‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 9 sur 79 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dignité extérieure. — Costome et réserve. — Aptitude aux honneurs. — Le grand séraskier.— Le choix du mbitre. — Sentiment de la charité. — Luxe des pachas. — Leur munificence. — Leurs ressources. — Incompétence de la justice turque à Tégard des Européens. — Jurisprudence incertaine. — Les âmes en peine. — Le calendrier. — Étrange conflit entre les Grecs et les Turcs. — Lequel de ces deux peuples est le plus éloigné de l'Église catholique. — Réveil du fanatisme musulman. — Dieu seul a le remède à tant de maux. — Le baptême du sultan. — Où donc est le remède ? — Quels seront les Chrétiens du Bosphore ? — Le catholique et le musulman. — Les nations guérissables. — L'ilot des serpents.

L'homme, qui a fait de la femme une telle esclave et Ta condamnéç à ce long et irrémédiable avilissement, a et doit nécessairement avoir une haute estime de luimême. Aussi, en thèse générale, les voyageurs s'extasient sur la dignité et le maintien de ces hommes graves, paraissant toujours avoir la conscience d'eux-mêmes et toujours préoccupés de choses fort sérieuses. C'est sans doute déjà beaucoup, il faut bien en convenir, nous autres Européens, que jamais dans les rues le regard ne soit offensé par l'ignoble spectacle d'hommes ivres, ou occupés des fonctions les plus animales en présence, je ne dirai pas de la femme puisqu'elle ne sort point, mais de tous les passants. Le costume de l'homme est en rapport avec cette tenue et cette réserve. Le salvar ou ivrangi, ce large pantalon attaché et fermé à la cein-

turc, me semble éminemment approprié et à la santé et à la décence qui convient en puolic; le jeune âge surtout, de l'un et de l'autre sexe, s'accommode à merveille d'un vêtement qui entretient lon^emps la sainte naïveté de l'enfance.

Cette dignité du Turc, toujours si grave, m'a aussi frappé, je l'avoue, et m'a commandé plusieurs fois le respect. On peut prendre pour pacha un kaidji, un de ces hommes robustes dont les bras nerveux tiennent si bien les longues rames des caïques, et, dès le jour même de son installation, cet homme semblera avoir toujours eu l'intelligence de cette nouvelle dignité et le sentiment des honneurs attachés à ce nouveau rang. Le grand séraskier actuel, en cette année 4856, c'est-à-dire le ministre ou grand-maître de la guerre, en est un exemple: il est sorti de cette condition. On comprend que, dans la Turquie, le plus absolu de tous les empires, la volonté ou le caprice du maître dispense de tout stage et de toute préparation , quand il daigne choisir quelque sujet pour l'élever à quelque dignité. Aucune cause ne donne plus de souplesse à la servilité des esclaves. Cependant, quelque respectable que soit la dignité du Turc, j'en sacrifierais volontiers quelque chose s'il voulait :en donner un peu plus à la femme et faire de cet être, que Dieu a tiré de la chair et des os de l'homme, et qu'il lui a donné pour compagne, autre chose qu'un vil jouet, autre chose qu'une esclave.

Je rendrai encore au Turc un autre hommage qui se rapporte à ce sentiment qu'il a de sa dignité , à cette estime de lui-même qui lui commande de ne pas laisser son frère dans le mépris ou dans la souffrance. C'est à:

{)ropos de l'usage qu'il fait de la charité. Ce sentiment 'honore d'autant plus, qu'on ne le trouve guère porté à ce point en Europe que parmi les minorités religieuses. Il rapproche, du moins en apparence, le musulman des grandes nations chrétiennes. Hâtons-nous d'ajouter que le catéchisme du Coran, qui recommande l'aumône de

musulman à musulman , la réprouve et la défend sévèrement quand il est question des infidèles, clest-à-dire des chrétiens ou des juifs. Voici le fait.

Dans les environs de la capitale de Tlslam, un pacha ne se croit digne de ce nom que quand il éblouit la multitude par le luxe de ses dépenses. Ici on voit assez fréquemment des seigneurs qui dépensent trois ou quatre cent mille francs par année, et qui seraient désolés d'être confondus dans la foule assez nombreuse et assez obscure de ceux qui dépensent moins de quatre vingt-mille francs et dont on ne parle guère. Or, le premier luxe de ces grands et de ces petits seigneurs , qui copient de loin leur maître, est de venir en aide à leurs frères de l'Islam que la fortune a abandonnés et de se montrer vraiment princes par une noble munificence, selon la pensée de Sénèque qui nous dit : Hoc reges hahent magnificum prodesse miseris. Le Turc, qui jamais ne travaille, n'accepte pas la condition de domestique ou de serviteur chez un étranger. Alors on voit des pachas qui en prennent quatre ou cinq cents à leur service, et les reçoivent gratuitement dans leur demeure, où ils vivent des bath-^ chieks ou gratifications qu'on leur donne.

