux soldats ; ils s'étaient mutinés et découragés sous Khosrew, mais quand ils virent arriver un successeur, ils prirent le parti de leur ancien général et voulurent le forcer à garder le commandement. Le rusé Khosrew, qui avait son plan tout prêt, harangua les soldats, leur conseilla la soumission, et se retira humblement devant Hafiz.

C'est à Constaiitinople que Khosrew allait secrètement agir et se venger.

La campagne fut sans résultat; Hafiz ne fit pas mieux que son prédécesseur, et se rendit auprès du sultan pour lui rendre compte de sa mission. Les sourdes intrigues de Khosrew éclatèrent alors au grand jour, une révolte , préparée avec adresse, fît entendre des cris de mort autour du sérail. Les janissaires demandaient la tête d'Hafiz-Pacha.

On demandait à la fois les têtes du grand-vizir, du muphti, de l'aga, et des quinze favoris du sultan.

Murad avait alors dix-huit ans à peine; jamais plus jeune souverain ne se trouva dans pareille position ; le courage et le sangfroid ne l'abandonnèrent pas; il favorisa la fuite d'Hafiz, et lui dit en le quittant : « Que Dieu veille sur toi ! »

Les rebelles, ne voyant rien arriver, firent le siège du palais impérial; ils escaladèrent les murs, brisèrent les portes et envahirent les cours. Le sultan monta sur son trône, et reçut les rebelles comme fait un roi pour une réception d'ambassadeurs. Alors les scènes de violence qui précédèrent la mort d'Osman éclatèrent de nouveau; en général, les rebelles imitent toujours ce

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que d'autres ont fait dans les mêmes occasions. Mui ad les harangua, et ne put rien obtenir; l'irritation était au comble chez les spahis et les janissaires. Le jeune sultan n'accordait rien, et c'était sans doute un beau spectacle, comme l'histoire n'en offre point dans les crises émouvantes qui accompagnent la chute des empires. Un enfant, revêtu des insignes de la puissance souveraine, assis avec un calme stoïque sur le trône de Mahomet 11, et dominant une invasion de barbares dans son palais. Murad allait périr, lorsque le vizir Hafiz reparut, vint se placer à côté de son maître, et le supplia de le livrer aux assassins, pour délivrer le trône. Ce dévouement arracha des larmes au sultan ; on voit si peu de ministres se comporter comme Hafiz en pareille circonstance ! Murad ne se laissa pas vaincre en générosité par son vizir j il ne céda pas. Alors l'héroïque Hafiz tira son poignard, se précipita sur les janissaires, en tua deux, et fut déchiré en lambeaux. Le sultan indigné se leva, étendit ses mains sur les rebelles, et s'écria : « Infâmes, qui ne craignez ni Dieu ni votre souverain , que la malédiction soit sur vous! vous trouverez un jour votre juste châtiment !»

La prédiction de cet enfant fut accomplie, mais trop tard.

Les rebelles, après avoir dévoré leur proie, abandonnèrent le sérail.

On trouve dans l'histoire de graves reproches adressés à ce jeune sultan, dont le caractère doux se transforma si vite. Hélas! il faut avoir peut-être plus de tolérance, et mieux étudier les mœurs et les époques. Les scènes terribles dont nous venons de parler n'étaient pas faites pour maintenir la douceur dans l'âme d'un souverain. Il y avait de quoi changer Titus en Néron, en l'absence de l'Évangile. Murad jura de punir énergiquement tous les chefs et les instigateurs de cette révolte , en commençant par Khosrew, qui fut étranglé. Cette punition irrita de nouveau et plus que jamais les spahis et les janissaires. Trois des favoris du sultan tombèrent entre les mains de ces furieux, qui les mirent

à mort. Constantinople fut livrée à la sédition militaire; on égorgea les amis et les parents d'Hafiz; des mares de sang rougissaient les places publiques; les torches étaient prêtes, on allait incendier la ville pour venger la mort de l'ancien vizir. Le jeune sultan se mit à la tète d'une garde fidèle, monta à cheval, le cimeterre au poing, et livra aux rebelles, dans les rues de Constantinople, une bataille d'extermination; toujours le premier dans le péril, il s'élançait sur les groupes les plus menaçants, et les dispersait à la pointe du fer ou par sa parole souveraine. L'énergie du sultan sauva Constantinople. Cette armée de factieux se rendit à l'Hippodrome, sur l'ordre de Murad, et là, il leur fit jurer fid(J- Uté sur le Coran, avec cette formule : Par Dieu, avec Dieu, a^ nom de Dieu.

Maître de la révolte, le sultan ne mit plus de bornes à ses vengeances ; tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris part aux derniers événements furent mis à mort, à Constantinople et dans les provinces. Un violent incendie ayant éclaté à Galata, un prdre impérial proscrivit, sous peine de mort, l'usage du tabac, et fit fermer tous les lieux publics où on se rassemblait pour fumer et boire du café, ces lieux étant soupçonnés d'être des rendez-vous d'incendiaires et de factieux. Enfin, la colère de la vengeance devenant aveugle, le jeune sultan fit mettre à mort I9 chef suprême de la religion , le muphti. En tout autre moment , un acte semblable eût soulevé Constantinople contre le sacrilège commandeur des croyants; mais la terreur inspirée par Murad était si grande, que pas un fidèle ne remua. Bien plus, le jeune sultan, après l'exécution du muphti, se rendit seul à l'Hippodrome, et se livra, comme dans les jours ordinaires, à l'exercice du djerid. Le peuple assista paisiblement à ce spectacle, et applaudit l'adressç de son jeune et gracieux souverain.

Sans vouloir établir entre Murad et Néron un parallèle impossible, et surtout injuste au point de vue chrétien, nous remarqueross un i*approchement singulier entre ces deux empereurs,

tous deux à la fleur de l'âge, lorsqu'ils se montrèrent prodigues de sang humain. Nous venons de voir Murad se donnant en spectacle à l'Hippodrome, après tant de jours lugubres, couronne's par le meurtre du chef de la religion. Ainsi , le jeune empereur romain, après les tragiques exécutions qui couvraient Rome d'épouvante, traversait la ville en litière depuis le Palatin jusqu'au mont Vatican, où se déroulait l'immense ellipse du cirque bâti par lui , et là, souriant à la foule et le front ceint de laurier, il montait sur un char et doublait sept fois la borne avec une admirable sûreté de coup d'œil et aux applaudissements du peuple romain.

Il est indubitable que le sultan Murad avait reçu en naissant un caractère paisible et un grand esprit de justice; mais les meilleurs naturels se détériorent souvent sur le trône, soit par leurs propres excès, soit par les excès des autres. On commence par des punitions équitables, on tente, comme Murad, des efforts surhumains pour défendre sa vie et la paix de son empire; puis, comme la répression équitable des crimes donne naissance à des haines implacables et sourdes, il faut continuer jusqu'au bout et laver les vieilles taches de sang avec du sang nouveau. Alors une vapeur funèbre monte au front du souverain ; les notions du juste et de l'injuste se confondent dans sa tête ; sa colère ombrageuse ne distingue plus l'innocent du coupable, et si les remords viennent à murmurer en lui, il veut s'étourdir, et cherche dans de nouveaux crimes l'apaisement de ses remords.

Le moment approche où Murad démentira tout ce que la pureté de son adolescence promettait à son avenir.

L'émir Fakreddin donnait de sérieuses inquiétudes au sultan ; on le soupçonnait, et avec raison , de favoriser les chrétiens. C'était un ennemi qui se présentait sous une forme nouvelle, avec son nom arabe et ses alliances mystérieuses. Il avait fait un voyage secret en Toscane, où il avait eu des conférences av^c le grand-duc Ferdinand 11. De retour parmi les siens, il avait

adopté les costumes européens, et favorisé hautement les progrès du christianisme dans le Liban.

Le nom de Fakreddin est écrit pour la seconde fois dans cette histoire, et dès sa première apparition, nous avons pris sur nous de hasarder une conjecture, qui, cette fois, nous paraît tout à fait probable, et comme elle se rattache à notre plan, nous la traiterons avec plus de détails, comme toute chose qui nous paraît providentielle et conductrice de la civilisation chrétienne. Usant des droits de l'historien, nous rentrerons dans le passé, pour mettre en relief cette grande figure de Fakreddin, le généreux ennemi de saint Louis, et nous saisirons avec empressement cette occasion offerte de remplir une lacune, laissée par nous, à dessein^ dans le chapitre des croisades ; ce ne sera donc pas un épisode rétrospectif, mais une grande page, étroitement liée à l'histoire de ce nouveau Fakreddin, l'ennemi de Murad '.

Le sultan qui commandait à Damiette comme au Caire était Malek-Saleh-Nag-Maddin, fils de de Malek-Kamel, célèbre par la victoire qu'il remporta à Mansourah sur l'armée de Jean de Brienne. Au moment où les croisés de Louis IX apprêtaient leur débarquement , le prince musulman était à l'agonie, et les infidèles, ne le voyant pas paraître, formèrent tout de suite le complot de l'assassiner et de se nommer un chef jeune et vaillant. Les plus hardis des conjurés pénétrèrent jusqu'à l'appartement où reposait Malek-Saleh-Nag-Maddin, et, le trouvant dans un état de pâleur et de faiblesse mortelles, ils furent profondément émus^

• Dans le récit de la croisade, qui va commencer au débarquement de saint Louis à Damiette, tous les faits principaux sont empruntés aux mémoires de Joinville et au manuscrit de Vulpiano, que j'ai traduit à Rome en 1834, dans les archives du séminaire du Vatican. Des fenêtres de cette bibliothèfiue, contiguë à lu basilique de Saint-Pierre, on aperçoit le dôme de Saint-Onuphre, qui couvre le tombeau de Torquato ïasso, l'Homère des croisades. C'est rhistoirc du premier émir Fakreddin, étroitement liée à l'expédition de saint Louis. J'ai essayé de donner h ce récit la forme historique, en respectant avec scnipule les faits et les détails principaux, empruntés aux sources originales.

cachèrent leurs armes d'assassins, et tombèrent à genoux devant leur maître agonisant.

Un chef jeune et brave ne tarda pas de se montrer pour commander les infidèles; c'était Fakreddin, qui appartenait aux races puissantes du désert.

Ce prince musulman excita l'enthousiasme de son armée lorsqu'il parut devant elle. Sa valeur éprouvée dans cent combats, son mâle visage, sa grâce de cavalier, et surtout son costume vraiment merveilleux, lui gagnèrent tous les cœurs. — Ilportait^ dit Joinville, des armes de fin oVj si reluisant que, quand le soleil y frappait j il semblait que ce fût proprement le soleil.

De la proue du vaisseau amiral, on distinguait ainsi tous les mouvements de l'ennemi sur la plage, et les Français^ ajoute Joinville, trouvaient fort étrange et épouvantable à ouir le tumulte des cors et nacaires. — Mais^, dit un autre historien, ils se complaisaient fort à voir la riche armure de Fakreddin , qui volait sur le rivage comme un soleil à cheval.

Le paysage donnait aussi de grandes surprises aux chrétiens venus des ports d'Italie, d'Espagne et d'Aigues-Mortes; quelques pèlerins partis[du cloître Saint-Trophime d'Arles affirmaient que •ce pays ressemblait beaucoup aux terres basses qui forment l'embouchure du Rhône, ce qui était vrai. On admirait surtout la jeune et brillante ville de Damiette, qui semblait sortir de l'eau, avec une couronne de minarets de granit rose , de dômes d'azur et de croissants d'or.

Au coucher du soleil, les religieux, partis du couvent de Lorette pour aller fonder en Syrie le monastère du Carmel, entonnèrent, à bord du vaisseau amiral, cette hymne admirable qui semble avoir été créée pour la mer et les marins :

Ave, maris Stella, Dei Mater aima, Atque semper Virgo, Félix cœli Porta.

â4â CONSTANTINOPLE

Aussitôt toute l'armée, depuis le roi jusqu'au dernier matelot, entonna l'hymne des mariniers^, qui s'éteignit sur l'horizon avec le dernier rayon du jour.

Le roi ne donna que deux heures au sommeil ; il s'entretint jusqu'à l'aube avec ses frères , la reine Marguerite et la princesse Henriette d'Anjou : il agissait comme un père en danger de mort , qui dicte avec calme ses suprême^ volontés à sa famille. Lorsque les dernières étoiles pâlirent à l'ouest, la messe fut dite par le cardinal-légat , sur le vaisseau la Monnaie , au milieu d'un profond recueillement dont le roi donna l'exemple. Soldats, marins et chefs, tout le monde était prêt pour donner son sang à la grande journée qu'allait éclairer le soleil d'Orient.

Louis, non par orgueil, mais par noblesse guerrière, se revêtit de sa plus riche armure, pour montrer de plus loin le roi de France à ses amis et à ses ennemis. Rien n'était beau à voir comme sa cotte d'armes d'or, taillée en dalmatique et descendant jusqu'aux genoux; le heaume qui couvrait sa tête était cerné d'une fine couronne d'or, faite de petites croix pofencees. — Ses chausses de fer étaient tissées de mailles doubles, ayant la couleur de l'argent brut; son cheval, tout prêt aussi à la bataille, avait un capa-* raçon de cuir et de mailles de fer , pourpointé avec des lames et des plaques de même métal.

La reine Marguerite s'avança et agrafal'épéeàla ceinturedu roi. L'impératrice Marie arma le sire de Joinville, qui, le premier, l'avait saluée à Chypre; la princesse Henriette d'Anjou arma le comte de Jaffa; Henriette de Saint-Pol, Hélène de Longueval, les autres dames de la cour armèrent les chevaliers du vaisseau royal. Le cardinal-légat donna sa bénédiction au roi, aux princes et à l'armée ; des fanfares de cuivre éclatèrent partout comme la voix de la France, pour annoncer le signal du débarquement, parti du vaisseau du roi. Le soleil, cet éternel témoin des grandes choses, se levait sur la vieille Egypte, pour lire encore une de ces

pages orientales comme les écrivirent sur ses domaines Sésostris, Alexandre et Jules César.

