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Le Sérail vu de la mer.
à pied. Des colonnes et des tours ornent cette entrée close à chacune de ses extrémités. C'est là que les ambassadeurs étrangers, assis sur un banc de bois qui existe encore, devaient attendre humblement ; minutes pénibles et angoissantes que ces moments d'attente : car c'est là aussi que les vizirs tombés en disgrâce étaient attaqués, lâchement, par derrière, et, ne pouvant échapper au piège où ils étaient tombés, livrés au bourreau ({ui remplissait alors son office. Le passage franchi, on entre dans une cour désolée où s'étendeiit des pelouses traversées de chemins pavés et bordés d'arbres de chaque côté ; des galeries recouvertes de plomb en font tout le tour. A gauche, au-dessus d'une voûte soutenue par des arcades, s'élève une flèche semblable à celle d'une église, et qui, de loin. donne au .Sérail sa physionomie particulière. Voici la demeure des veuves, à droite, les cuisines de la cour. C'est là qu'étaient exposés, aux
jours d'audience, les plats remplis de riz sur lesquels se précipitaient les Janissaires, aiin qu'on pût juger de leur contentement d'après leur appétit ; la solde leur était ensuite comptée : des sacs remplis de piastres étaient jetés sur le pavé retentissant. On voulait de cette façon donner aux ambassadeurs une idée de la puissance ottomane et leur imposer du respect. Après avoir eux-mêmes mangé et assisté à une séance du Divan, ils devaient attendre en plein air la grâce de pouvoir m frotter leur front à la poussière des pieds du Maître >•.
La porte de la Béatitude, au bout de l'allée de cyprès, était autrefois gardée par des esclaves blancs et noirs ; c'est une porte à toit saillant porté sur des colonnes de marbre ; elle conduit au Nord dans une troisième cour intérieure ornée de bassins, de parterres et que jamais étranger ne foula de ses pieds. Cette porte mène directement dans la vSalle du Trône, construite par Suléïman. C'est ici que se tenait le Divan sous la présidence du grand vizir et auquel, s'il le désirait, le sultan pouvait assister, invisible à tous les regards ; seule l'aigrette de diamants dont les feux se jouaient dans la demi-clarté de la loge séparée, pouvait trahir la présence du maître redouté ! Sur les murailles se trouvent des faïences décoratives, au plafond des arabesques dorées. De petites colonnettes dorées, autrefois couvertes de pierres précieuses, supportent le trône.
Vient ensuite la Bibliothèque ; deux rangées de colonnes antiques supportent le plafond de la salle ; celle-ci renferme des armoires de cèdre contenant peut-être encore des écrits byzantins et la librairie de Mathias Corvin enlevée lors de la prise de Budapest. Nous entrons ensuite dans le Trésor, sanctuaire d'un accès difficile et coûteux. L,e trésorier, accompagné d'une foule de satellites, paraît portant un trousseau de clefs, ouvre la porte extérieure du vestibule à colonnes, enlève les sceaux et cadenas de la porte de fer et empoche alors le pourboire traditionnel. Trois salles et une petite galerie tout autour. C'est là que se trouvent, à découvert ou renfermés, des armes précieuses, des vases et des vaisseaux d'or, des pierreries, des cristaux, des coupes pleines de perles, le tout dans un pêle-mêle indescriptible. Un trône d'or orné de mosaïques, de rubis, d'émeraudes et de perles, enlevé aux Perses ; un autre trône en bois de santal et d'ébène, orné de pierres précieuses et d'or ; des- colonnes d'or en supportent le ciel en forme de voûte où pend une émeraude énorme ; une housse de cheval toute brodée de perles véritables de la grosseur d'un pois ; une cruche en or toute touverte de diamants carrés ; de la ^'aisselle en lapis-lazuli orné de diamants ; que de merveilles
C0NSTANT1 XOI'LI'
encore ! A côté de cela, des bagatelles de i)eu de valeur ainsi que des relitjues grecques. Viennent ensuite les habits d'apparat et les armes favorites des sultans : brocarts précieux finement brodés, turbans à aigrettes de pierres précieuses, poignards enrichis de pierreries, chefsd'œuvre de ciselure et d'orfèvrerie. En face de ces salles se trouvent les insignes de l'empire : le manteau de camelotte noire, le drapeau, le bâton, le sabre et l'arc du Prophète, les glaives des califes et mille autres objets enlevés aux p-atimites d'Egypte et apportés ici. Des rosaces
Tour de la Jeune Fille, prise de Sculari. Au fond. Fera et Galata.
d'argent, des colonnes dorées ; la caisse d'argent où sont conservées les reliques pèse à elle seule 78.000 drachmes.
Des nombreux kiosques existant aux temps passés il n'en reste plus que quelques-uns. Ee plus beau est le Kiosque de Bagdad. Il s'élève tout en haut au-dessus d'escahers de marbre et de terrasses, au miheu des fleurs. C'est une image de la magnificence féerique de l'Orient : portes en bois précieux, ornées de nacre et d'ivoire ; tapis magnifiques, tentures, divans, sièges sculptés ; aux murs, des faïences avec des inscriptions ; des niches et des armoires placées dans le mur incrustées de nacre ; des vases et des coupes, des onyx, des cristaux de roche ; la cheminée est recouverte d'or ; une lumière magique tombe par les doubles fenêtres colorées. Ees couleurs s'harmonisent parfaitement, tout a été exécuté avec un goût achevé et un soin minutieux jusque dans les plus menus détails. Une bibliothèque se trouve sur le côté. Nous dégustons à petits coups un
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délicieux café arabe dans de minuscules tasses d'or, ayant la forme d'un œuf et enrichies de brillants ; nous allumons à des charbons ardents les grosses cigarettes odorantes du Padiscliah et, du haut de la colline, nous jouissons en plein air de la vue qui se déroule à nos pieds jusqu'à la mer reflétant la limpidité du ciel. IvC palais d'été situé là-bas sur le cap est brûlé et a presque complètement disparu.
Mehmédié. Mosquée de Mahomet II.
Vis-à-vis nous voyons le récif avec la Tour de Léandre datant elle aussi de l'époque de Mahomet. I,e nom est fantaisiste, la tour n'a rien de commun avec L,éandre dont la mémoire se rattache à Abydos. L'antiquité fait déjà mention de cet endroit : l'Athénien Charès, i[ui était venu au secours de la ville contre Philippe, y enterra sa femme qui l'avait accompagné dans la campagne : une colonne surmontée d'une génisse rappelait le nom de Damalis ; la figure fut plus tard attribuée à lo. A l'époque byzantine, il y avait ici une tour où en temps de guerre on attachait la chaîne du Bosphore dont l'autre extrémité était fixée à la flèche du
CONSTANT IXOI'LK
sérail. Ia' ConquL'rant la démolit et en construisit une nouvelle (|ui ser\'it de phare, puis de sémaphore, ensuite d'hôpital de pestiférés. ly'Ottomau la nonnne Tour de la \'ierge. Une légende explique l'origine de cette appellation. Une tzigane avait prédit au sultan que sa fille chérie mourrait de la morsure d'un serpent. Poussé par la crainte de perdre son enfant, il l'amena dans cette cour battue de tous côtés par la nier et crut alors
Mosquée de Bjjjzet.
lui avoir trouvé un asile sûr. Un prince persan, qui contemplait un jour la jeune fille, lui envoya une corbeille de fleurs ; mais, comme la jeune enfant s'approchait et se penchait pour en respirer le parfum, un serpent en surgit et lui fit une blessure mortelle. I^e prince qui se trouvait encore dans les en^•irons, se précipita sur elle et se mit à aspirer le poison avec ses lèvres ; il sauva ainsi la vie de la jeune fille et le père reconnaissant la donna comme femme à son sauveur.
Les mosquées turques ne sont pas une des moindres curiosités de Constantinople, encore que, pour la plupart, elles manquent d'originalité.
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Toutes s'inspirent plus ou moins de Sainte-vSophie dont elles reproduisent le plan et les principales dispositions.