Un {«.cha, qui se croit un peu d'avenir, trouve et emprunte facilement des millions, des sommes fabuleuses ; chacun sâdt que quand il sera au pouvoir il trouvera de quoi payer. Aussi n'est-il pas rare de voir ceux qui ont échoué dans leurs espérances rester débiteurs toute leur vie. Qu'importe à ce dernier de n'avoir point réussi? Il ne s'agit point chez les Turcs d'amasser un patrimoine à ses enfants : là où n'est pas le sentiment de la famille, le père ne doit rien à son fils, et le fils ne demande rien à soto père ; chacun , nous l'avons dit , est fils de ses œuvres.

Le voyageur ne sera donc pas surpris, d^s un pays qui {nrofésse un si haut dédain pour les choses les plus importantes de la vie, de rencontrer un gouvernement complètement étranger aux intérêts des différentes

nations qui ont des sujets dans le Bosphore. L'usage est établi dans toutes les chancelleries de ne laisser à la Sublime-Porte le jugement d'aucun des intérêts européens. On sent qu'il était d'une part impossible de laisser juger des chrétiens, des Européens, Français ou Anglais, par la législature du Coran ; et d'autre part l'expérience a bien vite démontré en tout temps, môme depuis les dispositions nouvelles du fameux HattirHoumayoun exigé 3ar les puissances européennes, que tous ces rêves de ,ustice étaient de brillantes utopies, et que les agents turcs étaient exposés , par l'habitude des procédés expéditifs, à assommer les prévenus avant de les juger; il faut donc encore aujourd'hui revenir aux antiques usages , qui sont bien plus en rapport avec l'indolence turque, et d'ailleurs tout à fait d'accord avec les intérêts et les coutumes des Européens. Ils consistent tout sim-

immédiatement remis à la juridiction de l'ambassadeur de France qui le juge selon les lois de son pays, même dans le cas où son crime est digne d'être puni de mort. De là vient que Son Excellence l'ambassadeur français a non-seulement autour de lui les secrétaires dont il a besoin pour l'expédition des affaires politiques, les drogmans ou interprètes qui correspondent constamment avec les ministres et autorités turques, mais encore un consul et une chancellerie pour les jugements dont je parle.

Il résulte de cet état de choses une multiplicité de juridictions qui aide peu au développement des idées d'ordre et de justice chez les populations de l'Orient, et il n'est pas rare de remarquer que les plus grands coupables sont aussi les plus habiles à choisir la juridiction et le tribunal dont ils ont à redouter le moins. Si un de nos écrivains a pu s'écrier : Plaisante vérité que celle qui change au-delà d'une montagne 1 que

faudra-t-il dire d'une justice qui n'est plus la même quand elle change de palais dans la même rue, ou quand elle change de caïque sur les mêmes flots, sans laisser dans le pays plus de traces que le caïque lui-même n'en a laissé sur les eaux ?

Au milieu du dédale et des bigarrures d'une jurisprudence aussi Vïiriable , rien n'est curieux à voir comme la grave et impassible tranquillité du Turc (jui regarde fonctionner cette justice tout comme s'il était étranger dans son propre pays. Aussi c'est une chose effrayante de voir quelle niultiplicité , quelle variété d'affaires et de diflScidtés ressortent des fonctions d'ambassadeur! Leurs drogmans, toujours en caïque, puisqu'il n'est point de chemin que celui des eaux, traversent le Bosphore en tous sens, et le peuple, les comparant à cette espèce de mouettes qui rasent la surface des eaux à l'approche des tempêtes , leur a donné le nom A' âmes en peine , et a reporté en échange à ces mêmes oiseaux lé nom de drogmans.

Vers la fin de cette année 4856, on intima à tous les étrangers l'ordre de déclarer à quelle nationalité ils voulaient appartenir, et on renvoya en Europe tous les gens sans aveu qui ne purent justifier d'aucune nationalité. Cette mesure, provoquée par la France, fut accueillie avec reconnaissance et reçut una approbation générale.

Durant les jours que je passai dans le Bosphore , je ne négligeai aucune occasion de m'instruire des choses

3ue je voulais connaître, et, pour mettre un peu d'ordre ans le récit que je veux faire de ces merveilles ou surprises orientales, il me faut bien un peu consulter mon calendrier. Or, voilà que messieurs les Grecs, dans leur aversion pour l'Eglise latine, viennent se mettre en travers de toutes nos dates, et maintiennent, sous prétexte d'échapper à l'esclavage romain, toutes les anciennes erreurs d'un calendrier qui avait pourtant grand besoin de réforme. Cette haine absurde, entretenue avec obsti-

Q2iK>ii iv-DiDr uiji ii>.>Eaii:ail qui fût hcmneur à l'Eglise el à U i^ircoe bTJTTk-.irr , ^irDi pourtant de recevmr un j^iniiiJi-^r et rj:ir -vhf-: à rv--.asion de la campagne de Crimée. Ez. yn.i Véi'.'ix.^^ «c^ion.

Les Tu:':f • !it:fi;êf ie traJuine les dates selon les

•iiver^ F*"'^?-^ * 'V-^ ^^ ^'^^ afiaire, cherchent à se déhanoNseï .tr cet ennui. Les dix jours de différence, dont FElglise fAihismatique n'a {:<îs voulu accepter la suppression au moment ce ia réforme du calendrier , leur sont devenus iiisuj-pc-iiaMes: et, désirant vivement se ranger à la manit-re lie compter adoptée par les nations européennes . ils insistent t*eaucoup près du patriarche grec de Coustantiik'ple . depuis la prise de Séoastupol , pour qu'il accepte eniiu le calendrier gré^rien. Le patriarche yj^Cy dont la haine contre TEgUse latine est chose oUigatoire« a constamment refusé jusquici; mais void pourtant qu'une considération , bien digne de ces nouveaux sages de la Gi èc^ . les a fortement ébranlés. En voyant les Anglais, pix^testants et ennemis irréconciliables de TEglise romaine, se servir, à côté des Français catholiques qu'ils n'aiment guère plus, de ce même calendrier gréiiorien, ils ont compris qu*ils pouvaient garder leur haine et renoncer à leur calendrier suranné. Il est donc probable que des effoils vont être tentés pour introduire dans TEglise gi-ecque le nouveau calendrier. L'avenir dira si celte tentative a des chances de succès et si c'est un premier pas vere Funité.

Il est hors de doute que les Turcs sont par tolérance plus voisins de nous que ne le sont les Grecs schismatiques. Dans une visite faite à un des diplomates les plus intelligents et les plus exercés du Bosphore, il fut longuement question des espérances d'améliorations politiques que l'on peut attendre du gouveinement turc. La question en elle-même est déjà assez épineuse et délicate pour paraître, à certains esprits, insoluble lorsqu'on veut l'envisager en dehors des préoccupations relieieuses. Que sera-t-elle donc quand on tente de l'aborder et de la

résoudre avec ses anlipatfiies profondes et populaires^ avec les vives répulsions que proauit la ferveur litigieuse? En Europe , et surtout en France , nos hommes d'Etat, habitués à séparer les pouvoii^ spirituels et temporels, courent un grand danger dans Texamen de cette question : c'est de se heurter à la croyance bien établie des Orientaux, qui ne reconnaît qu'un maître, Celui qui règne dans le ciel, et son représentant sur la terre, chai^ de transmettre aux hommes ses volontés. Nos politiques n'adm^ent guère la théocratie que pour les temps de la loi mosaïque ; mais il n'en est pas ainsi dans les symboles de TOrient : encore aujourd'hui les musul-mans regardent leur Sultan comme l'Ombre de Dieu sur la terre', et les Grecs ont confondu dans la pratique les fonctions de pontife et de collecteur d'impôts. Aussi ne faut-il pas perdre de \ne que la haine des pontifes grecs contre rEglise de Rome deviendra d'autant plus grande qu'on leur proposera de renoncer à leurs magnifiques collectes. De là l'opinion de mon interlocuteur, aflirmant que jamais l'Eglise catholique ne ferait un prosélyte au sein de l'EgUse grecque. Je dira bientôt les raisons qui m'ont empèdié d'être de son avis.

Il ne faut donc pas, avec nos idées européennes, être tenté de rire lorsqu'un, écrivain, aussi versé dans l'expérience des choses de la Turquie et de la Grèce que l'est M. Pitzipios,' vient proposer sérieusement, comme il l'a fait dans son dernier ouvrage des Réformes de l'Empire byzantin, de convertir et de baptiser le sultan, et d'en faire un chrétien ; ce qui équivaut à demander la fin du mal sans en indiquer le remède. Il est évident que le chef de l'Iislam ne pouvant être à la fois le disciple du Christ et l'ombre du faux prophète, cette proposition aboutit à demander que la Turquie soit chrétienne ou confiée aux mains des chrétiens. Les fanatiques de Flslamle sentent à merveille, et déjà ils ont osé, à chaque mesure nouvelle , à chaque tentative d'amélioration ordonnée par le sultan^ prononcer le nom de Gioaur^

ce qui signifie, dans leur langage : Ckien d'infidèle. Il faut que leur haine soit bien près d'éclater pour qu'ils osent parler ainsi du chef de Flslam. Ils savent à mer* veille qu'ils n'ont d'autre moyen de conserver que celui qu'ils ont eu pour conquérir. Le sabre de Mahomet a pu gagner des batailles; il a su faire trembler l'Europe et ses tuteurs naturels, les Pontifes eux-mêmes assis sur le siège de Rome, mais il ne saurait gouverner et mettre de côté ses allures de conquérant sauvage.

Que deviendront donc tant de populations dignes de vie et d'avenir , si elles ne parviennent à intéresser la pitié de l'Europe?

Si j'ai osé entreprendre de montrer à nu quelquesuns des vices de l'Orient, je n'ai point la prétention d'avoir rencontré le remède à tant de maux. Il est facile d'écrire sur l'Orient , que tant de voyageurs et même de peuples civilisés et guerriers viennent, d'entamer. Combien môme ont osé écrire sans l'avoir vu! Il est facile à la pensée de rejeter brutalement les Turcs en Asie et d'appeler à leur succession ou les flottes anglaises ou les armées de la Russie. Ces expédients ne sont point encore une solution, et il faut bien espérer que la Providence en trouvera d'autres. Son Excellence, M. Thouvenel, me disait un jour : « Je suis révolté de l'effronterie avec laquelle tant de gens écrivent sur l'Orient, même sans l'avoir vu. Moi, qui y ai vécu tant d'années, je serais bien empoché si j'avais la pensée de le faire! Comment donner satisfaction à tant d'intérêts légitimes? L'avenir est à Dieu. »

Le gouvernement turc a constamment passé dans nos idées pour le plus absolu de tous les gouvernements. Bien des adages, bien des contes ont établi cette croyance

r)opulaire. Et pourtant il n'est pas un gouvernement où 'absence du maître, de ce grand Turc qui. tranche toute auestion, se fasse plus ''sentir, où celui qui porte le nom e maître soit plus étranger à tout ce qui se passe. De là viennent tant d'espérances ambitieuses de la part des

Anglais, des Russes et des Grecs qui ne peuvent déguiser l'appétit et les convoitises que leur suscite la vue et Texamen d'un si friand morceau. Baptiser le sultan, serait, dit M. Pitzipios, le seul remède à cet état de choses. Or, il est à craindre qu'un tel baptême ne se fasse au j^ofit des Grecs, et ne vienne à donner By?5ance à ce peuple dépouillé, il y a quatre siècles, par Mahomet. Cette idée .ne saurait nous sourire et ce ne sont pas là les chrétiens que nous voudrions voir dans le Bosphore ; ce ne sont pas là non plus ceux qu'appelle le sentiment populaire, qui a déjà un grand respect et beaucoup d'entraînement vers le clergé catholique, vers les religieux et les sœurs de- charité que lui envoie l'Occident.

En imposant au sultan les garanties cLu Hatti- Houmayoun , les puissances européennes lui ont donné le seul baptême possible en ce moment ; mais cette obligation de gouverner à l'aide des préceptes qui régissent les nations chrétiennes n'est pas sérieuse, puisque les hommes et les moyens lui manquent pour le faire, et que les populations de l'Islam ont une répulsion profonde à user de toutes ces améliorations. 'Ce ne sont ni les Turcs ni les Grecs qui pourront tenter et faire réussir la régénération de l'Orient; les premiers sont trop faibles, les autres trop méchants. Le Turc, je dois pourtant lui rendre cette justice , a en général un air de droiture et de bonté qui prévient en sa faveur, et bien des auteurs, comme GÛ)bon, pensent qu'il a fallu l'exemple et la corruption des Grecs pour le perdre à ce point ; le Grec, au contraire, est un mélange de ruse, de bassesse et de méchanceté, qui en font un être méprisable, et le rendraient fort dangereux s'il n'était un modèle de lâcheté et de prudence timide.