Le roi descendit le premier sur le radeau de débarquement remorqué par la chaloupe où flottait le cendal écarlate de Toriflamme; il se dirigeait vers la poiule droite avec ses frères, le cardinal-légat, Thibault de Monlléard, grand-maître des arbalétriers, le comte de la Marche, et l'élite des chevahers bannerels de France.

La pointe gauche était commandée par le comte de Jaffa, de la maison de Brienne. il entraînait avec lui les chevalliers de Chypre et de Palestine, et, à sa droite, marchaient les Anglais du comte de Salisbury.

Une forte brise qui se leva jeta quelque désordre dans le plan de descente, mais les plus braves étaient toujours en avant. On les reconnaissait de loin à leur bannière hautement déployée. C'étaient les maisons de Bourgogne, qui portaient de gueules à un aigle d'argent; Joinville, qui portait d'azur à trois brayes d'or; Anjou, qui portait de gueules à une escarmouche pommelée d'or; Bretagne, avec ses hermines; Brienne, avec son lion superbe; Luxembourg, qui portait d'argent au lion de gueules. Rien n'était merveilleux aux yeux et au cœur comme ce nuage de bannières carrées, de pennons, de guidons, de fanons, tous chargés des splendides hiéroglyphes de la noblesse française, et poussés par le vent sur la terre d'Egypte, avec le labarum de Constantin, ce premier signe héraldique des chrétiens.

C'était un spectacle immense, et l'homme ne verra jamais rien de pareil. L'embouchure de cet auguste fleuve, qui est une mer, disparaissant tout entière sous quinze cents navires; une armée couverte d'armures d'or, d'argeirt et de fer, et de cimiers de toutes couleurs; une foret de lances et de banderoles scellées du signe rouge de la croix; et dans toute cette armée, faite de vingt nations, une seule pensée, une seule âme, une seule foi : princes, barons, chevaliers, soldats, pèlerins, ouvriers, artisans, laboureurs, tous

ayant le même cri aux lèvres, le même vœu au cœur; d'un côté, le jeune croissant qui s'élève; de l'autre, le signe du Christ, déjà vieux de douze siècles; face à face, le prophète de Médine et l'Homme-Dieu de Nazareth, sur ce fleuve du Nil, qui a vu tomber ses temples, périr ses dieux, devant cette Egypte dont il ne reste que la poussière, le désert, le néant.

Un cri semblable au mugissement du kamsin s'éleva autour de Damiette. Fakreddin entraînait vers la pointe gauche la tribu arabe des Benou-Kenanch, la plus redoutable tribu de l'Orient. Les éperons français venaient de retentir sur le rivage, et le comte de Reims et le sire de Joinville arboraient l'oriflamme à un palmier.

En ce moment, la reine, les princesses et les femmes qui avaient suivi l'armée, s'agenouillèrent sur le pont des navires et prièrent pour la France et pour le roi.

Jamais prières ferventes ne montèrent à Dieu dans un lieu plus saint et un moment plus solennel. Du pont des navires on apercevait, dans un lointain lumineux, les horizons de la Syrie, l'auréole du Thabor, les déserts où passa Moïse, les champs de bataille de Josué et les plages où s'embarquèrent les apôtres Pau et Pierre, lorsqu'ils allaient à Rome et à Corinthe, prêcher la foi de Jésus-Christ. Le Nil, ce fleuve mystérieux dont l'inondation est une fécondité; le Nil, qui a tout vu, était encore témoin de cette scène merveilleuse. Ce fleuve roule, depuis quatre mille ans, une histoire immense dans ses ondes. Sous les premières dynasties, l'Egypte était une longue ville, faite de mille cités opulentes, dont le Nil était le ruisseau. Son lit majestueux reflétait jusqu'à la mer une succession d'obélisques, de temples, de pilastres, de pyramides, de colosses, de sphynx, tous taillés dans le granit de la chaîne libyque, épuisée par vingt générations d'architectes et de sculpteurs. Le Nil a vu naître, dans sa presqu'île de Méroé, la secte des gymnosophistes, la religion du soleil , la sagesse des mages, les mystères d'isis, les sciences des astronomes, la foi

dans l'immortalité. Le Nil a porté Moïse à la fille de Pharaon, Alexandre au temple de Jupiter, Antoine à Cléopâtre; c'est-à-dire qu'il a baptisé à leur aurore les trois plus puissantes civilisations de l'univers : celle qui annonçait le vrai Dieu au monde j celle qui ouvrait le premier sillon de l'Occident vers les rivages de l'Inde; celle qui fondait l'empire des Antonins, de Jules 11 et de Léon X. Le Nil a baigné les pieds des premiers pèlerins de la Palestine et des soldats de Tancrède et de Godefroy avec les mêmes ondes qui, depuis quarante siècles, rongent les orteils des deux colosses de Memnon. Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque de cette histoire, ce fleuve voit passer Louis IX et la France chrétienne; il sera encore témoin d'une bataille acharnée, lui qui a roulé tant de cadavres depuis Cambyse, et sa destinée n'est pas à sa fin : il verra bien d'autres merveilles que l'avenir garde dans ses arcanes ; tout ce qui se fera de grand sur le monde doit être inauguré aux bords du Nil, fleuve dont les sources sont inconnues, comme ces prophéties orientales qui promettent à l'Occident chrétien les royaumes de Moïse, du Christ et du Soleil.

On eût dit que tout l'Orient en armes était accouru aux embouchures du Nil pour repousser l'Occident : c'est que depuis trois mois le cri de guerre avait été poussé de Damiette à Ptolémaïs, d'Alexandrie à Éléphantine. Le fanatisme musulman avait réveillé toutes les tribus belliqueuses endormies sur les deux rives du Nil, dans les cryptes de la chaîne libyque; dans les ruines de Thèbes, de Tentyris, d'Achmounéim, d'Arsinoé, d'ipsamboul; dans les pyramides de la presqu'île de Méroé, berceau des gymnosophistes; dans l'oasis d'Ammon, silencieux depuis Scander le Grand; dans les gorges funèbres de Pétra, la ville sans histoire; et jusque sur les grands chemins de palmiers et de sable qui conduisent, par les détroits d'Ormus et de Suez, aux frontières des domaines indiens. Ces guerriers du désert avaient pris leur vol comme des oiseaux de proie , les uns montés sur des chevaux sans mors, comme les Numides de Syphax; les autres en cara-

vanes, comme les tribus nomades des premiers jours du monde, ou s'abandonnant au cours du Nil, de cataracte en cataracte, depuis Syène jusqu'à l'oasis de Syouah : étrange et formidable armée, composée datoutes les teintes du tropique, soldats aux visages de cuivre ou d'cbène, nus ou velus d'un lambeau de laine; spbynx vivants, couronnés des bandelettes d'Isis; centaures échappés à la colère des Lapithes; races d'hippogriffes envolées des cavernes du Mokatam; monstres produits par les mystérieux hyménées des amours abyssins, tous nés pour la destruction, nés pour incendier les villes et ravager les tombes ; tigres et hyènes selon l'occasion, ayant besoin de tous les assouvissements de leurs appétits pour satisfaire les exigences d'un sang brûlé par le sable, le kamsin et le soleil ', tous arrivant à la bataille comme à une fête , avec des hurlements de bêtes fauves , avec des cris stridents, des sifflements de reptiles, des râles aigus, comme si tous les monstres de Barca sortaient de leurs solitudes pour envahir le domaine de l'homme et faire pleuvoir sur la terre un déluge plus horrible que le premier, un déluge de sang.

Aujourd'hui, avec nos nouvelles ressources de guerre, deux cent mille hommes fauves, réunis sur une plage basse comme celle de Damiette, seraient très-peu redoutables pour un débarquement. Deux frégates s'embosseraient contre la pointe droite et la pointe gauche et verseraient la mitraille avec une prodigalité si soutenue, qu'il ne resterait sur la rive que du sable et du sang. Mais en 1249, le courage n'avait pas le canon pour auxiliaire. Dans une affaire si formidable, il fallait que chacun fît soi\ devoir, payât de sa personne et se prît corps à corps avec ces monstres abyssins ; il fallait être comme Louis IX et ses compagnons, deux fois Français et chrétiens.

Après Joinville et Baudoin de Beims , le roi s'élança sur la plage, ne voulant plus permettre à un troisième de le devancer:

En voyant le roi tomber à cheval sur les infidèles , comme i'archange d'Héliodore, les plus braves n'attendirent plus leur

tour de débarquement ; sur toute la ligne du fleuve, les cavaliers se jetèrent à la nage et engagèrent la bataille avec une furie digne des âges épiques fabuleux. Le maréchal Raoul d'Estrées, Amaury de Meulane, Pierre de Sauz, jetèrent au fleuve leurs armures de fer, trop lourdes sous le ciel d'Egypte, et, à la tête des croisés de Lorraine, ils attaquèrent la féroce tribu de Beu-Oualy, toute composée de géants habitués à lutter contre les bêtes fauves. Soit que les traditions d'Alexandre se fussent conservées, soit que les mêmes instinctsde guerre produisent les mêmes formes de combat, ces Arabes, armés de longues lances en bois de sanlal , s'étaient serrés en phalange macédonienne, toute hérissée dépeintes de fer et inabordable comme un écueil de roche fruste au milieu de la mer. Amaury de Meulane et Pierre de Sauz, habiles à frapper de deux mains robustes et droites toutes deux, saisirent de l'une leur masse d'armes, de l'autre l'épée à double tranchant, et tombèrent sur cette île d'ébène vivante, incrustée au milieu du Nil avec sa végétation de fer. Le choc des deux héros chrétiens fut si rude, qu'une brèche s'ouvrit et que le flot des croisés pénétra dans cette citadelle de démons comme un torrent qui brise une écluse et inonde un champ de riz. Sur ce point, la bataille commençait par une foule de combats singuliers, de luttes de gladiateurs î car les Arabes , ainsi entamés par une attaque foudroyante, engageaient une lutte à mort avec les chrétiens et sans perdre un pouce de terrain , comme à la bataille d'Issus, où , selon Quinte-Curce, les corps étaient liés aux corps, les mains aux mains, les pieds aux pieds. Formidable mêlée d'extermination, qui aurait interdit la fuite au plus lâche, car tous les combattants étaient emprisonnés dans un cercle de fer que pouvait briser seule la victoire ou la mort.

Le comte de la Marche s'élançait en ce moment du fleuve sur la rive avec l'élite des chevaliers bretons. Toute la plage parut incendiée par l'irradiation des cuirasses et des cimiers d'or, et Fakreddin, qui venait d'être repoussé par l'altaque du roi, de

2i8 CONSTANTINOPLE

Joinville, de Baudoin de Reims, précipita sa cavalerie vers l'étendard de Bretagne, qui menaçait la tribu de Ben-Oualy. Le roi, Irompé par le mouvement de Fakreddin , crut un instant à la fuite de son ennemi, et appelant à lui les chevaliers de Chypre et de Palestine, il se mit à poursuivre Fakreddin qui ne fuyait pas.

— Sire, s'écria Joinville, Damiette est découverte, Damiette est sans défense ! courons à Damiette, elle est à nous !

— Sire de Joinville, s'écria Louis, laissons les villes et prenons les hommes.

L'armure éblouissante de Fakreddin se fît bientôt reconnaître au centre de la tribu de Ben-Oualy, où le héros musulman venait de se réfugier comme dans une citadelle vivante. Alors le cercle de la bataille s'agrandit démesurément, et la pointe du Nil tremblait sous le poids de tant d'hommes et de chevaux, comme l' épiderme d'un volcan qui va se crevasser dans une éruption.

Un nouveau renfort arrivait aux chrétiens ; c'était la troupe indomptable des ribaudsj, presque tous enfants de Paris et presque tous ayant déjà guerroyé en Syrie ; soldats contempteurs de la discipline, indociles à l'ordre et redoutés de leurs chefs. Mais, lorsque entraînés par la furie de la bataille, ils se ruaient sur l'ennemi, à l'attaque comme à l'escalade, les barrières de fer et les créneaux de granit s'écroulaient sous leurs mains. Par une étrange singularité de leur organisation militaire , les ribauds entraient en campagne sans armes; leur arsenal était toujours chez l'ennemi de la France ; ils se pourvoyaient chez lui et diminuaient ainsi les charges de la guerre, déjà trop onéreuses en ce temps-là. Paul Richard, simple vannier de l'île de la Seine, commandait les ribauds à la bataille de Damiette, et quand il se jeta du haut de son navire dans le Nil , cinq mille des siens suivirent son exemple et nagèrent vers la pointe, comme s'il se fût agi de traverser la Seine de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Germain-l'Auxerrois. Cette armée de joyeux tritons , fils des races chevelues, apparut soudainement sur le rivage, toute ruisselante des eaux du fleuve,

et comme elle ne portait ni arbalètes, ni lances, ni épées, elle battit des mains pour saluer le roi qui courait en ce moment sur la tribu des Ben-Oualy. Louis reconnut de loin les enfants de Lutèce, et de la pointe de son épée il leur montra l'ennemi.

— Allons! s'écria Paul Richard; allons! mes amis, travaillez bien ; la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs a les yeux sur vous. N'oubliez pas notre décalogue : il est défendu d'être blessé. Les blessures n'arrivent qu'aux maladroits. Il est défendu de laisser un bras ou une jambe sur le champ de bataille ; que feriez -vous du reste? Vous savez seulement qu'il est permis de se faire tuer.

Ces hommes n'attaquèrent pas de front les tribus des Benou- Kenneh et des Ben-Oualy, réunies en une seule. Agiles comme une meute de limiers, pour franchir l'espace qui les séparait de l'ennemi , ils se jetèrent sur le sable, rampèrent comme des reptiles sous le ventre des chevaux^ et apparurent au centre des Arabes comme une légion sortie des entrailles de l'enfer j ils se firent des armes avec tous les débris de fer épars sur le sable, et, fauchant à coups de masse et de hache les pieds des chevaux et des hommes , ils ouvrirent partout de larges brèches aux bannières des chrétiens. La cavalerie du soudan , commandée par Josouff-Mohammed, arriva toute fraîche pour soutenir les tribus arabes, qui chancelaient sur la presqu'île du Nil comme une forêt à demi abattue par les bûcherons et déjà inclinée sur le courant des eaux.

Au même instant , on vit étinceler au soleil les ^a^ce^ de vair et de gueules de la maison de Coucy, le lion de gueules de Luxembourg et le lion de sable de Beaugen : — c'était le comte de JafiPa qui arrivait avec ces trois gentilshommes et mille chevaliers de l'autre pointe déserte. Le roi, qui avait brisé quatre épées, venait de saisir une masse d'armes, et ayant reconnu le comte de Jaffa» il lui envoya l'ordre d'arrêter la cavalerie de Mohammed et cria aux siens :

ttd CONSTANTINOPLE

— Allons dégager le comte de la Marche !

On voyait, en effet, la bannière rouge à trois lions d'or de ce seigneur agitée par l'écuyer en signe de détresse, au-dessus de cent aigrettes ondoyantes. Emporté par son ardeur, le comte de la Marche était parvenu jusqu'à Fakreddin et engageait un combat homérique avec ce redoutable musulman , qu'entourait l'élite de ses tribus.

Le cheval du comte s'était abattu sur une mare de sang, et le chrétien à pied, tenant sa large épée à deux mains, épouvantait les ennemis par cette audace foudroyante qui vient du désespoir. — Autour de lui , les plus braves étaient tombés couverts de blessures : le comte d'Offremont, Robert de Dreux, Guillaume de Salisbury, Henri de la Marne ; le sang chrétien de la France et de l'Angleterre coulait à flots sur le terrain où résistait si vaillamment le comte de la Marche, lorsque le roi , Joinville et Baudoin arrivèrent, la masse haute, pour tout écraser. Ici 1 histoire efface la fiction , et ce qui a été grand par la fable s'évanouit devant la chose réelle. Les cavaliers musulmans s'écroulent avec leurs chevaux sous la faux de Paul Richard et des enfants de Lutèce ; les Arabes des Benou-Renneh se jettent à leur tour sur les chevaux des chrétiens, les tuent à coups de poignard, et se font écraser par leur chute.

Le comte de la Marche tombe percé de coups et se traîne aux pieds du cardinal-légat , soldat chrétien sans armes , toujours présent au plus fort de la mêlée pour donner l'absolution à ceux qui allaient mourir. L'héroïque roi, qu'un ange invisible semble protéger, renverse tout, fait voler les armures en éclats, gardant le premier rang sur le sillon tracé dans ce défilé de fer. Des deux extrémités de la bataille, la noblesse de France accourait vers le roi, et avec une furie d'élan qui supprimait la résistance. La place où combattait Louis était facile à trouver. Au milieu de cet océan d'hommes^ on voyait les étendards du croissant se repliant devant les bannières de la croisade : le roi était là j son souffle sera-

blait refouler vers le Nil les hordes infidèles par un sillon jonché de cadavres et baigné de sang.

La cavalerie de Mohammed, entraînée elle-même dans ce mouvement de retraite , fut mise en déroute par une charge impétueuse du comte de Jaffa, au moment où elle opérait sa joncticn avec les bandes de Fakreddin. Un dernier efïbrt, un suprême élan de la chrétienté fixa la victoire. Les bannières de la croix s'agitèrent sur toute la ligne, comme pour ordonner un coup d'épée décisif; ni la fatigue de ce terrible combat, ni le poids des armures, ni les rayons d'un soleil torride, ni les obstacles d'un terrain labouré par la mort, rien n'arrêta la sublime ardeur des chrétiens; ils poussèrent les ennemis sur les abîmes du grand fleuve, et le Nil fut pour les uns un chemin de fuite, et pour les. autres un tombeau. L'armée chrétienne accepta cette grande victoire avec la modestie des anciens jours; elle s'agenouilla sur le rivage, et le roi montra le ciel, comme pour dire à tous : « Honneur et gloire non pas à nous, mais à lui ! »

A bord des vaisseaux, la reine Marguerite, l'impératrice Marie^ les femmes de la noblesse, les femmes du peuple, n'avaient pas interrompu leurs prières pendant cette longue bataille; quand elles virent que Dieu accordait la victoire aux chrétiens, elles adressèrent des actions de grâces au ciel, et attendirent, avec une résignation mêlée d'inquiétude, ce que Dieu leur réservait de joie ou de deuil après les funérailles de ce jour.

Le roi donnait des ordres pour faire accomplir de pieux devoir^ envers les blessés et les morts, quand le comte d'Alençon, qui venait de poursuivre une horde de fuyards, arriva tout couvert de sueur et de sang, et pria le roi de vouloir bien écouter quelques paroles :

— Rien, dit le roi, ne doit me distraire des soins du moment. 11 y a sur nos vaisseaux de nobles dames et de pauvres femmes qui attendent la vie ou la mort. Comptons nos pertes d'abord , et ensuite il est de mon devoir de monter moi-même sur chaque

vaisseau et d'adoucir les tourments des familles que Dieu destine aujourd'hui à pleurer.

— Sire, au nom du ciel! dit le comte d'Alençon, il s'agit peutêtre du salut de l'armée, écoutez-moi.

— Comte d'Alençon, reprit le roi avec bonté, je trahirais Dieu si je doutais de la protection qu'il nous accorde dans un pareil jour. Il n'y a plus de périls à craindre, il n'y a que des devoirs à remplir. Sepelire mortuos est un des préceptes du livre saint; secourir ceux qui souffrent est encore une obligation. Venez avec moi, comte, et aidez-moi.

Le comte s'inclina, et se mit à la suite de Louis, qui ensevelissait les morts, pansait les blessures, et donnait des éloges et des récompenses aux vaillants.

— Voilà, dit Joinville au roi, voilà un brave soldat qui a rendu de grands services à l'armée aujourd'hui.

C'était Paul Richard.

— Je le connais, dit le roi, et je veux le récompenser. Voyons, Richard, que veux- tu être ?

— Ce que je suis, monseigneur le roi^ dit le vannier.

— Rien de plus ?

— Mais il me semble que c'est déjà beaucoup.

— C'est juste, dit le roi ; tu ne veux pas te diminuer en t'élevant... Mais tu accepteras des armes... je veux anoblir un Vannier. Tu porteras d'azur à la coquille d'or en abîme. Ce sera un souvenir de Damiette pour tes enfants.

Paul Richard se jeta aux genoux du roi, et les baigna de larmes.

Au même instant, le comte d'Alençon, qui venait de donner à la dérobée un coup d'œil sur la ville de Damiette, dit au roi avec une vivacité fébrile :

— Sire, me confiez-vous mille cavaliers pour une expédition?

— Comte d'Alençon, dit le roi, rien ne peut tromper les yeux d'un bon père de famille qui veille sur ses enfants. Ainsi, croyez

bien que je sais déjà ce que vous voulez m'apprendre... Achevons notre œuvre, et laissons faire la volonté de Dieu de ce côté.

Et le roi montrait Damiette au comte d'Alençon.

Le champ de bataille tremblait encore après la victoire; on voyait que la France venait de passer sur ce chemin. La grande pointe qui s'allongeait sur le Nil était jonchée de cadavres, d'armures brisées et de chevaux; le sang ruisselait aux berges du fleuve, et changeait la couleur jaunâtre de ses ondes. On apercevait, dans un lointain brumeux, deux sillons noirs tracés par les fuyards; l'un traversait une branche du Nil, l'autre semblait vouloir gagner Damiette. Un escadron français s'était jeté à la poursuite des cavaliers arabes, mais un ordre du roi avait arrêté cet élan trop aventureux , et qui paraissait très-légitime , car la victoire était incomplète, disait-on, si Fakreddin ne tombait pas aux mains des chrétiens. Les anciens croisés, qui avaient l'expérience de ces guerres, soutenaient que Fakreddin, par l'influence magique de son nom, de sa naissance, de son courage, allait réveiller d'autres tribus, réunir les débris de son armée, et couper aux chrétiens le. chemin du Caire ou de la Syrie, en choisissant les avantages du terrain , où une seconde bataille serait inévitablement acceptée. Beaucoup, parmi les chrétiens, soutenaient que Fakreddin avait succombé au milieu de sa tribu, et qu'il serait facile de le trouver parmi les morts, à cause de la richesse de son armure. Excités par l'espoir de faire une découverte si précieuse, les soldats les plus déterminés à braver de nouvelles fatigues après les durs labeurs de ce jour, fouillèrent le champ de bataille pour y trouver ce brillant guerrier, que Joinville a comparé au soleil ; mais ils ne trouvèrent ni la cuirasse ni le bouclier d'or de Fakreddin. Quelques-uns se consolèrent en pensant qu'il avait péri dans le fleuve, et que son cadavre roulait vers la mer avec les corps de bien d'autres cavaliers de sa tribu. Tant était profond déjà l'intérêt qu'un seul homme venait de faire naître dans le camp des chrétiens.

Nous allons retrouver Fakreddin à la bataille de Mansourah.

fil CONSTANTINOPLE

Vers la fin de novembre, l'armée était en marche par la route du Caire, remontant le fleuve, vers l'antique cité de Mansourah.

Le matin du départ, au point du jour, le roi avait assemblé auprès de lui, dans la tente de son conseil, les princes et les principaux chefs de l'armée , et leur avait parlé ainsi :

K Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a voulu que Taffliction se répandît parmi nous; il a déchaîné sur l'armée ce fléau que le prophète Nathan désignait au roi David comme le plus terrible des châtiments de Dieu. La peste nous décime. Courbons nos fronts, humilions-nous devant la main qui frappe. N'attendons pas cependant que le dernier de nous tombe sans gloire dans les murs de Damiette pestiférée. Allons à l'ennemi dans un moment où nos forces sont grandes encore, et ne désespérons pas du succès de notre sainte expédition, si Dieu nous juge dignes de délivrer l'auguste tombeau de Jérusalem. Nous laissons à Damiette une garnison vaillante, placée sous les ordres de notre bien -aimée femme, la reine Marguerite, et nous prions la Providence de veiller sur les blessés et les malades que nous quittons avec tant de douleur. Maintenant, le cardinal-légat va entonner le Veni creaior, et, le divin secours imploré, nous marcherons, animés de cette foi qui faisait mépriser au roi prophète les atteintes de l'aspic et du lion. »

Mansourah était alors bâtie sur la rive droite, du midi au nord, entre des haies de jardins et d'arbres superbes. Ce double rideau de verdure interceptait la vue d'un horizon immense et uni partout comme le miroir d'une mer tranquille. Tel est le champ de bataille où la France armée accourut sous le drapeau de la croix.

Les infidèles sont retranchés derrière le canal de Thanis ; jamais l'étendard du croissant ne les vit plus nombreux. On dirait que la plusliideuse des plaies d'Egypte est encore retombée sur le même pays par le pouvoir infernal des magiciens d'un nouveau Pharaon. Les masses noires des soldats de Barca, d'Ammon, de Dongolah, de Méroë, de Syène, de Philoé, du Mokatam, sont

placées au centre et forment d'impénétrables carrés de fer. Le Soudan Nag-Maddin s'est fait transporter agonisant à la tête de ces tribus sauvages, et l'étendard du prophète est déployé sur son palanquin. Une cavalerie innombrable se déroule aux deux ailes, deux intrépides émirs la commandent, Fakreddin et Bunt-0-Ctar, habitués à conduire au combat et au pillage les sauvages tribus du désert.

Malgré le renfort considérable amené par le comte de Poitiers, l'armée française est très-inférieure en nombre, et, à chaque étape, le fléau lui enlève encore ses plus braves soldats, qui sont pieusement ensevelis sous des dunes de sable, et abandonnés tout de suite, caries longs regrets sont interdits dans un pareil moment. Ainsi marche l'armée entre deux haies de tombeaux, et conduisant avec elle un ennemi invisible et bien plus redoutable que l'émir Fakreddin. Le roi courait à cheval dans tous les rangs, il ranimait les faibles, relevait les malades, bénissait les morts, et semblait distribuer à tous ces flammes d'énergie morale qui servent à triompher des fléaux et enracinent l'âme dans le cœur quand la maladie et la mort descendent avec tous les atomes de l'air. Pour comble de malheur, le soleil se levait dépouillé de rayons et semblable à une meule de fer rougie, ce qui n'est pas rare en Egypte ; une atmosphère étouffante, qui paraissait sortir des entrailles d'un volcan , servait encore d'auxiliaire à la peste et donnait une soif de feu et «ne langueur fiévreuse aux soldats que le fléau n'avait pas atteints.

Les chevaux amenés d'Europe se révoltaient contre l'éperon, et, fléchissant sous le poids des carapaces et des armures, ils enfonçaient leurs narines dans le sable pour y chercher de l'air et de l'eau. Beaucoup de chevaliers, accablés par une langueur que tout leur courage ne pouvait vaincre, avaient pris rang de fantassins ; ils laissaient tomber leurs cuirasses, devenues intolérables, et ne gardaient que leurs fortes épées pour la bataille qui se levait à l'horizon.

