CHAPITRE XII
Le scliisne d'Orient. — Première impression. — Espérance. — Flacloations politiques. — Préjogés de sacristie. — Un pobliciste. — Qai arrêtera la prépondérance de la Rossie? — Un petit événement. — Le Fanar. — Les caîqnes. — Le snltao et son caîqae. — La flotte Inrqne. — Le poni de la Bomnè'OEwfrt. — L'entrée dn Fanar. — Le trafic des choses saintes. — Règlement de Mahomet IL — Le clergé et la perception des impôts. — Effroi causé par la sortie de Tévéque. — Disposition henreose da Hattiffoumayoun, — Ses effets. — Reproches adressés à TÉglise d'Occident. — Le mot Filioque ajouté an symbole. — Le pain azyme. — La primante dn Saint-Siège. — La langue latine et la langue grecque.
Mais il est temps et c'est ici le lieu de dire un mot du schisme de rOrient, de l'impression qu'il a produite sur moi, de son intolérance, de ses exactions, de son avenir. Dieu me garde de laisser tomber de ma plume, contre mes frères égarés, un seul mot contraire à la justice et à la charité. Mais quand nous aurons dégagé la foi et la piété véritables de ce qu'il y a de luxe , de forfanterie, de dignité apparente et fausse, dans cette Eglise d'Orient, alors nous envisagerons sans crainte cet épouvantail que Dieu semble avoir jugé. Ma première impression a été une pensée de déoouragement en voyant vivre aussi longtemps l'œuvre du mensonge et de la calomnie ; mais bientôt j'ai été étonné du peu de consistance d'une machine de guerre qui a duré tant de siècles, et qui n'a pour se soutenir que l'ignorance
et la sénilité; j'ai été scandalisé de voir rinjustice, les fraudes et la violence senir encore aujourd'hui d'appui et de soutien unique à une hiérarchie qui d'ailleurs ne se fait pas illusion sur sa nullité, et je suis rentré chez moi avec la confiance que Dieu, touché des misères de son peuple , allait bientôt déchirer le voile hypocrite qui recouvre la ruse de ces modernes pharisiens. Voici les faits : ils feront voir si Dieu, qui s'est servi du joug musulman pour châtier le schisme, a voulu que ce dernier lui survive.
Un pressentiment secret avertit les nations chrétiennes qu'elles sont intéressées à maintenir encore quelque temps cet empire d'Orient qui croule, afin de laisser aux Arméniens et aux Grecs schismatiques le temps de se reconnaître et de préparer leur rentrée dans le giron de la véritable EgUse, leur aïeule des anciens jours. En effet, une fois la Russie devenue maîtresse de ces contrées, il faut renoncer à tout mouvement religieux , à toute liberté de conscience.
Heureusement il n'en est pas des desseins de Dieu comme de la politique des hommes. Ceux-ci ne savent pas ou n'osent pas dire ce qu'ils veulent faire de l'empire ottoman. Tous le déclarent nécessaire, parce qu'aucun d'eux n'ose s'en emparer. De là rient que aepuis vingt-cinq ans l'Europe a hésité entre tant de remèdes, entre le sultan, par exemple, et son vassal, le vice-roi d'Egypte, et a donné le triste spectacle d'une politique qui va sans cesse de fluctuations en fluctuations, qui appelle la vie au sein de l'empire ottoman, tantôt en lui enlevant toute confiance en lui-même, comme à Navarin, tantôt au contraire en humiliant, comme elle l'a fait à Sain t-Jean-d' Acre , le vainqueur de Nérib. En .1840, l'Europe, aux yeux de tous, semblait désirer et préparer l'anéantissement de la Turquie; en 1854 elle parut au contraire n'avoir pas d'intérêt plus cher à défendre, et comprendre enfin qu'elle ne pouvait pas sans un crime abandonner tant de contrées à la Russie. Ayons la con-
