CHAPITRE XIV
L'ennai k ConsttnUnople. — Les rayât et leors possessions. — Les distractions populaires. — Les derviches danteurt et hurleurs. — L'étude de la langue grecque. — Sa prononciation inconnue chez nous. — Avantage de cette nouvelle étude. — Deux grands dangers pour les voyageurs. — Conseils hygiéniques. — Vêtements et usages orientaux. — Premières nécessités du voyageur.
Quand on a vécu quelque temps à Constantinople, on se prend bientôt d'ennui si on n'a autour de soi les joies de la famille et celles de l'amitié. Tous ces semblants de civilisation affadissent le cœur, ne lui laissent que la fatigue et la pitié, et lui font bientôt regretter d'autres lieux, comme le ciel de la France ou celui de l'Italie. Le Turc de la vraie Turquie d'autrefois semblait avoir . compris que des esclaves seuls pouvaient vivre à ses côtés , et c'est pour cela qu'il refusait le droit de propriété à ces malheureux rayas qu'il traitait comme des ilotes, parce qu'ils n'étaient pas les fils du Prophète. Aujourd'hui le raya pourra posséder; mais que possédera-t-il ? Quel est le code, quelle est la justice qui protégera sa propriété? Devant quel tribunal fera-t-il valoir ses droits? Comment le prix de ses sueurs, l'héritage de ses enfants échappera-t-il à la cupidité du ravisseur? Depuis qu'une nouvelle législation est mise à l'œuvre, on a vu des pachas, qui entendaient bien tf être pas dépouillés de leurs an-
ciens privilèges , exiger triple contribution et réduire au désespoir les malheureux rayas, contraints à transformer le fer de leurs charrues en armes de révolte. Tant que ce premier point ne sera pas établi, on dira en vain * qu'il y a là, de l'autre côté de la Méditerranée , les plus fertiles, les plus beaux et les plus riches pays du monde, des plaines qui réclament des bras pour les cultiver, des ports qui appellent des marchands pour les vivifier et les animer. Si depuis quatre cents ans le sol de la Turquie dépérit , si l'Europe va de préférence peupler au-delà de l'Atlantique les steppes et les solitudes de l'Amérique, cela tient à l'ignorante barbarie des maîtres de ces contrées orientales. Hélas ! que n'ont-elles été complètement oubliées ; elles eussent peut-êire gagné, la vie à être abandonnées et à retomber sous l'empire de la nature sauvage. Mieux vaut une forêt vierge, un terrain enlacé de ronces, que les champs où le Turc a vécu.
Il n'est pas jusqu'aux amusements et distractions populaires qui n'aient un caractère d'ennui et même d'immoralité. Je l'ai dit souvent, ce pays n'a ni routes ni canaux, et on ne trouve, sur les deux immenses rives du Bosphore, que la route de Maslack, sur les hauteurs des coUmes d'Europe, route que les Français ont construite à la hâte pour aller de Gonstantinople à leur camp. Que faire de cnemins et de routes dans un pays où le Turc, essentiellement immobile, impassible, immuable, n'éprouve aucun besoin de changer de place? Quand un théâtre ou plutôt une troupe ambulante, ordinairement française ou itaUenne, arrive à Gonstantinople, le Turc laisse volontiers aux Européens l'usage de ce genre de plaisir. Le sultan lui-même, quand il les reçoit dans son palais , n'y voit guère autre chose qu'une critique de la société européenne dont il veut bien amuser ses femmes; il méprise les femmes qui se donnent en spectacle et il les tient infiniment au-dessous de ses bayadères. Le peuple, lui , se délecte aux ignobles farces d'un polichinelle très-peu moral , ou bien s'édifie de la vue des
convulsionnaires derviches qu'on appelle danseurs ou hurleurs. Je n'ai jamais compris l'admiration de certains voyageurs européens pour ce genre d'exercices. Figurezvous l'homme le plus malpropre et le moins vêtu tombant peu à peu dans le paroxisme de l'épilepsie, pour hurler ou pirouetter dans cet état jusqu'à en perdre connaissance, et vous aurez une idée exacte de cette rage convulsionnaire qui produit une si touchante édification sur le musulman ignorant et fanatique. Quand ces malheureux derviches en sont venus à perdre tout sentiment , on les frappe dans le dos et dans les mains pour les rappeler à la vie. Cela rappelle les scènes de sorcellerie racontées par les missionnaires de la Chine. Il m'arriva uïie fois d'être en présence de cette étrange exaltation ; jamais il ne me prendra la fantaisie d'y revenir.
