CHAPITRE XVI
Première promenade en Asie* — La pierre d^Unkiar-MeUisù — Le camp français. — Le champ de manœuvres. — La demeure A*Huêêein-Bey, — .Station et confidence. — Douce mission. — Sanctuaire de Sainte- Anne, à Jérusalem. — Coïncidence remarquable. — Donation. — Départ le 5 octobre. — Le Jourdain, — Adieux et regrets. — Charme de la terre de Cbanaan. — Le rêve impossible.
J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante sans contredit de mon voyage, celle qui a produit et laissé dans mon âme des impressions telles que je n'ai aucun souvenir avec lequel je puisse les comparer. Dès le second jour de mon arrivée à Thérapia, M. Thouvenel, toujours par trop reconnaissant du service que je lui avais rendu, me proposa une promenade sur la côte d'Asie, dans la vallée du Grand-Seigneur. Au plaisir de ce charmant tête-à-tête venait se joindre un désir qui datait de ma première heure dans le Bosphore, celui de mettre enfin le pied sur la côte d'Asie: la chose fut donc aussitôt acceptée que proposée. À l'aide des bras vigoureux des caïdjis à qui est confiée la petite flotte de l'ambassade, le premier caïque à qui je me livrai fut en vingt minutes transporté sur cette côte merveilleuse.
Nous voyons en passant , sur un petit tertre au bord de la mer, la fameuse pierre ou colonne d'Unkiar- Iskelessi, qui rappeUe à tous la présence de l'armée
i* nriffr, S. !S^ L ^'j^pssiit alors de proîéÇBT r«::rtr* t;:r-: ^-.nsr» j^ w^scates d'un Tassai qui «•îEiîi> JirrDs: !:*K::r--fî if trd k poEst^e que perd 5.:a az :ifc '^■f'^f, Priciin: 3* r>^»BâL4i. te câosse du Kcd iTiiî ^ztszfiz Li miin psqu'i «tte distance de la pctôc ri'ïi rccTticu::- çôs ii s'Haït r?lîréy soH parce qû'v^n rEçî^d -rSEiarTîSîiï-iî s'Hiil fixé sur lui, soit parce qx Le fu&fox cw/dh/<r, «kct en a tant parlé, était peutêtre en^icrf tr:^= en 4Ui ie se piaindre pour qu'on osât renlemrr tîtîiiî. En se n^tkant, te evloâse axait fermé le détroit à t?Gt autre Ai^te qoe la sienne, et il attendait aTcv: coniîance uxïe •>v4st:-si ÙTorable. jusqu'au jour où k& deux bdks âoUes de Tt^ôdenl tinrent démontrer, en s'âabb^ant TÎetmraseinent à Bcitos* que les rÎTes du Bosphore n'aTaient pas plus de droits à dtre respectées que les rii^j^es au Ptuth.
A peine avons-cous mis pied à terre, que nous foulons les vestiges d'un camp français. La terre est tellement parsemée de fourrage, que Ton croirait marcher sur un tapis moelleux de la Syrie. Nous avons déjà dit que peu de tapis ont coûté autant que celui-ci. D y a là, en effet , sous nos yeux . une énorme quautité de foin qui a coûté cent cinquante milliiHis et qui vient d'être vendu pour cinquante mille francs. Nous arrivons à un vaste champ clos, ou champ de manœuvres, entouré d'un gracieux horizon de collines, et planté de magnifiques platanes, aussi admirables que ceux de Godefroy de Bouillon, dont nous avons déjà parlé. Là, dans ce champ, erre tout seul un malheureux cheval abandonné par la cavalerie française, comme peu digne de retourner dans sa patrie, et réparant de son mieux, en
i>leine liberté dans la solitude, les maux que lui ont faits a guerre et la maladie. Pei^sonne ne songe à s'en emparer; et lui , nouveau Robinson , parait se complaire seul dans ce heu d'exil, comme s'il habitait le plus riche des domaines. Singuher pays , me disais-je , où un tel animal peut aller ainsi en paix sans éveillei* la pitié ou
lâ cupidité de personne. Mais tout va ainsi en Turquie. Moi-même je pourrais m'instailer ici en colon, exploiter ee terrain, et, dans six ou huit ans, peut-être, on songerait à me demander qui je suis, d'où je viens.
En continuant notre course , nous pénétrons dans de charmantes solitudes enrichies d'une végétation â la-* quelle personne ne s'intéresse ; du flanc de la colline , à travers les buissons, nous voyons s'échapper une magnifique source tombant en cascade et assez abondante pour servir de puissant moteur, même à son origine; miracle parfaitement inutile en c^s contrées désertes. Quelques collines , à peu près nues , ne présentent que des arbres rabougris, à cause du détestable usage d^s habitants qui, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, y mettent le feu pour se procurer un peu de charbon. Des sentiers serpentant sur le flanc de ces collines, sont animés par des caravanes de chevaux et de muletiers se rendant des rives du Bosphore jusque dans la Perse.
