‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 18 sur 79 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Lt Yie arabe. — Les caravanes de la Meeqae. — Le cheval de l'Arabe. — Ses deux défauts. — > Charme de la vie au désert. — Cavaliers arabes. — Les Européens au désert. — Condition de la femme chez les bédouins. — Ruse dangereuse. — Histoire de Fatah-Allah-Caralli. — L'officier de remonte. — L'amateur de chevaux. — Le prince Pulcher M,*». — Le juif d'Alep. — Le certificat.

La vie arabe est un des problèmes les plus intéressants que l'on puisse poser à la curiosité d'un Européen. Le Turc, à moitié civilisé, qui peuple les rivages quelquefois si rapprochés de l'Europe et de l'Asie, nous sépare entièrement de ces étranges populations, à qui la terre est inconnue, et qui retrouvent partout pour clocher et pour pavillon les mêmes étoiles du ciel. Cette vie, qui nous épouvante, a pour ces hommes nomades un charme que leurs poètes ne cessent de chanter à l'envi. L'habitant des cités leur inspire une profonde pitié , et en lisant ces poètes de l'Orient qui ne le cèdent en rien aux meilleurs d'entre les nôtres, on est surpris que la vie dont je parle ait tant d'attraits pour un être essentiellement voyageur et sans cesse déplacé. J'ai donc écouté toujours avec un vif intérêt tout ce qui m'en a été dit, et j'ai noté avec soin ce que j'en ai vu moi-même.

De tels hommes, avec de telles habitudes, sont capables des choses les plus surprenantes. Gomment n'au-

rais-je pas admiré, malgré ma profonde pitié, ces ferventes caravanes de pèlerins musulmans, affrontant tous les dangers du soleil, du désert et des bédouins pillards, pour aller jusqu à la Mecque et pour en revenir? Nous ne nous faisons pas une idée de ces immenses troupeaux humains, à peine vêtus, traînant avec eux femmes et enfants et marchant avec confiance, à travers des contrées inconnues , vei-s les rivages" de la mer Rouge. Vue jari^e de Daalanelle pour la. provision d'eau, un vase pour cuiiv un peu de riz, et pour les plus opulents un tapis ou matelas sur lequel couchera toute la famille, voilà le bagage. Quelques chameaux et quelques hommes ai^més protégeront au besoin la caravane, et, moyennant un salaire suffisant, ne la livreront pas aux pillaixls. De distance en distance on rencontre sur cette mer de sable mie petite casba ou maison à quatre murailles. La caravane y dépose ordinairement une partie de ses provisions de riz et de froment, afin d'alléger ses bagages et de les y reprendre à son retour. La porte en est murée après qu'on y a enfermé un gardien pour soigner les provisions. Le bédouin voleur, qui n'a que le fer de sa lance et qui n a jamais su planter ou arracher un clou, respecte assez volontiers cette demeure; mais, s'il panient à tuer le gai^ien et à la piller, à son retour la caravane, privée de ses ressources alimentaires, n'a plus qu'à mouiir de misère. Ce pèlerinage est, je crois, le seul incident possible dans la vie arabe. Cette vie de la caravane, c'est la vie exceptionnelle, c'est la vie dés dangei^.

Quant aux bédouins vivant en tribus errantes, se transportant partout où la fantaisie les appelle, voilà la véritable vie, le voyage sans fin, tel que Dieu l'a jeté aux pieds de l'homme, selon l'expression d'un de leurs poètes. Cette vie errante, ce thème si souvent chanté par les Arabes, je le trouvai consigné dans un manuscrit que j'emportai de Constantinople, et que je reçus comme souvenir d'un calligraphe arabe.

Aussi, dans cette vie de voyage, la véritable richesse d'un Arabe, c'est son cheval. Ce trésor sera le prix de ses premières économies, de ses plus grandes privations; et le jour même où il l'obtiendra, son coursier l'emportera au loin, comme un aigle qui prend son vol. Jamais l'Arabe n'a pris de leçons d'équitation ; mais, du