Il est à regretter que , dans les années consacrées à l'étude de la langue grecque, on ne donne pas aux jeunes gens quelques notions sur la manière de prononcer le grec moderne. Cela mettrait bien des voyageurs européens en relations faciles et avantageuses avec les populations qu'ils traversent, et ils y recueilleraient par euxmêmes, sans intermédiaires, bien des renseignements utiles. C'est là un grand sei^vice qui coûterait peu de chose aux élèves de l'Ecole normale supérieure, que le gouvernement français envoie et entretient à l'école d'Athènes. Quoique cette langue n'ait pas changé, j'ai passé tout simplement pour un barbare en voulant utiliser le peu de grec que j'avais appris sur les bancs de l'école; on ne reconnaissait même pas la langue que je parlais. Et cependant, quand elle est écrite, cette langue de Démosthène et de saint Jean Chrysostôme est bien la même que celle qui est employée encore aujourd'hui, et par ceux qui l'étudient en France , et par le peuple qui la parle en Orient. La prononciation seule en fait la différence, tellement que si, au lieu de parler, on se contentait d'écrire, on s'entendrait à merveille. Pour
arriver à la prononcer comme de nos jours , il'y a peu de chose à changer ; mais ce changement , qui affecte principalement les voyelles et les diph thon gués , est tel
Îu'il rend la langue parlée entièrement méconnaissable, tos cette prononciation, riôta, en français TY (i grec)j joue un grand rôle: il remplace Vêtay YupsUon^ souvent même Y alpha, elles diphthongues oi, ei. Ladiphthongue ai se change en epsilon. L'upsilon, précédé d'un alpha ou d'un êta , se rend par la consonne française représentée par la lettre F. Voilà, je crois les choses essentielles telles qu'elles m'ont été indiquées par un Grec assez lettré, Constantin Couzzouréli, qui m'accompagna de Rhodes en Syrie, où il allait exercer les fonctions de consul grec à Jaffa. Restent encore les difficultés provenant des divers dialectes qui adoucissent et même suppriment bien des choses.
A Constantinople même, je ne pus faire comprendre cette simple interrogation : n >eyet5 ; parce qu'il fallait prononcer : « uxs. Le Kyrie que nous chantons dans nos églises latines nous initie déjà à une partie de ces changements. Sur le bateau le Jourdain je ne pus comprendre également cette phrase si simple, prononcée, d'un ton hautain et offensé, par une jeune israëhte grecque à qui on proposait, de la part d'un peintre belge, Huysmans d'Anvers, de laisser faire son pprtrait : « oux ca/xév ras (xùrTîs (prouonccz ifti^) TAÇewff. Nous ue sommes pas gens de cette espèce. » Il y aurait en définitive peu de chose à faire pour rendre ce langage intelhgible et y habituer nos oreilles. Quel intérêt peut-on avoir dans les écoles à prononcer le grec d'une façon autre que celle des peuples grecs modernes et qui n'est probablement pas plus que celle-ci la prononciation des anciens Hellènes? Si on craint de surcharger par cette étude les élèves qui commencent l'étude de cette langue, ne pourrait-on pas s'en occuper un peu plus tard, lorsque ces mêmes élèves ont moins d'intérêt à lire le grec en français ?