Iva mosquée de Mahomet se dresse sur la quatrième colline, visible de loin à la place même où s'élevait jadis l'église des Apôtres, bâtie par Justinien, la plus belle après celle de Sainte-Sophie. Elle eut beaucoup à souffrir sous la domination des L,atins qui s'y rendirent coupables de toutes sortes d'excès : vol, destruction, violation des sépultures des empereurs et des patriarches. I^e Conquérant, après l'avoir épargnée pendant dix ans, la fit abattre en même temps que celle de Cibis et fit élever, un peu plus au nord des ruines, la mosquée actuelle, par les soins du Grec Christodoulos, dans l'espace de cinq ans ; les cendres et les ossements des empereurs et des patriarches furent mélangés avec le mortier qui servit pour les fondations. A l'intérieur, à droite du grand portail, nous voyons une plaque de marbre encadrée de lapis-lazuli sur laquelle ont été gravées en caractères d'or par le calligraphe Timourdji Tchélébi les paroles traditionnelles du Prophète : c Vous prendrez Constantinople ! Bienheureux le prince et l'armée qui accompliront cette œuvre ! »
I^es tremblements de terre ont endommagé la mosquée à plusieurs reprises ; mais elle fut toujours immédiatement restaurée, notamment dans les dernières années du xyiii*^ siècle où on procéda à une restauration complète. Avec tous ses établissements de bienfaisance elle occupe un grand espace : citons les deux cours, les huit collèges internes, une école primaire, le jardin des tombeaux avec son mausolée octogonal et le catafalque du Conquérant entouré d'une grille richement incrustée, le turbé de son épouse favorite Giilbéhar (printemps de roses), la mère de Bajazet, l'hôpital et l'hospice pour les pauvres, la cuisine économique et le bain, qui occupent longtemps notre attention. I,e parvis est entouré par des arcades en ogive suj^portées par des colonnes de marbre et de granit, couronnées de coupoles couvertes de plomb ; tout autour de cette galerie, des sièges de marbre polis comme des miroirs, interrompus seulement par les portes ; au milieu du parvis un pavillon octogonal renfermant une fontaine et ombragé de hauts cyprès. L,a mosquée elle-même est surmontée par une coupole centrale à laquelle s'appuient quatre demicoupoles ; quatre petites tourelles et un grand nombre de coupoles secondaires entourent le groupe du milieu ; deux minarets élancés, munis chacun de deux galeries, flanquent ce lieu consacré au culte. I^'intérieur est d'une simplicité imposante : un caractère sévère, presque puritain, lui a été donné dès le commencement — seuls les ornements bizarres blancs et gris sombre ajoutés aux voûtes et aux arceaux lors de la dernière res-
CONSTA\ïlNOPI,E 131
tauration dérangent l'harmonie générale. En outre, une lumière trop crue tombe de nombreuses fenêtres disposées en six rangées les unes au-dessus des autres. Ces défauts de construction enlèvent à la mosquée iiuelque peu de la grande impression qu'elle de\-rait ])roduire. On remarque tout de suite qu'on a voulu imiter vSainte-.Sophie.
Chah-zadé. Façade et minaret.
Pour récompenser l'architecte, Mahomet lui donna une rue entière située dans les environs : Christodoulos semble avoir joui de ce présent jusqu'à sa mort.
Comme on le voit immédiatement, une quantité d'établissements charitables forment la dépendance de toute grande mosquée ; nous y trouvons d'abord des écoles supérieures et primaires ; le vainqueur lui-même semble avoir voulu rappeler par leur grand nombre la parole de l'Islam ; « I^a guerre la plus sainte n'est pas celle qu'on fait contre les infidèles, mais contre l'ignorance. •>
Viennent ensuite les cuisines voisines des oratoires ; celles-ci distri-
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buent chaque jour du pain et deux mets chauds composés de viande et de légumes à plus de trente mille personnes dans Constantinople. De moindre importance, quoique devant être mentionnés, sont les établissements d'aliénés et les hôpitaux — où malgré les lettres de fondations prescrivant aux malades « des pigeons, des moineaux et des rossignols » les médicaments font parfois défaut.
On attribue à Mahomet la construction de la mosquée d'Eyoub à côté du tombeau du saint. L'entrée de ce sanctuaire est interdite aux Francs, de même que le parvis.
C'est une petite bâtisse élégante en marbre blanc, du style le plus simple, sans colonnes ; quatre gros piliers construits dans le mur soutiennent la coupole. Tout le parvis est pavé de dalles de marbres ; de vieux érables abritent une quantité d'oiseaux sous leur feuillage. Deux tours élancées montent vers le ciel sortant du groupe d'arbres, « comme deux bras portant au ciel la prière du peuple, le matin et le soir », suivant le mot de la chronique turque. I,e tombeau est orné de lampes et de candélabres de matières précieuses. C'est dans cette mosquée que le sultant est ceint du glaive d'Osman par le plus ancien de l'ordre des derviches Mevlévis : on pourrait donc l'appeler la mosquée du sacre. Le fidèle de l'Islam croit aussi avoir ici une relique de IMahomet. Lorsque le Prophète était occupé à la construction de la Caaba, la marque de son pied demeura dans la pierre sur laquelle il était debout. Cette empreinte de pied vint d'Egypte à Stamboul : longtemps ignorée, on la découvrit accidentellement dans le sérail et on la fixa au mur du côté droit de la mosquée, à hauteur d'homme, dans un cadre d'argent ; voilà ce que dit la tradition, mais il nous est naturellement impossible de voir cette empreinte sacrée.
En 1500, Bajazet, fils et successeur du Conquérant, construisit, sur l'emplacement de l'ancien Forum Théodosien, la mosquée qui porte son nom, presque dans le même style que celle de son père. Le parvis est une œuvre remarquable de l'architecture ottomane. Il faut admirer les galeries en ogives où le marbre rose alterne avec le marbre blanc et noir, les colonnes de vert antique et de jaspe, les chapiteaux en forme de stalactites, les coupoles innombrables de la toiture. La noble organisation architecturale intérieure contraste singuHèrement avec l'extérieur pauvre de la djanii elle-même : on y rencontre des beautés inattendues. Le peuple l'appelle la mosquée des Pigeons. Sitôt que la nourriture a été répandue sur le marbre de la cour, des vols innombrables de ces joyeux hôtes au plumage bleu noir s'abattent du toit de la mosquée, des coupoles, du portique, de
toutes les colonnes et de toutes les branches des arbres et \'iennent picorer fièrement. Une légende se rattache à ces petits animaux : on dit qu'ils proviennent d'un couple de [pigeons des bois qu'un jour Bajazet acheta à un pauvre et dont il fit présent à la mosquée ; leur existence non troublée produisit cette innombrable postérité. >Selon les autres, ces pigeons proviennent d'une colombe qui murmura quelque chose d'important à l'oreille du Prophète lorsiiue celui-ci était obligé de fuir. Rien
Djéhangliir et le Bosphore.
n'est plus incertain que leur origine, comme on le voit ; dans tous les cas, ils sont entretenus depuis des siècles selon une ordonnance du souverain. Ue même, chaque vendredi, on distribue ici des rations de pain aux chiens des rues. I,a cour est continuellement remplie par une masse de peuple, c'est un marché continuel ; tout autour, des bouticiues se sont installées où l'on vend tout ce (iui se peut imaginer — enfin un véritable chaos oriental. Tout cela trouble un peu la paix du sanctuaire.
A la mosquée appartient la bibliothèque la plus importante de Constantinople, fondée par le sultan et installée aujourd'hui dans un bâtiment séparé et moderne. C'est une riche collection de manuscrits choi.sis, la plupart non encore imprimés, traitant de toutes les branches de la science. Les li\Tes sont autrement classés et conservés (lue chez nous. Ils ne sont
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pas placés l'un à côté de l'autre, mais placés horizontalement l'un sur l'autre, de telle manière qu'on puisse lire les titres. Pour être préservé contre la poussière et les ^'ers, chaque livre est enfermé dans une enveloppe de cuir ; le titre est inscrit non pas sur le dos, mais sur la tranche du livre ou sur le côté étroit de l'étui. On se sert des livres à l'endroit même et ils ne sont jamais prêtés. Il n'y a point de tables ni de chaises : de grandes nattes sont étendues à terre, les bancs ne servent qu'à poser les livres. Les bibliothèques appartenant souvent aux mosquées se trouvent habituellement dans l'enceinte sacrée elle-même, ce qui les rend difficilement accessibles à l'Occidental ; l'organisation séparée comme dans la Bajazidié est donc une chose à reconnaître et à louer.
I^a mosquée du sultan Sélim, élevée en 1520 par Soliman le Magnifique . en l'honneur de son père, reste loin des autres mosquées de la ville en ce qui regarde la grandeur et la décoration. Aucune pierre rare, une simplicité réellement touchante. Elle se dresse sur la cinquième colline, tout près du port, dominant le paysage et pouvant être aperçue à une très grande distance.