fiance que les desseins de Dieu, qui prépare à son Eglise un règne de paix et de gloire, ne seront point aussi obscurs, et que le jour qui commence à poindre Ti'est pas une lumière trompeuse qui doit bientôt s'évanouir. Je ne me dissimule pas que , poser ainsi la question, c'est s'enlever de prime abord toute autorité et tout crédit sur bien des lecteurs, toujours en garde contre les préjugés de sacristie, et surtout contre un pauvre prêtre qui, au fond, peut bien n'être qu'un visionnaire, dont les espérances sont destinées à mourir là où elles ont pris naissance. Mais, qu'on veuille bien y prendre garde , tous sont d'accord qu'en Orient il n'y a plus rien de vital que chez ceux qu'on appelle les royas chrétiens, et qu'on ne peut concevoir d'espoir raisonnable qu'en se tournant de leur côté ! Or, je me trouve ici en compagnie d'im pubhciste dont le nom est loin d'éveiller la méfiance dont je parle , et qui croit avec raison que la Russie n'est si à craindre en Orient que parce qu'elle tire son influence moins du prestige de ses armes que de son infatigable persévérance à y protéger les chrétiens. M. Saint-Marc Girardin disait, il y a quelques jours (1): € On se moque des publicistes qui portent les préjugés de la sacristie dans la question d'Orient. Les sacristies, si elles sont cTirétiennes , jugent mieux la question d'Orient que les cabinets qui se font musulmans; car cette poHtique musulmane est punie en Orient par ses ^flfets mêmes, puisque chaque pas que fait l'Europe ou qu'elle laisse faire vers la restauration musulmane, est, ne nous y trompons pas, un pas fait vers le rétablissement de la prépondérance de la Russie en Orient, si bien que d'ici à quelques années il faudra refaire la ^erre de Crimée ou prendre son parti de laisser l'Onent aux mains de la Russie. » Donc, il n'y a pas d'alternative : l'impuissance ottomane une fois admise, ou bien TOrient sera régénéré par le cathoHcisme,
(i) Revue 4^8 deux Mandes^ 45 mars 1858; p. 411.
grec ou latin , peu importe ; ou bien il sera envahi par la Russie , qui veut à tout prix protéger ceux qu'elle appelle ses coreligionnaires. Un petit fait qui vient de s accomplir dans ces derniers temps, qui a toutes les proportions d'un événement et qui a passé inaperçu pour tien des Européens, dit assez haut ce que peut le clergé du schisme grec en face de la Russie. Voici comment les journaux de Constantinople l'ont raconté :
« Aux hommes qui pensent de bonne foi que la puissance temporelle du Saint-Père n'est pas indispensable à l'excercice de son indépendance spirituelle, nous demanderons : Avez-vous assisté à l'audience accordée par S. A. I. Mgr le grand-duc Constantin Nicolaïevitch de Russie, au Patriarche œcuménique , Pape de la nouvelle Rome^ chef suprême de la Grande Eglise du Christ, qui s'est hâté d'accourir le premier au palais d'Emirghian, accompagné de tous les hauts dignitaires de l'Eglise photîenne, pour déposer ses humbles hommages aux pieds du frère de l'empereur de toutes les Russies? Son Altesse Impériale a bien baisé ou fait semblant de baiser la main du patriarche ; mais elle s'est tenue debout et n'a pas offert au chef de son Eglise de s'asseoir, encore moins l'a-t-elle jugé digne des honneurs de la pipe , du café et des confitures, auxquels on attache une si grande valeur , comme témoignages officiels de déférence et de respect, dans tout l'Orient. On dit que le patriarche et les prélats, membres de son synode, qui l'accompagnaient, se sont fort scandalisés de ce manque de courtoisie du prince russe à leur égard; l'un de ces derniers aurait même fait éclater son dépit, en termes fort amers, contre « ces Goths, ces Scytes, ces barbares, qui doivent leur baptême et leur christianisme à la Grande Eglise de Constantinople, et qui ne daignent pas rendre jiu premier pasteur de cette église les honneurs quil est en droit d'attendre de la part de ses enfants spirituels, d De quoi se plaignent donc Leurs Grandeurs? Ne se font-elles pas gloire d'être les successeurs de Photius , de cet homme