Une autre recommandation sur laquelle on ne saurait trop insister, dans l'intérêt des voyageurs qui s'aventurent à parcourir les régions asiatiques et méridionales de la Turquie, c'est de les exhorter instamment à respecter et à pratiquer les conseils hygiéniques qui leur seront donnés dans le pays même. Dans ces contrées l'été cause des ravages que l'on peut comparer à ceux de l'hiver dans le nord de la France: la terre s'y dépouille de toute verdure, à tel point que, là où on s'en occupe, les cultures principales n'y sont possibles qu'au printemps ou à l'automne. On n'y voit des fruits et des légumes, et en général de la verdure, que pendant ^ l'hiver; tandis que, sous les feux ardents de l'été, un sol blanchâtre et poudreux, sur lequel se dessinent à peine quelques oliviers aussi pâles que la terre dont ils sortent, fatigue et aveugle constamment les yeux du voyageur. Rien n'est plus dépourvu de raison que de prétendre vivre dans un climat avec des habitudes apportées d'un pays qui en diffère essentiellement. On a remarqué dans les contrées de la Syrie que les Européens qui meurent ou qui tombent malades, sont victimes d'une imprudence qui a lésé ou les organes de la tête ou ceux du ventre. Nous ne nous privons pas facilement du plaisir de saisir un brin d'air qui rafraîchit la tête, ou d'avaler sans précaution une boisson fraîche qui calme et apaise la soif. Or, un coup de soleil sur la tête est un mal sans remède ; et, quand la fièvre se présente , il est trop tard et déjà trop certain que la boîte osseuse du crâne n'a pas suffi à arrêter les rayons cuisants du soleil. Une dyssenterie, causée par une boisson fraîche qui attaque les entrailles , devient bientôt aussi un mal incurable.
Ce n'est donc point par fantaisie que l'Arabe, qui ne se découvre jamais, s'enveloppe la tête d'un turban impénétrable, et qu'il enroule autour de ses larges vêtements un long châle qui sauve ses entrailles d'une intranspiration. Il ne suffit donc pas que l'Européen qui
aborde ces contrées se couvre de vêtements blancs et légers; il faut encore que ces vêtements soient abondants, faits de laine et propres à la transpiration.
Les Orientaux, au lieu d'avoir comme chez nous des appartements d'hiver et d'été, qui sont d'habitude mal bâtis, insuffisants, exposés aux courants d'air et fort loin d'être sans inconvénients dans l'une et dans l'autre saison, portent toujours sur eux le même vêtement, aussi imperméable à la chaleur qu'il l'est au froid de l'hiver. Les garanties que nous cherchons dans nos appartements , ils les portent sur eux partout où ils se trouvent.
Donc, la première chose que doit faire le voyageur en arrivant dans un tel climat, c'est de prendre conseil de ses habitants les plus sages et de se conformer à leurs avis. En quittant son pays, il a dû se munir de toutes les choses qu'il a jugé utile de prendre; cette dernière précaution , il ne peut guère la trouver que dans le pays même qu'il va parcourir. S'il est prudent de se pourvoir d'une tente pour éviter les logements infects et infestés de vermine, il n'est pas moins avantageux assurément de prendre et de suivre les conseils dont je parle. Il est surtout un meuble qu'un cavalier européen ne doit pas oublier : c'est une selle convenable. Dans un pays qui n'a ni chemins ni voitures , le cheval est le seul moyen de transport. Or, ce qu'on appelle une selle arabe est une atroce table carrée sur laquelle on n'est bien que debout ou assis les deux jambes du même côté. C'est pour avoir consciencieusement respecté et suivi tous ces sages conseils que je suis rentré dans mon pays , après un tel voyage , sans avoir sdufîert d'autre chose que de la fatigue inévitable dans de telles courses et par une telle chaleur, et que je n'ai pas eu l'occasion de me servir de la pharmacie enfouie dans mes bagages. C'est en obéissant scrupuleusement à toutes ces nécessités que des voyageurs plus hardis vont jusqu'à affronter la vie du désert, en compagnie des hordes de bédouins,
lesquelles n'ont, pour ainsi dire, d'autre abri que le fer de leur lance, d autre vêtement que le poil de leurs chameaux , d'autre nourriture que le lait de leurs chamelles.