Elle est flanquée de deux minarets de hauteur moyenne, couronnés -chacun d'une galerie. I^'intérieur est d'un aspect un peu grêle dû peut-être à la crudité de la lumière partout répandue.
Elle est flanquée de constructions secondaires et d'un certain nombre de turbés, entre autres celui d'Abdul-medjid (mort en 1861). 1,6 tombeau de Sélim porte cette inscription :
Ci-gît la terreur des vivants et des morts, Sélim, /nais son tombeau ne contient que ses cendres; sur le champ de bataille sou âme plane encore.
L,a mosquée du vizir Moustafa Pacha à Guebzeh, village de la côte asiatique, date aussi du commencement du xvi^ siècle. Des pelouses et des rangées de cyprès se trouvent devant le portique soutenu par six colonnes antiques ; les murailles sont revêtues de plaques coloriées et d'inscriptions coufiques. Dans le cimetière, il y a une foule de restes d'inscriptions grecques de toutes sortes.
Avec la Chah-zadé, nous faisons la connaissance du grand arcliitecte ottoman, Sinan ; son nom et celui de Suléïman marquent l'âge d'or de l'arcliitecture turque.
Avec Soliman II, s'ouvrit une période de grandeur pour l'empire, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. C'est avec raison que l'histoire lui donne le nom de Grand ou de Magnifique. Ses expéditions s'étendirent sur toute la Hongrie, Vienne fut assiégée ; il fut heureux dans la guerre
CONSTAXTINOIM.E i35
contre la Perse ; ses flottes domiiièrent les mers, jusqu'à l'Espagne et l'Océan Indien. Sous lui, les forces des Ottomans parvinrent à leur apogée.
Sous aucun sultan, l'idée de la domination de l'Islam sur le monde n'avait été si consciente d'elle-même, si réfléchie, et jusqu'à un certain point, si justifiée.
Dans les arts, son influence se fit sentir par la protection qu'il accorda
Mosquée de Suléiman.
à Sinan. Celui-ci illustra son art et le siècle de Suléïmau par cinquante grandes mosquées qu'il construisit dans toutes les parties de l'empire et par une centaine de chapelles, de ponts et de palais.
Sa conception de la mosquée est issue de l'étude du sanctuaire édifié par Mahomet II.
Il éleva, de 1543 à 1548, cette mosquée du Prince, en l'honneur du fils ehéri de son protecteur, nommé Mahomet.
Ce monument est donc un des premiers ouvrages construits par le maître. Les fondations de la mosquée proprement dite dessinent une croix grecque aux quatre branches égales ; à côté de la coupole centrale se trouvent quatre demi-coupoles, lesquelles s'appuient elles-mêmes chacune
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sur trois autres plus petites. La coupole centrale surgissant ainsi de toute une série de demi-coupoles secondaires, la construction supérieure de l'édifice prend une légèreté extraordinaire. La mosquée reçoit la lumière par deux cent quatorze fenêtres. Les piliers principaux, très trapus, ont à leur base chacun deux niches placées dans la diagonale et s'enlèvent ensuite en forme octogonale. Les deux petits minarets avec leurs galeries superposées par des saillies en forme de stalactites et leurs balustrades sculptées à jour sont d'une grâce étonnante, et exécutés d'une manière aussi délicate et aussi légère qu'il est possible d'imaginer. Sinan, parlant lui-même de ses travaux, disait que la Chah-zadé était son œuvre d'apprenti, la vSuléïmanié son travail de compagnon et la Sélimié d'Andrinople son chef-d'œuvre de maître. Son ouvrage d'apprenti annonce déjà un maître. C'est une des mosquées les plus importantes de la ville. Les restes mortels des princes Mahomet et Djéhanghir tombés sous les cabales de l'épouse favorite de Suléïman, de la mère de Sélini II, femme ambitieuse et jalouse, la Roxelane des historiographes européens, ces restes, disons-nous, reposent dans un turbé remarquable, de forme octogonale ; l'intérieur est d'une élégance gracieuse, exécuté jusque dans les petits détails avec un soin extrême ; les murailles sont recouvertes de faïences perses, qui donnent à la salle un aspect sombre plein de grandeur et de mélancolie.
Une mosquée située à Avret-tach conserve la mémoire de Hasseki Housseni, la mère des princes supprimés ainsi violemment ; une autre mosquée dominant les environs de Fondoukli et connue par la vue qu'on en a du port emprunte son nom au prince Djéhanghir, elle a été récemment remise à neuf.
La mosquée de vSuléïman, construite par Sinan de 1550 à 1566 sur une vaste plate-forme de la troisième colline, est considérée comme la plus belle de Stamboul après Sainte-vSophie. C'est une œuvre admirable d'architecture ottomane, conçue dans un style digne de la splendeur de l'époque. Elle se distingue par la pureté du style, la régularité des plans, la perfection des différentes parties, et l'harmonie de l'ensemble.
Toute la construction si vaste s'étend d'une manière imposante avec ses treize coupoles, son parvis, son jardin des tombeaux, sa bibliothèque, les trois écoles, les quatre collèges, les hôtelleries, les cuisines, les cyprès et platanes qui couvrent la cour extérieure longue de 190 mètres sur 130 de large. Tandis que la Chah-zadé n'a que deux minarets, la Suléïmanié en a quatre, deux petits ornés de deux galeries, et deux plus élevés à trois galeries.
Le Haram à trois portes, qu'une fontaine jaillissante anime, excite
radiuiration par ses formes choisies et les matériaux superbes dont il est construit : marbre, porphyre, granit ; au-dessus de la porte principale la fornuile de l'Islam ; tout autour court une colonnade couronnée par
Grand portail du parvis de la Suléïmanié.
26 coupoles : trois galeries sont numies de fenêtres donnant sur l'extérieur, des bancs de marbre s'allongent sur toute la longueur, les colonnes et les coupoles du quatrième cloître s'élèvent plus haut que les autres sur la façade de la djami. En face de la porte centrale du parvis s'ouvre l'entrée du sanctuaire, construite dans le style persan, décorée magnifiquement.
ly'intérieur à trois nefs est d'une beauté surprenante ; rien (|ue
ce mouumeut justifierait amplement le titre de Magnifique, donné au sultan. Le milieu est couronné d'une coupole gigantesque soutenue par quatre colonnes énormes : ce dôme a un diamètre de 26 mètres comme
Mosquée de Rouster.i Pacha. Porte et faïences.
celui de Sainte-Sophie ; la fierté qu'il excite chez les Ottomans est peutêtre un peu excessive, car il est moins hardi, sa hauteur dépassant de 5 mètres celui de Saiute-Sophie. I^es matériaux de construction furent tirés du grand palais des empereurs grecs. C'est ainsi que les ciuatre grands blocs de granit, debout entre les piliers de soutien des deux côtés de l'axe principal de l'édifice, proviennent de l'Augustéon et du palais impérial du Justinien.
C'OXSTAXTIXOI' LE
Ces colonnes, les plus grandes de la ville, servent de soutien aux nefs latérales, elles sont couronnées de chapiteaux sculptés en forme de stalactites. Gyllius nous est un témoin de leur destination première : deux d'entre elles portaient la statue de l'empereur et la Vénus éprouvant la
Mosquée de Roustem Pacha. Faïences de la Niche Sauite.
Virginité. L,es deux autres doivent avoir probablement servi à porter les statues des impératrices Tliéodora et Eudoxia.
lyC long des murailles des nefs latérales sont disposés des bancs de pierre formés de colonnes tronquées. Partout une magnificence de bon goût : des incrustations de marbre multicolores sur les murs et les colonnes ; des lustres énormes de bronze dans la niclie de prière décorée de faïences perses aux couleurs chatoyantes, les neuf fenêtres de cette niche, garnies de vitraux éclatants, ornées d'arabesques, d'étoiles, de fleurs, du nom d'Allah : les vitraux proviennent des verreries du maître oriental si renommé à cette époque, Serhoch Ibrahim ; la tribune des prédicateurs
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et l'estrade des commentateurs du Coran sont de marbre blanc, d'un travail précieux.
Partout des guirlandes, des lustres en lil de fer tressés, en bois et en fer forgé portant de petites lampes emplies d'huile ; parmi cela des raretés de toute nature ; des dents d'éléphant, des œufs d'autruche. Tout l'intérieur de la mosquée donne l'impression d'un charme magique. ^lalgré les restaurations récentes au cours desquelles les fiers arceaux et les coupoles furent défigurés et enlaidis par des ornements bizarres, la mosc^uée justifie encore le jugement et la prétention de l'architecte disant (p'elle marquait l'apogée de l'architecture musulmane.
