‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 7 sur 38 · tJ · texte numérisé non relu

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Ces fatales nouvelles mirent le désespoir dans l'âme du sultan ; il mourut presque subitement, le 7 avril 1789. Sous ce règne, la Russie fit de grands progrès dans l'art militaire, et les Ottomans, quoique dirigés par des officiers français, se refusèrent à toute innovation dans la tactique; ils ne voulurent même jamais consentira faire l'exercice à la française et à s'aligner sur trois rangs. Ce progrès devait venir plus tard.

Sélim III, neveu d'Abdul-Hamid, avait vingt-sept ans lorsqu'il arriva au trône j son premier soin fut de réorganiser les armées de terre et de mer, pour résister aux Russes et aux Autrichiens coalisés. SouvarofT continuait sa marche et enlevait aux Ottomans leurs dernières places fortes j restait Ismaïl, le boulevard de l'empire ottoman. Cette ville fut très-bien défendue, mais enfin elle céda au nombre , et SouvarofF ordonna le massacre de la garnison, comme dans les époques barbares, et nous sommes en 1790!

A ces nouvelles, le peuple de Constantinople se souleva, demandant la mort du grand -vizir Hassan-Pacha. Sélim eut la faiblesse de sacrifier son ministre , et lui donna pour successeur Youssouf-Pacha.

Les Russes ne s'arrêtèrent pas. Souvaroff , après une nouvelle victoire remportée sur les Turcs , s'empara de Matchin , et il se préparait à marcher sur Constantinople, lorsque de graves nouvelles changèrent la face des choses et sauvèrent l'empire ottoman d'une invasion moscovite. La révolution française se levait menaçante sur l'Europe, et les regards de tous les souverains se tournaient vers le volcan allumé à Paris, et dont les lueurs étaient déjà reflétées sur les rives de l'Océan et du Rhin. La Prusse et l'Angleterre intervinrent auprès de Catherine, et la paix fut encore conclue à Yassy.

Maintenant, nous entrons dans le domaine brûlant de l'histoire contemporaine; nous arrivons à des hommes que nous avons connus; nous voyons descendre à Constantinople des ambassa-

deurs qui s'appellent le maréchal Brune et le général Sébastian! ; et les circonstances politiques où nous sommes en 1854, les alliances glorieuses et inouïes qui ébranlent, à cette heure, les continents et les mers, nous imposent des devoirs de circonspection, dans le court récit des divisions et des guerres, que nous voudrions ensevelir dans les limbes de l'histoire , tellement nous avons à cœur de ne pas troubler ces alliances, même par le plus léger ressentiment d'un passé contemporain. Nous consacrerons nos dernières pages à l'éloge du glorieux sultan Mahmoud 11, le réformateur de l'empire , le Constantin de la civilisation ottomane, et au sultan Abdul-Medjid, qui est entré, dès ses premiers pas, dans la grande communion européenne, et accomplit avec tant de sagesse l'œuvre de son illustre prédécesseur.

Le sultan Sélim avait eu trop tôt la généreuse pensée de réformer Temrire et de l'élever à la hauteur de la civilisation européenne; une sédition populaire éclata, il fut déposé, enfermé dans le sérail, puis égorgé au bout d'un an. Son successeur, Mustapha IV, monta sur le trône en 1807, et en descendit en 1808, le jour même de l'assassinat de Sélim.

Mahmoud II, en arrivant au pouvoir, punit de mort tous les chefs du complot du sérail, tous les assassins de Sélim. Cette mesure énergique annonçait le caractère du nouveau sultim, et faisait présager que le temps des révoltes impunies et des caprices de sérail était passé. Les funérailles de Sélim furent faites avec la plus grande pompe, et le peuple , qui l'avait maudit vivant, le pleura mort.

La guerre entre la Porte et la Russie continuait sur le Danube avec des succès mêlés de revers. Bagration et Kutuzoff' commandaient les armées moscovites, et notre ambassadeur, Latour-Maubourg, à Constantinople , négociait pour la paix; on échangeait des protocoles entre le Bosphore et la Newa , on reprenait les hostilités, on négociait encore. Tout à coup les choses changèrent de face. Alexandre, menacé par Napoléon, se hâta de conclure une

paix sérieuse avec la Porte ; il avait besoin de Bagration et de Kutnzoff, et de l'amiral TchitchakofF, dont le quartier général était à Bucharest '.

La chute de Napoléon et la paix rendue à l'Europe tournèrent les vues du sultan Mahmoud vers les réformes intérieures, dont le projet n'avait jamais été abandonné depuis la catastrophe de Sélim ; mais, pour arriver à ses fins, Mahmoud, doué d'une patience et d'une sagacité admirables, ne précipitait rien et profitait du calme universel , le regard toujours fixé vers le but.

Cependant une sourde fermentation se manifestait en Grèce. Le prince Ypsilanti et le prince Michel Souzzo adressaient aux Hellènes des proclamations qui les invitaient à reconquérir leur indépendance, en leur promettant l'appui du czar. Ces bruits vagues annonçaient déjà l'explosion du volcan.

Mahmoud envoya son grand-vizir et une armée nombreuse sur tous les points où l'insurrection devenait menaçante. L'étincelle avait allumé l'incendie; Ypsilanti et Mavrocordato donnèrent bientôt une constitution provisoire ; le Péloponnèse et les îles grecques de l'Archipel étaient en feu.

L'antique Grèce semble renaître de ses cendres ; des héros épiques apparaissent encore dans les localités immortelles, àCorinthe, à Athènes, en Crète, à Salamine, à Coron ; les Grecs se soulèvent partout et suivent Botzaris, Canaris, Miaulis, Kolokrotoni, Odyssées, Nikitas. On apprend à Constantinople de fatales nouvelles; les janissaires, muets depuis longtemps, recommencent les murmures traditionnels, et demandent la tête du grand-vizir, coupable, à leurs yeux, des succès des Grecs. Le sultan exile le grandvizir; l'heure n'est pas propice, et les Grecs allaient peut-être succomber dans une lutte impossible, lorsqu'un homme vint à leur secours, et réveilla en leur faveur toutes les sympathies chré-

' J'ai beaucoup connu le brave amiral Tchitchakoffà Florence; j'ai souvent causé avec lui dans les salons de la reine Caroline. C'était un homme charmant, trèsenthousiaste de Napoléon, et très-ami des Français,

tiennes, cet homme était une armée, cette armée était un poëte, cepoëtese nommait lord Byron.

Aux chants du barde anglais , on répondit par une explosion universelle d'enthousiasme; de tous les coins de l'Europe on envoya au secours des Grecs une croisade de vers, de poèmes, d'hymnes, de prosopopées, de dithyrambes, de discours. Une noble et sainte bonne foi agitait toutes les âmes ; on assistait au réveil de la Grèce homérique, on allait voir reparaître Sophocle, Périclès, Phidias, Praxitèles, Platon, Euripide, Théocrite, tout ce qui a été grand dans le monde, tous les génies que la terre ne vit qu'une fois, et qui n'ont jamais été surpassés. Lord Byron adressait à ces illustres morts des prosopopées sublimes , et le monde était l'immense écho de lord Byron. Les rois, les empereurs, les princes, entraînés par cet ouragan d'enthousiasme et ne prévoyant pas Othon, se lancèrent à la suite des orateurs et des poètes ; le libéralisme et le royalisme, les enfants de Voltaire et les enfants de Bonald s'écrièrent en chœur : Sauvons la croix ! écrasons le croissant! Oui, sans doute, cette cause était belle, et tant de héros de la Grèce moderne, tant de villes héroïques assiégées, méritaient d'être secourus, et même aujourd'hui, nous respectons et nous admirons cet enthousiasme qui fut aussi le nôtre; mais en nous plaçant, dans notre impartialité d'historien, au point de vue de la politique ottomane, nous croyons que le sultan Mahmoud était seul dans son droit légitime à cette époque. Pourquoi les princes chrétiens avaient-ils mollement, dans les traités antérieurs, cédé la Morée à la Porte? Pourquoi avait-on stipulé, dans des clauses signées par quatre ambassadeurs chrétiens, que le Croissant dominerait la Croix dans la patrie de Thémistocle et d'Épaminondas? C'est avant la signature de ces traités qu'il fallait plaider la cause des chrétiens grecs , et prêcher une croisade ; une fois la cession faite, la Turquie seule avait raison, et l'Europe avait tort. La Grèce était pour Mahmoud ce que l'Alsace est pour nous ; une conquête de la victoire, une propriété acquise dans les

études des tabellions couronnés. Et voyez ensuite où peut conduire l'oubli de la logique dans les chaînons de l'histoire ! Vous n'avez pas voulu faire une croisade, monarques chrétiens, lorsque votre devoir vous l'imposait, lorsque les victoires du prince Eugène amenèrent le traité de paix de Passarovicz ;, le 12 juillet 1718, lorsque vous enlevâtes à la Porte Cerigo, Semendra , Belgrade, la Valachie, la Servie, Voniza, Prevesa et les châteaux-forts Dalmates, et que pour la dédommager de ces pertes, vous restituâtes]^ Morée au domaine des sultans. Pour ne pas avoir agi ainsi justement, en temps opportun, vos successeurs ont fait une croisade intempestive dans la rade de Navarin î Voilà où conduit la grave étourderie des diplomates, quand ils signent des traités de paix î Navarin est toujours au bout de cette logique. Quel héritage ! Puis Navarin a inspiré Sinope. La Russie a profité de la leçon.

Laissons à l'histoire de la Grèce moderne les faits détaillés qui ont illustré cette glorieuse insurrection, dans laquelle le terrible Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, commence aussi sa grande renommée, et rentrons à Constantinople, où la nouvelle de la prise de Missolonghi excite une joie générale, et décide le sultan à tenter un coup décisif, depuis si longtemps médité. Chose digne de remarque! A cette chute de Missolonghi, au désastre de cet Ilium moderne, à cette grande tombe arrosée de tant de pleurs, se lie le plus grave événement de l'histoire de Constantinople; ce que n'ont pu faire Soliman, Sélim, Murad et les plus hardis des souverains de l'empire turc, le sultan Mahmoud va l'accomplii-.

La ville est en fête , le peuple célèbre la défaite des Grecs , remplit les mosquées, bénit Allah et le sullan. Dans le sérail, on parle hautement d'une réforme inouïe, le corps des janissaires est menacé de dissolution. Le grand-vizir Mohammed-Sélim-Pacha, sous l'inspiration de Mahmoud, a lu devant le muphti et les hauts dignitaires un décret qui est toute une révolution venue d'en haut. A cause des proportions données à notre histoire, nous avons toujours été sobres de citations de documents historiques ;

mais, cette fois, il s'agit d'un fait si important, que nous donnerons le texte entier de ce fameux décret , le plus noble titre de gloire du sultan Mahmoud; avec la même citation, nous donnerons aussi, pour la première fois, une idée du style officiel des souverains de l'Orient.