Effrayés des préceptes exclusifs ^du Coran , il est des réformateurs qui pensent que le mahométisme ne peut pas vivre dans un empire chrétiçn, et qu'il ne saurait non plus gouverner des populations chrétiennes. Je dois avouer que j'ai vu, à Smyrne et ailleurs, des chrétiens

Îarfaitcment libres et heureux d'être gouvernés par des urcs; je reconnais que les catholiques eux-mêmes n*auraient plus un pouce de terrain à Jérusalem s*il ne leur était j^^aranti et gardé par le gouvernement turc, et j'invoque l'exemple de la France en Algérie pour démontrer qu'un musulman, qui respecte la loi civile, peut tenir sa place dans un empire chrétien. D*où vient que la société turque n'a jamais pu être autre chose qu'un camp, et même un camp dépourvu de toute administration militaire? C'est là qu'est le mal; c'est là qu'il faut trouver un remède à appliquer.

C'est la vie qui manque à cette société, et la vie lui manque parce qu'elle ignore la parole de Celui qui a dit : « Je suis la voie , la vérité et la vie. > Les antipathies qu'on fait sonner bien haut ne sont pas les plus sérieuses. J'ai vu, suV un bateau-omnibus du Bosphore encombré d'une foule de passagers, un vénérable Turc, assis confortablement près de la galerie de la machine à vapeur, se lever pour m' offrir gracieusement sa place parce que j'étps debout. Il ne me connaissait poinf, et ma soutane amsi que ma figure rasée ne lui montraient en moi qu'un prêtre européen. Cette démarche, qui

Paraissait étrange aux yeux de ses compatriotes, était un ommage rendu à l'Eglise qui seule peut les sauver. En effet, trouver pour les populations de l'Orient un gouvernement fort et sérieux qui administre et gouverne en réalité, telle est la question grave qu'il faut se hâter de résoudre afin de ne pas s'exposer à revoir bientôt sur les champs de bataille de l'Euxin, se disputant les lambeaux de l'empire turc , les mêmes nations qui viennent de s'y réunir pour en empêcher le partage; Peut-être Dieu , qui a fait les nations guérissables , dit la sainte Ecriture, a-t-il donné aux peuples un instinct qu'il a refusé à la sagesse des hommes politiques , un instinct qui, dans un moment donné, sera leur salut.

N 'a-t-il pas été bien extraordinaire en effet, dans ces derniers temps, que, quand les plus habiles diplomates

de l'Europe, qui composaient la commission des Principautés du Danube, et qui furent envoyés dans le Bosphore après le traité de Paris, eurent longuement et péniblement élaboré tous ensemble l'avenir des Principautés, et les chances futures des élections auxquelles on conviait ces populations, il se soit trouvé qu'on.avait tout prévu, excepté la chose si simple qui arriva? Les Moldaves et les Valaques, faisant une alliance aussi spontanée qu'imprévue, réunirent tous les suffrages sur une seule et même tête , le colonel Couza, dont l'élection, malgré les craintes et les répugnances de la Sublime- Porte, dut être maintenue. Je comprends lès appréhensions de la Turquie, qui a beaucoup à redouter de la viabilité d'un gouvernement voisin, capable de devenir plus sérieux que le sien. Il y a ici en effet plus de danger pour elle que dans la question de Belgrade, qui fit tant de bruit, ou dans celle de \Uot des Serpents , plus ridicule encore. Nous ne pûmes retenir un jour un grand éclat de rire en apprenant que, tandis que l'Europe allait encore une fois prendre feu à propos de cette Ue des Serpents, un député, envoyé sur ce rocher pour une communication importante, y trouva le poste tout entier, y compris l'officier qui le commandait, plongé dans un tel état d'ivresse, qu'il lui fallut revenir sans avoir trouvé à qui parler. On se demande qui avait le mieux jugé l'importance de la question , ou des diplomates ou des soldats russes qui buvaient si bien.

Assurément si le gouvernement turc se sentait assez intelligent, assez actif, assez juste et assez fort pour gouverner, l'union des Principautés ou l'indépendance du Monténégro ne viendraient point troubler si facilement son sommeil. Et si les populations ne s'étaient vues, après les déclarations du Hatti-Houmayoun, plus indignement spoliées encore qu'auparavant, elles eussent peut-être accordé un peu plus de confiance à l'intervention européenne. Aujourd'hui ce que ces populations payent à l'Etat ne les préserve point des exactions des

tyrans intermédiaires qui entendent bien n'être pas dépouillés de leurs anciens profits. Lorsque, dans le palais du sultan, la moindre fourniture se grossit de tous les bénéfices que les ministres ou serviteurs intermédiaires, quel qu'en soit le nombre, entendent avoir le droit de se réserver; comment un pacha, ou un fonctionnaire de province, éloigné de l'œil de son maître, se refuserait-il une faveur de même nature?