Ce sol d'Asie a vraiment une couleur poétique, et les e;Klroits les plus dénudés fixent encore les regards par un charme tout particulier. Au sein de cette belle solitude, nous trouvons la demeure d'Hussein-Bey, posée comme un chalet suisse entre la colline et le ruisseau, et nous voyons arriver, entre deux Ijaies de rosiers qui nous servent de chemin, son harem traîné dans un arabat rouge et or, par des bœufs blancs. Ces femmes, sous leurs voiles transparents, paraissent tout heureuses de nous rencontrer et nous saluent de gracieuses acclamations, que nous comprenons fort peu et que nous accueillons par un salut européen. Enfin nous arrivons à une prairie terminée par une pièce d'eau, d'où sort un ruisseau quelque peu desséché, et à une habitation dont le propriétaire est absent.
Là, assis sur le gazon, au pied d'un arbre, S. Exe. me mit en ces termes au courant d'une aiOfaire qui m'alla droit au cœur, et dont je n'avais jusque-là en-*
tendu le premier mot: c II y a à Jérusalem, me dit-elle, une vieille église bâtie par les chrétiens du septième ou huitième siècle, sur l'emplacement même occupé jadis par la maison de saint Joachim et de sainte Ânné , les parents de la sainte Vierge. C'est là que naquit la mère du Sauveur des hommes. Cette église fut, à l'époque de la conquête de Jérusalem par les musulmans, convertie par eux en lieu de prière, et elle est encore assez bien conservée aujourd'hui. Depuis longtemps déjà je suis en instance près du sultan pour quil la donne à S. M. l'Empereur des Français, qui en fera remise au Patriarche pour, servir au culte des catholiques latins. J'ai grande confiance que l'affaire est sur le point de s'arranger; et, pour peu que vous nous fassiez l'amitié de rester quelques jours avec nous, vous porterez vousmême cette bonne nouvelle à Jérusalem. »
Je témoignai de mon mieux ma reconnaissance ; mais ce que je ne pourrai jamais dire , c'est la douce et vive émotion que j'éprouvai à ces paroles , et qui se renouvela si puissante lorsque plus tard j'entrai à Nazareth. Dès mon enfance j'aimai ce culte de la plus sainte et de la plus douce des mères, et personne plus que moi n'assiste avec joie aux grands triomphes que lui décerne le siècle où nous vivons. Ce n'est point ici le lieu de raconter ce que mon âme doit à la puissante intercession de la Reine du ciel. Il suffit de savoir que, de tous ses sei^iteurs, j'étais le plus indigne de cette faveur qui me cause encore tant de joie aujourd'hui. Une telle mission est devenue pour toujours le plus beau souvenir de ma vie, et elle prêtera à mon voyage, ainsi qu'on va le voir, un charme inexprimable que j'étais si loin de soupçonner.
Je sentis en ce moment entrer en foule dans mon âme toutes les pensées, tous les sentiments qui me dominent, lorsque j'entends parler de cet antique, de cet admirable culte que l'Eglise rend à la Mère de Dieu, culte aussi ancien que le monde , et qu'il a été donné à
notre siècle de développer avec tant d'amour. J'éprouvai le bonheur d'un fils qui va au-devant de sa mère ; mais ce qui me frappait surtout, après la paix solennelle que les nations venaient de conclure, c'était le choix de ce sanctuaire, comme témoignage de reconnaissance après une éclatante victoire.
En remettant aux mains de la France, dans la personne de son ambassadeur, M. Thouvenel, ce sanctuaire de la Nativité de la Reine des Vierges, le sultan Abdul- Medjid n'a songé qu'à payer une dette sacrée de reconnaissance à la nation dont la vaillante épée a placé et maintenu le drapeau de la victoire sur les murs de Sébastopol. Mais il y a autre chose dans un don aussi extraordinaire, et nos guerriers, dont la valeur rappelle les plus beaux exploits des Francs, depuis Clovis et Charlemagne, jusqu'aux croisés et aux légions de l'empire , sont les premiers à avouer que la victoire de Malakoff est un véritable miracle en dehors de toute prévision humaine. Or, voilà que ce grand miracle est dû à celle qui a choisi le jour de sa naissance, le 8 septembre, pour nous donner la victoire après tant de combats, et qui a voulu remettre entre les mains de sa nation bien-aimée le sanctuaire de sac nativité , si cher à son cœur de vierge et de mère. Ce sera donc une joie pour toute l'Eglise qui chantera désormais ses plus douces espérances avec un surcroît de vérité et de bonheur, répétant ces douces paroles : ce Votre naissance, ô mère du Dieu fait homme, a été l'annonce d'une grande joie pour le monde entier (1). » Mais surtout ce sera une joie pour l'Eglise de France, qui a contribué avec tant de bonheur au développement du culte de Marie ; qui a donné l'exemple de cette piété si douce et si consolante envers la plus humble et la plus puissante de toutes les femmes; qui
(I) NaliriUi lua, Dei genllrix Virgo, gaadium ananDliavit nDiverso maado*
(Brev. rom.)
lui a érigé tant de sanctuaires devenus la gloire des âmes ferventes et le refuge des pauvres pécheurs.
