CONSTANTINOPLE A VOL D'OISEAU
Le 7 octobre 1802, deux Anglais s'élevèrent en aérostat dans la plaine de Dolma-Bagtché ; ils planèrent sur Constantinople , descendirent à Galata, et le sultan Sélim les ayant mandés auprès de lui , ils dirent à Sa Hautesse : — Jamais les hommes n'ont rien vu de plus beau entre la terre et le ciel !
(^es deux aéronautes disaient une vérité incontestable; d'autres ont fait après eux le même voyage aérien, pour embrasser Constantinople dans son ensemble, mais aucun, peut-être, n'a eu l'idée de lire toute l'histoire de Constantinople, le matin même du jour où son aérostat s'est élevé dans les airs.
L'histoire de Constantinopîe est l'histoire d'un monde à part. Quand on vient de lire cette émouvante série de catastrophes , de guerres, deséditions, de massacres, d'incendies, de sièges, qui sont, pendant vingt siècles, la vie d'une cité, on entend résonner dans sa tête le fracas d'une cataracte de sang; et, si dans ce moment de fièvre cérébrale et historique, on est emporté sur les ailes d'un aérostat, si on peut voir concentrée sur un point, audessous, la ville prodigieuse, qui a souffert toutes ces calamités, bu tout ce sang, conquis toutes les gloires, on éprouve alors, dans le calme domaine de l'air, une de ces émotions impossibles, comme la terre n'en connut jamais. Ce passé fabuleux donne à cette ville, ainsi embrassée dans son ensemble , une physionomie qu'aucune autre cité ne peut avoir, pas même Rome, cette autre martyre de l'Occident. Constantinople, grâce à cette ceinture de
ports, de canaux, de mers qui l'environne, est toujours vivante, toujours jeune, toujours splendide; elle a pu renaître cent fois de ses cendres, parce que le monde a besoin d'elle; c'est le caravansérail de rOrieut, c'est riiôtellerie de l'univers; toujours la mer lavera ses blessures et les cicatrisera ; Constantinople vivra tant que les eaux de son Bosphore couleront dans ses veines comme un sang inépuisable et généreux. Ses antiques sœurs, Palmyre, Ninive, Babylone, seraient encore debout et florissantes, si les flots de la mer orientale eussent baigné leurs rives : ces trois cités, nées au désert, devaient bientôt trouver leur tombe dans leur berceau.
Avec ses forêts de mâts, de cyprès et de minarets, Constantinople, aperçue confusément du haut des régions supérieures de Tair, doit ressembler à une Venise échevelée qui sort des eaux ; mais si l'aérostat plane sur elle, dans son voisinage, et permet à l'œil de tout distinguer, le voyage sera un cours monumental d'histoire, sur cette immense carte géographique en relief, inondée d'azur et de soleil.
Depuis la tour de Bélisaire, que baigne la Propontide, jusqu'à la pointe du sérail, on voit tout uA angle plein de noms émouvants, signés avec des minarets et des coupoles; les mosquées de Mahomet 11, de Soliman le Magnifique, d'Achmet et de Bajazet ; l'Hippodrome, théâtre et tombeau des janissaires ; Sainte-Sophie, toujours illuminée par le labarum de Constantin ; le sérail, avec ses cours sombres, ses kiosques voilés, ses jardins mystérieux ; palais étrange, tout à la fois enfer et paradis du Coran, avec ses souvenirs de souffrances et de voluptés inouïes, ses secrets trahis par l'histoire ou ensevelis dans ses ténèbres, ses complots de quatre siècles, ses corniches de têtes coupées, ses divans étoffés par la chair des grands-vizirs, ses lamentations d'agonies dans les parfums et les roses; et comme il est charmant à voir ce sérail! Quelle grâce dans ces coupoles d'arbres! quel calme dans ces jardins! quel silence dans ces cours! comme elle est pure, l'atmos-
phère qui environne cet Éden des supplices! comme elle est joyeuse, la mer, qui a lavé toutes ces souillures et qui coule en lames de saphir sous les kiosques où les sultanes passèrent leur vie à pleurer leurs enfants !