Dans le jardin rempli de tombeaux situé derrière la mosquée, se trouvent les tombes de Suléïman et de son épouse favorite, la Roxelane. Ce sont des mausolées à huit pans. Trente-huit colonnes de marbre entourent le monument funéraire et soutiennent des arcs en ogive de couleurs différentes ; à l'intérieur quatre colonnes de marbre blanc et quatre de porphyre soutiennent la coupole magnifique. I^a galerie ainsi formée tout autour reçoit la lumière du dehors par des niches en arcades garnies chacune de six fenêtres accouplées deux à deux. Tout, dans ce mausolée, respire une gravité solennelle.
Au milieu, les tombeaux des deux Suléïmaiis et du deuxième Ahmed : de grands candélabres se dressent de chaque côté, des draps précieux recouvrent les cercueils, vers la tête sont disposés les turbans blancs et les aigrettes de plumes de héron. Tout autour du monument de Suléïman I^^", une balustrade incrustée de nacre. Sur des pupitres des manuscrits magnifiques du I^ivre sacré ; en outre, une carte en relief des lieux saints de la Mecque.
Au nombre des mosquées se rattachant à la famille de Suléïman appartient celle de son grand-vizir et gendre, le Croate Roustem Pacha ; c'est encore un ouvrage de vSinan ; il est situé derrière le bazar égyptien, dans un amas de maisons.
Les faïences multicolores que nous y trouvons appartiennent au meilleur style ; les dalles qui ornent les murailles jus(|u'à hauteur des fenêtres et les piliers presque jusqu'au sommet, produisent un effet d'une noblesse étonnante.
Constantinople renferme encore un nombre considérable d'oeuvres de Sinan, très intéressantes (quoique d'importance secondaire. La mosquée de Piri Pacha se rattache à la mémoire de ce favori de Suléïman qui fut chargé par celui-ci du siège et de la conquête de Rhodes. Mentionnons aussi la mosquée de Kilich Ali Pacha, consacrée à la mémoire de
CONSTAXTINOPLK 141
l'habile amiral ottoman (|ui rétaljlit la renommée guerrière de sou pays, compromise par la défaite de I/'paute. I/orsi^u'il pria sou souverain de lui accorder un terrain pour bâtir, celui-ci lui indi(|ua la mer : là était son domaine ; l'amiral alors fait reculer les flots par des digues et, sur l'espace con(|uis, s'éleva la construction qu'il désirait. I^a grande coupole de la mosquée est, à vrai dire, d'un aspect un peu lourd ; tout à côté, un
Arcades à coupole de la cour de la Mosquée d'Ahmed.
minaret s'élance dans l'espace ; il y a, à l'intérieur du sanctuaire, de belles faïences perses. Ces faïences portent le nom de Kachi, du nom de la ville de Kachan où elles ont été fabriquées.
La grande et belle mosquée de Piali Pacha, située pittoresquement au milieu de la verdure à l'entrée d'une vallée, sous l'Ok-méïdan, doit également son origine à un amiral. Ce héros. Croate d'origine et vainqueur de l'île de Chio, la fit élever en 1565 et lui fit adjoindre, comme la coutume l'exige, un collège, un cloître, une fontaine et un bain. Nous nous trouvons ici probablement encore en face d'une œuvre de vSinan. La structure de la mosquée fait exception à la règle qui a présidé à la cons-
142 CONSTAXTINOPLE
truction des autres sanctuaires de la ville ; c'est iin ouvrage archaïque composé de six hautes coupoles pareilles, accouplées deux à deux de manière à former trois travées, soutenues dans le milieu par deux colonnes de granit rouge antique, d'aspect élégant ; le minaret s'élève au centre de la façade, au-dessus du portail principal, chose extraordinaire dans l'arcliitecture ottomane ; dans la cour, des estrades de marbre. L'intérieur simple, mais exécuté néanmoins avec un grand soin artistique, porte un cachet de gravité et de grandeur. Le Mihrab est orné de faïences délicatement bariolées, bleues et blanches. Le Member est décoré de sculptures ; les fenêtres ne sont pas enchâssées de fer, mais de bronze que l'on suppose provenir d'un métal de cloches. Le fondateur de la mosquée y fit ériger aussi un turbé modeste où il repose avec ses enfants.
Sinan repose dans la mosquée qu'il édifia lui-même à sa mémoire dans les environs de la place Karaman.
A l'est de l'At-méïdan, sur les fondements du palais impérial byzantin se dresse la mosquée d'Ahmed (1610). Autre variante de Sainte-Sophie. Après avoir passé la cour extérieure plantée d'arbres on parvient, par un escalier, à un joli portail conduisant dans le par\'is spacieux, de proportions régulières et majestueuses. L'architecte flanqua la mosquée de six minarets : deux, à deux galeries, aux angles de front du Haram, les quatre autres, à trois galeries, aux angles de la djami elle-même située en arrière. L'architecte voulait aussi produire l'impression que la coupole s'élevant dans l'espace limité par les minarets égalait sa voisine et sa rivale, celle de Sainte-Sophie : telle fut la condition imposée par le souverain sous peine de mort. Le clergé ottoman trouva cependant que l'on portait ainsi atteinte à la dignité de la Caaba de la Mecque qui seule, jusqu'à ce jour, pouvait se glorifier de posséder six minarets ; Ahmed à son tour apaisa les esprits en déclarant qu'il rétablirait la situation privilégiée du lieu saint en y faisant construire un septième minaret. Les battants de la porte centrale du monument sont enrichis d'ornements en bronze repoussé. Quatre piliers libres et ronds de cinq mètres de diamètre (largeur anormale pour la hauteur) portent la coupole centrale qui mesure trente-six mètres de diamètre. Comme à la djami du Conquérant, on trouve ici quatre demi-coupoles réunies à la grande vers le milieu des murs ; quatre petites coupoles placées en diagonale recouvrent les angles du bâtiment carré, derrière les piliers. Abstraction faite de la muraille du haram, les contreforts sont placés moitié vers l'extérieur, moitié vers l'intérieur ; mais, sur trois côtés, on a disposé, entre les contreforts intérieurs, des galeries reposant sur des colonnes de marbre et
COXSTAXTI XOIM.E
de granit à chapiteaux en forme de stalactites. Les plaques de faïence bleues, blanches et vertes dont sont recouvertes les murailles jusqu'aux fenêtres supérieures, montrent des dessins choisis, tirés de l'art indien de
Mosquée de la Validé et Baz.ir l^gyptieii.
l'entrelacs et comptent parmi les produits les plus précieux de l'ancienne céramique ottomane. L'influence indienne se montre aussi dans la rondeur et les rainures convexes des grands piliers du centre. Une bande décorée de versets du Coran inscrits en lettres d'or entoure ceux-ci à mihauteur. La partie supérieure des murailles est peinte et les dessins se raccordent adroitement à ceux des faïences placées dessous. Le Mihrab est recouvert de pierres rares ; on y voit incrusté un fragment de la Pierre
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Noire de la Caaba. Le Member est un chef-d'œuvre admirable de marbre travaillé, une imitation de celui de la Mecque. De chaque côté, des candélabres de bronze aux cierges gigantesques. A l'angle sud-est, à gauche en entrant, se trouve la loge du sultan, richement décorée, ayant une entrée particulière donnant sur la cour extérieure. Partout des objets l^récieux de toutes sortes : le fondateur, par son exemple, obligeait à la générosité les grands de la cour ; ainsi le gouverneur d'Abyssinie envoya six lampes enrichies d'émeraudes et suspendues par des chaînes d'or ; des exemplaires magnifiques du Coran reposent sur des pupitres dorés aux inscrustations de nacre ; à la nmraille est suspendue la dernière tenture
Palais de Dohna-Baatcli
qui ait été posée sur la Caaba et que rapporta la Caravane du Pèlerinage Sacré. Quoique la mosquée fasse une impression imposante, vue de l'extérieur, à cause de son étendue et de ses nombreuses annexes ; quoiqu'elle paraisse intéressante par ses coupoles et ses minarets, l'intérieur, malgré toute sa splendeur et ses vitraux superbes, ne vaut pas la peine d'être visité cependant pour celui (|ui a déjà vu Sainte-Sophie ; les colonnes sont trop lourdes et trop renflées, la lumière beaucoup trop crue ; le lieu ressemble plus à une salle de fêtes qu'à un endroit consacré à la divinité. Cependant cette djanii est regardée comme la plus remarquable de Constantinople. vSa situation magnifique à l'At-méïdan, ses accès Hbres de toutes parts, répondent à l'empressement de la foule ; c'est le 12 rèdschèb t.[ue la caravane part d'ici pour la Mecque ; c'est ici que la Cour fête le Baïram et le Mevloud ou le jour de naissance du Prophète (le 12 rebi-ul-ewel) au milieu d'une magnificence extraordinaire. C'était une fête magnifique, lorsque le Padishah lui-même s'y rendait encore et que les nobles paraissaient en
grande pompe pour entendre, assis sur des tapis berbères, l'éloge du Prophète ; en récompense de leurs sermons à cette occasion les imams recevaient des pelisses de zibeline ; pendant ce temps les hauts dignitaires de l'empire présentaient au sultan l'eau de rose et d'aloès, puis, enveloppée de satin vert, la lettre rapportée de la Mecque et contenant les remerciements pour les dons ([u'il avait envoyés. Dans le jardin de la mosi^uée se trou^'e le turbé carré d'Ahmet avec un parvis et une pièce secondaire à trois côtés, ayant la forme d'une 'chapelle et sortant en dehors du polygone régulier des
Porte du palais de Dolraa-Bagtché.