Toutes ces pensées me causèrent des transports indicibles de bonheur, et je fus sur le point de sauter au cou de notre cher ambassadeur. Je me contins , mais je ne pus empêcher quelques larmes de trahir ma douce et vive émotion.
Et pourtant ce que ie viens de dh*e n'était que ma première impression. Il me restait à découvrir bien des choses sur un tel sujet et dans un tel voyage. Je ne savais pas encore ce que me diraient au cœur, à propos du culte de Marie, tous les sanctuaires de la Palestine, depuis celui du Carniel jusqu'à celui de la Visitation; ce que me rappelleraient les témoignages de la piété de nos aïeux et le nom de la France , si glorieusement répété dans toutes les bouches. Je ne savais pas encore ce que la tradition devait m'apprendre à Jérusalem, que ce mèvm sanctuaire de Sainte-Anne était aussi celui de YImmaculée Cmception. Dieu le tirait de l'opprobre et de l'oubli au moment même où le monde catholique applaudissait à la proclamation d'un dogme qui avait toujours été dans la foi de tous les âges , comme il est encore aujourd'hui au fond de tous . les- cœurs ; au moment même où la décision de Pie IX soulevait par toute la terre des acclamations qui effacent le souvenir du triomphe de Marie aux beaux jours du concile d'Ephèse. Mais n'anticipons pas sur ce que nous avons à raconter.
Vers la fin de septembre la donation tant attendue arriva. Je fus chargé des lettres du ministère turc et de l'ambassade de France. Je me préparai aussitôt à partir, emportant avec moi les actes principaux de cette donation et remettant au paquebot suivant ]es pièces qui avaient besoin d'une traduction plus soignée ou qui nécessitaient , de la part de l'ambassadeur de France, quelques précautions de garantie , précautions rendues nécessaires par les habitudes des Grecs schismatiques.
Le 3 octobre, je pris congé, non sans une grande
émotion , de la gracieuse famille où j'avais reçu une si cordiale et si charmante hospitalité, et je montai à bord du magnifique^paquebot le Jourdain j commandé par le capitaine de la Noë. On voit que, parti sur le Smaï, les noms bibliques ne manquaient pas à mon voyage. Le salon de ce bateau est un des plus grands et des plus beaux que j'aie vus; des paysages à l'huile, dessinés avec un certain art et représentant Nazareth, les collines dé la Judée , me donnent un avant-goût des scènes pittoresques qui m'attendent dans la Palestine. Un magnifique piano, entouré des chefs-d'œuvres de Rossini et de Verdi, nous promet des distractions pour les loisirs de la traversée.
Le temps, qui est admirable et qui ne se démentira
f)as jusqu'à Jérusalem, ajoute à la joie qui me fait battre e cœur. Je regarde une dernière fois ces rivages enchanteurs , que je ne reverrai plus ; cette Corne-d'Or qui fait l'envie de tous les peuples de la terre ; ces vieilles murailles, illustrées par la vaillance de nos pères; Sainte- Sophie qui, semblable au Parthe dans sa fuite, m'a lancé un trait que j'emporte avec moi, un regret que je prie Dieu de changer bientôt en espérance ; et alors, comme le juif à Baj3ylone ou à Ninive , je cherche à oublier les amis que je laisse, et je tourne mes regards vers la terre d'Abraham et des prophètes. La nuit se passe dans ces pensées , et le lendemain , au lever du soleil , nous prenons à Dardanelle une centaine de passagers juifs qui se rendent aussi à Jérusalem.
Ce pays de Chanaan, me disais-je, attirera donc toujours à lui les différentes races des hommes. C'est donc encore aujourd'hui la Terre promise du rêve de tous les enfants d'Israël et de tous les chrétiens; c'est l'Eden de nos images bibliques , de nos meilleurs souvenirs d'enfance ; c'est le sanctuaire de la piété , le lieu de la Rédemption des hommes qui y arrivent de tous les côtés, Omnes de Saba venient! Comme au temps des mages et de la reine de Saba , les vaisseaux et les caravanes y
portent encore leurs richesses. Et pourtant ce n'est plus rien qu'un souvenir, une ombre, que dis-je? Malédiction! la couronne de Jérusalem est tombée de sa tête; ses filles se font remarquer par leurs haillons et leur misère, et les chemins de Sion sont dans les larmes !
Et voilà que moi aussi, réalisant enfin le rêve impossible de ma vie , je marche vers la contrée promise et donnée par Dieu à son peuple. Puissé-je y entrer bientôt! Monté a abord sur le Sindi, me voici sur le Jourdain;
f)lus heureux que Moïse, mon voyage aura moins de enteur et plus de charmes, et je pourrai toucher à ces rives qu'il n'a fait qu'entrevoir. Jérusalem! que ma langue desséchée s'attache à mon palais si jamais je t'oubUe! Mais bien des jours nous séparent encore. Avançons: