‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 16 sur 79 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Reprodie k It fois sérieni et risible. — ImpoHtnee de la qaeslioii. — Préjagé orieDtal. — Les prêtres grecs k rtotel. — La barbe et ses afantages. — Qui a raison de l'Orient on de l'Occident? — Tentatifes malbenrenses. — Les Grecs de la Russie et les Grecs de Pempire ottoman*— Les obstacles sérieux. — Les dangers nonfeanx. — Fin de la fisite au Fanar.— Église patriarchale de Saint-Georges. — La chaire de saint Jean Cbrysost6me.

Quant à robstacle sérieux que j'ai annoncé sous la dénomination de scrupule, ne sachant trop quel nom lui donner, j'avoue un certain embarras à le désigner nettement, et je dois prévenir mes lecteurs contre une trop grande hilarité; risum teneatis, amicif Ce grand et terrible reproche, adressé avec tant de passion au clergé latin par ses confrères d'Orient, ce fait extraordinaire, qui rend odieux le prêtre de l'église de Rome, c'est qu'il se rase le menton, ce q[ui, aux yeux des peuples de l'Orient, faciles à scandaliser, est évidemment un péché des plus graves, un péché mortel. Ne rions pas trop des préjugés orientaux: notre clergé en Afrique a compris la nécessité de ne pas lutter contre celui-ci, et les prêtres latins , qui se rendent en pèlerinage en Orient, y laissent croître leur barbe, afin de ne pas ajouter aux périls déjà certains d'un lointain voyage a autres complications^^; et, si moi-même je ne l'ai point fait, c'est que, ayant été en sécurité partout, grâce à la haute protec-

tion de Son Excellence l'ambassadeur de France, et au caractère quasi-officiel dont j'étais revêtu, j'ai voulu me donner la satisfaction de connaître par moi-même jus(][u'où allait la répugnance orientale dont je parle. Ce préjugé m'a paru respecté jusque dans Rome même, où le religieux qui a été en Orient est autorisé à conserver jusqu'au dernier Jour la barbe qu'il a laissé croître durant son pèlerinage.

Les peuples de l'Orient attachent donc une grande importance à cet usage; ils portent la- barbe toute entière, et cette barbe, qui maintient leur tête droite et relève la majesté de leur visage , se prête assez bien à leur dignité habituelle et à l'ampleur de leurs vêtements. Cet usage en effet contribue beaucoup au maintien décent et à la gravité qui les caractérise. On com- Erend facilement que, avec ce grand respect pour leur arbe, les Orientaux soient facilement impressionnés par l'accusation bizarre des schismatiques grecs contre l'Eghse romaine, qu'ils veulent à tout prix rendre odieuse. Dans les églises grecques, j'ai été souvent frappé d'étonnement en voyant à l'autel ces prêtres schismatiques dont la barbe vénérable rehaussait singulièrement l'éclat et la dignité de leurs riches costumes. Je doute que le prêtre catholique, dépouillé de cet ornement, (ùt-il même un saint Basile ou un saint Jean Chrysostôme, puisse se faire voir et écouter avec respect. Rien que la comparaison de son visage avec celui de la femme fait rire les auditeurs les plus bienveillants. J'ai pu en juger par moi-même, et on verra plus tard ce qui faillit m'arriver en Syrie à cette occasion.

D'où peut donc provenir la prohibition ou la condamnation de la barbe en Occident? Ne semble-t-il pas beaucoup plus naturel que l'homme garde ce que Dieu lui a donné? Sans parler de tout ce qui a été écrit sur la Pogonologie, bon nombre de médecins ont démontré les avantages de la barbe contre les rhumes de cerveau, contre les névralgies et contre la perte des dents. Dans

ses mémoires , Napoléon h^ dit quelque part : « Les Orientaux se rasent le crâne et portent la barbe; les ophthalmies sont chez eux plus fréquentes que la perte des dents. Les Européens se rasent le menton et gardent leurs cheveux; la perte des dents est chez eux plus fréquente que l'ophthalmie. i>