Le comte d'Artois, frère de Louis, marchait le premier à la tête de l'avant-garde ; c'était un jeune homme de trente ans, d'une vigueur, d'une adresse et d'une fierté merveilleuses. Bien avant les autres il arriva sur les bords du canal de Thanis , et, le trouvant large et profondément encaissé, il hésita quelques instants, et mit son cheval au pas pour suivre la rive. Bientôt on découvrit un endroit guéable qu'un Arabe venait d'indiquer, à prix d'or, au comte de Jaffa. Ce passage trouvé, le prince traversa le canal à la «tête de sa cavalerie, et tomba sur les Égyptiens avec une furie d'élan qui mit leurs premières masses en déroute. Entraînés par ce succès, les escadrons d'avant-garde s'engagèrent dans le centre des Arabes, et firent de tels ravages que la victoire semblait appartenir déjà aux chrétiens, grâce à un premier choc si heureux.

Le roi avait tout vu, il comprit l'imprudence et dit à Joinville :

— «Le comte, mon frère, a passé le canal une heure trop tôt.

Et se tournant vers l'armée, qui s'avançait avec une lenteur bien excusable, car elle jonchait la terre de cadavres et d'agonisants, il agita son épée en criant d'une voix forte :

— A moi, mes enfants! Dieu le veut!

Cette voix toujours si douce, et qui, pour la première fois, prenait une expression héroïque, ressuscita l'armée, et, par une sorte de prodige, le fléau suspendit ses ravages dans les rangs des chrétiens. Les uns avaient aperçu le geste de Louis, les autres avaient entendu sa voix ; presque tous déjà voyaient, à travers le rideau des arbres, les bandes ennemies et les étendards du croissant. Une ardeur sublime éclata partout. Les bannières de la croix s'agitèrent sur toute la ligne, pour répondre à l'appel de Louis, et toutes les voix crièrent : Dieu le veut ! comme'au départ d'Aigues-Mortes et à la bataille du Nil. Le roi s'élança dans le Thanis avec Joinville, Baudoin, Alençon, Salisbury et Montfort. Au môme moment, et à une très-grande distance de ce gué, le comte de Poitiers et le duc d'Anjou traversaient le canal à la nage,

avec les nouveaux combattants venus de France, les arbalétriers de Montléard, les soldats de Paul et les chevaliers de Chypre et de Jérusalem. La bataille allait s'engager sur toute la ligne au cri mille fois répété : Dieu le veut ! l'enthousiasme avait tué le fléau.

Cependant l'émir Bunt-0-Ctar avait vu l'attaque foudroyante du comte d'Artois et la déroute des premières lignes de ses Arabes; il accourt avec sa cavalerie ailée, rallie les fuyards à coups de cimeterre et en enveloppe le prince chrétien, trop avenlureusement engagé. Le roi, parvenu sur l'autre rive du ïhanis, aperçut les drapeaux de son frère au milieu d'un cercle immense de cavaliers et de fantassins arabes, et se disposait à courir au secours du comte d'Artois, lorsque la cavalerie de l'émir Fakreddin tomba devant le roi comme une barrière pour s'opposer à là jonction et défendre la rive droite du ïhanis contre le gros de l'armée qui le traversait. Ce mouvement de l'émir, en dégarnissant l'aile gauche des Arabes, favorisa le passage du comte de Poitiers et du duc d'Anjou. Toute l'aile droite des chrétiens ne rencontra que l'infanterie des tribus et fondit sur cette masse d'ébène pour la percer et opérer sa jonction avec le roi, qui était menacé par la cavalerie des deux émirs.

En ce moment, le jeune comte d'Artois soutenait encore une lutte désespérée contre les cavaliers d'O-Ctar ; son armure superbe s'écroulait en lambeaux sur les flancs de son cheval j son casque, fendu au cimier, avait perdu son aigrette blanche ; sa cotte de mailles, déchirée comme une tunique de lin, laissait à découvert sa poitrine nue. Retranché derrière le cadavre de son cheval et n'ayant plus autour de lui que le comte de Jaffa et dix chevaliers, il prolongeait son agonie de héros par des faits d'armes inouïs, des coups d'épée de géant. Cette bravoure surhumaine étonnait les ennemis, et les rendait, par intervalles, immobiles d'admiration, car ils croyaient voir quelque chose de divin, de sacré dans ce noble jeune homme, qui ne demandait point merci et ne

désespérait pas de vaincre seul toute une armée. Enfin, il fallut succomber; la cavalerie de l'émir passa comme un ouragan sur ce groupe de chrétiens isolés au milieu des Arabes, et ne laissa derrière elle que des cadavres et une mare de sang. Le comte d'Artois fut tué le dernier, et il put voir un moment, bien près de lui, l'oriflamme qui annonçait le roi, comme le soleil annonce Dieu.

Semblables à ces forts d'Israël qui donnaient de mortels déplaisirs aux rois ligués contre Judas Machabée, les chevaliers de la garde du roi avaient déjà fait une large brèche dans l'armée arabe, et leurs premiers coups avaient retenti avec tant de fracas sur les carrés de feu, qu'on eût dit qu'une si foudroyante attaque ne venait pas de mains d'hommes, et qu'ainsi toute résistance était une lutte impie ou folle soutenue contre le ciel ou contre l'enfer. Au milieu d'une foret de chênes, des armées de bûcherons, abattant à la fois leurs haches sur les écorces de fer, ne jetteraient pas aux échos des vallons une plus effroyable tempête. Le roi et ses fidèles passaient à travers les lances comme à travers des épis, les brisant avec leurs épées, et frappant à la gorge cavaliers et fantassins. Toute l'armée suivait le sillon royal et s'élargissait dans la plaine comme un torrent qui brise l'écluse et inonde. C'était une horrible mêlée, une bataille immense, toute faite de combats singuliers, où un vivant remplaçait toujours un mort, où l'épée la plus courte était la meilleure, car les mains se heurtaient contre les mains, le feu des haleines se croisait sur les lèvres ; les combattants roulaient sur le sable, liés l'un à l'autre par des étreintes furieuses, et continuaient leur lutte jusqu'à la mort, sous une voûte de fer et sous le ventre des chevaux. Autour du roi, la bataille avait un caractère d'acharnement plus effroyable encore ; là combattaient, non pas les chevaliers les plus braves, ils étaient tous braves au même degré, mais les plus robustes, les plus adroits, les plus alertes, ceux qui maniaient comme des poignards ces lourdes épées qu'on nous montre dans les panoplies et

qu'aucun bras ne soulèverait aujourd'hui. Après bien des heures d'une résistance acharnée, ce puissant escadron royal repoussa les Égyptiens et mit à découvert le sanglant terrain où gisait le cadavre de l'héroïque comte d'Artois. Louis versa quelques larmes, regarda le ciel, ordonna par un geste d'enlever le corps de son frère, et se précipita de nouveau dans la mêlée, à la tête de son escadron de géants.

Tant que dura le jour, le sol du Thanis trembla sous les convulsions de cette bataille ; l'ennemi n'avait cédé quelquefois un peu de terrain que pour revenir avec un nouvel acharnement, plus terrible et plus nombreux, sur les lignes des chrétiens. Au coucher du soleil, la plaine, jonchée de cadavres et inondée de sang, n'appartenait ni au roi ni aux émirs ; chacun avait gardé ses positions. La nuit tomba sombre, et déroulant une épaisse brume qui venait du Nil. Les Égyptiens ont toujours eu le respect des heures nocturnes : ils se retirèrent les premiers du combat, à la faveur de l'obscurité, pour accomplir leurs actes de religion, et attendre dans le repos le retour de la lumière et une seconde journée de Mansourah.

• Les Français, épuisés par cette bataille sans victoire, se retirèrent sur la rive droite du Thanis et dans les jardins et les vergers du voisinage, pour réparer leurs forces; un silence morne régnait dans leurs rangs, l'armée prenait le deuil du comte d'Artois.

Louis passa la nuit achevai; un courage surhumain éloignait de lui la lassitude. 11 fit rendre les honneurs de la sépulture à son frère, et, ce pieux devoir rempli, il parcourut toutes les lignes pour donner des ordres aux chefs et des éloges aux soldats ; puis, comme il ordonnait aux chevaliers de sa suite d'aller prendre un peu de repos, afin d'être prêts aux éventualités du lendemain, le comte de Soissons dit joyeusement à Joinville :

— Sénéchaly par la croix de Dieu^ allons dormir peu ou prou ; on n'entend plus crier ou bruire cette quenaille de mécréants.

Le brouillard du Nil ne se dissipa que longtemps après le lever du soleil. Quand les deux armées se retrouvèrent en présence, elles se respectèrent mutuellement, car, de part et d'autre, Arabes et chrétiens enteri'aient leurs morts, fonction pieuse que rien ne devait troubler. Les Français descendirent ensuite la rive droite du Thanis, comme pour indiquer aux Égyptiens qu'ils voulaient choisir un autre champ de bataille peu éloigné de celui de la veille, devenu un champ de repos pour tant de glorieux morts.

L'armée africaine occupait encore un espace immense, et les pertes de la veille ne semblaient point l'avoir affaiblie. Les masses d'infanterie étaient toujours aussi larges et aussi profondes, les cavaliers des émirs aussi formidables. On eût dit que le désert avait envoyé dans la nuit ses dernières recrues au Soudan. Les antiques traditions guerrières, transmises d'âge en âge chez les races africaines, se retrouvaient à Mansourah ; c'était encore la stratégie de Zama et de Carthage. Comme à la dernière bataille d'Annibal, la cavalerie formait les deux ailes, et le centre se composait d'une phalange énorme et massive semblable à celle que les hastati de Scipion ne purent entamer, et que les cavaliers de Lélius attaquèrent avec une furie victorieuse, après avoir poursuivi avec acharnement les fuyards sur la route d'Adrumète. La France était donc encore à Zama, quinze siècles après Rome.

Cependant le fléau reparaissait dans l'armée française; la chaleur du climat, l'ardeur de la bataille, les exhalaisons putrides de tant de cadavres, avaient réveillé dans la nuit l'horrible maladie, et d'heure en heure les symptômes devenaient plus alarmants. Le roi, instruit de tout , résolut de frapper un coup décisif et d'emporter la victoire par une de ces attaques désespérées qui suppriment les plus fermes résistances de l'ennemi. Appelant à lui le comte de Poitiers, le duc d'Anjou et tous les chevaliers de France, il leur donna ainsi son ordre suprême :

— Nous allons couper les lignes de l'Égyptien par le centre et

nous retrancher dans Mansourah; que toute l'armée donne à la fois et soit vaillante comme toujours.

Et regardant le ciel, il ajouta en latin : Fiat voluntas tua!

Un instant après, le Veni crcator fut entonné sur toute la ligne, et le roi, saisissant l'oriflamme d'une main et de l'autre sa lourde masse d'armes toute hérissée de pointes de fer, s'élança au galop sur le centre des Égyptiens, entraînant son armée avec lui.

La bataille recommença, ou, pour mieux dire, continua celle de la veille, interrompue par les ténèbres et les brouillards. L'ennemi semblait avoir pris racine sur le sol natal ; pas un pouce de terrain ne fut cédé à la furie du premier choc des chrétiens. Les mêmes exploits, le même héroïsme, les mêmes combats singuliers se renouvelèrent. Les deux armées se confondirent en une seule ; on ne se reconnaissait qu'à la teinte des visages, et tout chrétien qui voyait un Arabe devant lui oubliait le reste de l'armée et se battait comme s'il eût été seul contre un seul ennemi. Joinville, acteur dans ces sublimes scènes, affirme que la nuit seule put séparer une seconde fois les deux armées, et que la bataille recommença une troisième fois le lendemain. Chacun garda son poste, et se reposa sur le terrain qu'il avait baigné du sang ennemi ou du sien.

Quand le jour parut, un spectacle affreux vint affliger les yeux du roi. Dans la nuit, la peste avait frappé son armée avec une rigueur désolante; les plus braves, accablés par des douleurs aiguës, faisaient des efforts surhumains pour se lever et saisir leurs armes; tous retombaient sur le sable et ne se relevaient plus. Les prêtres passaient dans les rangs pour bénir et absoudre tant d'agonies; les chevaliers que le fléau n'avait pas atteints allaient ranimer partout les courages, et diminuer par des paroles énergiques les effets de la commune terreur. Le roi se montrait partout, avec un visage calme, relevait les malades, touchait leurs plaies, parlait à tous, avec sa voix d'une douceur ineffable, de la France et de Dieu, et demandait un dernier effort pour l'œuvre

glorieuse de deux jours. Ce fut dans un pareil moment que les chrétiens se virent attaquer par la cavalerie de l'émir Fakreddin. Le roi s'élança sur son cheval, et s'écria :

— Tout ce qui porte un nom chrétien doit périr ici à côté de moi !

Excepté les morts , toute l'armée se leva ; les malades et les blessés saisirent leurs armes et crièrent :

— Dieu le veut!

La bataille recommença une troisième fois par des prodiges inouïs. Toute la noblesse entourait le roi, et cette élite de la vieille France était entourée par tout l'Orient en armes. Un chrétien avait cent infidèles et la peste contre lui ! Eh bien ! malgré cette infériorité effrayante, malgré l'invasion mortelle du fléau, malgré les ardeurs intolérables du soleil d'Egypte et les fatigues de cinquante heures de bataille, on lutta encore avec un acharnement sans pareil , et si une victoire eût été possible contre tant de chances fatales , les chrétiens auraient triomphé le troisième jour à Mansourah. L'émir Fakreddin avait bien jugé la situation en dirigeant sa première attaque sur le terrain où était le roi. La bataille devait se concentrer là, et arriver à sa fin. Les masses d'armes, les longues épées, les longs poignards abattaient en vain les cavaliers de l'émir, il en arrivait toujours de plus terribles; il en sortait toujours du sol de cette Afrique inépuisable en soldats et en chevaux. Le roi, exposé comme le dernier des chrétiens, n'échappait à la mort que par un continuel miracle; tous les ennemis ne cherchaient que sa'poitrine, et tous les chevaliers, ne veillant que sur le roi, s'oubliaient eux-mêmes au milieu des horreurs de la bataille. Ainsi tombèrent à côté de Louis , le brave Châtillon, Amaury de Meulane, Jehan de Ville, Mahy de la Tournelle, Guillaume de Courtenay, Raoul de Flamant, tous dévoués comme Clytus à Alexandre, et attirant sur leur tête les haches qui déjà sillonnaient les airs pour aller frapper la tête du roi.