perdu d'ambition, qui, pour escalader le siège patriarcal de Constantinople, n'a pas hésité à jeter l'Eglise d'Orient comme une vile esclave aux pieds des Césars de Bysance? Ils tiennent à honneur de ne pas courber le front sous la houlette du successeur de saint Pierre, de celui qui a été chargé , par le Sauveur lui-même , de confirmer ses frères dans l'épiscopat ; ils se targuent de leur indépendance, et préfèrent, depuis quatre siècles, le turban à la tiare. N'est-il pas juste et logique de les voir abaissés et humiliés comme ils le sont, eux qui ont asservi l'Eglise à l'Etat, Jésus-Christ à César, partout où règne le schisme grec, à Pétersbourg comme à Athènes, à Belgrade comme à Bucharest? Et, comme s'ils voulaient montrer que tout sentiment de dignité est éteint en eux , ce même patriarche, ces. mêmes prélats, traités si cavalièrement par le grand-duc, le recevaient deux jours après, au patriarcat du Fanar, avec tout l'empressement dé la plus vile adulation, et lui prodiguaient, en les exagérant, ces mêmes marques d'honneur et de respect dont il ne les avait pas jugés dignes! Si c'était au moins par esprit de charité et d'humilité chrétienne ! i>
Il y a en effet, au pied de Stamboul la vraie capitale, sur la rive méridionale de la Come-d'Or , un vaste établissement religieux appelé le Fanar. C'est là le centre du schisme soulevé par Photius, il y a un miUier d'années, contre l'Eglise de Rome. J'avais déjà eu cent fois l'occasion de rencontrer le prêtre schismatique grec dans ses relations avec le peuple, d'être témoin de l'oubli qu'il y contracte de sa dignité et du mépris dont l'accable en retour le fidèle qui ne peut éprouver à son égard que de la pitié ou de la terreur, et qui pourtant, chose vraiment merveilleuse, lui garde l'obéissance dans les dévoila religieux. Il me tardait de voir de plus près les hommes qui tiennent en Orient le sceptre du monde religieux, qui ont gardé un sacerdoce extérieur, jadis enté sur le nôtre, et à qui les consciences obéissent dans toutes les questions de foi.
Un jour donc que je descendais des hauteurs de Péra, je m'embarquai dans un caïque avec le consul de Salonique, qui voulut bien m'accompagner au Fanar et en même temps me montrer les cnoses les plus merveilleuses de la Come-d'Or. Le canon grondait et annonçait la visite et la prière du sultan à la mosquée : c'était une belle occasion pour jouir à la fois de bien des spectacles et admirer, sur le passage du souverain, les étranges cavaliers de son magnifique cortège. Au sortir de la mosquée , le sultan monta dans son caïque pour se rendre à l'arsenal de la Come-d'Or voir son beau-frère réconcilié avec lui par les soins de M. Thouvenel.
Le caïque du sultan est une des choses merveilleuses que j'aie vues, et, pour le bien faire comprendre , j'ai besoin de dire encore un mot de ces embarcations gracieuses et légères. Le caïque est une embarcation fort étroite et d'une longueur démesurée, terminée aux deux bouts par une pointe longue et aiguë. Tout y est sacrifié à la rapidité de la course. Ce frêle esquif touche à peine la surface de l'eau, et sa forme tranchante et effilée le fait courir, comme le fer d'un patineur, sous la pression de rames longues et puissantes. Le centre de cette embarcation est en forme de caisse ; un tapis pour s'accroupir ou un petit banc très-peu élevé , voilà la place du voyageur, assis derrière ses rameurs. Pour y entrer il n'est pas possible de poser le pied sur le bord, ce qui ferait immédiatement chavirer l'esquif; il faut d'un seul bond s'élancer et s'asseoir à la place qui vous est réservée. Encore, une fois assis, tous les mouvements ne vous sontils pas permis , et je fus un jour poliment admonesté par le chef des rameurs pour avoir, quoiqu'étant assis, penché le corps de façon à trouver dans mes poches un remède contre l'humidité et les éternuements que provoquait l'eau du Bosphore. La rapidité gracieuse de ces embarcations fait toujours le charme et la surprise des voyageurs. Souvent, pendant la guerre de Crimée , lorsque ces eaux étaient animées par la présence des
marines anglaises et françaises, des paris et des courses s'établirent entre nos marins et les kaïdjis du Bosphore, et toujours ceux-ci remportèrent la victoire sur la vapeur.