constructions. Une coupole recouverte de faïences de Nicée repose sur huit colonnes élégantes. Les sarcophages, remarquables par leur beauté, indiquent les lieux de repos du sultan, de ses enfants et de son épouse Mahpéïker, mère de trois souverains ottomans.
I,a Yéni Validé djami (la nouvelle mosquée de la Sultane Mère) s'élève sur une terrasse à proximité du marché aux poissons, puant et dégoûtant : c'est le ([uartier de Bagtché-kapou tout grouillant de barbiers, de graveurs, de cordonniers, de camelots qui en plein air vaquent à leurs travaux dans la cour extérieure. A l' arrière-plan, se sont installés de nombreux cafés turcs. Cette mosquée produit une impression écrasante avec sa structure énorme, pesante, et ses coupoles entassées les unes sur les autres. Erigée par Tarkhan en 1640 sur le modèle de celle de son beau-père Ahmed, elle s'élève sur les ruines du temple de Mahomet II appelé le Temple Sombre à cause de son obscurité intérieure. Nous remarquons, aux triples galeries des
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tours, des sculptures à jour rappelant le filigrane, d'une finesse étonnante ; nous les retrouvons des deux côtés longitudinaux de la mosquée à l'extérieur, dans les doubles étages reposant sur d'élégantes arcades. La galerie extérieure, les piliers de l'intérieur et les murailles sont recouvertes de faïence. Les fenêtres et les portes sont incrustées de nacre. La haute coupole centrale s'élève au milieu d'un groupe de demi-coupoles qui se divisexrt ensuite en petites voûtes conchiformes. ^laintenant on désigne cette mosquée sous le nom de Mosquée Juste.
La grande salle mortuaire toute couverte de plaques de faïence conserve, outre les ossements de la fondatrice, ceux de toute une suite de souverains appartenant à la dynastie ottomane.
Nous mentionnerons encore, sans les décrire en détail, la mosquée de Fatma, femme d'Ibrahim Pacha, et sa chaire vraiment magnifique ; celle d'Ali-Pacha ; la Nouri-Osmanié où l'on remarquera l'absence totale de colonnes à l'intérieur ; la mosquée des Tulipes d'où l'on découvre une vue magnifique sur la mer de ^Marmara et où l'on remarque des colonnes de marbre blanc provenant du palais de Théodose, enfin celle de Mahmoud, construction du xix<^ siècle, d'une magnificence un peu lourde.
lya Alahmoudié marciue le début d'une nouvelle période de l'architecture ottomane. Tout d'abord, le nouveau style se montre dans la construction des palais, par des façades magnifiques et par une surabondance d'ornements assez gracieux et d'un goût assez pur. La série des façades construites dans les cinquante dernières années du siècle passé commence par le superbe palais de Dolma-bagtché, qu'Abdul-medjid fit construire, près du Bosphore, sur l'emplacement d'une ancienne résidence d'été en bois, datant de vSélim III et tombée en ruines. Vu du Bosphore, Dolma-bagtché oftre un coup d'oeil magnifique. La façade s'étend sur une longueur de 630 mètres. Un quai de marbre la parcourt dans toute son étendue et une grille de fer de grande valeur, représentant des motifs tirés du règne végétal, tels (^ue rameaux et fleurs, la sépare de la mer. Tout autour du palais, sont des jardins fleuris où se trouvent les bâtiments secondaires réservés à la Cour. I^a façade ellemême est un mélange de styles convenant tantôt à un théâtre, tantôt à un temple : l'Occident et l'Orient y mêlent leurs motifs et produisent ainsi un nouveau caractère plein de grâce et d'effets. Une abondance d'ornements, une richesse féerique se montrent dans les arcs, les fenêtres et les grands portails, dont une des portes donne sur la mer, tandis que les autres s'ouvrent sur les jardins : l'une de celles-ci conduit sur une place plantée de jilatanes, située sur le rivage en face de la mos(iuée ; l'autre
COXSTANTINOl'LE
sur l'allée c^ui longe les hauts murs (lu palais et mène vers Béchik-tacli. lye visiteur est surpris de la splendeur prodiguée à l'intérieur du château, du luxe raffiné qui y règne. I^a fameuse Salle du Trône , utilisée seulement dans les occasions exceptionnelles, occupe toute la longueur du bâtiment' du centre et se place, par sa grandeur incroyable et sa décoration, parmi les plus imposantes de l'Europe entière. Je nommerai encore ici la salle de bain, avec ses murailles recouvertes d'albâtre.
Abdul-aziz, fidèle aux règles posées pour la construction par son prédécesseur, éleva à son tour le somptueux palais de Tche- Tagan. Cette résidence s'étend sur une longueur de 750 mètres jusqu'à Ortakeuï. Autrefois se trouvait ici un pavillon que Alahmoud II habitait au printemps ; sur son emplacement fut construit ce palais de marbre, le plus grand et le plus beau de tous ceux que le sultan possède. 1,'intérieur, décoré avec une richesse surprenante, laisse bien loin derrière lui Dolma-bagtché. I^es apparte-
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ments, dont les plafonds reposent sur des colonnes, sont ornés de sculptures en bois et en marbre distribuées à profusion.
C'est dans le bâtiment le plus retiré, du côté de Orta-keuï, qu'on trouva Abdul-aziz, après sa déchéance , sans vie et les artères coul^ées.
Ce palais féerique devint ensuite le lieu de détention de IMourad après sa déposition.
Un peu obliquement, de l'autre côté, le palais de Beylerbey, aussi blanc que la neige, se mire dans les flots bleus. I,a façade est d'une beauté surprenante et les formes architecturales des plus nobles. lycs appartements intérieurs sont décorés à la manière turque et mauresque, avec une prodigalité indescriptible, cependant pleine de goût et d'unité. De plain-pied, s'élève une halle dallée de marbre, supportée par des colonnes et renfermant des fontaines et des jets d'eau. I^a cage de l'escalier et la grande salle supérieure sont des chefs-d'œuvre de décoration orientale. Dans le parc du château, s'étendant en forme de terrasse sur le flanc de la montagne, se trouvent des statues de bronze et de marbre, des kiosques, des allées bordées de coquillages, des étangs pleins de poissons rouges, des serres et la ménagerie de léopards de l'amateur princier.
Vn vrai bijou parmi ces œuvres de style de renaissance turc est la Validé djami construite en 1870 dans le quartier Ak-sérail ; les balustrades des minarets sont richement sculptées en dessins étoiles, les fenêtres sont de style mauresque.
Yildiz-Kiosk, la nouvelle résidence du sultan régnant, est située sur une hauteur, derrière Dolma-bagtché, dans un vaste parc s'étendant jusqu'au Tcheragan ; un pont de marbre jeté par-dessus la route conduit jusqu'à ce dernier. Le palais entier est une colonie formée de villas, de demeures pour le personnel, de harems, de pavillons, d'écuries et de casernes, car toute une division est réunie dans les environs pour le défendre en cas de besoin ; la maison des femmes est située au milieu d'un jardin de fleurs, dont les serres et les étangs artificiels réjouissent la vue. Tout à côté se trouve la petite Hamidié, où le sultan se rend pendant le Sélamlik pour faire la prière du vendredi, prescrite par la loi.