emier bond, il égale le plus consommé des cavaliers. le n'est point une fable que l'amour de l'Arabe pour son coursier. Souvent c'est lui-même qui s'est chargé du soin d'élever cet être chéri et précieux, qui lui a, comme un ami, prodigué ses caresses dès la plus tendre jeunesse, qui a été pour lui plus affectueux qu'il ne le sera jamais pour une femme. Cet animal, entièrement subjugué par de telles caresses, suit son maître, comme le chien le plus fidèle, dans les montagnes, dans les ravins, dans les bois ; enfermé dans un enclos, il franchit les barrières à la voix de ce maître qui l'appelle et se présente à lui comme un serviteur qui va lui obéir , comme un ami prêt à courir pour lui au-devant de la mort. On voit souvent de ces chevaux partager les antipathies de leur maître et reconnaître leurs ennemis. Quelques-uns, on me l'a assuré, sont devenus féroces et très-redoutables, rien qu'à la vue d'un chapeau européen. A Smyrne, un écuyer de S. M. Napoléon III, venu pour choisir quelques-uns de ces animaux pur-sang, en fut témoin lui-même.

Il est deux, défauts que l'Arabe évite avec soin dans l'achat de son cheval, comme l'indice d'un grand danger : la corne blanche, et pour l'alezan, la présence de quelques JCTins blancs dans la queue. Ils donnent des raisons curieuses et tout à fait mystiques des dangers que cachent ces deux indices ; toujours est-il que la corne blanche ne tient ni les clous ni le fer, et que les crins, blanchis par la frayeur, dénotent chez l'alezan une nature timide et trop impressionnable.

Quant aux cavaliers , c'est une race d'hommes magnifiques^ dont la beauté assurément n'est pas à comparer

à certains produits bien rabougris de notre civilisation. Ils portent tous sur la figure un type de douceur et de distinction qu'il est bien di£Bcile de ne pas admirer, et qui vous attire en dépit de toute prudence. Il est certain que quand on les approche, on trouve des caractèresaimables , doux , cuneux comme des enfants , simples et crédules jusqu'à la superstition. La vie souS la tenter, voilà la somptuosité de leurs palais ; les beautés du ciel et de la nuit, voilà leurs délassements, leurs spectacles; quelques dattes et le lait de leurs chamelles, veilà le luxe de leurs repas.

Un Européen, homme d'esprit, qui avait voulu se passer la fantaisie de vivre quinze jours de cette vie au milieu des déserts de la Syrie, en se conformant à toutes les habitudes de ces tribus nomades, m'assurait qu'il l'avait quittée avec un grand regret, et il me fit voir une lettre d'un de ses amis, dépensant sottement à Paris les vingt-cinq mille livres de rente qui font toute sa fortune ; ce dernier lui écrivait , en réponse à tout ce qu'il venait d'apprendre de cette vie arabe , qu'il était horriblement fatigué de tout ce qui l'entourait, et qu'il allait bientôt venir pour goûter aussi ce simple bonheur de la vie du désert, ajoutant: « Je m'ennuie à la mort dans ce désert qu'on nomme Paris, où il n'y a que des femmes frivoles, des hommes inutiles et des chevaux très-laids. »

On se tromperait beaucoup si on pouvait croire que cette tendresse de l'Arabe pour son cheval peut modifier en quelque chose ce que j'ai dit de la condition de la femme en Orient. Qu'on me permette de prendre la plume d'un autre, celle de Poujoulat, pour insister sur ce point de morale du Coran, et pour montrer que je lui ai laissé, sans exagération aucune, toute sa couleur locale.

« La condition de la femme chez les bédouins a été pour moi un objet d'étude particulière. Les Arabes considèrent la femme comme un être inachevé que Dieu

laissa tomber de ses mains uniquement pour servir à la multiplication de la race humaine; ils ne comprennent rien au charme d'un mutuel épanchement; le bonheur qui naît de l'union de deux âmes, et qui suffit à lui seul pour enchanter la vie , ils l'ignorent et ne l'ont jamais senti; le sommeil du jeune bédouin n'est jamais traversé par ces songes fantastiques qui vous font maudire le réveil. Tout est matériel et brutal dans les sentiments amoureux du bédouin. La femme du désert n'a ni empire ni consolation ; on ne fait cas de la bédouine qu'en raison des enfants qu'elle donne à la- tribu. Aussi la naissance d'une fille n'est point un sujet de joie pour une famille, c'est presque un accident fâcheux, et les parents et les amis envoient à la mère un mauvais chiffon ou une petite pièce de monnaie fausse, comme pour lui montrer la valeur de la pauvre créature qu'eue a mise au jour. Parvenue à l'âge nubile, on l'enchaîne au caprice d'un madtre; peu de regrets suivent sa mort; son âme s'envole à Dieu, et ceux qu'elle a laissés sur la terre doutent que Dieu veuille la recevoir. Ainsi des préjugés barbares , non contents d'interdire à la femme les joies de la terre, lui ferment encore les portes du ciel.