Le caïque du sultan ne diffère en construction des autres caïques que par sa grandeur, ses ornements et le nombre des rameurs. Vingt-huit rameurs, divisés en quatorze paires et portant tous le même costume éclatant de blanc et de rouge, manœuvrent avec un ensemble et une précision remarquables. Un élégant pavillon, soutenu par des colonnes, abrite les sophas d'écarlate et d'or sur lesquels repose Sa Hautesse. Un large ostensoir d'or et d'argent, d'une hauteur de pr^s de deux mètres, placé à l'extrémité de la proue, soutient le croissant et les armes du Medjidié, et domine les flots comme un soleil à l'horizon des mers. Le mouvement des rames sur l'eau accélère avec une grande puissance la marche de ce navire. Pour donner une plus grande impulsion à ces longues rames , parfaitement parallèles dans leurs mouvements,- tous les rameurs se lèvent ensemble et, s'inclinant profondément devant la tente où repose leur maître , attaquent avec vigueur la résistance de l'eau; puis se reposant un instant assis sur leurs bancs, et se penchant lentement en arrière sous le dernier effort de la lame, ils se relèvent avec respect et en silence et l'onde fuit en tourbillons sous la pression vigoureuse de leurs bras. Les yeux sont fascinés par la grâce et la vigueur de ces mouvements.
Tous les vaisseaux de la flotte turque, et il y en avait là plus d'une vingtaine, dont quelques-uns de haut bord, étaient entièrement pavoises en l'honneur du maître absolu de toutes les Turquies. Une fois à terre, sur le quai de Tarsenal, la démarche du sultan avait quelque chose de lourd et de fatigué, et chacun d'ailleurs, en voyant cette figure au teint hâve et épuisé, se demandait comment un tel homme pourrait soutenir et continuer l'œuvre de régénération qu'il avait osé commencer. Le
port est coupé en trois endroits par trois ponts qui s'entr'ouvrent au passage des vaisseaux. Celui qui est près de nous, le plus oeau des trois, s'appelle le pont de la Bonne-Œuvre, parce qu'on y passe gratis. Il a été bâti en bois par un des plus riches habitants de Constantinople. Prévenu assez à temps que sa fortune, se niontant à des sommes énormes, avait engagé les maîtres du pouvoir à demander sa tête au sultan , sous -un prétexte quelconque toujours facile à trouver en un tel pays, ce pacha se hâta bien vite de construire ce pont et d'en faire hommage au sultan, sauvant ainsi du même coup sa vie et environ la moitié de sa fortune.
Mais il est temps d'arriver au Fanar, et on me pardonnera d'avoir été distrait sur mon chemin par tant de choses en vérité fort attrayantes. Non loin du rivage, au centre d'un quartier fort sale et fort agité, je fus introduit, grâce à la protection du consul qm avait sans doute quelques intelligences dans la place, sous des voûtes et par des détours obscurs , au milieu de cours et de bâtiments d'une forme bizarre et d'une haute antiquité. Les personnages auxquels je fus iwrésenté ne me firent point mauvais accueil malgré mon costume, et l'ordre fut donné de me montrer ce qui pouvait m'intéresser. Peut-être qu'une salutaire frayeur, inspirée en ce moment par le nom de la France, ne fut point étrangère à cette réception , dont je me montrai fort reconnaissant.
J'étais là dans le foyer même du plus grand de tous les schismes, celui qui a déchiré sans pitié la robe du divin Sauveur des hommes et a séparé de l'arbre de vie tant de rameaux infortunés fatalement destinés à se dessécher et à périr. Quand Pierre d'Alexandrie voyait en songe Jésus lui montrant son Eglise, sous la forme d'un vêtement qu'Arius venait de déchirer, il frémissait déjà à la pensée de ces rivages que mes pieds foulent aujourd'hui. Il me fallut imposer silence à toutes ces pensées et me rappeler que ma démarche n'avait d'autre
but que de visiter quelques reliques, et que je n'étais point venu pour discuter; de plus, je ne savais point parler la langue du pays et je ne pouvais que difficilement entrer en conversation avec ces nouveaux docteurs de l'Orient. Ils allaient avec empressement autour de moi , revêtus d'un costume tout à fait semblable à celui des juges de nos tribunaux de commerce.
