‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 20 sur 79 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Lemnos. — Ténédos. — Mot d*AlexaDdre. — La Lesbos de Sapho. — Le cap Noir et le golfe de Smyrne. — Le 8 octobre. — Le rosaire et le croissant. La Maison de la Providence, — Admirables résultats de renseignement primaire. — Appel aux catholiques. — M. et M^^^^ Midor. — Les enrirons de Smyrne. — Le Pont des Caravanes, — Le coursier de l'Iliade. — Le clocher de Sainte-Pholinie. — La vierge de Gérigo. — Les Grecs et le patron da czar. — Le départ. — La grande Diane des Ephésiens. — Le concile d'Ephèse et son triomphe.

La grande île de Lemnos me rappelle encore une fois le grec qui m'a si peu servi dans ces parages. Je n'y vois point la fontaine et les langes de l'illustre blessé dont me parlait Sophocle, dans ces versions qui me semblaient si difficiles ; mais en revanche je trouve que la leçon d'Ulysse à Néoptolème a singulièrement profité aux gens de ce pays. L'idée de préférer la ruse à la force n'est pas neuve et a fait du chemin, ainsi que je vais le dire encore, chez les indigènes de ces parages. Seulement les scrupules que le brave Néoptolème oppose au fils de Laerte ne seraient plus de mode aujourdhui.

Est in conspectu Tenedos, voilà Ténédos, à qui il ne reste plus, pour couvrir sa nudité, que le souvenir des poètes qui ont chanté ses richesses : Insula dives opumf Je repasse de nouveau devant les champs où Troie fut jadis , et comme il est convenable d'être toujours bien avec les grands hommes, je suis de l'avis d'Alexandre,

qui s'écriait en voyant ce tombeau d'Achflle : « héros mille fois heureux , qui as eu Homère pour chanter tes victoires ! ^ Assurément Alexandre méritait bien , au moins tout autant, de trouver aussi un chantre digne de ses victoires. Je lui pardonne cette ambition et je m'associe à ses regrets.

Après avoir dépassé le cap Baba , cette première côte d'Asie qui s'offrit à mes yeux à ma première entrée dans les Dardanelles, nous arrivons en face de Lesbos ou Mytilène , que le souvenir de Sapho n'a pas protégée contre la colère et les ravages des Turcs durant la dernière insurrection des Grecs.

Bientôt le cap Noir ou Kara Bournou nous montre l'entrée du golfe de Smyrne. C'est là , au fond de cette rade admirable, qu'est assise la reine de l'Ionie, Smyrne, qui s'appelle avec orgueil le Paris du Levant. Si je dois la trouver au-dessous de sa réputation, au moins je suis assuré à l'avance d'y rencontrer un charitable accueil chez les enfants de Saint-Vincent de Paul et des amis dévoués qui m'y attendent.

En effet , le 5 octobre je descends sur ce rivage , au moment où le soleil commence à l'éclairer de ses feux et à m'en montrer les campagnes verdoyantes. Je cours à la maison des sœurs de la Providence, afin de pouvoir y célébrer la sainte messe. C'est la première fois que je vais offrir le saint sacrifice en Asie, et ce jour n'est rien moins qu'un des plus beaux jours de fête de la Reine du ciel : c'est la fête du Rosaire , par laquelle l'Eglise catholique célèbre, dans le monde entier, le souvenir d'une victoire remportée sur le croissant envahisseur y par l'intercession de Marie. Aujourd'hui la victoire semble plus complète encore et présage à ce monde de l'Orient des jours de foi et de régénération, puisque c'est le Turc lui-même qui fait hommage à l'Eglise catholique d'un sanctuaire si précieux et choisi avec tant d'à-propos.

La joie fut grande dans la communauté de Saint- Vincent de Paul en apprenant la bonne nouvelle , en

recevant les souvenirs de la communauté de Galata, et surtout en apprenant que, ce jour-là même, une procession publique, en l'honneur de la sainte Vierge du Rosaire, avait lieu à Constantinople , dans les rues de Péra. Je fus enchanté de la joie, de l'ordre, de la propreté qui régnent dans cette maison de la Providence. En 1845, un de ces incendies qui semblent le privilège des belles cités de l'Orient, avait dévoré quatre mille maisons environ et s'était arrêté au miUeu même de l'étabhssement de ces bonnes sœurs, comme vaincu par leur dénûment et leurs prières.

Je visitai la pharmacie, le vestiaire , les offices et magasins, et jusqu'aux élèves qui se réunirent un instant dans leurs classes pour me rendre témoin de leurs progrès. Leurs habits de fête, la tenue de leurs cahiers, de leurs livres, placèrent cette inspection au rang de mes meilleurs souvenirs. Chaque cahier d'écriture, parfaitement soigné, contenait des pages d'arabe, de français, d'italien, de grec, dessinées avec un véritable luxe, et la plupart de ces enfants avaient l'intelligence de toutes ces langues. Pour pouvoir suffire à l'éducation des orphelines , dés malades et des pauvres , ces Sœurs de Saint- Vincent de Paul, les premières, les vraies, les seules civilisatrices de l'Orient , ont créé un pensionnat qui leur procure les quelques ressources avec lesquelles elles agrandissent le patrimoine de Dieu , l'œuvre de la charité. C'est ainsi qu'elles ont trouvé le moyen d'accomplir leurs devoirs envers les malheureux, sur tout le littoral, depuis Constaijtinople jusqu'à Alexandrie. Puisse la charité des Occidentaux ne pas les abandonner dans cette œuvre de Dieu et de l'EgUse! Des lazaristes, des capucins , des socolans ou récollets , quelques frères de la doctrine chrétienne, voilà les ouvriers qui travaillent dans cette partie de la vigne du Père de famille. Sur une population de 140,000 âmes, qui habite la ville de Smyrne, le dixième environ est catholique. Voilà ce qui reste à l'Eglise de Jésus-Christ sur une terre ou a passé le

martyr Ignace , ce froment du ciel broyé sous la dent des lions ; où a vécu Polycarpe, cet ange de l'Eglise dont parle l'Apocalypse.

J'étais attendu chez des amis à qui je n'avais que quelques heures à donner et que j'allais contrister, parce qu'ils s'étaient réjouis de me garder plusieurs semaines; je leur devais au moins tout le temps dont j'étais le maître. M. et W^^ Midor, négociants européens, ont quitté la Suisse, depuis plusieurs années, pour s'établir à Smyrne, et s'applaudissent encore tous les jours de leur résolution. Ils s'étaient préparés à me faire les honneurs de leur nouvelle patrie , et la joie de nous revoir fut un peu mélangée de tristesse, car ils me firent des propositions de toute sorte, auxquelles, faute de temps, je ne pus consentir.

Ici et dans les environs , les souvenirs païens abondent ; et c'est ce qui a inspiré sans doute à un de nos poètes, dans son voyage en Orient, une profession de foi à peu près païenne. Pour moi, tout en rendant hommage au pays qui a l'honneur de posséder le mont Pagus , le château d'Alexandre , les bains d'Agamemnon et de Diane , où quelques Français , dans des fouilles récentes, viennent de découvrir de fort belles statues du marbre le plus pur, l'Hermus, le Mélès, le lac de Tantale et les souvenirs d'Homère , je renonce volontiers à braver les ardeurs d'un soleil plus que poétique , et je me contente, en fait de merveilles à visiter, d'une course aux bazars et d'une station au Pont des Caravanes. En ce dernier heu, à l'ombre des plus beaux cyprès que j'^aie jamais vus et dont la hauteur égale celle de nos plus grands peupliers , nous nous reposâmes au bord d'un ruisseau fangeux, auquel les pluies de l'hiver apporteront

f)eut-être plus tard le murmure et les ondes qui pour e moment lui font complètement défaut. Nous prenons tranquillement notre café et nous contemplons les longues files de chameaux qui partent pour l'intérieur de l'Asie, et- les quelques dilettanti de la chasse, qui, pour

imiter les Européens dans leurs loisirs , se rendent aux montagnes voisines chercher un gibier qu*ils ne ti*ouveront peut-être pas, tandis qu'une gentille poule d'eau, abritée par les arches du pont, prend ses ébats jusqu^à nos pieds. Me voici dans les environg des terres que le sultan a données à M. de Lamartine et que le poète devait transformer en royaume. Mais ce que Timagination rêve avec tant de facilité ne se réalise pas toujours avec autant de bonheur, et il est plus facile à un poète d'écrire une idylle que d'organiser une province. Cette tentative, en effet, a faiUi coûter la vie aux onze personnes de la famille de M. .de Fabrias , qui vinrent pour exploiter ce domaine malsain et ingrat.

Après le café, M. Midor^ me propose une coui'se à âne: peu cavalier, par nature et par éducation, je me sens pris tout à coup d'une vive antipathie pom' ce noble coursier, si rétif dans ses habitudes, et que je dois guider à l'aide d'une simple corde, dont je ne comprends pas bien la manœuvre. Homère et l'Ihade luttent en vain contre cette répugnance ; je descends bientôt de ma monture et je retourne contempler, sur mes pieds et à mon aise, cette ville européenne transplantée en Asie.

Après avoir visité une magnanerie pouiTue et ornée d'une machine à vapeur, me voici en pleine fête, au beau milieu de l'église des Grecs schismatiques, appelée Ste-Photinie. C'est l'église de l'archevôque grec. Elle est entourée de matériaux considérables; on lui bâtit un clocher qui sera magnifique. C'est le premier qui ose se mesurer à côté des minarets de l'Islam. On y célèbre la fête de la Vierge de Cérigo, et j'ai bien peur qu'il n'y ait dans ce culte plus de mjthologie que de foi chrétienne. L'office est termine, o^les myrthes abondent de tous côtés; le pavé en est jonché au point d'être invisible. Je regrette plus que je n'admire une multitude de cadeaux faits à cette église par S. M. Nicolas, empereur de toutes les Russies, dont je retrouverai si souvent les

empiétements et la mémoire tant vénérée chez les Grecs d'Orient. Je me sens tout heureux et fier que Dieu ait choisi la France pour faire tomber cette incessante menace contre les espérances de la Foi, Cette confiance .des Grecs dans le czar m'offensa beaucoup moins d'ailleurs , lorsque venant à rencontrer un puits avec *des cierges allumés autour de la margelle, on m'expliqua que les Grecs avaient fait cela en l'honneur de saint Nicolas, qui était au fond de ce puits; croyance et coutume bizarres qui amènent souvent de graves conflits et force injures entre les Grecs d'une part, et de l'autre les catholiques, qui refusent de croire à une présence aussi contestable et aussi hors de propos.

Le départ du Jourdain était fixé à quatre heures; mes visites importantes étaient terminées; j'avais laissé Mgr Mussabim à Constantinople ; je revins donc en toute hâte chez mes excellents hôtes, causer un instant de tout ce qui nous intéressait, et je me séparai d'eux.

En quittant Smyrne, les rivages que je côtoie me rappellent les exploits d'Alexandre et de Pompée ; mais d'autres pensées l'emportent sur ces souvenirs. Nous sommes bientôt en face des ruines d'Ephèse, et je ne puis oublier la lutte violente suscitée à l'occasion des prédications de saint Paul, en l'honneur du temple d'Ephèse et de la grande Diane des Ephésiens. Là , au IIIc concile général, la doctrine de l'Eglise catholique, touchant l'auguste mère de Dieu , a été solennellement proclamée , et la joie du peuple chrétien fut tellement grande, dit l'histoire, qu'il décerna un véritable triomphe aux évêques qui vengèrent la Reine du ciel des misérables sophismes de l'hérésie. Ce qui se passe aujourd'hui dans le monde , à l'occasion de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, est aussi une des plus belles victoires de la Vierge sans tache , dont le talon a brisé la tète du serpent de l'enfer , et dont la puissante intercession ramènera au bercail de l'Eglise tant de brebis égarées. Et même, tout bien con-

sidéré, le triomphe de celle qui, selon le langage liturgique de l'Eglise , finit par écraser toutes les hérésies, me semble encore bien plus beau et plus grand aujourd'hui.

J'aime à retrouver ici les traces du disciple bienaimé à qui Dieu confia sa sainte mère, et je me rangerais volontiers du côté de ceux qui pensent que l'amour de ce disciple entraîna jusqu'à Ephèse celle que Dieu lui avait confiée, si des témoignages bien graves, appuyés de dates certaines, ne venaient démontrer que la sainte Vierge ne quitta point les lieux qui avaient vu la mort et la résurrection de son divin fils ; qu'elle mourut sur le mont Sion, à côté du Calvaire; que les apôtres transportèrent son corps à Gethsémanie, où eut lieu sa glorieuse Assomption, précieux sanctuaire où l'on voit encore aujourd'hui son tombeau, que l'astuce des Grecs a fini par nous enlever, en dépit de tous nos droits et de tous nos titres.

Scio, Samos et surtout Pathmos, préoccupent singulièrement ma pensée; mais la nuit se fait autour de nous. Le capitaine donne la marche à suivre , et pendant qu'il goûte un instant de repos, le pilote, sans doute pour se donner moins de mal, prend le large, et nous devons à cette habile manœuvre une nuit passablement agitée par le mouvement de la mer.

Pour moi, qui ne dors en aucun temps de voyage, j'ai quelque peine à oublier tout ce que la fable m'a jadis enseigné sur les grands événements accomplis dans Mycone, Maxos, Délos , et dans toutes les Cyclades ; je repousse les souvenirs de la chute des géants, de la patrie glorieuse d'Apollon et de Diane, des malheurs d'Ariane, du culte de Bacchus, et je songe, ce qui me semble avoir beaucoup plus le mérite de l'actualité, je songe à toutes les histoires de pirates qui ont illustré ces mers depuis les temps dont parle Thucydide jusqu'à nos jours, et c'est merveille de voir comment, plus j'approche du pays de Salomon, plus se confirme sa

célèbre maxime qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On vit aujourd'hui dans ces parages comme il y a deux et quatre mille ans. Si la multiplicité et le rapprochement des îles, des îlots, des rochers, a donné à ces peuples le mérite d'avoir inventé la navigation, et à leurs poètes celui d'avoir inventé la fable , ils ont aussi depuis longtemps le mérite d'avoir créé et d'avoir conservé le monopole de la piraterie. Ecoutons Thucydide sur cet intéressant sujet.

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