> On suit avec intérêt la bédouine dans ses occupations habituelles, elle trait les chèvres et les chamelles, prépare le lében ou lait aigre et le pilon, va chercher de .l'eau au fleuve ou à la source la plus prochaine, étend ou replie les nattes et les tapis, et c'est elle qui fête l'étranger sous la tente. Le matin elle lave les pieds de son époux ; après chaque repas , elle lui apporte l'eau, le savon et le vase d'étain pour qu'il purifie ses mains, sa barbe et sa bouche; elle remplit rigoureusement tous les devoirs d'une servante. Il ne lui est point permis de s'asseoir à la table de son époux; elle n'a pour elle que les débris du repas. La bédouine se lève avec le jour, et c'est elle qui est la dernière à chercher la natte du repos. Ajoutez â cela

des courses fréquentes sous un soleil brûlant. Combien de fois j'ai vu la pauvre femme marcher nu-pieds, avec ses enfants sur l'épaule, derrière le coursier superbe d'un frère ou d'un époux. La bédouine est belle , pourtant, malgré sa robe grossière et le fichu de toile verte ou blanche qui entoure sa tête, malgré les sillons bleus dont elle a marqué son visage et ses mains, et les couleurs noirâtres dont elle a chargé ses sourcils et la prunelle de ses yeux; elle a de grands yeux noirs qui rayonnent comme deux astres dans une nuit sombre ; elle a pour couronne et pour manteau une épaisse et longue chevelure qui n'est caressée que par les vents; j'aime son regard mélancolique, l'austère fierté répandue sur son front; quand elle marche, vous la prendriez pour une reine qui s'est cachée dans le désert.

» Durant les deux jours que j'ai passés dans cette tribut, chaque matin, au lever du soleil, j'annonçais mon départ, et chaque fois le cheik me retenait, comme autrefois ce vieux père béthléémite cherchait à retarder le départ du lévite d'Ephraïm. Mais, au troisième soleil, j'ai fait tout de bon mes préparatifs de route, et quand le bon cheik m'a vu près de le quitter, son visage est devenu pâle, et quelques larmes se montraient le long de ses paupières brûlées par le soleil. « Pourquoi » me quittez-vous? m'a-t-il.dit d'une voix émue; restez y> ici, ma tente et mes troupeaux seront à vous; si y> vous voulez une femme , je vous donnerai ma fille ; 3) ne seriez-vous pas aussi bien ici que dans le pays des 3> Francs? »

« Bon vieillard, j'ai dans le pays des Francs une y> mère qui me pleure, et c'est là que me ramènent y> les souvenirs de mon cœur; adieu, bon vieillard, que y> notre père de là-haut, le grand' cheik des mondes, y> vous reçoive dans le ciel comme vous m'avez reçu y> sous votre tente! )>

» Et déjà j'étais monté sur mon mulet, et le massor lami (bon voyage) du vieux cheik et d'une douzaine

d* Arabes, me suivait encore bien avant dans le chemin.

3> J'étais tout triste en m'éloignant de la tribu. Qui sait, me disais-je, si je n'aurais pas été heureux entre ce vieillard et cette jeune fille, parmi cette peuplade qui m'eût adopté? J'aurais trouvé au milieu de ce désert des joies que désormais je chercherai en vain. Lorsque je serai rentré dans nos cités d'Europe, le souvenir du cheik Âbou-Mallah et de la jeune iùsché, fille du désert, viendra souvent charmer mes heures de mélancolie. »

Quelles que soient les séductions de c^ caractère arabe, parfois d'une si touchante naïveté, il faut bien cependant avouer qu'il possède aussi quelques défauts et qu'il a en réserve plusieurs moyens de donner du repentir à ses admirateurs. Cette apparente bonhomie n'est souvent qu'à la surface , et ce qui rend l'Arabe plus dangereux, c'est que ce n'est pas toujours par la violence et par Je fanatisme qu'il procède à l'endroit de ses ennemis, surtout quand il sait qu'il n'est pas le plus fort. Parmi les instincts que lui ^ donnés la nature, il en est un qui va à merveille à la bête fauve et dont l'Arabe se sert avec adresse dans l'occasion, sans l'ombre de scrupule, et croyant surtout rendre service à son Dieu, quand il s'agit d'immoler un ennemi du Prophète. En voici un exemple que j'ai trouvé trop curieux pour céder à la tentation de le supprimer. On y verra la supériorité de cette nature vierge et sauvage quand il s'agit d'employer l'astuce ou la force pour triompher des ressources de notre civiUsation!