Cette sage observation, parfaitement résumée et si simple, est toutefois incomplète, La nécessité du turban, ou de toute autre coiffure épaisse , destinée à protéger la tête contre les ardeurs du soleil, a amené les Orientaux à se raser le crâne, et ce qui cause le plus d'ophthalmies chez ces peuples, qui ne trouvent un peu de fraîcheur à respirer que durant la nuit, c'est bien plutôt rhabitude dangereuse de coucher à la belle étoile, dans les champs et sur les terrasses de leurs maisons. Le froid de la nuit et l'abondante rosée du matin produisent encore bien d'autres infirmités. Le Lévitique de Moïse , si sage dans ses prescriptions , défend de couper la barbe et même de la tondre en forme arrondie (ch, XIX, 27). On trouve souvent dans les Pères grecs des recommandations de ce genre. Dans son livre de Lapsis, saint Cyprien, parlant de ceux qui s'épilent le menton, dit: c Pour plaire aux hommes, ils ne craignent pas de déplaire à Dieu. » Le canon quarante-quatrième du quatrième concile de Carthage défend aussi aux clercs de se raser le menton.

Avoir l'importance que les Grecs modernes attachent à cette question, et les sentiments de haine qu'elle réveille chez eux, il est à présumer que l'usage de se raser la barbe fut dans l'origine du schisme un caractère distinctif de séparation. On ne voit pas en Orient d'exception contre cette règle, tandis qu'en Occident la coutume est loin d'être uniforme. Tandis que, en 4561, la Sorbonne décide, 'après mûre réflexion, que la barbe est contraire à la modestie sacerdotale, on assure qu'un proverbe dit chez les Espagnols : « Depuis qu'il n'y a plus de barbe, il n'y a plus d'âme. :» Combien de fois la

servilité des courtisans n'a-t-elle pas changé leur visage pour plaire à leur maître,

Régis ad exemplar totm componitur orbis, tandis que Iç maître lui-même, abjurant toute dignité, se donnait en esclave à une femme indigne, à une maîtresse? S'il y a , dans le sacrifice de la barbe chez les Européens, une concession faite à la femme, faut-il voir dans l'usaga contraire de l'Orient un» signe de sa grande servitude? On pourrait le croire, si de nombreux exemples pris dans les mœurs les plus intimes de tous ces peuples ne venaient de part et d'autre le démentir, et je n'ai pas la prétention d'examiner, à propos de cette grave accusation de l'Eglise grecque, toutes les questions qui se rattachent de loin ou de près à ce détail de costume. Je crois en avoir dit assez pour démontrer, non pas aux gens raisonnables, mais à ceux qui penseraient comme les Grecs, qu'il n'y a pas l'ombre de justice et (le raison dans un reproche que nos adversaires croient destiné à couvrir de honte l'Eglise romaine.

Pour peu que l'on prenne patience, l'usage des Occidentaux se conformera assez vite à celui de l'Orient. De nos jours déjà nous sommes témoins de bien des tentatives faites pour ramener l'Occident à la primitive simpUcité. Quelques-unes de ces tentatives .malheureusement ne sauraient avoir les honneurs du bon goût, et l'on ne peut s'empêcher, en voyant l'encadrement de certaines figures, de comparer quelques-uns de ces visages, ainsi restaurés, aux figures quasi-humaines et grotesques de certains animaux remarquables par leur adresse à copier les gestes de l'homme. Ce n'est pas ainsi que le costume oriental arrivera à subir l'humiliation d'une défaite.

Il faut donc chercher en dehors de toutes ces puérilités l'avenir de l'Eghse grecque. La redoutable vitahté du schisme oriental, surtout dans la Palestine, est dans la puissance de la Russie , que les Grecs schismatiques, dans tous leurs dangers politiques , sont portés tout na-

turellement à invoquer. Il n'y a entre ces deux Eglises aucun rapprochement ou de sympathie, ou de croyance ; c'est la haine seule contre Rome qui les confond dans une même entente cordiale. Il n'est pas rare de trouver des hommes instruits qui confondent les Grecs de l'empire russe avec les Grecs schismatiques du clei^é d'Athènes ou de l'empire ottoman. Cette confusion, pleine de dangers, n'est fondée ni sur la politique ni sur la reUgion. Les schismatiques de la Turquie n'acceptent du czar que ses présents et ne lui donnent guère en retour que des éloges, qui ont toujours un côté fort désagréable pour le gouvernement turc. Le saint synode du Fanar, toujours en garde contre la Russie, n'admet pas la suprématie du saint synode russe, et n'entend pas se laisser présider par un colonel aux éperons d'or, qui viendra, de la part de l'empereur moscovite, imposer un dogme sur le Saint-Esprit.