L'auxiliaire du soudan, la peste^ continuait ses ravages et abattait des files entières de soldats chrétiens ; le roi ne pouvait donc être secouru; il avait changé cinq fois de cheval et combattait à pied sur des monceaux de cadavres et un limon de sang; une nuée d'Arabes passa sur lui comme un karasin vivant et le renversa; Joinville, Baudoin, Salisbury, ses trois derniers amis, encore debout, malgré la peste et trois batailles , firent encore un effort pour sauver le roi, mais ils furent renversés aussi par l'ouragan égyptien et faits prisonniers par toute une armée. Louis lança un regard vers le ciel, et prononça les mots divins du Golgotha : ,

— Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m' abandonnez-vous? L'émir Fakreddin prit respectueusement Fépée du roi et dit :

— Je n'ai jamais vu un plus fier chrétien !

Cette dernière parole de l'émir Fakreddin renferme tout l'avenir de sa race, et a servi de base à notre conjecture. Il est indubitable pour nous que ce héros sarrasin , frappé des vertus et du courage du grand Louis IX, a suivi les Druses dans leurs retraites du Liban après la' croisade, et que, parmi ces chrétiens des montagnes, la tradition de Damiette et de Mansourah s'étant perpétuée, les fils de Fakreddin, ont hérité de l'admiration et du respect que leur père avait pour les Français et leur roi.

C'est donc le descendant de ce héros, soupçonné par Murad d'être chrétien^ disent les historiens sans ajouter un mot de plus; c'est donc l'héritier du généreux ennemi de saint Louis que nous retrouvons encore à la tête d'une armée et menaçant l'Egypte, la Syrie et même Constantinople. Ainsi les croisades, qui ont déposé tant de germes chrétiens et d'idées françaises en Orient, ont même laissé un chef arabe qui, du haut du Liban , voulait reprendre Constantinople au fils de Mahomet II et rendre à Sainte- Sophie la croix de saint Louis. Si ce rêve du descendant de Fakreddin ne s'est pas réalisé, la pensée chrétienne et civilisatrice n'en a pas moins porté ses fruits. A la fin du dix-huitième siècle,

les Druses et les fils de Fakreddin sont venus en aide à la Fiance et se sont rangés sous ses drapeaux.

Le sultan Murad envoya ses ordres au pacha , gouverneur de Damas, pour combattre ce redoutable Fakreddin, soupçonné d'être chrétien. On s'entretenait beaucoup à Constantinople de cet ennemi surnaturel , qui habitait les montagnes du Prophète de Jérusalem et avait visité Florence, Pise, Venise, ces trois villes chrétiennes, alliées des Ottomans.

Achmet-Pacha, gouverneur de Damas, entra en campagne contre Fakreddin. L'armée du prince des Druses n'était pas nombreuse ; elle attendait toujours des renforts promis par Venise et Florence, mais rien n'apparaissait du côté de Ptolémaïs. Une première bataille s'engagea du côté de la côte de Mizaref , et les Ottomans furent battus.

Rien n'affaiblit comme une victoire, quand les secours n'arrivent pas au vainqueur. 11 faut toujours répéter le mot célèbre de Pyrrhus après la bataille d'Héraclée. Le prince des Druses regarda encore le chemin du grand désert, et, privé d'auxiliaires, il livra une seconde bataille au pacha de Damas dans le vallon de Safed. L'histoire ne donne malheureusement aucun détail sur cette action décisive, qui renversa les nobles espérances de Fakreddin. Les Ottomans, victorieux à leur tour, poursuivirent les Druses jusqu'au Liban. Leur malheureux chef, après avoir fait des prodiges de valeur et s'être montré digne de son aïeul , gagna les hauteurs les plus inaccessibles du Liban , et comme il en connaissait par tradition toutes les cavernes, il se déroba longtemps aux actives recherches d' Achmet-Pacha.

Cependant Murad regardait toute victoire remportée sur Fakreddin comme inutile, si la tête du vaincu n'accompagnait pas le bulletin. Les historiens renouvellent à cette occasion les choses fabuleuses du passage des Alpes par Annibal; ils prétendent qu' Achmet-Pacha fit dissoudre les roches du Liban avec des flots de vinaigre, pour relancer Fakreddin dans sa dernière retraite.

Le nouveau Polybe qui a trouvé une seconde fois ce procédé pour faire dissoudre le granit n'a prouvé qu'une chose, l'importance que le pacha de Damas attachait à la capture de Fakreddin. On ajoute qu'on alluma un grand brasier devant la grotte où s'était retiré le prince des Druses, et que, chassé par la fumée, il se rendit au vainqueur.

Fakreddin fut envoyé à Constantinople sous bonne escorte. Le sultan partit de Constantinople pour recevoir son redoutable prisonnier et s'entretenir avec lui, sans se faire reconnaître. Mais le prince des Druses, rusé comme tous les montagnards, feignit de tomber dans l'erreur, et parla du sultan au sultan en termes très-flatteurs. Murad en fut si enchanté qu'il lui fit grâce delà vie, et donna des brevets de pages à ses deux fils.

Fakreddin , un peu refroidi dans son zèle à la suite de l'abandon où les États chrétiens l'avaient laissé, jura de ne rien entreprendre contre le sultan, et jouit de sa liberté dans Constantinople. Malheureusement, son beau-fils ralluma une guerre inutile dans le Liban pour venger la défaite des Druses à Safed. L'ombrageux Murad crut à la complicité de Fakreddin dans cette affaire, et le fit arrêter et mettre à mort.

Le soupçon était injuste, mais le sultan Murad n'était pas de ceux qui apprécient un soupçon avant de punir.

C'est dans sa première campagne en Perse que le sultan Murad se montra cruel à l'excès par le choix et le nombre des supplices infligés à la rébellion évidente ou soupçonnée. Une fermeté sanguinaire et soutenue lui paraissait le seul moyen d'éviter à l'avenir le retour des horribles journées qui avaient plongé Constantinople dans le deuil. 11 se montrait affable, doux et charmant à ses soldats, comme à l'aurore de son règne; il se mêlait dans leurs rangs et marchait à pied avec eux joyeusement sur les routes impraticables d'Erzeroum. Il avait pour les plus obscurs de ses fantassins les attentions d'un père, les complaisances d'un ami, les propos familiers d'un camarade; il leur

Wê CONSTANTIINOPLE

faisait distribuer des sorbets dans les haltes du milieu du jour ; il leur cherchait, dans le creux des vallons, les ruines des cités mortes, les lisières des forêts, une hôtellerie naturelle, la meilleure possible, pour le repos des nuits. Redouté de ses prétoriens , il étiût devenu l'idole de l'armée; les soldats n'avaient pas assez d'amour, de respect, de dévouement à donner à ce jeune et beau sultan, qui s'arrachait aux douceurs du sérail, comme ses glorieux ancêtres, pour partager avec eux les périls, les fatigues, les souffrances de cette longue expédition.

Murad dirigea lui-même les travaux du siège d'Érivan, et au bout de huit jours, la trahison le rendit maître de cette ville, le 8 août 1635. Le khan Ermigoum, gouverneur d'Érivan, fut comblé de présents et de dignités. A cette époque, la bravoure emportait souvent d'assaut les places fortes, mais la politique encourageait toujours les trahisons et réussissait avant l'assaut. C'est de la ville d'Érivan que partirent deux ordres de Murad, l'un fit illuminer Constantinople , pour célébrer les succès des armes ottomanes; l'autre, secret, fit mettre à mort dans le sérail les deux princes Bajazet et Soliman. Cette exécution couvrit d'un voile • sombre les réjouissances officielles, et les poètes orientaux écrivirent de touchantes élégies sur la mort de Bajazet, prince d'autant plus redoutable, qu'il était accompli, disent les chroniques contemporaines. On présume qu'une correspondance secrète instruisait Murad des intrigues vraies ou fausses ourdies dans le sérail en son absence, et que la raison d'État, plus inexorable à Constantinople que partout ailleurs, fit condamner à mort, dans Érivan, les deux frères de Murad.

D'Érivan, Murad marcha sur Tauris. Comme on traversait l'Araxe, un simple soldat disparut sous l'eau; le sultan se précipita dans le fleuve, et lui sauva la vie. Toute l'armée applaudit cette action du jeune général; elle l'aurait suivi au bout du monde. On arriva bientôt à Tauris, qui fut prise et incendiée; la belle niosquée d'Ouzoun-Uassan échappa seule aux flammes. De

Tauris on prit la route de Kotout, mais les rigueurs de l'hiver obligèrent le sultan à rentrer à Constantinople, où la réception fut triomphale. Murad, disent les historiens, était, ce jour-là, armé de pied en capj il portait un casque d'or couronné d'un petit turban, que surmontaient des plumes noires de héron, agrafées par des diamants. Le peuple, en voyant son jeune souverain si bien équipé, oublia le meurtre de Bajazet.

Le repos du sultan ne devait pas être long. Les affaires ottomanes périclitaient en Perse. De mauvaises nouvelles arrivaient au sérail ; Érivan retombait au pouvoir de l'ennemi ; les récentes conquêtes étaient perdues. En l'absence du maître, les lieutenants s'acquittaient mal de leur devoir.

Sur ces entrefaites, un ambassadeur persan vint à Constantinople ; il apportait des présents magnifiques et des propositions de paix. Murad, irrité au dernier point par les nouvelles d'Érivan et la mauvaise conduite des pachas, fit arrêter l'ambassadeur, et on l'enferma dans une prison où le jour ne pénétrait pas.

Le sultan Murad résolut de conduire une nouvelle expédition en Perse. Dans l'intervalle, il tit emprisonner et mettre à mort, dans le château des Sept-Tours, le patriarche grec Cyrille , ennemi acharné des jésuites, et accusé d'entretenir avec la Russie des relations dangereuses pour la sûreté de l'État.

Avant son départ, le sultan Murad envoya en Perse son grandvizir Bebzam-Pacha, qui prépara la campagne, en inspectant les places fortes et les frontières, et mourut à Djoulab, victime dévouée des grandes fatigues occasionnées par sa mission. Cette mort fut donc naturelle, chose rare chez les vizirs de ce temps.

Le sultan donna des preuves d'un« sensibilité profonde en apprenant la mort de son vizir j il versa même des larmes sincères, et après cette scène touchante, il ordonna la mort de son frère Kacim, prince plus dangereux que Bajazet, à cause de ses qualités précoces, et partit pour Bagdad. Nous racontons ces choses comme l'histoire nous les transmet, avec sa gravité impas-

sible. Un sultan qui pleure son vizir et assassine son frère pour se consoler ! Ambition , ivresse de la guerre, parfums de sérail, délire du pouvoir, vapeur du sang, orgie ténébreuse, tout est là.

En arrivant devant Bagdad, le sultan Murad se fit dresser une tente magnifique sur une colline , où il déploya un luxe inouï, digne du glorieux représentant du prophète de Médine. Ce devoir rendu à sa sainteté de commandeur des croyants, il revêtit le costume des janissaires : il les avait assez épouvantés et voulait leur plaire un instant; puis, descendant des hauteurs de son apothéose, il se confondit, comme le dernier des soldats, dans la foule des travailleurs qui ouvraient la tranchée devant Bagdad ; il remua la terre avec ses mains augustes ; il donna son contingent de sueurs impériales aux lignes de circonvallation, aux talus, aux épaulements, aux chemins couverts. Aussi l'ardeur des troupes était merveilleuse. Janissaires, spahis, soldats, tous saluaient de leurs acclamations le jeune sultan, leur laborieux compagnon dans les pénibles préparatifs du siège, et quand l'artillerie envoya ses premiers boulets à Bagdad, un long cri d'enthousiasme universel éclata aussi sur les batteries, sanctifiées par le travail du commandeur des croyants.

La brèche ouverte, on ne vit jamais une pareille furie d'attaque. Le sultan était là, revêtu de son plus riche costume, et on voyait flotter, sur les rangs exposés au feu, les plumes de héron, aigrette impériale. L'assaut général eut lieu le 24 décembre 1638. Le grand-vizir Mohammed-Pacha escalada le premier la brèche, et tomba mort, percé d'une balle; le capitan-pacha prit aussitôt la place du vizir, et entraîna toute l'armée sur les remparts. Bagdad capitula et se soumit, en prenant le titre de ville de l'empire ottoman. Murad avait promis de respecter la vie et les biens des vaincus, si toute la garnison sortait à une heure qu'il désigna. Les soldats persans ne tinrent pas compte de cette stipulation, et les Turcs massacrèrent^ dit-on, trente mille habitants. Mille prisonniers furent égorgés quelques jours après, parce que les Persans

avaient fait sauter une poudrière après la capitulation. Dans le nombre se trouvait un musicien de haute renommée; son nom était Kouly ; Bagdad le regardait comme le dieu de la musique. Kouly, partageant naturellement l'opinion de Bagdad, eut le courage de demander une audience de Murad, et il l'obtint. — Glorieux sultan, lui dit-il, tu vois devant toile célèbre Kouly, le plus grand musicien de l'Asie ; si tu me fais mourir, mon art divin descend dans la tombe avec moi. Réfléchis.

Le sultan voulut bien accorder une audition à Kouly pour juger de son mérite , et voir si effectivement la musique courait un si grand péril en Asie. Alors l'artiste prit un psalterion pour s'accompagner, et il improvisa en vers persans un hymne à la gloire du vainqueur, et une lamentation sur les malheurs de la sainte Bagdad. La voix et le poëme de l'artiste charmèrent Murad, qui était artiste comme tout Oriental, prince ou non; il fit grâce à Kouly et l'emmena à Constantinople.