Un Arabe déjà sexagénaire vint un jour prendre place à nos côtés sur le Jourdain^ bateau de la compagnie des Messageries françaises. Nous étions mouillés dans la baie de Skandaroûna (Alexandrette) , et il se rendait en France, afin d'y conduire cinq étalons arabes qu'il avait vendus à Napoléon III pour ses haras impériaux. Il était d'une taille un peu, au-dessus de l'ordinaire, robuste et bien constitué. Sa figure cachait encore plus

de ruse que de finesse. Cet Arabe parlait très-bien le français, portait des habits couleur lilas-tendre , qui contrastaient étrangement avec la terreur que son nom inspirait: il se nommait Fatah-Allah-Caralli. Pour se donner le temps d'observer et de chercher ses réponses, il affectait une prétendue surdité. La comédie ne fut pas longue: un de mes compagnons de voyage le reconnut dès Tabord et s'empressa de lever le masque. Ce fourbe se voyant reconnu se contenta de sourire.

Il avait amassé une grande fortune par les voies les plus injustes, et sa grande industrie, celle à laquelle il employait toutes les ressources de son imagination, c'était de se rendre nécessaire et de s'imposer à tous ceux qui avaient besoin d'acheter des chevaux. La commission dont il était chargé pour le gouvernement français ne surprit personne. Aucun Arabe ne monte à cheval mieux que ce vieillard: il y exécute à ravir toutes les évolutions de la fantasia la plus brillante, toujours armé d'une énorme lance quil manie dans la perfection..

Le côté moral de ce personnage, ainsi que je l'ai dit, ne répond point à tous ces beaux dehors : on le croit et il se sent capable de toutes les méchantes actions. Aussi a-t-il commis une foule de crimes dont il parle sans rougir, se faisant gloire de la terreur qui l'accompagne. Dans un pays où les témoins sont impossibles et la justice impuissante, les aventures sont faciles et nombreuses. Un officier autrichien , chaîné d'achats très-importants et connaissant la réputation de Fatah-Allah-Caralli , résolut de se passer de son concours et s'adressa directement à quelques chefs de bédouins pour traiter avec eux. Il avait compté sans son hôte. Aussitôt Caralli court sous la tente de ces bédouins, et leur adressant de vigoureux reproches: « Est-ce ainsi, leur dit-il, vous, mes frères et mes amis, que vous désertez la cause d'un des vôtres? Depuis quand les enfants du Prophète font-ils cause commune

avec les infidèles? » Ceux-ci, intimidés, s'excusent sur les ordres qu'ils ont reçu du pacha et qu'ils n'osent enfreindre, lui témoignant beaucoup de regret de cet acte impie. Aussitôt notre Arabe , mettant à profit leur repentir, prend un certain nombre d'entre eux sous ses ordres et court à leur tête enlever les chevaux vendus. Les voleurs, bien entendu, forent introuvables, et les marchands , accusés par le pacha et par Tofficier autrichien , s'excusèrent sur le peu de sécurité qu'offre la poUce du pays.