Ce sont les Russes du palais de Saint-Pétersbourg qui croient et veulent imposer la croyance que le czar commande aux Grecs de toute la terre, et qu'il y a en Turquie six millions de leui^ coreligionnaires qui ont besoin d'être protégés contre la tyrannie ottomane, tout aussi bien que contre les empiétements de Rome. Voilà la pierre de touche des difficultés que rencontre en Orient l'Eglise de Jésus-Christ, des impossibiUtés qui paralysent la diplomatie, des prétentions si étranges de l'esprit moscovite, et de tant d'embarras nouveaux qui surgissent à tout moment.

La Russie cherche en vain à s'appuyer sur l'identité des symboles : les orthodoxes de son synode reprochent aux schismatiques du Bosphore l'acceptation du Filioquey et les orthodoxes du Fanar reprochent aux Russes d'avoir remplacé dans le symbole le mot catholique par celui de sobornii (synodal). Jamais d'ailleurs la Russie n'acceptera la décision du concile de Florence, que nous venons de rappeler, qui rétablit la suprématie du Pape, et que les Grecs ont acceptée. Malgré tout cela , et quel

que soit le désespoir des ministres turcs, il n'en est pas moins vrai que Tépée de la Russie est le point de mire d'un grand nombre d'espérances en Orient.

On l'a vu à la prise de Sébastopol, les Grecs ont refusé de croire à l'abaissement de la Russie, et ils étaient prêts au contraire à croire aux humiliations de la France. Leur sens populaire ne les a pas trompés : la Russie , c'est le schisme ; la France , c'est l'Eglise. Donc, ou la Russie demeurera dans une alliance intime avec la France ; et alors la liberté de conscience amènera insensiblement les Grecs de l'empire ottoman à l'unité; ou cette rivalité se réveillera plus terrible encore, et la Russie enchaînera pour toujours dans le schisme et la barbarie les infortunées régions de l'Orient.

Depuis que la Turquie s'imagine, à l'ombre du traité de Paris , redevenir une puissance forte et sérieuse , ne voit-on pas grandir l'influence moscovite, et n'entend-on pas des cris d'effroi partir même des Lieux-Saints de la Palestine? Tout cela dit assez que l'exécution de ce traité, écrit à la hâte, se fait d'une manière contraire à ses principes et en opposition avec la guerre qu'il est venu terminer. Et si l'on croit devoir entrer dans la voie des ménagements, pourquoi la Russie, dont les empiétements envahissent l'ancien monde et menacent le nouveau, la Russie seulement, en aurait-elle les avantages et les privilèges? Vaincue et humiliée, elle aurait encore le pouvoir de commander à ses vainqueurs! La victoire de Malakoff, remportée le jour même de la naissance de la Vierge immaculée, nous a laissé d'autres espérances.

Après une telle digression, il est temps d'en finir avec ma visite au Fanar. Malgré mon titre de prêtre romain et malgré mon costume, je fus admis à visiter la belle égUse patriarcale de cet établissement. Elle est placée sous l'invocation de saint Georges, le martyr le plus vénéré de tout l'Orient. Sans être très-grande, cette église est spacieuse et élégante dans toutes ses proportions. Elle

est littéralement tapissée de haut en bas de sculptures admirables, de médaillons, d'émaux, de peintures, avec des légendes pleines d'intérêt. Il y a là des détails à absorber la vie d'un archéolc^e. Les voûtes et les boiseries, du style byzantin le plus pur , sont de vrais modèles , et j'ai rarement vu un temple qui, dans son ensemble et dans ses détails, m'aie fait, autant que celui-là, l'effet d'une véritable église byzantine avec toutes ses richesses d'ornements et d'architecture. On y voit adossée au mur, à droite en entrant, une chaise en bois sculpté qu'on assure être celle de saint Jean Chrysostôme, origine que la couleur du bois ne vient certes pas démentir. A cette vue et à ce contact je me sentais frémir , et , les yeux fixés sur cette tribune , je croyais assister à une de ces homélies d'or descendant sur l'auditoire comme un rayon du ciel. Ce meuble est un vrai bijou d'archéologie. C'est un trône épiscopal surmonté d'un dôme en bois que soutiennent quatre colonnes. Il n'est élevé au-dessus du sol que de sept à huit marches. Des inscriptions grecques se lisent au fronton , sur les côtés et sur les colonnes. On conserve aussi, dans cette église, un tronçon de la colonne de la Flagellation, ainsi que plusieurs mosaïques sauvées des dévastations de Sainte-Sophie.

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