« Depuis la naissance de la monarchie ottomane, à l'ombre bienfaisante de laquelle nous avons le bonheur de vivre, les sultans, successeurs d'Osman (puisse le ciel étendre la chaîne de leur dynastie jusqu'à la fin des siècles!), se sont montrés zélés observateurs du précepte divin qui commande de combattre les infidèles. Grâce au soin constant qu'ils ont eu d'exciter l'ardeur guerrière des musulmans, et de les conduire à la guerre sacrée, la réputation des armées ottomanes a rempli le monde. Longtemps les ennemis qui se présentaient devant les rangs pressés de nos bataillons ont été la proie du glaive; et les héros musulmans, chargés des dépouilles des nations, ont eu le droit de se pavaner dans l'arène de la gloire. Longtemps les janissaires, ce corps institué dans un esprit de conquêtes pour la foi, ont été des guerriers favorisés du ciel, que l'histoire nous fait voir triomphants en toute rencontre.

Mais, depuis près d'un siècle, des intrigants ont limé sourdement le collier de leur discipline et rompu enfin la chaîne de leur subordination envers les chefs. Autrefois les janissaires étaient tous soldats actifs, ekindjis, touchant la paye portée en leur nom sur les rôles. En campagne, ils étaient tous sous les drapeaux, prêts à exécuter les ordres de leurs officiers. C'est là ce que voulaient les règlements. En l'année 1152, lors de la guerre de Morée et de la conquête de la forteresse de Napoli , des ekindjis, par l'entremise de personnages imprévoyants, obtinrent, quoique encore valides , des traitements de retraite, en récompense de leurs services, et commencèrent à introduire, parmi les militaires retraités, le funeste usage de vendre les billets de paye à des individus étrangers à l'armée. Cet abus s'est insensiblement accru ,

au point que Vodjak n'a presque plus compté de véritables hommes de guerre, il n'a plus été qu'un grand corps désorganisé, dans lequel, à la faveur du désordre, des espions se sont glissés et ont suscité des mouvements séditieux. Nos ennemis cependant en ont profité pour nous nuire ; enhardis par notre faiblesse, ils ont osé étendre leurs mains impures vers l'œuf éclatant de blancheur de l'honneur musulman.

« Vengeance, peuple de Mahomet ! et vous, serviteurs zélés de cette monarchie ottomane qui doit durer autant que le monde, officiers de tous grades, vous tous, fidèles croyants, défenseurs de la foi, amis de la religion et de la gloire, venez à nous ; unissons nos efforts pour réparer nos brèches et élever devant notre pays le rempart d'une armée aussi instruite que brave, dont les coups, dirigés par la science, iront au loin atteindre le but et détruire l'arsenal des inventions guerrières de l'Europe chrétienne.

« Les éléments de force ne peuvent se puiser aujourd'hui que dans l'étude et la pratique des arts militaires, dont la connaissance est indispensable pour combattre avec avantage un ennemi discipliné. C'est une vérité incontestable. Le Coran lui-même nous trace notre devoir à cet égard. 11 a dit : Employez,, pour vaincre les infideleSj tous les moyens qui sont en votre pouvoir. Ce texte sacré, le sens que lui donnent les plus doctes interprètes de la loi, plusieurs paroles du Prophète recueillies par la tradition , nous démontrent jusqu'à l'évidence la nécessité d'acquérir la science militaire. C'est donc avec la conscience d'accomplir une obligation religieuse, que le gouvernement s'est décidé, sous l'inspiration de l'esprit du Prophète, dans la vue d'affermir la puissance ottomane et de rendre au nom musulman tout son éclat, à former un nouveau corps d'ekindjis tirés de l'odjak des janissaires, et à prendre lep dispositions suivantes pour fixer le mode de leur organisation et de la nomination des officiers , l'armement et le costume des soldats. »> (Suivent les dispositions générales et disciplinaires divisées en quarante-six articles.)

Les janissaires, ainsi menacés dans leur existence et leurs anciens privilèges, se réunirent dans l'hippodrome, théâtre séculaire de leurs exploits, et firent entendre ces formidables clameurs qui amenèrent si souvent la chute, la mort, ou la déposition d'un souverain.

Le moment était solennel.

Fidèle à son Padischah, le muphti convoqua les soldats et le peuple dans la mosquée d'Achmet, et leur lut le premier chapitre du Coran. La foule se prosterna le front contre terre, sur lea dalles du temple, sur le parvis, sur la place. Tous étaient prêts à obéir pour défendre la religion. Le grand-vizir donna ordre à Nedjib-Effendi de marcher contre les rebelles, à la télé des fidèles osmanlis.

En cette circonstance, le sultan Mahmoud se montra le digne successeur du jeune Murad, cet héroïque dompteur de janissaires ; il partit de son palais du Bosphore, sur un caïk, vint débarquer à la pointe du sérail, pour prendre sa première part des péiils de la terrible bataille qui allait s'engager.

Dans plusieurs quartiers de Constantinople le désordre était arrivé à son comble. Les janissaires avaient fait des recrues dans les bas-fonds de la populace. Des bandes nombreuses de rebelles enfoncèrent les portes du palais du grand-vizir et le pillèrent; ou entendait retentir partout les cris : Mort aux ministres, au grandvizir, aux ulémas, aux conseillers du sultan. Constantinople, plongée dans la stupeur, s'attendait encore à revoir une de ces journées trop fréquentes dans son histoire, une soldatesque triomphante, un sultan égorgé au sérail, une élection de prétoriens; elle redoutait bien plus un de ces incendies qui ont toujours été la dernière raison du peuple, dans ses luttes avec les sultans.

Le moindre retard, la moindre indécision aurait mis les torches aux mains des rebelles; Mahmoud fit déployer l'étendard du Prophète, le signe des crises suprêmes, le drapeau saint autour

duquel tous les fidèles croyants doivent se ranger, s'ils ne veulent être flétris comme apostats. En voyant la bannière de Mahomet arborée à la pointe dn sérail, tous les musulmans en état de porter les armes arrivèrent de tous les quartiers de la ville ; on en vit même venir de la rive lointaine du port, où s'élève la mosquée d'Eïoub, chère aux sectateurs d'Osman ; de Galata, de Scutari, et des villages du Bosphore. Cette armée de défenseurs ne songeait point à discuter le décret impérial; la religion était en péril; on accourait en foule pour la sauver. Le raisonnement leur paraissait à tous un crime énorme, une impiété, une offense sacrilège adressée au commandeur des croyants. Un peuple qui répond ainsi au premier cri de détresse de sa religion est un grand et noble peuple, et mérite d'être respecté dans son intégrité nationale sur la carte des nations.

Les janissaires, retranchés dans l'hippodrome et aux environs, attendaient toujours de nouvelles recrues, qui venaient se ranger sous le drapeau de la révolte ; le lieu choisi comme centre de leurs opérations était toujours cette fameuse place, YEt-Meidani, où l'arène semble garder encore les sanglants vestiges des séditions prétoriennes, où le platane séculaire, comme dit le poëte ottoman, semble secouer à toutes ses feuilles les têtes des victimes \ Les janissaires retrouvaient toujours sur cette place le succès, qui n'avait jamais abandonné leur milice, sous les règnes antérieurs; c'est là qu'on discutait le chiffre des gratifications du joyeux avènement; c'est de là qu'ils s'élançaient sur le chemin de la mosquée d'Eïoub, comme des bandits sur une grande route, pour demander la bourse ou la vie au nouveau Padischahqui allait ceindre le sabre d'Osman ; c'est à cet arbre de mort qu'ils pendirent la belle et douce sultane

' La place de l'Et-Meïdani , ou Hippodrome, est aujourd'hui dépouillée de ses antiquités monumentales; on n'y voit plus que la colonne dite Serpentine, quelques débris informes et un obélisque ; mais ce qui frappe surtout les yeux , c'est le platane, de funèbre mémoire, où tant d'innocents ont été pendus dans les séditions populaires.

Keucem, et tous les hauts dignitaires, sous le règne de Mahomet IV, enfant trop tôt couronné. Les malédictions de tant de morts illustres et de suppliciés vulgaires criaient vengeance sur cet hippodrome des hécatombes ; le grand jour de l'expiation était enfin venu.

Les troupes fidèles et le peuple armé cernent le quartier de l'hippodrome, ayant à leur tête le sultan Mahmoud; des pièces d'artillerie sont braquées sur les retranchements, et Ibrahim, l'Aga des rebelles, les somme de rentrer dans le devoir, s'ils veulent éviter les suprêmes châtiments. Un ouragan de huées stridentes, de sitïlets aigus, de cris fauves répond à la sommation concilianle de l'Aga; le sultan commande le feu. Une grêle de boulets ouvre la bièche dans les retranchements prétoriens; brise la porte des casernes; met en poussière les murs des enclos ; la mitraille suit les boulets; la fusillade éclate partout ; l'incendie darde ses langues rouges sur les casemates ; les janissaires, entourés par les flammes, et décimés par l'artillerie, crient grâce, comme les damnés; on ne croit plus à ce tardif repentir, qui deviendra une autre révolte le lendemain; le sultan veut que l'œuvre salutaire de la destruction s'accomplisse; pendant trois heures le canon gronde autour de l'hippodrome, l'incendie fait écrouler les toits, la fusillade arrête les fuyards ; le massacre est complet, digne delà vengeance, digne du crime séculaire des malfaiteurs. Six mille cadavres jonchent l'arène du cirque de Constantin; les prisonniers sont pendus à leur platane favori. Justice est faite. Constantinople applaudit. Les coupoles de Soliman, d'Achmet, de Bajazet, de Sélim, la nuit venue, s'illuminent; il semble que les grandes ombres des sultans morts élèvent leurs têtes au-dessus de l'hippodrome, pour voir l'œuvre de Mahmoud, œuvre plus glorieuse que la prise de Belgrade et la bataille de Tchaldiram.

De cette mémorable journée date l'ère des réformes et de la civilisation ottomane. L'illustre père d'Abdul-Medjid avait vu sou

siècle, et l'avait bien jugé; il ne voulait plus camper en Europe; il voulait que Constantinople s'associât au mouvement des villes chrétiennes, et ne ressemblât plus à un caravansérail d'Asie, toujours prêt à replier ses tentes pour repasser le Bosphore, en haine de la civilisation. Bien des orages populaires, suscités par la tradition prétorienne^ ont encore grandi autour du sérail, pour épouvanter le sultan et l'arrêter sur le glorieux chemin des réformes, où il entrait d'un pas si résolu ; mais la ferme volonté, le courage tenace de Mahmoud ont triomphé des émeutes, ont anéanti le levain déposé dans la nécropolis de l'hippodrome. Le sultan a changé la tactique militaire, l'a mise en harmonie avec les progrès de l'armée européenne; il a adopté le costume léger et la coiffure des Égyptiens; il a montré aux soldats l'exercice à la française ; il leur a appris la manœuvre sur trois lignes, le bataillon carré, redoute vivante aux baïonnettes croisées; les feux nourris de pelotons ; les rapides évolutions de l'artillerie volante, tout ce qui constitue enfin la supériorité moderne dans l'art de gagner des batailles et d'organiser des soldats. Les soins du réformateur ne se bornèrent pas aux choses de la guerre et de la discipline des camps; il voulut créer à Constantinople une presse périodique, et il fonda une feuille officielle sous ce titre français, le Moniteur ottoman. Chacune de ces réformes était accueillie par une émeute, et sur chaque émeute un coup de foudre partait du sérail.