Nous devons encore mentionner à cette page la Sublime Porte, le palais du grand vizir, longue maison conçue en style italien, avec façade à colonnade dans le milieu. Nous avons ici une excellente occasion d'observer la vie des fonctionnaires ottomans : les chambres ne sont séparées des corridors que par de simples portières. Enfin, le Séraskiérat, nouvellement construit sur l'emplacement du plus ancien sérail des sultans, est une jolie
COXSTANTINOPLE
bâtisse, de portail mauresque, au centre d'une cour (|ui lui donne la lumière, et flanquée de chaque côté par deux pavillons en forme de tours.
I,a tour du Séraskiérat qui se dresse près de là, au coin de la place d'armes sur le terrain situé au point le plus élevé de Stamboul, ressemble
Je la Wilidé A Ak-scr.iil.
de loin à une énorme colonne. Elle fut bâtie par Mahmoud vers la trentième année du siècle dernier. Cent soixante-dix-neuf marches conduisent à la galerie occupée x:)ar le poste de pompiers. C'est de cette hauteur qu'il faut avoir contemplé le coucher du soleil un soir d'automne ! Il n'est pas permis de monter au sommet des minarets ; mais d'ici, le regard peut dominer en toute liberté et favorablement le panorama qui se déroule
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devant lui et qui, peut-être, n'a pas de rival dans le monde entier. Dirigeons maintenant nos pas vers le Bazar, le bâtiment le plus oriental de Stamboiil ; il forme à lui seul tout un quartier : c'est un labyrinthe gigantesque de rues, de ruelles, de passages se coupant et s'entre-croisant, entouré de toutes parts de nmrs percés de portes ; la nuit, celles-ci sont fermées et ces lieux ne sont parcourus que par les veilleurs. La lumière tombe dans les grandes halles voûtées par une quantité de coupoles posées sur le toit plat. Nous y sommes entourés d'une clarté diffuse, au milieu d'une demi-obscurité caressant la vue et rendant d'autant plus désirables les objets qui y sont exposés. Après que le bazar, qui fut de tout temps une des curiosités principales de la ville, eût été détruit par un incendie en 1894, ensevelissant sous ses décombres des centaines de ^'ictinles, on le reconstruisit de nouveau en excluant seulement quelques ruelles et en lui donnant une solidité plus grande par la pose de poutres de fer. I,es rues portent les noms des corporations qui y exerçaient autrefois leurs métiers ; mais cette dénomination n'est plus justifiée aujourd'hui par la réalité. Dans de grands et de petits magasins sont offertes toutes les marchandises possibles, depuis les pierres précieuses et les ornements d'or jusqu'aux ustensiles de cuisine déjà ébréchés ; des filigranes d'or et d'argent du Caucase et de l'Egypte, des diamants de Golconde, des turquoises de Nichapour, des rubis, des perles de Bahrein, des coraux, des bracelets, des colliers de perles et des boucles d'oreilles qui témoignent de la passion des Orientales pour les bijoux ; de ravissantes petites pantoufles brodées richement de fils d'or, des robes de chambre, des châles perses, des manteaux de soie pour femmes, des voiles, des velours aux couleurs éclatantes artistiquement brodés, des étoffes de Brousse et du Liban, d'autres de l'Inde recouvertes de dessins petits, des mousselines, des cachemires, des mérinos aux ornements ravissants faits à la main, des laines délicatement tissées, des fourrures, des bourses de tabac en soie claire et brillante, brodée d'or, des couvertures de tables brodées également, des tapis lourds, des housses précieuses ; des porcelaines chinoises et perses, de petits miroirs perses, des nécessaires de toilette en bois odorant, d'ébèue ou de cèdre, aux ornements peints ; des curiosités de toutes sortes, des ivoires travaillés, des pupitres incrustés de nacre et d'écaillé, des meubles, des vases de métal ornés d'arabesques et d'inscriptions gravées, des lanternes turques en métal percé à jour, des brûle-parfums, des faïences émaillées, des essences de rose, de jasmin et de musc, des chapelets d'ambre et de néphrite, des antiquités et de la quincaillerie. Ce lieu, consacré exclusivement aux marchands, possède sa mosquée propre, où ceux-ci vont faire
CONSTAXTIXOIT.I'; 151
leurs prières prescrites par la loi. Au milieu de l'eiielievelreuieut des ruelles se trouve le Bézesteu, le ([uartier le plus iutéressaut et le plus beau, fondé par Ahmed III en 1704, véritable musée d'armes fermé à la nuit tombante par des portes de fer. On y trouve des cimeterres étincelants, aux inscriptions arabes, des fusils à pierre plaqués d'argent et ornés d'incrustations, des poignards à double tranchant aux fourreaux enrichis de perles, des épées de Damas très anciennes, des pistolets couverts d'agathe et de
Yildiz-Kiosk et mosquée Hamidié.
jaspe, des boucliers, des cuirasses, des masses d'armes, des écus, des lances, des haches du moyen âge, des arcs et des flèches du Soudan, des mors et des selles en cuir de Cordoue, enfin des vases de toute beauté, ornés d'incrustations, des vieilles pendules, des glaces de Venise, des peaux de panthères et de lions. I^es marchands turcs siègent, gravement assis sur leurs nattes, sans presque faire attention à l'acheteur qui, étonné, circule au milieu de toutes ces choses précieuses, oi^i l'œil d'un amateur découvrirait des objets rares, impossibles à trouver ailleurs. Du côté de la mosquée de Bajazet se trouvent, au bazar, toute une série d'échoppes et de boutiques ; c'est ici le marché des friperies, appelé ironiquement par les
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Turcs le Marché aux Poux : on y voit toutes sortes de vieilleries dont on ne peut se faire une idée, des choses qu'aucun homme chez nous ne regarderait encore, des tasses brisées, de vieux papiers jaunis et tachés, de vieilles images... et pourtant tout ce bric-à-brac trouve encore acheteur.
Dans les environs du Pont-Neuf se trouve le Bazar Egyptien, le plus grand marché du monde pour les drogues, les épices et les parfums ; dans une longue rue voûtée, les magasins succèdent aux magasins ; les parfums des Indes, de l'Egypte, de l'Arabie, de l'Asie Mineure se répandent tout autour de nous. De même que le voyageur reconnaît le voisinage des Moluques par l'air embaumé que la brise lui apporte, de même nous reconnaissons de loin l'existence de ce lieu. Le poivre, la cannelle, le gingembre sont amoncelés dans des sacs grands ouverts ; en outre, nous y trouvons des noix muscades, de la rhubarbe, des carottes, des semences, des pistaches d'Alep, du mastic en larmes résineuses de l'île de Chio, très recherché pour donner l'haleine fraîche et pure, des fards orientaux pour les sourcils, du henné, des teintures pour les ongles, de l'ambre, du bois de santal, de l'aloès, de la pierre ponce, de la gélatine, de la gomme, des bois de teinture, de l'opium et du hachich. Aucune enseigne indiquant le nom du commerçant ; seule, au plafond de la salle de vente, est suspendue une cage ou un parapluie, une épée, un bateau, un bou([uet, comme signe distinctif, sans que cela ait aucun rapport avec la nature [du magasin, ou bien encore une maxime pieuse inscrite en lettres d'or. L'étranger se figure être transporté tout d'un coup dans un conte des Mille et une Nuits.
Dans les environs, des scènes toutes particulières de l'industrie, des rues occupées par une quantité de boutiques de la même corporation, tourours réunies dans une seule ruelle, ateliers et comptoirs attenant ensemble. Ceux-ci sont élevés comme des estrades au-dessus du niveau de la rue ; le marchand s'y accroupit sur une natte et l'acheteur s'y installe à son tour. Quand le propriétaire quitte sa boutique, il jette simplement un filet sur son étalage et son bien est inviolablement respecté.