La plaisanterie vient quelquefois se mêler à ces sortes de vols considérés comme des jeujc. Un amateur de chevaux avait refosé les propositions de Fatah-Allah- Garalli et pris aussi la résolution d'aller lui-même au désert chercher un vrai cheval arabe. Voici le piège que lui tendit notre rusé coquin. Il alla trouver un meunier qui n'avait qu'un seul cheval, efflanqué et constamment occupé à tourner la meule de son moulin. Il lui dit : € Tu vas quitter ta demeure , tû connais tel endroit du désert, là-bas, au midi, au-delà du grand palmier qui ombrage la fontaine. Demain tu t'y. trouveras avant le milieu du jour. Tu seras assis à tombre de ta lance et ton cheval sera attaché près de toi. Un étranger viendra et te demandera le prix de ton cheval. C'est l'occasion de faire ta fortune: tu refuseras toujours jusqu'à ce que le prix offert par l'étranger te convienne. 3> L'amateur, comme cela était prévu, arrive en effet. Des propositions sont faites pour le marché ; un manteau étendu à terre est couvert d'or ; mais le vendeur est inflexible. Il vante la généalogie de sa bête, et en voyant toujours jeter sur le manteau de nouveaux trésors : « Méprisez-vous donc à ce point, s'écrie-t-il, le plus noble animal du désert? » Enfin l'Arabe trouvant la somme convenable, déchire ses vêtements en signe de deuil, embrasse avec larmes son fidèle coursier et disparaît dans les montagnes. Le lendemain il partageait avec Caralli l'argent de celte imposture.

Un célèbre prince, Pulcher M..., un peu trop amoureux d'aventures, regrettait tout haut de quitter un pays qu'on lui avait dépeint comme rempli de dangers , sans avoir jamais rencontré l'occasion d'une seule frayeur, d'une seule attaque. Ce fut encore le fameux Garalli qui se chargea de mettre fin à ces beaux regrets. La veille même de son départ, pendant que le prince, en com-

{)agnie de quelques dames de la ville, se reposait, à 'ombre de la nuit, dans un jardin de pistachiers sur la colline, un domestique effrayé accourt donner l'alarme. En effet, on voit bientôt arriver des hommes armés jusqu'aux dents, entourant le jardin et marchant en silence; leurs figures sont atroces et sinistres; ils forment autour du jardm un cercle qui va se resserrant toujours davantage ; et mettant bien vite à profit la terreur qu'ils inspirent, ils emportent un sac de bracelets, d'anneaux, de bijoux enlevés à ces femmes effrayées. Caralli ne nie point avoir été le chef de cette aventure.

Cet homme raconte lui-même ses aventures et ses crimes avec un sang-froid et un cynisme insolent. Il réside ordinairement à Alep, dont il a épousé successivement toutes les jolies femmes, profitant largement de la loi du Coran et de l'exemple du Prophète. Dans un accès de jalousie contre un pauvre juif, qui n'était peut-être coupable que de posséder quelque chose, Caralli trouve le moyen de doubler les intérêts de sa vengeance. Pendant que ce malheureux juif se met à la tête d'une petite caravane portant toute sa fortune , Fatah-AUah se déguise en bédouin affreux, attaque la caravane, et quand tout ce petit monde est dispersé, il plonge sa terrible lance à travers la poitrine du juif qui mourut quelques jours après, mais non pas sans avoir révélé le coupable auteur de sa mort. Que peut un témoin mort dans un pays où ceux qui vivent sont impuissants? Toutes les précautions étaient prises, et l'assassin prouva son alibi, à l'aide de vrais témoins, c'est-à-dire de témoins mahométans.

Ayant eu besoin , pour se présenter en France , d'un certificat de commerce , il s'adressa à l'agent consulaire de Mersina, M. Delpèche, qui le lui donna à Alexandrette le jour de notre arrivée. Ce billet commençait en ces termes: « Le nommé Caralli... 3> Il était curieux de voir l'indignation de notre homme en présence d'une telle expression : Il s'approcha de moi pour me la

montrer et me dit: « Cette c nç peut-elle pas dire

comme tout le monde, et m'appeler par mon nom? que signifie cette expression...? i> Oix l'amour-propre va-t-il se nicher? Aucune vertu n'en est à l'abri.

Telles sont les remarques que j'ai cru devoir faire sur l'empire turc et sur les éléments qui le composent. Son plus grand intérêt à mes yeux était d'être pour moi le chemin de Jérusalem. Je n'ai point voulu le traverser

f)ourtant sans dire un mot de ces grandes ruines que 'Europe se serait déjà partagées, sans doute , si un tel butin n'était de nature à susciter bien des convoitises. Tandis que d'autres n'y voient qu'un commerce à étendre et des mines à exploiter, puisse la France, fidèle à sa mission chrétienne et civilisatrice , prendre dans ces contrées et y garder longtemps les intérêts de l'Eglise, que Dieu a toujours daigné confondre avec ceux de cette noble patrie !

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