L'entrée de Murad dans sa capitale eff*aça la première par sa magnificence ; il avait revêtu le costume de Cyrus, qu'il portait avec toute la grâce d'un héros antique. Cent timbaliers et cent trompettes persans exécutaient les airs des musiciens de Bagdad, et ouvraient la marche. Les chefs des provinces soumises suivaient à pied le triomphateur en secouant leurs chaînes d'esclavage. Arrivé au sérail, Murad s'assit sur un trône à colonnes d'argent massif, sur lequel le calligraphe Tchélébi avait écrit ces vers du célèbre poëte Djéwry :

Tu es le pâle vers lequel l'univers se tourne en tremblant y comme Vaiguille de la boussole; l'univers ne tremble pas de peur d'être anéanti, il tremble du désir de s'offrir en holocauste devant ton trône puissant.

Les courtisans trouvèrent l'éloge modéré, mais le sultan, plus juste, récompensa le poëte.

Les cosaques avaient profité de l'absence, pour tenter une descente à Constantinople, mais leur flotte fut détruite sur la mer

tW CONSTANTINOPLE

Noire, par Pialé-Khiaïa. Dans le même intervalle, les Albanais s'étaient révoltés. Le pacha d'Essek avait entrepris au cœur de l'hiver une pénible campagne, et les avait soumis.

Venise ayant violé le traité de paix avec la Porte, Murad, dont la vie, depuis la révolte du sérail, était une irritation perpétuelle, ordonna de mettre à mort tous les Vénitiens qui résidaient à Constantinople et dans l'empire. Le grand-vizir eut le courage de faire d'humbles remontrances au sultan , qui révoqua l'ordre , mais il fit trancher la tête à son ministre des finances, pour des remontrances moins graves. Le sultan décréta que toute relation commerciale serait interrompue entre Venise et la Bosnie, et le trésorier fut puni de mort pour avoir soutenu, en bon financier, que cette mesure enlevait un revenu annuel de cinq millions d'aspresau trésor public. Lebaile de Venise, Luigi Cantarini, fut gardé à vue dans son palais, et c'est là qu'il apprit la naissance de Louis XIV, et en fit part à M. de Cézy, ambassadeur de la France. Joyeux de cette nouvelle, M. de Cézy fit tirer le canon dans Constantinople. Les femmes du sérail, effrayées par les détonations de l'artillerie française, envoyèrent demander le motif de ce fracas inusité. Murad était absent; le bostandji-bachi, désireux de satisfaire les sultanes , se rendit au palais de l'ambassade, où le fils de M. de Cézy lui donna pour toute explication cette réponse, en style oriental : — Nous célébrons la naissance de l'aîné du plus grand roi du monde. A ces mots, le bostandji répliqua vivement qu'il n'y avait d'autre plus grand roi du monde que le sultan Murad, et cela dit, il fit arrêter le fils de l'ambassadeur j mais M. de Cézy ayant menacé la Porte d'une guerre immédiate avec la France, le bostandji rendit la liberté au jeune prisonnier, et la paix ne fut pas troublée entre les deux États.

Le 25 janvier 1 640, le sultan Murad, qui sortait d'une maladie grave, fit une rechute occasionnée par des excès de tout genre, et surtout par des libations immodérées de liqueurs fortes. Superstitieux comme tous les sultans, et croyant avoir lu l'annonce de

sa fin prochaine dans un livre mystérieux et dans une éclipse de soleil, il fit appeler de nombreux médecins, et les menaça de mort s'ils ne le guérissaient pas. Les médecins promirent de le guérir, et probablement ils trouvèrent un expédient salutaire pour se guérir eux-mêmes du mal dont on les menaçait. 11 restait à Murad un frère nommé Ibrabim, qui jouait l'idiot et le valétudinaire pour échapper au sort commun. Dans son état de maladie, Murad, voyant un grand péril de ce côté, donna ordre d'étrangler Ibrahim ; la sultane Validé vint annoncer à Murad que l'ordre fatal venait d'être exécuté. Le sultan eut des doutes, et voulut voir le cadavre : on ne pouvait le présenter ; Ibrahim était vivant. La sultane cherchait un autre expédient pour se tirer d'affaire, lorsque Murad, lassé d'attendre ce cadavre qui n'arrivait pas, fit un effort violent, se leva et retomba au pied de son lit. Les médecins accoururent, et quelques minutes après Murad n'existait plus.

Ainsi finit ce prince, qui aurait pu laisser après lui une gloire pure et immortelle, car il avait reçu du ciel toutes les qualités qui font les grands hommes et les grands rois. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit plus haut dans notre jugement sur la transformation subite du caractère du sultan Murad , mort à vingt-neuf ans, existence si courte et si remplie de crimes et d'héroïques actions!

Le prince Ibrahim , sauvé de la mort, mais toujours prisonnier, entendit un grand tumulte dans le sérail et crut que les porteurs du fatal cordon approchaient. 11 refusa d'ouvrir sa porte, et quand elle eut été brisée, il tendit le cou et fit sa prière de mort. On lui oflFrit le sceptre et la couronne avec des témoignages du plus profond respect. Ibrahim, toujours méfiant, soupçonna un piège fraternel et prit un son de voix très-humble pour se déclarer indigne du pouvoir souverain, à cause de ses goûts simples : — Je suis habitué à élever des oiseaux, dit-il, et je ne saurai élever des hommes. Mais sa mère, la sultane Keucem, étant survenue et confirmant la nouvelle de la mort de Murad , Ibrahim changea de ton et de contenance; il se releva fièrement et s'écria : V empire est délivré de son bourreau !

Ce premier mouvement, sorti du cœur, annonçait un règne heureux.

Ibrahim n'avait aucune de ces qualités extérieures qui séduisent le peuple; il était pâle, maigre, chétif, et ne savait pas monter à cheval. Le grand-vizir Kara-Mustapha eut de graves soucis, lorsqu'il se vit obligé de conduire ce fantôme de sultan à la mosquée pour la cérémonie du sacre. Il essaya de lui donner, dans les jardins du sérail, quelques leçons d'équitation, mais l'élève conservait les allures d'une maladresse incurable, et il fallut trouver un expédient pour dissimuler au peuple toutes les infirmités de

son nouveau souverain. Le grand-vizir le conduisit dans une barque à la mosquée d'Eïoub, ce qui le dispensa de monter à cheval à sa première sortie officielle. Ce jour passé, le peuple eut de bien rares occasions de voir le sultan ; se condamnant luimême à l'obscurité, Ibrahim abandonna le soin des affaires à la sultane et au grand-vizir, et il s'enferma dans le sérail.

Tous les traités de paix et d'alliance conclus sous le précédent règne furent renouvelés. Constantinople était tranquille. Ibrahim s'entoura de musiciens, de chanteurs, de danseuses, se donna plusieurs favorites, et oublia dans les langueurs du sérail tout ce qui avait été le travail viril de ses aïeux, les courses sur le Danube, les navigations dans l'Archipel et les marches vers le Taurus. Assis avec la nonchalance du satrape dans l'intérieur du harem ou dans le kiosque de Sinan, sur la rive du Bosphore, Ibrahim inventa la philosophie du kif oriental; il caressait l'ambre de sa pipe et suivait longtemps le nuage de fumée que le vent de la Propontide chassait vers l'Euxin, s'estimant trèsheureux, lui , de ne pas connaître le chemin de ces deux mers, si souvent labourées par les navires de ses aïeux. La gloire des conquêtes avait fait son temps : ce qu'il fallait aujourd'hui à l'empereur de Constantinople, c'était le divan de soie, le tapis de Perse, le gazon des jardins, l'ombre des acacias, le chant de l'Albanaise, le son de la mandoline, la danse de l'aimée, la liqueur de Moka, la glace du mont Olympe, le riz au safran , les cassolettes de parfums, et toutes les fatales ivresses de la vie du sérail. Mahomet II avait pris Constantinople, Soliman avait remué le monde, Murad IV avait creusé la terre devant Bagdad pour faire ces doux loisirs à ce successeur.

Constantinople faisait toujours tant de bruit dans le monde, que les peuples s'en entretenaient toujours, et principalement lorsqu'un nouveau souverain arrivait au pouvoir. Chacun avait intérêt à savoir ce qu'il avait à redouter ou à espérer du caractère et de la politique du sultan intrcaûsé; c'était la grande affaire

du monde. Or voici ce qui advint en 1642. La vie indolente et peu dangereuse pour les peuples de la mer Noire, la vie de sérail que menait Ibrahim fut bientôt connue chez la nation nomade des rives du Don; les Cosaques, puisqu'il faut les appeler par leur nom vulgaire, s'étaient emparés d'Azoffj ils envahissaient la Crimée, ils s'établissaient sur le détroit de Caffa, et menaçaient de soumettre insensiblement à leur possession ce beau et fertile pays, qui s'étend du port de Sebaste à Odessus, et qu'on appelait le grenier du monde. Cette fatale nouvelle ne troubla point la vie volupteuse d'Ibrahim; c'était l'affaire de son vizir.

Il fallait envoyer plusieurs armées pour reprendre aux Cosaques ce pays où s'élèvent aujourd'hui Caffa, Simféropol et Sébastopol. La dernière expédition, commandée par Mohammed-Pacha, fut si formidable que les Cosaques abandonnèrent le pays en incendiant les villes pour ne laisser aux Turcs que des collines <Je cendres pour conquête. Les vainqueurs furent obligés de tout rebâtir.

A la suite de cette expédition, le sultan Ibrahim fit exécuter plusieurs vizirs, victimes des intrigues secrètes du sérail. C'était là les seules émoi ions extraordinaires de sa vie, et dans l'état de marasme où l'abus des passions funestes l'avait plongé, il aurait été incapable de s'occuper du changement de ses vizirs et des violentes crises de ses ministères, si les sultanes n'avaient pas QU intérêt à ces révolutions intérieures. Un événement très-grave, qui", sous tout autre règne, eût réveillé en sursaut un sultan et lui eût mis le cimeterre à la main, ne secoua pas Ibrahim sur ses piles de coussins. Un Albanais, plein de courage et d'audace, ayant nom Naçouh-Pacha-Zadé, leva une armée en Asie, battit les Ottomans, et, profitant de l'expédition de Crimée, marcha sur Constantinople et planta ses tentes devant Sculari, sur le mont Boulghourlou, comme Annibal sur le mont Janicule. Les soldats de ce général rebelle virent s^ dérouler devant eux le plus beau

des spectacles qui soient sortis de l'association de la nature et du travail humain, et l'espoir d'une conquête si voisine leur arracha un de ces cris d'armée dont parle Xénophon dans sa Retraite des dix mille. Devant eux et de l'autre côté du Bosphore s'étendait Constantinople, toute couronnée de minarets et de coupoles, avec sa rade étincelante, et son port qui s'allonge dans les terres, en associant les mâts des navires aux cyprès des tombes. A gauche^ la mer de Marmara et le château des Sept-Tours; à droite, une succession de collines toutes couvertes de sycomores, de frênes, d'ormes, d'acacias, de pins, et qui, longeant le Bosphore deThrace, se déroulent jusqu'à la mer Noire, aux limites de l'antique pays des Bithyniens.

L'effroi causé dans Constantinople par l'apparition de cette armée fut immense, et si Pacha-Zadé eût exploité cette terreur, sans perdre un moment, il s'emparait de Scutari, et, n'étant plus séparé de la capitale que par un ruisseau, il pouvait le franchir et changer les destinées de l'empire ; mais il tomba dans un piège tendu à son orgueil. A défaut d'armée disponible, le grand-vizir fit marcher la ruse contre le rebelle. Des envoyés, feignant la soumission , vinrent lui proposer, de la part du sultan, le sceau de l'empire, comme récompense due à son mérite et à sa haute valeur. Pacha-Zadé fut saisi de ce vertige que donne la fièvre de l'orgueil, il franchit le Bosphore pour recevoir les insignes de grand-vizir, et ne reçut que le cordon, dans une prison du château des Sept-Tours.

La Porte était en paix avec l'Europe, et son alliance avec le czar de Russie était même devenue plus étroite que jamais. Ibrahim avait envoyé une lettre amicale au nouveau czar, Alexis Michae'lowicz, pour le féliciter sur son avènement, en 1645; et l'empereur de Russie comblait Ibrahim de présents, par la main de ses ambassadeurs.

Une petite intrigue de sérail fit éclater une guerre dont le but était d'enlever Candie aux Vénitiens. Cette histoire d'intérieur

mérite de trouver une place dans ce règne; c'est toujours le proverbe des petit effets amenant les grandes causes. Au reste, bien des guerres ont eu leur origine dans une intrigue de sérail ; mais la cause en est restée inconnue. On est heureux de pouvoir raconter celle-ci, pour donner une idée de tant d'autres, dont l'histoire, souvent ignorante, ne parle pas.

Un prince impérial, nommé Mahomet, venait de naître de la sultane Khasséki, la favorite d'Ibrahim; une jeune esclave de SunbuUu-Aga fut présentée pour servir de nourrice au prince héritier. Ibrahim s'éprit d'une affection trop paternelle pour l'enfant de cette esclave, et lui donnait toutes les caresses qu'il refusait à son propre fils. La sultane mère conçut, avec raison, une jalousie légitime, et en lit de vifs reproches au sultan : — Voilà ton fils, lui dit-elle avec un accent de fureur; voilà le seul enfant qui mérite ton affection.

Et elle présentait à Ibrahim le jeune prince impérial.

Irrité du ton de la sultane, Ibrahim saisit le prince, et, dans un accès de fureur inexplicable, il le jeta dans une citerne. Le regret suivit de près cette action. Les gardiens du sérail accoururent, et on parvint à sauver l'enfant.