Les Hâns, si nombreux dans la ville et dans sa banlieue, ont aussi un cachet puissamment oriental. Ce n'étaient, à l'origine, que des hôtelleries installées pour les commerçants qui, ne possédant pas de relations en ville, y mettaient leurs marchandises à l'abri. Ce sont maintenant des entrepôts permanents et des lieux de négoce où les commerçants déposent leurs marchandises pendant toute la durée de leur séjour. Les r'rancs y ont
aussi installé des comptoirs. I<es plus importants de ces caravansérails sont situés dans le voisinage des ponts conduisant au bazar ; ces énormes bâtisses de pierre donnent un caractère pittoresque aux étroites ruelles escarpées, elles ressemblent à des forteresses avec leurs nmrailles cou-vertes de verdure et de plantes grimpantes. Comme ce sont de solides bâtiments à l'épreuve du feu, ils offrent un très grand avantage pour la
Place du Séraskiériat
garde des marchandises. Le plus remarquable parmi eux est le Validé Hân, construit par Kiossem, mère d'Ibrahim ; il ressemble au cloître sombre d'une vieille ville d'Italie. Quel calme, quelle tranquillité malgré l'activité et les allées et venues des marchands et des portefaix. Une porte bardée de fer ferme la cour carrée autour de laquelle courent des galeries disposées en trois étages l'une au-dessus de l'autre, et donnant accès aux différents comptoirs. Des caisses, des sacs, des balles de marchandises gisent partout sur le sol ; dans le milieu, entre les arbres et les fontaines, s'élève un oratoire. Ce hân est particulièrement renommé à
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cause d'un spectacle rare qu'il offre et auquel tout le monde n'est pas admis. La veille du lo IMouharrèm, au moment où le soleil est près de se coucher, la Fête des Lamentations des Perses est célébrée en l'honneur de Houssé'in, fils d'Ali, qui tomba sur le champ de bataille de Kerbéla (680), en soutenant ses prétentions au califat ; il est depuis lors honoré avec son frère Hassan comme un martyr de la cause schiite. Fête lugubre ! Les murailles de la cour sont tendues de drap noir, des cierges fumants brûlent partout et remplissent l'air de leur parfum. Des flambeaux répandent sur la scène leur lueur triste. Au milieu est réservée une place libre. Des soldats s'approchent, les fusils crépitent, ils sont de nouveau chargés à balle et les hommes restent ensuite debout l'arme au pied. Des tonnes de goudron brûlent maintenant à certaines distances dans le rondpoint libre. On entend ensuite des mélodies funèbres, un long cortège, précédé d'un derviche enveloppé d'un caftan et la tête recouverte d'une mitre en peau d'agneau, sort lentement de l'obscurité d'une voûte et se déroule dans la cour. Ils s'arrêtent. L'iman lit l'histoire d'une voix monotone et, quand il prononce les noms de Housséin et de Hassan, la foule les répète d'un ton [lamentable et [furieux. Puis le cortège se tait, prie en silence et continue sa ''route. Alors s'approche une foule vêtue de longs \-ètements blancs ; quand les noms tombent de nouveau, ils se frappent la poitrine avec les poings armés de pierres, et si \-iolemment que nous en percevons les coups mats et sourds. De nouveau, des prêtres. L^n cheval portant des timbales, des sabres ébréchés, des drapeaux déchiquetés, reliques du saint. Un derviche, récitant des prières, puis se jetant contre terre en poussant le même cri monotone. Déjà ^■iennent les Flagellants, vêtus seulement d'une chemise bleue, tenant un fouet gros comme le pouce, long d'un pied, aux lanières tressées et armées de balles de plomb ; ils se frappent le dos nu avec les courroies et les chaînes. La chair devient d'un bleu noir, en peu de temps toutes les, chemises sont déchirées, le sang ruisselle sur les corps : ils se fustigent de plus belle, les visages passionnément excités se bouleversent et se décomposent de plus en plus. Enfin, des hommes tenant dans la main droite un glaive acéré, large, et à deux tranchants, s'avancent d'une marche rythmée, pareils à des spectres rangés sur deux lignes et tenant leur voisin par la ceinture. Procession lugubre ! Sitôt que le nom retentit, ils poussent des hurlements et, les yeux hagards, se frappent sur le crâne ; on lit dans leur regard le fanatisme exalté jusqu'à la folie : beaucoup agissent cependant à contrecœur, mais d'autres, par contre, se tuent eux-mêmes dans une ivresse délirante. En peu d'instants le sang coule à flots sur les chemises blanches
comme- la neige au commencement de la fête. De temps en temps, des spectateurs font leur possible pour arrêter au moyen de gros bâtons les coups par trop furieux que les fanatic^ues voudraient se donner, tandis que des derviches les excitent de nouveau. Dans le cortège se trouve aussi un cheval blanc dont le caparaçon est taché de sang et sur lequel est attaché un pigeon battant des ailes. En même temps, sont conduits trois
Fontaine d'Ahmed.
enfants enchaînés. Ceci représente l'esprit, le coursier et les enfants du Martyr condamnés à l'esclavage. De l'eau est portée dans des coupes, parce que le saint souffrit de la soif dans le désert. Au haut des piques, des mains de métal : Abbas (jui \-oulut prendre soin de la famille de Housséïn expia cet acte de bonté par la perte de ses mains. Enfin se passe une scène épouvantable. Ees fanatiques tombent peu à peu. Ee haut du corps des premiers derviches est déchiré, déchiqueté, et pourtant la fureur des Flagellants continue son œuvre horrible. Ees derniers ne sont plus que des formes trébuchantes de faiblesse, au visage sauvage défiguré par la douleur. Quand l'un d'eux tombe, son voisin l'abandonne sans
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se soucier de lui et en saisit un autre par la ceinture, comblant ainsi le vide fait dans le rang. vSous nos yeux, quelques-uns sont emportés presque morts et déposés dans une salle derrière nous. Aucun ne peut les toucher. Grâce à Dieu ! Tout est fini. Les feux s'éteignent ; une dernière lueur éclaire le pavé couvert de larges taches rouges. Les habits sont conservés pour envelopper des mourants ; car le sang répandu en ce jour appelle la miséricorde d'Allah !
Un moyen pour les Orientaux de s'attirer l'amitié du Ciel est l'établissement d'une fontaine. Comme l'usage du vin est interdit dans l'Islam, le Mahométan attache à l'eau une importance d'autant plus grande. De même que nous reconnaissons au goût le cru et l'âge du vin, de même le Musulman distingue la provenance d'une eau de la montagne. On attache une grande importance à une eau potable pure et limpide, et les liquides fournis par les sources jouissent d'une renommée diiïérente : le palais des Mahométans en distingue la saveur avec sûreté. Il faut recoimaître, sans arrière-pensée, que celui qui dote, dans ces pays brûlants et desséchés, ses concitoyens d'une eau pouvant subvenir à tous leurs besoins, accomplit une œuvre méritoire. On ne doit pas non plus s'étonner de trouver dans le nombre de ces fontaines de véritables chefs-d'œuvre d'ornementation. Celle de l'esplanade de Top-hané, couverte de nombreuses arabesques et de fines sculptures, de versets du Coran, est une belle œuvre ^de plastique turque construite par Mahmoud I'-'''. Elle a bien la forme et la grandeur d'une pagode. Une autre fontaine d'aspect encore plus élégant est celle d'Azap kapou à la Corne d'Or. Le toit s'avance hardiment à l'extérieur, la décoration se compose de fleurs, d'entrelacs, d'arabesques dorées d'un travail délicat ; du côté de la rue se trouve une grille dorée de toute beauté que six petites colonnes en forme de stalactites divisent en plusieurs parties.
Cependant, la fontaine d'Ahniîd III au Sérail les surpasse toutes. C'est un château d'eau de grandes dimensions, magnifique, aux couleurs superbes, modèle du genre. C'est un véritable chef-d'œuvre architectural que cette construction carrée en marbre ; là aussi le toit fait largement saillie et avec ses cinq coupoles éveille l'impression d'une pagode chinoise. vSur les ([uatre côtés, des auges de marbre recueillent l'eau jaillissant des robinets ; placées au-dessus, des ogivettes feintes ; sur les côtés de celles-ci se trouvent des niches en stalactites ; aux angles, des petites chambres circulaires en sailUes fermées par des grilles dorées ; de nombreuses et précieuses petites colonnes, des ornements délicatement sculptés, en marbre blanc, de ravissantes spirales, des faïences de toutes couleurs.
CONSTANTTNOPLE
Pour avoir cependant un stimulant remplaçant le vin, le Mahométan a recours au café. Partout où un lieu aimable invite au repos, où les platanes agitent leurs feuilles nuirnmrantes, là s'installe un cafetier turc. Auprès de lui, le marchand de friandises, de miel, de sorbets, de jus de fruits glacés, d'eau de rose, de fruits confits.
Intérieur des Bains de Yéni Kapludja.
L,e bain est, pour l'Oriental, un besoin aussi indispensable que les fontaines et les cafés. Les bains de Constantinople sont construits dans le même style que ceux de Byzance, quelquefois même ils s'élèvent sur le même emplacement. On compte environ deux cents Hammams ; le traitement auquel on s'y soumet est étrange, mais sain : on quitte ensuite la maison entièrement frais et dispos, comme animé d'une vie nouvelle. Mahomet II construisit Tehou-Kour Hamam (le bain à piscine) sur l'emplacement même des Thermes de Constantin, près de la Shah-zadé ; c'est le bain le plus ancien de la ville, servant aux personnes des deux sexes ; on y trouve encore la même disposition intérieure que dans les bains antiques :
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apodytérium, caldarium, tépidarium. Ainsi que l'indique le nom de Bain Enfoncé, il est situé beaucoup plus bas que le niveau de la rue. C'est une construction noircie pax les siècles, à la porte d'un brun rouge, maintenant murée.