C'est donc ici, me disais-je, que se fait en grand ce honteux trafic des choses saintes, que Jésus devrait flageller, comme celui des marchands du Temple, et que nous pouvons bien nommer la vente aux enchères. Nos livres saints nous enseignent que pour arriver au sacerdoce, il faut être appelé, comme Moïse et Aaron, et ne pas se choisir et se désigner soi-même pour cet honneur. Jésus-Christ, le premier de tous les Pontifes, se dit envoyé par son Père. Ici, au contraire, le Pontife se choisit lui-même, et il a, pour preuve de sa vocation et de sa capacité à remplir ses augustes fonctions , l'argent qu'il peut offrir comme prix de sa charge. Cette collation de bénéfices, c'est-à-dire cette vente des cures et des évêchés, qui doit enrichir tous les entremetteurs, iiepuis le patriarche du Fanar, qui paye des miUions pour obtenir sa charge, jusqu'au dernier des titulaires, produit une vénalité qui tient du prodige, donne des fonctions et des dignités aux hommes les plus indignes, entraîne le chef spirituel à vendre toutes les charges , afin de payer la sienne, et amène les confesseurs euxmêmes, ainsi que le constate M. Henri Mathieu dans son livre intitulé la Turquie et ses différents peuples, à « transiger avec leurs pénitents et à vivre au produit des absolutions qu'ils donnent. y>
Le prêtre est contraint à ce scandale pour se rédimer du prix qu'on a exigé de lui au moment où il a acheté sa charge, et ce prix est un fardeau d'autant plus lourd que les intermédiaires ou commettants en ont retiré de plus beaux bénéfices , ou qu'il lui a fallu , pour obtenir cette charge, lutter contre des concurrents plus redou-
tables. Que serait-ce donc si nous voulions parler des autres scandales qui sont la conséquence forcée de cette absence de vocation dans le clergé? Le livre de M. Pitzipios en donne une idée.
On se demande si Mahomet II avait en vue les intérêts de l'église grecque et son indépendance, lorsqu'il a laissé aux évêques grecs le droit de perception et d'impôt sur leurs coreligionnaires. Sans doute il agissait avec une
f)ensée politique et voulait détacher toujours davantage es populations de l'Orient de celles de l'Occident, sachant d'ailleurs très-bien que cette indépendance n'était que nominale, et que, le jour où il le voudrait, il saurait bien la mettre à néant. La maxime des moines de l'Orient « mieux vaut obéir au turban qu'à la tiare > servait à merveille les projets du vainqueur, qui se garda bien d'en défendre ou d'en contrarier la prédication, A côté de ces considérations politiques , qui nous font peut-être plus d'impression qu'au vainqueur lui-même, il faut aussi faire entrer pour quelque chose le caractère turc et son indolente paresse, qui rendirent précieuse au vainqueur la coopération du clergé dans la perception des impôts.
Le hatti'Chérif de Mahomet II institua donc un saint synode, présidé par le patriarche chef de la nation grecque et juge suprême de toutes les affaires civiles. Il exempta ce saint synode de l'impôt, et chargea le patriarche et ses métropolitains d'exiger et de percevoir une contribution annuelle de chaque prêtre et de chaque fidèle. Le clergé devait être assisté, dans le recouvrement de l'impôt par les magistrats et les officiers de l'empire, qui reçurent de leur côté l'ordre de faire exécuter les sentences du patriarche. Parler d'une telle loi chez les nations chrétiennes de l'Occident, c'est la déclarer par cela même jugée et réprouvée. En confiant son troupeau au Chef de son égUse, Jésus-Christ le chargea-t-il de le paître ou de le tondre ?
Voici comment il m'arriva de connaître ces scan-
(laleux usages et de juger par moi-même de Timprecsion qu'une telle mesure de finances doit nécessairement produire sur les populations. Un matin, pendant le déjeuner, Son Excellence, M. Thouvenel, me dit d'un ton moitié sérieux: « Il y a grande désolation aujourd'hui dans la ville de Thérapia; une partie de la population vient de prendre la fuite et de se cacher dans le bois de Belgrade. » N'ayant rien entendu dire qui pût motiver un tel effroi, j'en demandai aussitôt la cause, et il me fut répondu: « LEvêque sort! » Jamais il ne m'était entré dans l'idée qu'une tournée pastorale pût être autre chose qu'une série de bénédictions ; je soupçonnai donc quelque mystification , et je demandai en riant le mot de cette plaisanterie, lorsque M. Thouvenel, continuant à s'amuser de mon ignorance , me répéta du même ton ce mot terrible, qui a le pouvoir de mettre en fuite un peuple tout entier: « LEvêqtie sort! j> Or, voici le fait que je ne pouvais deviner et qu'il fallut bien me dire. En dépit de la discrétion obligée qu'avait dû y apporter le prélat, la ville de Thérapia venait d'apprendre qu'elle allait avoir la visite de son cvêque. Il ne s'agissait point pour elle d'entendre la voix de son pasteur, d'en recevoir un sacrement ou une aumône, mais de payer la redevance annuelle dont je viens de parler. Or, cette redevance prend d'année en année des proportions effrayantes pour les contribuables. Lorsque la Sublime- Porte demande au patriarche de lever par exemple une contribution d'un million de piastres, immédiatement le président du saint synode s'arrange de façon à en percevoir tpois fois autant , et garde pour lui la plus belle partie de ce bénéfice. Lors donc que, appuyé par la force armée, l'évêque apparaît au sein d'une population effrayée pour lever en toute rigueur un tel impôt , les contribuables qui ne peuvent simuler la misère ou lea infirmités prennent la fuite et se cachent dans les montagnes pour échapper à ces exactions. Cette expression consacrée : « LEvêqtie sort! i> ne justifie que trop la
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terreur et la désolation de ces pauvres gens qui n'ignorent pas (ju'on prélève sur eux un impôt exagéré, et qui sera en grande partie inutile au gouvernement.