L'histoire ne raconte pas les détails intimes qui suivirent cette scène, mais il est probable que le sultan Ibrahim, toujours dominé par ses favorites, quand sa colère s'éteignait, sollicita le pardon de la sultane mère, et ne l'obtint qu'à condition que l'esclave de Sunbullu-Aga sortirait du sérail avec son enfant, cause innocente d'une querelle dans le ménage impérial.

Sunbullu-Aga obtint la permission de faire un pèlerinage à la Mecque, et sortit avec une flotte, emmenant avec lui le petit enfant aimé d'Ibrahim.

Cependant le bruit se répandit que Sunbullu-Aga conduisait en pèlerinage à la Mecque le prince impérial, pour attirer sur lui, à l'aurore de la vie, la protection du Prophète. Une flotte maltaise attaqua les navires ottomans pour enlever le prétendu [)rince ; on

se battit avec acharnement. SunbuUu-Aga fut tué; ses vaisseaux furent pris, et les Maltais, après leur victoire, reconnurent leur erreur. Le faux prince fut élevé par les chevaliers de l'île dans la religion chrétienne; il entra dans les ordres monastiques et reçut le nom de père Ottoman Çpadre Ottomano).

L'escadre maltaise, ayant relâché à Candie, reçut des Vénitiens un accueil si enthousiaste, que la cour ombrageuse d'Ibrahim s'en irrita, et dès ce moment, le grand-vizir résolut d'enlever Candie aux Vénitiens. En remontant tous les chaînons qui conduisent à l'origine de cette guerre, on trouve une jalousie maternelle de sultane, dans les jardins du sérail.

On ne déclara pas la guerre à Venise : déclarer la guerre, c'est avertir; mais on emprisonna l'ambassadeur de Venise dans le château des Sept-Tours et le capi tan-pacha partit avec une flotte de quatre cents voiles et une armée de cent mille hommes pour conquérir Candie. Les habitants de cette grande île s'épouvantèrent en voyant apparaître tout à coup une flotte menaçante, qui débarqua tant d'hommes reconnus pour ennemis au premier aspect. La Canée, une des principales cités de l'fle, fut prise après cinquante jours de siège ; mais Candie ne tomba au pouvoir des Ottomans que vingt-cinq ans plus tard. Ibrahim ordonna à Youssouf-Pacha, vainqueur de la Canée, de se remettre en mer et de continuer la campagne; le pacha répondit que la mer de l'Archipel était trop dangereuse en hiver. Le sultan insista. Youssouf lui répondit : — Vous n'entendez rien à ces choses là ! — Cette brusque sortie fut punie de mort.

Les Vénitiens voulurent se venger de l'expédition de Candie en attaquant des possessions ottomanes, sur les côte du Péloponèse; à cette nouvelle, Ibrahim ordonna le massacre général des chrétiens de l'empire. 11 y en avait deux cent mille à Constantinople. Le grand-vizir, à force d'adresse et de supplications, obtint la révocation de cet ordre, au péril de sa vie. La mort d' Youssouf- Pacha n'arrêta pas le grarid-vizir.

Cependant les affaires de l'empire étaient dans un état déplorable. Ibrahim épuisait les finances en prodigalités folles ; il accablait de présents ses nombreuses favorites, et se promenait sur le Bqsphore dans une barque enrichie de pierreries, faste ruineux qui portait au comble l'irritation d'un peuple écrasé d'impôts. Le moment était venu de faire réussir une de ces tragiques intrigues inventées dans le sérail. Le grand-vizir et de nombreux complices déposèrent Ibrahim, et lui donnèrent pour successeur son fils, le prince Mahomet. Cela fit murmurer les janissaires qui demandaient pour empereur un homme, et non un enfant. Le grandvizir Mohammed-Pacha trancha la difficulté en faisant égorger Ibrahim par le bourreau. Il fallut bien alors reconnaître Mahomet IV comme légitime sultan.

C'est ce même prince Mahomet que son père Ibrahim avait jeté dans une citerne^ et qui monte sur le trône à l'âge de sept ans. L'empire était gouverné par des femmes et des gardiens du sérail , et ce gouvernement paraissait si peu redoutable, que les icoglans , jeunes pages jusqu'alors dociles , se révoltèrent à l'avcnement de Mahomet IV, parce qu'on avait oublié de faire chez eux les promotions d'usage. Les spahis se réunirent aux icoglans , et la révolte prit alors un caractère plus dange reux. Mais les janissaires, qui croyaient avoir seuls le droit de se mutiner au début d'un nouveau règne, tombèrent sur les icoglans et les spahis, et en firent un grand carnage devant le palais.

Le nouveau sultan ne prit personnellement aucune part aux choses qui se sont passées sous son règne : il aimait la chasse avec passion, et confiait à ses vizirs et à ses capitans-pachas les guerres et les expéditions maritimes. Mahomet IV n'excite donc aucun intérêt ; il lui manque même cette sanglante auréole attachée au front de plusieurs sultans, cette volonté farouche et grave qui ne jouait qu'avec le crime. Les exécutions à mort commises sous son règne ne peuvent lui être reprochées ; elles appartiennent à une

initiative subalterne , même celle de la bonne sultane Keuçem. Plusieurs fois il a donné, par vieille habitude de sultan, l'ordre d'étrangler ses deux frères, mais le grand-vizir, qui voulait toujours avoir sous la main, pour l'occasion, un prince héréditaire, contestait la nécessité de ce double fratricide, et le sultan se laissait aisément convaincre et renonçait à son dessein.

Sous ce règne, des mésintelligences sérieuses ont éclaté, pour la première fois, entre la France et la Porte. Notre ambassadeur, M. de La Haye, refusa de faire le présent d'usage à un vizir. L'indignation fut au sérail. L'ambassadeur se justifia par une réponse toute française. — A chaque instant , dit-il , vous changez de vizirs ; comment veut-on que je leur fasse à tous des présents? Je ne suis pas assez riche pour me ruiner.

Les vizirs ne se payèrent pas de cette plaisanterie, et firent subir des avanies aux nationaux qui résidaient à Constantinople, et surtout aux négociants provençaux deGalata. Aussi ne sommesnous pas étonnés de voir une espèce de croisade provençale dirigée contre les Ottomans pendant le siège de Candie, en 1669. A bord des vaisseaux qui apportaient des secours aux Vénitiens et aux Candiotes , se trouvaient des gentilshommes établis en terre de Provence, de Noailles, de Bauveau, de Castellane, de Sévigné. La mésintelligence, ce fléau des forces combinées, se mit entre les Français et les Vénitiens, et perdit les Candiotes qu'on voulait secourir. Cette fameuse île de Crète tomba enfin au pouvoir des Turcs, après un siège de vingt-cinq ans.

Nous retrouvons encore les Français avec de La Feuillade en Hongrie, dans la campagne de Montecuculli, qui va devenir le rival de Turenne et porter la guerre sur le Rhin contre les Français , après avoir combattu les Ottomans sur le Danube. A la bataille livrée à Mohacz, nous trouvons pour la première fois le grand nom de Sobieski, roi de Pologne : là les Turcs furent complètement défaits , et la nouvelle de cette catastrophe porta la

consternation dans le sérail, et troubla même un instant les exercices de Mahomet le chasseur.

Sous se règne, un événement mérite d'être signalé. Le 25 janvier 1676, un hatti-chérif contia la garde du saint-sépulcre aux Grecs. Louis XIV aurait pu réclamer , en faveur des missionnaires de France et faire parler haut son illustre amiral Duquesne, qui désolait les côtes barbaresques ; mais il était écrit là-haut que les lieux saints ne seraient jamais gardés par la France et les soldats du fils aîné de l'Église. La Providence sait mieux que nous oii vont les hommes et les choses. En 1 793, ou a violé les tombeaux de Saint-Denis ; ceux qui ont commis ce sacrilège auraient pu envoyer des ordres en terre sainte... Au moins , les Turcs ont toujours protégé le Saint-Denis de Jérusalem.

Le fameux passage des Dardanelles joue un rôle, pour la première fois, sous le règne de Mahomet IV. Le brave amiral vénitien Moncenigo, après avoir remporté plusieurs avantages sur les flottes ottomanes, voulut forcer les Dardanelles, sous le feu des batteries qu'on venait d'y établir. Un canonnier turc pointa sa pièce si juste, qu'il coula le vaisseau amiral vénitien, après avoir mis le feu à sa poudrière. Moncenigo périt, et sa flotte rebroussa chemin.

Les intrigues ne cessaient d'être en jeu dans le sérail pendant que les armées de Mahomet IV se battaient sur le Raab, sur le Danube, en Asie et en Egypte. Le sultan croyait garder son trône en ne quittant pas son palais, ses jardins, ses chevaux de chasse. Un jour, quand tout fut prêt pour la réussite de la dernière intrigue , un vizir entra respectueusement chez Mahomet IV, et le déposa, au nom du peuple et de l'armée. — Que la volonté d'Allah soit faite! dit le sultan.

Le fatalisme remplaçait le stoïcisme des anciens. Les chrétiens ont la résignation.

La première parlic de ce règne est glorieuse pour la Turquie,

la seconde efface par ses desastres l'éclat de la première. Tout ce que l'une avait gagné, l'autre l'a perdu.

Soliman II, fils de Mahomet IV, vit éclater plusieurs révoltes de janissaires, en montant sur le trône. Les coffres étaient vides. Constantinople se vit ravagée par la soldatesque j deux agas furent égorgés; la sainteté des harems fut méconnue ; on mutila des femmes sur la place publique; on pendit des officiers de cour au platane de l'Hippodrome, et on ne sait où se serait arrêtée cette insurrection , si la défense de l'ordre n'eût été confié à un vizir énergique, dont le nom s'était déjà illustré deux fois sous le précédent règne, le nom vénérable des Rupruli. La guerre étrangère vint faire aussi diversion à la guerre civile. Janissaires et spahis furent appelés sous les drapeaux , quittèrent Constantinople , en lui laissant un calme dont elle avait besoin.

Les armes ottomanes ne furent pas heureuses d'abord, car Belgrade fut pris par l'électeur de Bavière, et ses mosquées, redevenues des églises, remplacèrent le croissant par la croix.

En Transylvanie, Kupruli-Pacha obtint des avantages importants, qui réparèrent les échecs reçus sur le Danube. Une seconde campagne promettait d'être aussi heureuse, lorsqu'arriva la mort subite de Sohman, en 1691 . 11 n'y a pas de règne plus court dans cette histoire; à peine dura-t-il trois .ans.

Soliman II eut toutes les vertus domestiques qui manquent à beaucoup de ses prédécesseurs : il était sobre, pieux, chaste et humain; aussi ne régna-t-il que trois ans. Les Orientaux vénèrent sa mémoire et le placent au rang de leurs saints.

Son frère, Achmet 11, lui succéda. Rupruli-Pacha , voulant signaler par une victoire le début du nouveau règne, partit pour reprendre Belgrade, ce boulevard des Ottomans. Ce grand-vizir rencontra les impériaux dans la plaine de Salankemen, et une bataille mémorable s'engagea, où de part et d'autre furent faits des prodiges de valeur. Les Ottomans perdirent vingt-cinq mille

hommes, et Kupnili-Pacha se fit tuer héroïquement pour ne pas survivre à sa défaite.

Constantinople subit la même année deux incendies; la foudre tomba sur la mosquée de Sélim II, et tua cinq fidèles croyants, agenouillés sur les dalles. Le muphti, soupçonné d'être favorable aux chrétiens^ harangua le peuple, et mit les désastres de la guerre et de la ville sur le compte des grands; il fulmina contre leurs débauches, leur impiété, leurs rapines, et comme il avait trop raison, des janissaires le saisirent, l'embarquèrent sur un caïkf et il fut conduit à Brousse ou Pruse, où ont vécu et vivent encore tant d'exilés.

Les revers continuèrent en Dalmatie et en Pologne. Venise reprit l'île de Chio. Le sultan assistait aux catastrophes avec l'indifférence du fataliste. Il souffrait d'ailleurs d'une hydropisie qui le mit au tombeau après un règne de trois ans. C'était un prince d'un naturel fort doux, et aucun visir n'a été mis à mort lui régnant, chose à mentionner.

Le temps des longs et glorieux règnes semble passé. Mustapha, fils de Mahomet IV, arriva au trône, et débuta en publiant un hatti-chérifj dans lequel il blâmait l'indolence de ses prédécesseurs; il annonçait au peuple et à l'armée que son intention était de renouveler la face des choses, de rendre à l'empire son ancienne vigueur, et d'entrer en campagne à la tête de ses soldats, comme ses ancêtres glorieux.

Les vizii*s lui ayant fait observer que sa personne sacrée ne devait pas se compromettre dans le hasard des batailles, le sultan répondit par un second hatti-chérif, qui est un modèle de concision ; il n'a que trois mots : Je veux marcher.

Les janissaires firent leur émeute d'usage, mais le trésor étant à sec, Mustapha trouva un expédient pour leur payer la gratification, il fit mettre à mort le vizir Suméli-Ali, qui devait trois cent mille piastres au trésor public. Ce vizir paya sa dette avant sa mort, et les janissaires se reconnurent satisfaits.

Ce règne commença par des victoires navales remportées sur les Vénitiens par le célèbre Mezzomorto, qui, de simple corsaire, s'était élevé par son intelligence et son courage au grade de capitan-pacha. Chio fut repris aux Vénitiens à la suite de ces succès.

Désireux de suivre le chemin si souvent illustré par ses devanciers, Mustapha partit avec son armée pour rencontrer les impériaux sur le Danube, et remporta sur eux une grande victoire qui aurait pu montrer à Vienne, une seconde fois, l'étendard du croissant, si un libérateur ne se fût pas levé. C'était le fameux prince Eugène.