C'est au milieu des troubles de la Grèce que ces réformes s'opéraient. Les cabinets européens intervenaient sans cesse auprès de la Subhme-Porte, pour lui arracher l'indépendance des Grecs ; Mahmoud s'obstinait à ne voir dans les Grecs que des sujets rebelles; il répondait au czar : Que feriez-vous si votre Pologne s'insurgeait? reconnaîtriez- vous son indépendance? Et le czar ne répondait rien et renouvelait ses obsessions; Ibrahim s'écriait, devant toutes ces anomalies politiques : C'est incroyable! la France est entrée en Espagne^ en 1823^ pour faire des esclaves, et elle vient

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ici aujourd'hui pour faire des hommes libres! Mahmoud ne comprenait pas les vers de lord Byron et les discours de Benjamin Constant sur les descendants d'Épaminondas ; il citait les traités conclus, sous Achmet 111 et les compensations stipulées à Passaroviez, dont les poètes occidentaux et les orateurs des chambres ne parlaient pas. Notre enthousiasme avait raison , et le sultan n'avait pas tort. Enfin , pour en finir avec l'histoire de la Grèce, qui n'est pas la nôtre, il nous suffira d'ajouter que l'indépendance grecque tant sollicitée fut accordée par Mahmoud 11 ; la France avait occupé la Morée et fait tomber les armes des mains d'Ibrahim.

Un ennemi plus terrible que l'ombre de Périclès menaçait le sultan : la Russie déclarait la guerre à la Sublime-Porte.

Le rêve traditionnel du czar Pierre troublera sans cesse le sommeil de ses successeurs dans les ennuis de Péterhoff. A peine sa ville fondée au milieu des glaces , le czar Pierre regretta sa création inhabitable, et se mit à convoiter les tièdes régions du soleil et les rivages des mers navigables ; il regarda Constantinople du haut de ses pyramides de neige, et se promit ce radieux butin oriental, La conquête lui échappa, et à son lit de mort , il légua sa convoitise à ses descendants comme le plus beau des héritages.

11 était permis au czar Pierre d'entretenir ce rêve; la chose était possible de son temps ; mais aujourd'hui est-il raisonnable de s'obstiner dans le même projet, après la découverte de la vapeur, lorsque la puissante Angleterre a gravé sa signature sur le rocher de Malte * ; lorsqu'elle tient les clefs de la Méditerranée à Gibraltar et les clefs de TUellespont à Corfou ? Eh ! que ferait la Russie de Constantinople, si elle la prenait? Avec ses trois mers et son Bosphore libre, Constantinople est une reine ; sans la Méditerranée

' Nous avoDS lu à Malte une inscription latine qui oblige la noblesse de la vieille Angleterre : fnvicta Anglia. Ce n'est pas nous qui nous inscrirons en faux contre ces deui mots si fiere, qui seront vrais.

et l'Océan, c'est une mendiante. Corfou , Malte et Gibraltar l'emprisonnent dans une Propontide qui devient un lac. Cela n'empêche point tous les czars de payer leur dette au rêve du czar Pierre, le fondateur des inhabitables pays.

Au reste, à l'époque de notre histoire, l'empereur Nicolas, ne croyant rien avoir à craindre de l'Angleterre et de la France, rêvait une chose possible, et le sultan Mahmoud conçut de justes craintes en apprenant la nouvelle du passage du Pruth.

Le sultan était alors, avec son harem, dans son palais d'été de Béchiktach, et il voulut profiter des derniers loisirs qui lui restaient encore pour lire dans sa bibliothèque les nombreux documents écrits par les diplomates sous les règnes antérieurs et relatifs aux guerres avec la Russie. Il fut frappé du rapport de notre ambassadeur de Férriol, rédigé pour Achmet III , en 1702, dans une circonstance analogue. M. de Ferriol , ainsi que nous l'avons remarqué plus haut , voyait fort clair dans les intrigues russes et prédisait 1 854. Soixante-dix ans après , le baron de Thugut , inspiré sans doute par sa propre intelligence et par les notes de M. de Ferriol, écrivit un rapport qui est tombé entre nos mains, et que nous donnerons en entier à cause de l'immense intérêt que lui donnent les circonstances actuelles. C'est presque un document contemporain et inédit. Le sultan Mahmoud le lut avec une profonde attention , et on va juger de quelle importance il était pour lui.

« En présence de cette triste situation des affaires, mais qui ne laisse plus aucun doute, je n'ai pas encore pu faire usage des observations de Votre Excellence relatives au commerce des pays héréditaires et à la navigation sur le Danube et dans la mer Noire, ni de celles qui ont trait aux faveurs à obtenir pour la religion catholique ; au contraire^ persuadé que je ne pourrai réussir en rien, j'ai cru devoir m'abstenir de toute démarche intempestive, d'autant plus qu'il m'a paru que plus l'importance de ces objets est grande, plus aussi Votre Excellence trouvera utile de

suspendre toute démarche qui , n'étant suivie d'aucun résultat , pourrait compromettre l'avenir ; il m'a donc semblé qu'il conviendrait de prendre d'avance telles mesures qui assureront la réussite des intentions de Sa Majesté.

« En outre, comme d'un côté le droit de protection sur la religion schismatique est accordé à la Russie par une stipulation formelle du traité, et que, de l'autre côté, on prétend que le cabinet russe s'est réservé la libre navigation dans la mer Noire, à l'exclusion de toutes les autres nations chrétiennes, j'ai jugé utile de ne faire aucune démarche intempestive à ce sujet, jusqu'à ce que la connaissance parfaite du mal me facilite elle-même les moyens de le combattre; d'ailleurs^ l'esprit éclairé de Votre Excellence sera à même de choisir d'ici là les moyens les plus efficaces pour lever les obstacles qui pourraient résulter pour la navigation des États héréditaires d'un traité exclusif conclu entre la Russie et la Porte, et pour prévenir sûrement l'oppression ou l'extermination de la religion catholique dans le Levant.

« Mais si j'ai cru devoir attendre, sur les deux objets en question , les ordres ultérieurs de Votre Excellence, j'ai jugé nécessaire de garder envers la Porte un silence absolu sur les mesures dont Votre Excellence a daigné m'entretenir, et qui ont pour objet de protéger la Porte contre des attaques futures, de construire une forteresse à l'embouchure du Danube, etc. Sans doute, la réalisation de ce projet aurait été, dans la situation critique où cet empire se trouvait tout récemment encore, très-salutaire; mais depuis que Votre Excellence a pris connaissance des conditions de la paix, elle se sera probablement convaincue que la position des deux empires, telle que l'avait faite le traité d'alliance offensive et défensive, a été totalement changée par le traité de Kaïnardjé, et que, par conséquent, s'il était encore possible de sauver la Porte, il conviendrait de trouver des mesures toutes nouvelles.

« En effet, comme les stipulations de la paix actuelle assurent à la Russie d'un côté la partie est de la presqu'île delà Crimée, la

forteresse de Yenikalaa et surtout l'excellent port de Kertsch , de l'autre côté la possession de Kilbouroun, les deux rives de Tembouchure du Dnieper ; comme, en outre, elle songe à rétablir nonseulement les fortifications d'Azof à l'embouchure du Don, mais aussi à compléter la défense du beau port de Taganrok; enfin, comme ces contrées abondent en bois de construction , en chanvre et en toutes autres choses nécessaires à la construction des vaisseaux, il lui sera facile de construire prochainement à Kertsch, et à peu de frais , une flotte de douze à quinze vaisseaux de haut bord et autres navires, et dans les autres établissements nouvellement acquis, un grand nombre de bâtiments de grandeur inférieure : par conséquent, d'avoir toujours prêt tout ce qui est nécessaire à de grands transports de troupes.

« Comme, d'un autre côté, on ne peut pas douter que la Russie ne négligera pas d'entretenir en tout temps, dans ses nouvelles acquisitions , un corps de trente à quarante mille hommes , soit qu'elle y emploie les milices chargées jusqu'alors de la défense des lignes de l'Ukraine, soit qu'elle ait recours à d'autres expédients qui lui sont si faciles, il en résulte qu'à l'avenir la Russie sera toujours maîtresse, aussitôt que le cabinet de Saint-Pétersbourg le jugera à propos, d'opérer, sans aucun armement extraordinaire, des descentes sur les côtes de la mer Noire, et à conduire, favorisée par le vent, en trente-six à quarante-huit heures, de la nouvelle frontière de Kertsch ,. un corps de vingt mille hommes jusque sous les murs de Constantinople. Dans ce cas, une conjuration, concertée d'avance avec les chefs de la religion schismatique, éclatera sans nul doute, et il ne restera au Grand-Seigneur que de quitter son palais à la première nouvelle du mouvement des Russes, de s'enfuir au fond de l'Asie, et d'abandonner le trône de l'empire d'Orient à un possesseur plus habile.

« Lorsque la capitale sera conquise, la terreur et l'assistance fidèle des chrétiens schismatiques soumettront indubitablement et sans peine , au sceptre de Russie, tout l'Archipel, les côtes de

l'Asie Mineure, toute la Grèce jusqu'aux bords de l'Adriatique. Alors la possession de ces pays tant favorisés de la nature, avec lesquels aucune autre contrée du monde ne peut rivaliser de fertilité et de richesse du sol, élèvera la Russie à ce degré de supériorité qui surpassera tout ce que l'histoire raconte de fabuleux de la grandeur des monarchies des temps anciens. Comme dans une époque à venir cette grande révolution peut se faire du côté de la mer Noire, d'une semaine à l'autre, sans bruit et sans grands préparatifs coûteux, et qu'elle peut être conduite à fin en très-peu de temps, il n'est pas à croire que la Russie se trouvera jamais dans le cas de choisir de nouveau pour théâtre de ses opérations les bords du Dniester et du Danube , car une guerre à une telle distance de ses propres frontières, trop coûteuse et trop pénible, ne peut être terminée qu'après plusieurs campagnes, et ne laisse pas d'être sans résultats bien décisifs, tandis que de sa nouvelle frontière elle peut, en tout temps, et dans l'espace de deux jours, faire, en venant par la mer Noire, une attaque contre les mui's mêmes de la capitale»

t( D'autres raisons encore ne laissent aucune probabilité que la Russie tentera à l'avenir une guerre aux bords du Dniester et du Danube. Jusqu'à présent, les véritables intérêts d'État de la Russie ne lui ont jamais permis de demander sérieusement à conserver ses conquêtes faites de ce cûté du Danube; dorénavant, il sera d'autant plus difficile de lui prêter cette intention, que, vu la position nouvelle que lui a faite le traité actuel, les côtes de la mer Noire lui offrent des conquêtes d'une bien autre importance. D'ailleurs la Russie ne peut se flatter d'occuper tout ce pays d'un seul i^up et de s'y maintenir; elle doit donc s'attendre à ce que, dans le renversement futur de l'empire ottoman , les provinces situées aux frontières des États héréditaires deviennent le partage de la cour impériale. Le cabinet russe songera d'autant moins à s'élever contre celte prise de possession qu'il ne pourra l'empêcher, et que cet accroissement de territoire par l'Autriche ne

saurait exciter sa jalousie. La raison en est que les acquisitions que l'Autriche ferait de la Bosnie, de la Servie, etc., bien que d'une grande importance dans d'autres circonstances, ne peuvent être d'aucune utilité pour la Russie, du moment que le reste des États de la Porte sera tombé entre ses mains. Or, ces provinces sont habitées presque uniquement par des mahométans et des chrétiens schismatiques. Les premiers ne sauraient y être soufferts ; les seconds, vu le voisinage de l'empire d'Orient russe, ne tarderont pas à émigrer, ou , s'ils restaient, leur infidélité causerait des troubles continuels, et une extension de territoire, sans force intrinsèque, loin d'augmenter la puissance de Sa Majesté Impériale, ne servirait qu'à l'affaiblir.

« En prenant en considération toutes ces raisons, la construction d'une forteresse à l'embouchure du Danube pourra donc paraître superflue à Votre Excellence , car les clauses du traité obtenu par la Russie ne laissent plus aucun doute que cette guerre n'ait été la dernière que les Russes auront faite sur le Danube. D'un autre côté, il est malheureusement trop vrai que la fortification du canal de la mer Noire ne saurait donner à la Porte la moindre sécurité; les fortifications élevées par le brigadier français, M. de Tott, auraient pu être de quelque utilité dans le passé et dans le cas où il se serait agi seulement d'arrêter une petite flottille, dépourvue de troupes sutïîsantes pour opérer une descente et n'ayant d'autre destination que d'effrayer la capitale par un bombardement, ou d'y jeter le trouble et la consternation de toute autre manière ; aujourd'hui elles sont sans importance, car la Russie, par ses nouvelles acquisitions, peut, à l'avenir, opérer avec laplus grande facilité des transports de troupes con-sidérables. Enfln, la fermeture du canal pourrait d'autant moins sauver la capitale, que les Russes peuvent sans aucune difficulté débarquer en dehors du canal sur plusieurs points situés le long de la côte européenne de cet empire.

(( Mais ce qu'il y a de plus délicat et de plus périlleux en tout

cela, c'est que l'existence de la Porte paraît ne devoir plus dépendre, à l'avenir, de la volonté des autres cours, car aussitôt que les travaux à exécuter dans les nouveaux établissements russes auront acquis un certain degré de consistance, ce qui peut se faire en peu de temps, on doit s'attendre d'un jour à l'autre, ainsi que je l'ai déjà humblement fait remarquer, à la prise de possession de Constantinople par les Russes; cette capitale pourra être conquise à la suite d'une attaque imprévue, avant même que la nouvelle d'un mouvement de l'armée russe ne soit parvenue aux frontières des autres puissances chrétiennes.

« Si le peu d'étendue de ce rapport ne me permet pas d'énumérer les maux infinis que le malheureux jour de la signature du traité actuel a engendrés pour le présent et pour l'avenir, j'ai cru cependant devoir donner, en réponse aux instructions de Votre Excellence, ce court aperçu de la situation actuelle de cet empire. C'est à la haute sagesse de Votre Excellence de décider s'il convient de remédier à ce triste état de choses et quels moyens il faut y employer.

« La Porte continue à garder envers tout le monde le secret sur les clauses véritables de ce traité; et pour excuser une conduite aussi singulière, elle prétend, tantôt qu'elle-même attend de la prochaine arrivée des deux plénipotentiaires Resmi-Âhmed- Efendi et Monnib-lbrahim-Efendi, quelques explications verbales; tantôt elle a recours à d'autres subterfuges tout aussi vains.

« On ignore encore si cette retenue de la Porte est due à un sentiment de honte d'avoir signé un traité aussi humiliant, ou si elle est la conséquence d'une convention secrète, afin de soustraire, pour quelque temps encore, les véritables conditions de cette paix, si nuisible au reste du monde, à la connaissance publique ; enfin , on ne sait pas si ce silence obstiné provient de ce que les ministres de la Porte craignent pour leur sûreté et redoutent l'explosion du mécontentement de la nation, aussi

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longtemps du moins que l'étendard sacré n'est pas rentré dans Constantinople.

« Quoi qu'il en soit, le peu qu'on sait de ce traité dans le public suffit pour en tirer cette conclusion : à savoir que tout l'échafaudage des stipulations est un modèle d'habileté des diplomates russes et un rare exemple d'imbécillité de la part des négociateurs turcs; par l'adroite combinaison des articles de ce traité, l'empire ottoman devient dès aujourd'hui une sorte de province russe, d'où la cour de Saint-Pétersbourg peut tirer de l'argent et des troupes, etc. Enfin, comme la Russie est à même de lui dicter des lois, et qu'elle a entre les mains les moyens de forcer le sultan à les accepter, elle se contentera peut-être, pendant quelques années encore, de régner au nom du Grand-Seigneur, jusqu'à ce qu'elle juge le moment favorable d'en prendre possession détinitivement. »

La lecture de ce rapport éclaira le sultan Mahmoud sur les intentions du czar; aussi se prépara-t-il à une guerre de résistance désespérée, et resta sourd à toutes les obsessions des ambassadeurs européens, qui voulaient le détourner de ses préparatifs, en lui offrant leur entremise médiatrice. L'ambition moscovite éclatait aux yeux de Mahmoud avec trop d'évidence; il devina l'idée fixe des czars , et refusa toute paix fallacieuse qui ne serait qu'une trêve, ramènerait encore les mêmes passages du Pruth, et voulut eu finir une bonne fois avec cette épée de Damoclès russe toujours suspendue sur le toit du sérail. Plein de cette idée, il ordonna des prières publiques dans toutes les mosquées, fit publier partout des proclamations de guerre, et appela aux armes tous les fidèles croyants.

La campagne s'ouvrit malheureusement; le grand-duc Michel prit la ville d'ismaïl; le général Boudzewitch passa le Danube, prit les places fortes de la Dobruscha; le prince Mentzikoff battit les Turcs près d'Anapa, et les Cosaques entrèrent à Bazardjik. Le sultan fit déployer l'étendard du prophète, sortit à cheval de

Constantinople, et s'élança sur cette glorieuse route du Danube, si connue de ses héroïques aïeux, les glorieux fils d'Osman.

On croit lire l'histoire du jour. Les Russes cernaient Silistrie; le prince MentzikotF assiégeait Varna ; le général Karniloff observait Giurgewo ; la petite Valachie était envahie par le baron de Geismar. Quelques légers succès accueillirent l'arrivée du sultan. Varna faisait une résistance héroïque; le prince Mentzikoff, blessé grièvement devant cette place forte, cédait le commandement au général Woronzoff. La peste décimait l'armée russe; à (ihoumla, les Turcs étaient victorieux ; tout semblait ramener la bonne fortune sous les drapeaux ottomans, lorsqu'une intrigue, renouvelée de Catherine 1'*, fit tomber Varna au pouvoir du czar. Youssouf Pacha , le défenseur de la ville, était entré au camp russe, et l'avait livrée, en disant que rien ne pouvait plus sauver Varna.

La nouvelle de cette trahison exaspéra les habitants de Constantinople. Le sultan ordonna la confiscation des biens d'Youssouf, et le muphti l'anathématisa publiquement dans la mosquée d'Achmet. Une levée de vingt mille hommes amena de nouvelles troupes sur le Danube et des généraux fidèles, entre autres le célèbre Tchapan-Oglou. L'hiver précoce vint en aide aux Turcs. Les Russes levèrent le siège de Choumla et de Silistrie, et repassèrent le Daimbe en abandonnant un immense matériel.

L'année suivante, le général Diebitch franchit les Balkans, et de succès eu succès , il arriva devant Andrinople , qui lui ouvrit ses portes. Alors les négociations commencèrent; les ambassadeurs de France et d'Angleterre intervinrent avec énergie pour s'opposer à la marche de Diebitch; la diplomatie fit les plus louables efforts pour amener la paix; et elle fut conclue à Andrinople, le 14 septembre 1829.

La paix était à peine conclue avec la Russie, et déjà de terribles nouvelles arrivaient au sultan. Il perdait Alger par la faute ou la folie d'Hussein, et Méhémet-Ali, en pleine rébellion contre

la Porte, se rendait maître des places fortes de la Syrie. Les liens du vassal égyptien étaient brisés. Le redoutable Ibrahim , confident de ridée paternelle, et chef d'une armée aguerrie, avait résolu de marcher sur Gonstantinople et de détrôner le sultan. La campagne d'Ibrahim fut une série de victoires; l'Europe suivait avec stupéfaction ce héros égyptien, ce superbe rebelle, qui traversait la Syrie, prenait Damas, passait l'Oronte, et faisait mine de ne s'arrêter qu'au Bosphore. Les négociations diplomatiques arrêtèrent Ibrahim, comme elles avaient arrêté le czar. Mais la trêve ne fut pas longue. Le sultan prit des mesures d'autorité suprême qui mirent l'irascible Méhémet-Ali au comble de l'exaspération. Ibrahim recommença la guerre, parcourut les mêmes routes, et bien décidé, cette fois, à venger dans Gonstantinople les prétendues injures faites à son père. Le 20 juin 1 839^ Ibrahim livra aux Ottomans^ commandés par le brave Hafîz-Pacha, cette mémorable bataille de Nézib, qui lui aurait ouvert les portes de Gonstantinople, s'il était permis d'entrer dans cette ville sainte, lorsque l'Angleterre et la France la défendent, soit avec leurs soldats, soit avec leurs ambassadeurs.

L'officier du sérail chargé d'annoncer à Mahmoud la défaite de Nézib traversa le Bosphore, débarqua sur la rive de Scutari, gravit le mont Boulghourlou, et se fit ouvrir la porte de Tchamli- Dja, où le sultan s'était retiré, depuis un mois, pour cacher à tous les yeux les fiévreuses inquiétudes que lui donnait la rébellion de Méhémet-Ali et la marche victorieuse d'Ibrahim. On entra dans la chambre de Mahmoud; on ne trouva qu'un cadavre. Gette mort était naturelle, et ne donnait lieu à aucun doute. L'inquiétude avait tué ce grand homme ; l'inquiétude est aussi un poison mortel, et le seul qui, jusqu'à ce jour, n'avait pas fait un cadavre sur les tapis du sérail.

Monté sur le trône à l'âge de l'adolescence , le sultan Abdul- Medjid a continué la grande œuvre de son glorieux père, et Gonstantinople est aujourd'hui une sœur de Londres et de Paris;

tout ce que les siècles barbares avaient légué à cette ville a disparu, tout ce que les fils d'Osman lui avaient légué d'héroïsme subsiste encore. Le jeune sultan a toujours été à la hauteur de son siècle; ses tentes européennes sont aujourd'hui des palais bâtis sur le roc ; il est frère des rois chrétiens : quand son histoire sera faite, il n'y en aura pas de plus touchante et de plus belle dans la race d'Osman, le sultan Abdul-Medjid méritait bien que l'Angleterre et la France, ces Briarées des nations, ouvrissent leurs bras, du nord au midi, pour étreindre le monde, et arrêter sur les cent routes de Constantinople toutes les escadres et toutes les armées de son éternel ennemi.

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