C'est ainsi que ce peuple grec, attaché vivement à sa foi , se trouve enchaîné au schisme par un clergé tout puissant qui dispose de sa fortune et de sa liberté, et dont les couvents possèdent de riches propriétés territoriales dans les provinces d'Europe. Ah! si ce pauvre peuple , témoin de tant d'ignorance et de tant de cupidité, pouvait voir et entendre quelques-uns de nos modestes et zélés missionnaires , la comparaison le rapprocherait bien vite de nous !
Il y a une clause providentielle dans leHattirHumayoun, c'est celle qui supprime sans distinction les redevances établies au profit du clergé grec, et les remplace par un revenu fixe, et pour le patriarche, et pour les autres membres du clergé , donnant à chacun , comme en Europe, un traitement en rapport avec l'importance de ses fonctions. Je ne sais pas si un bon système d'impôts et un ministère viable des finances verront jamais le jour en Turquie ; mais j'ai la conviction que rien ne rapprochera ces malheureuses populations de l'Eglise de Rome comme la suppression dans le clergé grec du droit de battre monnaie et de juger les causes civiles. Je fus heureux de voir cette conviction partagée par Son "Exe. M. Thouvenel , dont le' jugement est si sûr dans les questions qui intéressent l'Orient , et je le suppliai de toute mon âme de ne point perdre de vue un intérêt religieux d'une aussi haute importance. Depuis ce jour il n'est pas sans exemple que des villages tout entiers soient passés comme transfuges , le pasteur en tête , du culte grec schismatique au culte grec catholique, et des mouvements religieux , agitant des provinces de vin^t à trente mille âmes, sont venus confirmer cette prévision. Chez les peuples chrétiens de l'Occident , une telle loi d'impôt et de semblables exactions enfanteraient la révolte et le mépris; chez les Grecs, dont nous avons tant
chanté les vertus, elles imposent l'obéissance et le respect
C'était bien un de mes plus grands désirs et en même temps un important devoir pour moi de m'informer, tous les jours et dans tous les lieux où je me trouvais, quels étaient les reproches que les enfants du schisme oriental ont coutume d'adresser à l'Eglise qu'ils attaquent et qu'ils ont abandonnée. J'avais toujours quelque peine à croire que le schisme d'Orient reposât sur les quelques dissidences signalées par la théologie. Je dois maintenant déclarer que j'y ai trouvé peu d'autre chose , et que , depuis la question de la Pâque des juifs, qui, dès le quatrième siècle, commença à séparer la cause des évoques d'Orient et celle des évêques d'Occident, jusqu'à la question actuelle du calendrier grégorien, dont j'ai déjà parlé, il n'y a, comme point de dissidence de la part des Orientaux, que des prétextes frivoles.. En voici quelques mots:
Personne en Orient ne fait à l'Eglise latine un reproche qui tienne au dogme, et personne ne s'occupe sérieusement de la fameuse et difficile question de la procession du Saint'Es'^it comme provenant du Père et du Fils, ou de l'addition au symbole qui en a été la conséquence. Tous reconnaissent (ju'il y a eu accord complet sur ce point au célèbre concile de Florence, et avouent en même temps que l'Eglise latine n'a jamais exigé, comme condition indispensable de rapprochement, l'addition dans leur symbole du mot Filioqvs. Comment penser qu'un mystère aussi insaisissable, même à la plus profonde intelligence, ait jamais pu devenir une question populaire et animer un peuple contre un autre peuple?