En même temps, le czar Pierre de Russie , créant le rêve de Constantinople , vint mettre le siège devant AzofT, et après une désastreuse campagne, dans laquelle il perdit trente mille hommes, il se retira sur le Don pour recruter une armée auxiliaire de Cosaques et recommencer le siège d'Azoff. Il arriva en effet devant cette place avec des forces plus considérables, et la reprit sur les Turcs.

Le prince Eugène marchait sur les Ottomans et brûlait de venger le brave général Veterani , vaincu par Mustapha. Les impériaux et les Turcs se rencontrèrent à Peterwaradin, et là se livra cette mémorable bataille, qui amena la paix de Carlowitz , rendit le calme à l'Europe , et porta un coup funeste à l'empire ottoman. Les pertes que l'armée de Mustapha subit à Peterwaradin furent immenses. Tous les pachas et le grand-vizir y furent tués.

Le sultan Mustapha, la paix conclue, rentra dans Constantinople avec l'appareil d'un triomphateur. Ne pouvant plus faire la guerre, il se retira dans son palais d'Andrinople, pour se distraire par la chasse du triste souvenir de ses revers. Constantinople, qui ne voyait plus son souverain, se révolta contre les vizirs, le muphti, les ulémas, et une insurrection formidable menaça les portes du sérail. Une armée de rebelles se rendit à

Andrinople et demanda que le sullan fût déposé. Mustapha courba la tête en redisant la maxime qui , en pareille circonstance, sortit de la bouche de son prédécesseur.

11 avait régné huit ass. Ainsi quatorze ans avaient rempli trois règnes. En ce temps, la mort marchait vite dans le sérail.

Achmet III vient sur le trône au milieu d'une insurrection nouvelle, qui demande la mort du muphti Féiz-Ullah et de tous les fonctionnaires. Le sultan promet tout, et, après avoir ceint le sabre à la mosquée d'Eïoub, il confirme dans leurs emplois les fonctionnaires dont on demande la tête, et n'accorde au peuple que le muphti. On s'en contente; on s'empare de Féiz-Ullah, on le tue, on met son cadavre en lambeaux et on les jette à la mer. Le sultan , de son côté, fait massacrer l'aga et les janissaires auteurs de l'insurrection.

Cependant notre ambassadeur, M. de Ferriol, surveillait attentivement la Russie, qui élevait des fortifications sur ses places de la mer Noire, et il adressait au divan de fréquents rapports sur ces préparatifs du czar. M. de Ferriol voyait clair dans l'avenir, en 1 T03.

Damad-Hassan- Pacha commence la nombreuse série des grands-vizirs qui se sont succédé sous ce règne. On remarque déjà une grande amélioration dans les mœurs ministérielles; les vizirs tombent dans l'exil , on ne les égorge plus : ils vont à Brousse après avoir cédé à un successeur le sceau impérial.

Dans un moment 'de loisir , le sultan Achmet fonda la fête du printemps; on la célébra pour la première fois dans les jardins du sérail, par de brillantes illuminations. Probablement Achmet , qui donna par cette fête une idée de ses goûts poétiques et tranquilles , aurait continué les créations de fêtes analogues pour faire oublier les sanglantes horreurs de son avènement, mais des soins plus graves le détournèrent de la fête des fleurs.

Charles XII de Suède, ce roi qui éleva l'héroïsme jusqu'à la

folie, vint chercher un asile sur le territoire ottoman, après la défaite de Pultawa. Le comte Poniatowski, ambassadeur de Suède, parvint à intéresser la sultane Validé au sort du roi fugitif. Cette femme avait suivi, du fond du sérail, l'épopée chevaleresque du roi Charles XIÏ; elle aimait déjà ce héros fabuleux et l'appelait mon lion. Usant de l'influence qu'elle avait sur le cœur d'Achmet, elle fit déclarer la guerre au czar. Les janissaires, partisans fougueux de Charles XII, applaudirent à cette décision du sultan.

Le czar Pierre et l'impératrice Catherine, informés de la conduite du divan , passèrent le Pruth ; c'était l'acceptation de la guerre. Le sultan et le grand-vizir Mohammed-Pacha passèrent le Danube et livrèrent au czar une grande bataille, où les Russes furent complètement battus. Il y eut alors de sourdes intrigues, qui, jointes aux munificences secrètes de Catherine, amenèrent la paix, mais une paix fort avantageuse pour la Porte, puisque le czar consentit à céder Azoff, à démolir les places fortes de la mer Noire, et à permettre à Charles XII de rentrer dans ses États. Le Pruth donna son nom à ce traité.

Poniatowski et Charles XII ne furent pas contents de ce traité. Le roi de Suède reprocha au sultan de n'avoir pas fait le czar prisonnier; on découvrit les secrètes influences de l'or moscovite; les janissaires exprimèrent très-haut leur mécontentement, ils n'avaient rien reçu ; enfin, la sultane Validé, toujours enthousiaste de Charles XII, intrigua dans le sérail. Le traité du Pruth fut déchiré, et tous les fonctionnaires accusés d'avoir reçu l'argent russe furent mis à mort.

Selon l'usage, on emprisonna l'ambassadeur russe au château des Sept-Tours.

Le nouveau vizir, Youssouf-Pacha, traîna cette guerre en longueur. Les exécutions à mort ne décourageaient jamais les fonctionnaires; ils espéraient toujours être plus adroits ou plus heureux que leurs devanciers; une nouvelle paix de vingt-cinq ans

fut conclue entre le sultan el le czar. Charles XII, après un séjour de deux années, quitta letenitoire ottoman.

Un nouveau grand-vizir, Damad- Ali-Pacha, eut ensuite la gloire de reprendre la Morée aux Vénitiens. Ce succès enflamma son orgueil, et, troublé dans son sommeil par les lauriers du prince Eugène, il porta la guerre sur le Danube, pour se mesurer avec ce général, un des plus grands hommes de ce temps. Une seconde bataille de Petenwaradin fut livrée, et aussi désastreuse que la première pour les Ottomans. Le grand-vizir se fit tuer en héros; mais le prince Eugène, deux fois vainqueur sur le môme champ de bataille, ne poursuivit pas ses avantages. On traita de la paix ; elle fut conclue à Passarowitz, en 1718, et entre autres avantages, elle assura la domination de la Morée à la Porte ottomane. Cet article mérite d'être pris en considération; la Turquie, un jour, y trouvera des droits légitimes qu'elle fera valoir au congrès des souverains.

La guerre périodique avec la Perse ne pouvait pas manquer à ce règne belliqueux. L'influence de notre ambassadeur, le marquis de Bonnac, fit conclure une paix perpétuelle entre la Porte et la Russie, et on y stipula le démembrement de la Perse, au profit des sultans et des czars.

Une nouvelle expédition en Perse était nécessaire pour opérer ce démembrement; le sultan Achmet résolut de conduire la guerre en personne. Tout était prêt pour la campagne; le plus vulgaire des incidents amena une révolution.

Le sultan avait choisi pour son départ l'heure qui suit le milieu du jour.

C'était une heure fatale dans les préjugés populaires del'époque. Une insurrection éclate avec une violence inconnue, même à Constantinople. Les Turcs ont vu, dans l'heure choisie pour le départ, la chute de l'empire et une guerre désastreuse. Jamais les sultans n'étaient partis pour une guerre après midi. L'armée demande à grands cris les têtes du vizir, du capitan-pacba et de

Kiahïa-Bey, qui ont donné au sultan ce funeste conseil. Le sérail est assiégé par les furieux ; on se rassemble à l'Hippodrome ; on arrache la tente impériale, suspendue aux sycomores de Scutari. Le sultan accorde les trois têtes demandées pour sauver la sienne. Les janissaires et le peuple applaudissent d'abord et paraissent se contenter de la triple exécution ; puis, ils demandent davantage ; ils exigent la déchéance d'AchmetllI, et le sultan abandonné est déposé.

Achmet III mérite une place honorable dans l'histoire. Sous son règne, l'empire ottoman acquit par des traités la Crimée, la Morée et une partie de la Perse. Le dernier grand-vizir, Ibrahim- Pacha, fonda quatre bibliothèques à Constantinople, et introduisit l'imprimerie dans l'empire ottoman.

Mahmoud I^% fils de Mustapha , arrivé au pouvoir par une insurrection de janissaires, fît d'abord un excellent et politique accueil au chef des conjurés, Patrona-Khalil, un de ces hommes dont l'énergie entraîne les multitudes. Ce chef de rebelles imposa ses volontés au sultan qu'il avait élevé au trône, et demanda un grand nombre de faveurs qui lui furent accordées. C'était lui seul qui régnait dans Constantinople, à la place de Mahmoud l'^'". Son ambition réclamait, en outre, la place d'aga des janissaires, et il ne cessait d'accabler le divan de ses demandes. Le capitanpacha crut rendre un service signalé à Mahmoud, en faisant arrêter l'ambitieux soldat en plein divan. Patrona-Khalil tira son poignard, mais il fut égorgé au même instant, et pour ramener le même jour un peu de calme dans Constantinople, sept mille rebelles, partisans de Patrona, furent massacrés.

Peu de temps après les janissaires et le peuple se révoltèrent encore pour venger Patrona-Khalil; quinze mille rebelles périrent cette fois dans une journée d'énergique répression , et la tranquillité se rétablit.

Une autre guerre en Perse amena un nouveau traité de paix en 1 732, après la célèbre bataille de Kovidjan, où les troupes de

Thamasp furent battues complètement. Alors un usurpateur doué d'un courage héroïque, le fameux Thamas-Kouli-Khan, se mit à la tête d'une armée, et déchira le traité signé par Thamasp. 11 remporte d'abord une victoire sur les Ottomans, près de Bagdad, et peu de temps après, il rencontre sur les bords du Tigre l'armée d'Osman-Pacha, qui arrivait de Constantinople, et il est battu à son tour. Trois batailles s'engagent encore entre les Persans et les Turcs, et à la dernière, Thamas-Kouli-Khan écrase les Ottomans et tue Osman- Pacha.

Sur ces entrefaites, la paix élernellef conclue avec la Russie, fut rompue par Catherine, qui profita des affaires de Perse pour faire assiéger Azofî. Thamas-Kouli-Khan venait de se faire reconnaître souverain légitime, et la Porte, ayant besoin de la paix avec la Perse, pour faire la guerre avec la Russie, proposa un traité à Thamas, traité qui fut signé en 1736.

Notre ambassadeur français, de Villeneuve, commença les plus actives négociations pour remettre en bonne harmonie la Russie, l'Autriche et la Porte. Il échoua d'abord. Les hostilités commencèrent. Les Autrichiens entrèrent dans les provinces danubiennes et obtinrent des avantages sur les Turcs j les Russes furent aussi assez heureux en Crimée j enfin, les Ottomans reprirent le dessus: le général autrichien Wallis fut battu par les Turcs à Kroska. Une flotte russe, ayant rencontré dans la mer Noire les vaisseaux du capitan-pacha, fut défaite et s'incendia elle-même dans le port de Sébastopol , pour ne pas enrichir l'arsenal ennemi. L'ambassadeur de Villeneuve, qui n'avait cessé de négocier, redoubla d'instances auprès des cours et les fit consentir à la paix; elle fut signée à Belgi-ade et rendit le calme à l'Europe, jusqu'à la mort de l'empereur Charles VI, époque à laquelle les puissances se liguèrent contre l'Autriche, combattirent longtemps, et ne déposèrent les armes qu'au traité d'Aix-la-Chapelle, eu 17A8.

Pendant cette guerre, la Porte donna l'exemple de la sagesse et delà bonne foi aux cours européennes; elle respecta le traité de

Belgrade, ce traité d'ailleurs fut avantageux pour elle, car il interdisait la mer Noire aux vaisseaux de guerre russes , tout en réservant la libre navigation aux vaisseaux marchands.

Mahmoud I" mourut victime de sa dévotion. Étant gravement malade un jour de vendredi, il voulut se rendre à Sainte-Sophie pour prier selon son usage : cette sortie lui fut fatale ; il rentra au sérail très-abattu, et mourut dans la nuit du 14 décembre 1 754. Jamais sultan ne fut plus universellement et plus justement regretté.

Osman III, frère de Mahmoud P"", sortit des profondeurs du sérail, où il avait passé toute sa vie, et commença son règne à l'âge de cinquante-trois ans. Un incendie plus terrible que de coutume éclata dans Constantinople au commencement de ce règne. L'histoire de cette ville est pleine de récits d'incendies et de guerres persanes, et Constantinople est encore debout, plus brillante que jamais !

Nous aurions passé sous silence ce nouvel incendie, mais à cet incident ordinaire se rattache un mot célèbre, qui est la gloire d'un règne, et semble prédire la venue du glorieux sultan Abdul- Medjid.

Le palais du grand-vizir avait été détruit dans cet incendie. Il fallait, en le rebâtissant, prévenir le retour de la même catastrophe, en l'isolant des maisons qui l'environnaient. On abattit donc tout le quartier indigent du voisinage, et lorsqu'on fut arrivé à une maison habitée par une vieille femme, on trouva une résistance inaccoutumée. La pauvre locataire défendit sa propriété contre les démolisseurs. C'est la maison où mes pères sont morts, dit-elle, j'y mourrai. L'affaire fut portée au sultan, qui dit : — Cette femme est dans son droit; cette maison est sa propriété; n'y touchons pas.

Il faut bénir un incendie qui a mis une telle parole dans la bouche d'un sultan.

On ne peut raconter que ce trait dans la vie d'Osman; ce

bon prince eut un règne très-court. Après avoir subi une cruelle opération, qui lui donna une fièvre aiguë, il s'exposa au vent de la mer, pour regarder sa flotte dans le kiosque de la pointe du sérail. Cette imprudence lui coûta la vie; il mourut le 20 octobre 1759.

Ce règne si paisible était le précurseur des plus grandes agitations.

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