De toutes les améliorations qu'on lui présente, le Turc se garde bien d'en prendre l'esprit, qu'il ne saisit pas; il se réserve seulement les avantages et les maximes de civilisation qui lui semblent établir pour les autres une exclusion et constituer pour lui un privilège. Faut-il s'en étonner quand on trouve encore aujourd'hui en Europe, au sein des nations chrétiennes, tant d'hommes qui ne se doutent même pas que les droits d' autrui leur imposent des devoirs? Evidemment ce qui manque au Turc c'est l'intelligence de la civihsation, le sens de ses maximes. Entassez faits sur faits, scandales sur scandales, que . démontrez-vous ? L'ignorance du Turc, mais non pas la méchanceté de son caractère; son fanatisme, et non pas sa fausseté. Ce n'est donc pas restaurer l'empire turc que d'empêcher son démembrement, et les puissances voisines, qui trouvent cet empire si malade, sans stipuler aucune garantie sérieuse pour le seul remède qui puisse le guérir, me font l'effet de médecins intéressés qui prétendent se trouver seuls héritiers à l'ouverture du testament.

Restaurer l'empire turc, ce ne sera donc ni le fruit du Coran, ni l'œuvre de ses ulémas. Le derviche dans la poussière du chemin, le muezzin sur son minaret, dureront juste autant de temps que la mosquée qui les abrite, mais ne la sauveront pas de sa ruine. Cette restauration sera l'œuvre de la puissance qui sera assez forte pour entreprendre la réforme des mœurs et la conduire à bonne fin. Quand le Turc se croira obligé, comme tout homme venu en ce monde, de gagner son

pain à la sueur de son front , et ne se regardera plus comme déshonoré par le triavail ; quand l'agriculture et le commerce le dispenseront de recourir à des violences injustes et à des exactions; quand la mollesse et l'oisiveté lui paraîtront ce qu'elles sont en effet, c'est-à-dire des vices; quand il respectera assez la justice pour croire qu'elle s'applique même à un chrétien et pour ne pas la vendre ; quand le pacha ne se croira plus^ nommé administrateur pour faire sa fortune et pour piller; quand la femme, au lieu d'être une esclave méprisée et un jouet impur, redeviendra la compagne de l'homme ; quand la' famille aura retrouvé des droits et des devoirs respectés de tous ; quand toutes ces merveilles , qui nous semblent si naturelles et qui semblent là-bas si impossibles , seront opérées, alors on aura trouvé un remède à cette décadence mortelle.

Je ne ferai pas à l'Evangile l'injure de demander quel est l'esprit vivificateur qui peut opérer cette réforme. Chez les chrétiens, et chez les chrétiens seulement, on connaît la valeur du travail, le respect dû à la propriété, les droits de la vérité, l'inviolabilité de la justice, la mission sainte de la femme, le charme du foyer domestique et sa vie patriarchale. Abdul-Medjid a déjà osé s'élever assez au-dessus des préjugés de son peuple pour honorer et consulter un Arménien catholique ; le jour où il osera en faire son ministre , il sera étranglé en l'honneur du Prophète pu méprisé comme le dernier des giaours, parce que son peuple est incapable de le comprendre. Le charpentier de Saardam, devenu Pierre-le-Grand, parce qu'il a réformé son peuple, a commencé par se réformer luimême. Mahmout, après avoir massacré les janissaires, a laissé les mœurs et la société turques telles qu'elles étaient. En gardant son sérail, le Turc a bien pu mettre un habit européen, mais chez lui il mange toujours avec les doigts.

La célèbre charte de Gulhané, proclamée en 1839, et le magnifique Hatti-Houmayoun, octroyé en 1856, n'ont

pas encore pu répartir l^iinpôt de la conscription militaire entre le Turc et le chrétien^ et les faire paraître ensemble sous le même drapeau ; eU malgré tant de belles pro^ messes, la Turquie ne trouve pas une piastre à emprunter aux capitalistes de TEurope. Or, que peut-elle devenir sans armée, sans fmances? D y a là, pour les espérances des réformateurs optimistes, un enseignement à méditer.

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