De la pointe du sérail, le regard suit la rive du long port qui roule comme un fleuve jusqu'à la mosquée lointaine d'Éïoub, où les sultans allaient ceindre le sabre d'Osman, lorsqu'ils arrivaient au trône. On distingue des plaines, des collines, des aqueducs, des fermes, et par intervalles les massifs des cyprès tumulaires, les oasis de la mort. A droite, sur la côte asiatique, s'élèvent les collines de Scutari, que semble garder, comme une sentinelle avancée, la tour de Léandre, qui chante encore son antique légende d'amour. Au pied de ces collines, les sultans dressaient leur tente de voyage, lorsqu'ils partaient pour leurs fabuleuses expéditions vers TEuphrate et le Taurus. C'est le péristyle de l'Asie; c'est de là que les conquérants turcs, bien plus grands qu'Alexandre et Annibal, partaient sans donner un coup d'œil de regret aux kiosques de leurs favorites, et allaient réveiller en sursaut tous les sultans des Mille et une Nuits, dans des villes dont le seul nom réjouit les oreilles, Bagdad, Ispahan, Erzeroum, Ninive, Trébizonde, Babylone, Tauris, Bassora. On découvre sur le même point, au bord de la mer, les mosquées de Kajvak, du sultan Sélim, de Schemsi-Pacha, d'Abdul-Hamid, et derrière les minarets, le regard s'arrête avec une mélancolie délicieuse sur une forêt de cyprès et un champ de repos semé de tombes, qui n'ont pu parvenir à se faire tristes dans l'irradiation du soleil d'Orient. Collines, jardins, cimetières, fermes, palais, mosquées, accompagnent le regard jusqu'à l'horizon, qui s'élargit sur la mer Euxine, à l'embouchure du Bosphore ; et quand les yeux, fatigués des splendeurs de l'Asie, se détournent sur la côte européenne et tombent sur Galata et Péra, faubourgs de l'autre rive, ils sont encore éblouis des magnificences de la nature et du travail humain : sur cette côte tout est paysage, depuis la douane de
Galatii, depuis la porte Bazari, jusqu'aux dernières lignes de l'horizon. Dans les jardins, on voit blanchir l'architecture moderne des palais des ambassades; on reconnaît, à sa colonnade ac-adémique, la villa recueillie où le bon génie de la France prononce toujours des paroles amies à l'oreille des sultans. On suit l'immense paysage jusqu'aux prairies de Bouyoukdéré ; puis on détaille toutes les sinuosités, toutes les molles inflexions de la rive européenne, aussi belle que sa sœur; on dirait que ces deux rives, poussées par une noble émulation , se sont couvertes de tout le luxe des parures orientales, et se baignent, comme deux sultanes, dans une eau pleine de soleil, pour plaire au maître qui les regarde, sous les persiennes du kiosque, à la pointe du sérail. Dans cette direction nouvelle, on découvre l'arsenal de Topkané^ avec ses parcs immenses et son escalier baigné par le Bosphore; les mosquées de Bazari, de Rhataniyé, d'Aoussi-Eff'endi, de Siman-Pacha; les palais de la sultane Begum, de la sultane Validé, de la sultane Khadidje, avec leurs jardins de sycomores, de frênes, de buis, de pins, d'acacias, toujours voisins de ces grands massifs de cyprès qui annoncent la mort à côté de la vie, et résument dans un contraste éternel toute la philosophie de l'Orient. Et après cette exploration de défails, quand le regard veut encore ressaisir l'immensité de l'ensemble, il est ébloui par les trois angles de terre où s'amoncellent des mosquées , des minarets, des tours , des palais superbes , des collines couvertes d'arbres, des nécropoles riantes, des constellations de croissants d'or, des pavillons de vaisseaux agités par la brise; et partout la mer, qui fait irruption à toutes les issues, pour embellir encore ces merveilles, avec le complément sublime qu'elle seule peut donner dans son union avec le soleil.
ET LA MER NOIRE. 32i