I^es bains de Brousse jouissent d'une renommée thérapeutique. L'eau des bains de Yéni Kapludja, oeuvre remarquable de Roustem Pacha, vient des montagnes. Ce bain est composé d'un grand bâtiment à coupoles de proportions symétriques dont l'intérieur est décoré de marbre et de céramique avec la prodigalité la plus grande ; on entre directement de la rue dans l'apodj'térium surmonté de deux coupoles de 13 mètres de diamètre, placées l'une derrière l'autre ; un jet d'eau entretient dans cette pièce une fraîcheur agréable. Sur la même ligne que la première coupole se trouvent latéralement deux pièces secondaires surmontées également de dômes ; dans un de ces cabinets se trouve le bassin de natation.
I,e besoin d'avoir une comnmnication lixe et permanente entre Stamboul et Galata se fit sentir de bonne heure. A l'arrière-plan du port se trouvent encore, sous l'eau, les débris des piliers d'un pont de 12 arches, construit jadis par Ivéon le Grand. Aux époques postérieures, les rapports ne se firent qu'au moyen de bateaux. Au commencement du siècle passé, Mahmoud avait établi de nouveau un pont pour relier les deux rives du port, et, en 1845, la mère d'Adul-medjid installa le pont appelé le Pont de la "\'alidé ou le Pont Neuf, devant la passe la plus étroite du port, à l'endroit où se trouvait l'ancienne communication. Ce n'était, à l'origine, qu'un pont de bateaux, mais on l'a remplacé depuis vingt-cinq ans par un autre solidement construit en pierre. Cependant il reste encore de l'ancien quelques parties lamentables auxquelles s'amarrent des vapeurs, de petits escaliers et des passerelles conduisent en bas ; quelques baraques en bois occupées par des boulangers, des cafetiers, des marchands de fruits et de dragées s'y sont installées. Du haut du pont on jouit d'un magnifique spectacle de la nature, auquel viennent s'ajouter les scènes de la vie active du centre de la ville. Des torrents humains s'y engouffrent, y roulent, et nous pouvons y admirer bien des costumes originaux : spectacle si varié, si changeant, que l'on pourrait le contempler pendant des heures entières, appuyé contre un des piliers du pont ; le mélange des nationalités est peut-être plus frappant encore que dans la rue du port de Galata : généraux aux uniformes brodés d'or, montés sur des étalons arabes, femmes turques enveloppées de leurs féredjés de soie, équipages emportant des dames du harem et des
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eunuques noirs, Asiatiques ornées d'or et de perles ; ici un garde tcherkesse, là un Arnaute gigantesque portant tout un arsenal à son ceinturon ; ailleurs des derviches regardant d'un (L-il méprisant l'eunuque ventru qui marchande opiniâtrement avec un juif ; un coursier couvert de housses de soie et un harnachement de velours, tenu en bride par un arabe brun foncé, se cabre et fait des bonds énormes et sauvages, rendu peureux par l'approche d'un chameau qui s'en ^■ient d'un trot saccadé.
I^e quai qui d'ici devait conduire tout le long du rivage s'affaissa autrefois subitement dans les eaux ; les niasses insondables de décombres, de ruines et de boue (jui se sont amoncelées ici au cours des années n'assurent aucun fond solide. Du temps des Byzantins, se trouvait ici le port aux légumes, et encore aujourd'hui, des barques de paysans chargées des produits des jardins y viennent atterrir aux heures matinales de la journée ; c'est là que nous avons souvent pu voir leurs artichauts énormes, leurs choux, leurs melons, leurs concombres, leurs raisins, leurs limons.
De l'autre côté, en face de l'Amirauté, se trouvent de vieilles carènes de navires, actuel abri pour les troupes et le matériel. Autrefois, les prisonniers de guerre, maintenus les uns aux autres par des chaînes rivées, y étaient condamnés comme galériens à accomplir les travaux les plus durs. I^a construction antique de ces bagnes est pleine d'enseignements pour l'histoire de l'architecture navale dans les siècles passés. lycs peuples de l'Islam, malgré la haine qu'ils professent contre tout ce qui touche la plastique, ont cependant, par une ironie singulière, orné leurs constructions navales d'images empruntées à la vie, notamment de lions figurant souvent dans la décoration de l'éperon de leurs vaisseaux.
L,es calques officiels des sultans, remisés dans une dépendance du Sérail, du côté de la Corne d'Or, offrent également des curiosités de ce genre. Des canots ordinaires, étroits et pointus, symboles riants de la ville, et qui sillonnent les flots bleus entre les Sept Tours et l'embouchure du Bosphore dans la mer Noire, surpassent d'ailleurs en nombre et en grâce les gondoles sombres, pareilles à des cercueils de la reine de l'Adriatique.
Suivant un proverbe turc, la magnificence est partout un don, un privilège de l'Ottoman, et, jusque dans le tombeau, il ne peut s'en passer. C'est un fait qui nous est prouvé par les champs de repos.
Partout l'homme aime à se reposer dans les lieux consacrés à la méditation et à la prière. Dans nos pays, combien d'églises ont été fondées dans le but bien marqué par le fondateur de servir de dernière demeure à lui et aux siens, à l'ombre de l'autel et au murmure de la prière. Il en est ainsi en Orient ; c'est de là que viennent les petits cimetières des mos-
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quées, pareils à des jardins fleuris. I.es Orientaux veulent y dormir leur dernier sommeil, entourés du parfum des fleurs et des oraisons pieuses iu5(iu'à ce que le Grand Jardinier du Monde vienne visiter ses fleurs et qu'il fasse ressusciter les ossements desséchés au printemps de la vie éternelle. D'autres sont enterrés près des bibliothèques cj^u'ils ont fondées, là où les salles pleines de livres rappellent constamment à leur poussière l'immoitalité de la science et de ceux qui se sont consacrés à elle.
Les chapelles funéraires des sultans sont décorées de la façon la plus riche : par-dessus les cercueils de bois, sont déposés des châles tissés d'or, quelquefois un morceau de l'étoffe, renouvelée à chaque pèlerinage annuel, qui revêt la Caaba, souvent aussi une simple pièce de toile unie ; à la tête du cercueil, un turban enroulé, comme le mort avait coutume de le porter ; de grands candélabres avec des cierges de cire, des pupitres pour les lecteurs du Coran ; tout autour des inscriptions dorées, ciselées en haut relief.
I^a Sultane Validé est habituellement déposée au côté de son fils.
Parmi les monuments les plus connus et les plus visités, on doit citer le turbé où repose Mahmoud, le Réformateur, avec d'autres membres de sa famille. Dans un jardin bien entretenu, se dresse un octogone tout de marbre blanc ; sept hautes fenêtres aux barreaux dorés laissent pénétrer la lumière du jour. C'est un tombeau d'une magnificence indescriptible. Les catafalques sont d'un luxe somptueux. Les châles de cachemires qui recouvrent le cercueil sont des œuvres superbes et précieuses faites par des princesses perses ; en outre, on y voit des couvertures de velours brodées d'argent et portant des inscriptions de toute beauté. On ne voit plus, sur le cénotaphe, le vieux turban turc, mais le fez rond, signe de la réforme, dont l'aigrette en plume de héron est maintenu par une agrafe de diamants. Le cercueil d'Abdul-aziz porte l'ordre de l'Osmanié, fondé par ce souverain. Les candélabres et les lustres de verre ont été donnés par l'impératrice Eugénie, lors de sa visite au Bosphore ; des manuscrits du Coran sont placés sur des pupitres aux incrustations de nacre ; à certaines heures de la journée on lit les prières qui y sont contenues.
Particulièrement digne d'être remarqué est le tombeau de Kaïrreddin Barberousse, le fameux corsaire qui fut, sous Suléïman, la terreur de la Méditerranée et qui conduisit contre Charles-Quint les deux expéditions de Tunis et d'Alger. Ce tombeau est situé dans les environs immédiats de Dohna-bagtché. Il domine au loin la mer. C'est un monument d'une beauté simple et entouré de mousse et de verdure, s'élevant là où Kaïrreddin