‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 6 sur 38 · XVJ · texte numérisé non relu

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Mustapha III, fils aîné d'Achmet III, donna lui-même et malgré lui le programme de son règne en se rendant à cheval à la mosquée d'Eïoub, pour ceindre le sabre d'Osman. — Camarades, dit-il aux janissaires, l'oisiveté vous pèse. Un peu de patience. J'espère bien vous conduire à Bender le printemps prochain.

Les janissaires remercièrent par leurs acclamations le sultan qui donnait une nouvelle si agréable aux ennemis de la paix.

Il était écrit qu'un nouveau règne amènerait toujours une sédition. Cette fois, les janissaires et les spahis restèrent dans l'inaction contre la coutume; ce furent les femmes de Constantinople qui se mutinèrent et donnèrent à la ville le spectacle de la plus triste des émeutes, l'émeute de la faim.

Soixante vaisseaux chargés de froment avaient fait naufrage dans la mer Noire, sur les rescifs de Sinope. C'était la provision du peuple. Une famine affreuse vint désoler Constantinople; et ces femmes, bravant la mort pour avoir du pain, enfoncèrent les magasins des subsistances, et leurs cris arrivant au sérail obtinrent justice. Le sultan ordonna qu'il fût fait au peuple une large distribution de riz. L'émeute s'apaisa; ses plaintes n'avaient plus de motifs.

Un incident plus grave faillit au même moment amener une

guerre entre la France et la Porte. Un courageux esclave chrétien, nommé Simon, s'empara audacieusement du vaisseau amiral turc, au mouillage devant Cos, et, secondé par d'autres esclaves, il massacra l'équipage, coupa les cables et gagna l'île de Malte, où il vendit le vaisseau. Heureusement le roi Louis XV, qui, à l'exemple de ses prédécesseurs, avait à cœur l'alliance de la Porte, racheta le vaisseau et le rendit au sultan.

Malgré l'imprudente parole tombée dans l'oreille des janissaires, le sultan pouvait se promettre une longue paix, lorsque la czarine Catherine II monta sur le trône de Russie et troubla l'ordre de succession à la couronne de Pologne, en imposant sa volonté par la force des armes. Le sultan s'indigna de cette violation de traité; il donna ordre de planter sa tente sur le Bosphore, ce qui était toujours un indice de guerre prochaine, mais l'ambassadeur de France le fit revenir à un meilleur avis.

Cependant un détachement de soldats moscovites entra quelque temps après dans la ville turque de Balta, et massacra les Polonais et les musulmans qui l'habitaient. Le cri de guerre retentit alors à Constantinople et sur les deux rives du Bosphore. Une armée se dirige sur le Danube et obtient d'abord quelques avantages sur le général russe Gallitzin, mais des chances fatales, indépendantes du courage, vinrent interrompre ces premiers succès, et les Russes, chassant devant eux les débris d'une armée ottomane, vaincue par les fleuves, s'établirent en vainqueurs dans les provinces danubiennes.

L'impératrice Catherine avait le dessein héréditaire de s'emparer de Constantinople. Déjà maîtresse des rives et des bouches du Danube, elle résolut de provoquer l'insurrection des Grecs en Morée. Une flotte russe, munie d'instructions secrètes, passa le Sund, se ravitailla en Angleterre et parut tout à coup sur les rives de la Grèce. Le capitan-pacha, le célèbre Hassan-Bey engagea plusieurs combats avec la flotte russe, et malgré des prodiges de valeur, il ne remporta aucun avantage décisif. Au contraire, le

passage des Dardanelles fut menacé par l'amiral de Catherine, et Constantinople se prépara pour repousser Tennemi.

L'insurrection provoquée en Grèce par la Russie ne causa que des malheurs dans ce beau pays. Une armée ottomane le désola, ville par ville, n'épargnant pas plus les Grecs que les Russes; mais la fortune restait fidèle à Catherine sur la mer. Ses deux amiraux, Elphinston et Spiridow, tinrent toujours en échec le capitan-pacha.

Le général Romanzoff obtenait aussi des avantages sur la rive européenne de la mer Noire; il remporta même à Caboul une victoire signalée, où périrent, dit-on, cinquante mille Ottomans. Le prince Dolgorouki s'empara de la Crimée; tous les malheurs accablaient à la fois l'empire ottoman. On ouvrit alors des négociations pour la paix. Il y eut un congrès, des conférences, des protocoles; en attendant, la Russie réparait ses pertes et remplissait dans son armée les lacunes ouvertes par la peste et de dures victoires. La guerre recommença.

Romanzoff mit le siège devant Silistrie et fut repoussé par l'héroïque défense des Turcs. Il ne fut pas plus heureux devant Varna. Ces deux villes ont toujours été les deux écueils de la puissance russe. Le capitan-pacha, Hassan-Bey, qui venait d'obtenir un succès sur mer devant Lemnos, quitta la flotte et prit le commandement de l'armée danubienne ; il attaqua les Russes avec une vigueur inouïe, et les rejeta au delà du Pruth.

Le sultan, que tant de revers avaient affecté, aurait voulu se mettre à la tête de son armée, mais les chagrins et une maladie mortelle le retenaient au sérail. Cependant, il eut en mourant la consolation d'apprendre la levée du siège de Silistrie, et la victoire de son capitan-pacha, l'intrépide Hassan-Bey. Il rendit le dernier soupir le 21 janvier 1774, et Constantinople donna des larmes à cette mort.

A son dernier jour, Mustapha 111 avait laissé à son frère Abdul- Hamid le soin de continuer la guerre avec la Russie ; mais lenou-

veau sultan n'était pas l'homme de la situation; âgé de cinquante ans, il avait passé tous ses jours dans le vieux sémil, s'occupant à fabriquer des arcs et des flèches , comme si la poudre n'eût pas été découverte, et, doué d'un naturel fort doux , il n'eût pas mieux demandé que de faire la paix avec tout le monde et recommencer ses travaux de menuiserie clandestine. En attendant, la Russie menaçait toujours Constanlinople , et il fallut bien songer à la défense. Sur tous les points de l'empire, les affaires étaient en mauvais état. En Egypte , en Syrie , en Perse , les ordres du sultan avaient perdu toute autorité; le pacha de Janina commençait déjà une rébellion qui ne s'est éteinte que de nos jours.

Cependant, disent les historiens, le sultan parvint à envoyer à Varna une armée de quatre cent mille hommes, pour arrêter la marche de Romanzoff. Ce chiffre nous paraît exorbitant, et si nous n'y retranchons rien , c'est par respect pour M. de Hammer, le plus consciencieux des chroniqueurs. Cette armée, la plus formidable qui soit sortie de Constanlinople , n'obtint que des revers, et le sultan demanda la paix. Dans un nouveau traité, la Russie reprit la Crimée , restitua aux Turcs les provinces danubiennes; le sultan donna son adhésion au démembrement de la Pologne , et accorda aux Russes la libre navigation de TEuxin.

iMalgrc ces concessions, la paix ne dura pas longtemps. L'impératrice Catherine fit un voyage en Crimée avec l'empereur Joseph II et Potemkin, et une alliance contre la Porte fut conclue devant Azoff. Le sultan fut instruit des projets russes, et fit emprisonner l'ambassadeur au château des Sept -Tours. Les généraux Souvaroflf et Romanzoflf commencèrent les hostilités; le capitan-pacha perdit une partie de sa flotte dans une bataille navale, et sur terre, le grand-vizir ne fut pas plus heureux. A la prise d'Oczakow, les Russes vainqueurs égorgèrent vingt-cinq mille Ottomans.

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