Le purgatoire , l'état des âmes jusqu'au jour du jugement, la question liturgique des orgues, n'ont jamais été non plus des difficultés sérieuses et sont depuis longtemps aplanies.
La consécration du pain azyme n'est pas non plus un obstacle, et d'ailleurs l'Eglise latine elle-même en fait
volontiers le sacrifice, puisqu'elle permet, même dans la capitale du monde chrétien, l'usage de consacrer avec du pain ordinaire.
Chose bien plus merveilleuse encore , ce n'est pas la question de la primauté du Saint-Siège qui empêche l'Orient de retouraer à la foi de ses pères. Il chanterait volontiers l'hymne aux deux langues, AyiosoQws, le chant de la réconciliation de Florence, que l'Eglise latine a religieusement conservé. La preuve en est que le canon du concile de Florence, qui définit si bien les. droits du successeur de saint Pierre, n'est pas repoussé lui-même, malgré ses exigences de primauté et d'honneur. On cherche seulement à le concilier avec les prétentions des patriarches orientaux, par quelqu'une de ces subtilités si familières aux Grecs.
Que reste-t-il donc ? C'est à peine si j'ose le dire : il reste une calomnie et un scrupule ; voilà, dans ces deux mots, la raison extérieure du schisme. Je dis extérieure, parce qu'il faut bien une raison apparente à laquelle le peuple puisse se laisser prendre ; mais le véritable motif de la répulsion, c'est l'éloignement des vertus cléricales qui deviendraient un devoir impérieux au jour de la réconciliation. Voilà ce qu'on ne saurait s'avouer, au moins devant le peuple. Ce serait ici le lieu de retracer quelques-uns des scandales racontés dans l'ouvrage de M. Pitzipios; mais je tiendrai la parole donnée en commençant ce chapitre , et d'ailleurs je ne m'en sens pas le courage.
La calomnie dont je parle a un caractère assez grave, et c'est elle qui fait sur les Orientaux la plus vive impression. On sait, et il est bon de le rappeler ici, que l'Eglise de Rome, loin d'exiger des Grecs schismatiques qui rentrent dans son sein, l'usage du rit latin, prescrit sévèrement, au contraire, l'emploi du rit grec, tel qu'il est autorisé chez les Grecs unis, c'est à dire chez les Grecs catholiques. Pour ne pas s'être conformé à cette règle si sage, le zèle de quelques missionnaires n'a pas
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peu contribué à retarder le jour d'un rapprochement. J'aurai l'occasion de revenir encore sur un point aussi important dans mes réflexions sur la Palestine, à mon retour de Jérusalem.
Cela posé , le plus grand mal qu'on ait fait à ce peuple grec, qui a le même symbole, les mêmes sacrements, le même sacrifice, le même Sauveur et le même culte que l'Eglise latine, a été de lui persuader que Rome ne demandait sa conversion que pour lui imposer son langage et lui enlever sa nationalité, tant est invétérée et irréconciliable la haine des Latins contre les Orientaux. Donc, proposer à un Grec de rentrer dans le sein de l'Eglise, c'est lui demander, à son sens, l'abjuration des intérêts qui sont les plus chers à ses habitudes, à ses préjugés, à son orgueil national, à sa nature la plus intime. On sait ce que l'Autriche a gagné à imposer son langage aux populations italiennes. Voilà le préjugé le plus enraciné et le plus fatal en Orient. Voilà la principale machine de guerre de l'arsenal schismatique du Fariar; et, à l'heure où se fera la lumière, les populations étonnées de leur erreur, de l'identité de leurs croyances avec l'Eglise latine , frappées du désintéressement et des vertus d'un clergé si indignement calomnié, scandalisées de l'orgueil et de la cupidité du clergé schismatique , prendront facilement leur parti entre le Christ et Bélial.
Telle est la raison qui me fait considérer cette clause du HattirHoumayoun, si contraire aux intérêts financiers du clergé grec, comme l'affranchissement de ce joug de terreur que ce clergé fait peser sur la population, et comme l'eflbrt le plus heureux en faveur de la véritable lumière.
Puisse arriver bientôt le jour où ceux. qui ont la même foi auront aussi le même cœur !