‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 22 sur 79 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le port de Rhodes. — L'orage. — Naufrage da brick V Olivier» — Les efforts do Joardain. — Le sauvetage. — La frégate anglaise. — VImpartial de Smyme. — Irritation de nos braves marins. — Les faux-bras de Charybde. — Une tache poor ordre du jour. *- Logique commerciale. — La foudre du 6 novembre. — Le dernier rempart français. — La rue des Chevaliers. — Le palais des grands maîtres. — Danger pour les Européens.

Le 6 octobre, un des ports les plus célèbres de l'antiquité faillit nous recevoir d'une façon très-inhospitalière. Nous étions en vue de l'île de Rhodes, et nous allions y toucher, à la fin» d'une splendide journée de navigation, quand l'horizon, changeant tout à coup d'aspect, nous enveloppa de ténèbres pour ne plus nous laisser voir que quatre orages partant simultanément des pojjits cardinaux et s'élançant, avec le vent et la foudre, pour se livrer combat sur notre tête. En un instant la mer devint furieuse et nous fit redouter les bancs de sable dont l'île est entourée. Nous pûmes cependant jeter l'ancre dans la rade, avant sept heures du soir. Mais tout n'était pas fini, et j'allais être initié au danger des flots et aux habitudes d'un despotisme plus dangereux encore.

A peine étions-nous en lieu de sûreté, que nous aperçûmes une chaloupe faisant efforts de rames pour arriver jusqu'à nous et qui disparaissait à chaque mstant der-

rièie le pli des vajnies agitées. Quand elle fut à notre pirtée, on lui lança une amarre, et un jeune ofBcier français, sautant de son pied léger sur Téchelle du bord, nous dit que son capitaine, commandant XOlivier^ brick de gnern; i\f la marine fi-ançaise, l'envoyait prendre les dé[H3ches et voulait partir aussitôt, sans s'arrêter à ce mauvais temps. Notre capitaine , ne sachant trop s'il devait admiier ou blâmer cette résolution, remit les dépêches, leur souhaitant un heureux voyage. Déjà on se mettait à table, quand des cris, dominant la tempête, avertirent le capitaine que XOlivier^ qui venait de mettre à la voile, avait été, dès son premier mouvement, jeté à la côte par un violent coup de mer. Le capitaine laissa là son repas et , quoique ma présence fût bien inutile, je le suivis, en proie à une certaine émotion : c'était le premier naufiage auquel j'allais assister.

L'obscuiîté était profonde, sillonnée à intervalles par des éclairs prolongés, et le vent souiSait toujours avec la môme fureur; XOlivier était là, cloué sur une roche, à notre droite et à peu de distance du rivage. A peine, en efi'et, avait-il dérapé que le vent s'était emparé de lui et que l'ancre, rasant encore le fond, avait empêché toute manœuvre salutaire. La mer le battait avec fureur et l'eût infailliblement mis en pièces si la tempête eût duré une heure de plus. Mais peu à peu le vent se calma et le tonnerre et les éclairs seuls continuèrent quelque temps encore. De grands feux furent allumés sur le rivage (it notre capitaine se mit en demeure de tirer VOlivier de cette situation périlleuse.

Le Jourdain faisant un immense détour, afin d'éviter les roches et le sable, vint s'amarrer à la quille de XOlivier , à l'aide de faux-bras , de chaînes et de câbles énormes. A la lueur des feux du rivage et de la foudre, on distinguait une immense population accourue au bord de la mer , mais inutilement agitée et impuissante à nous aider autrement que par ses cris et par ses vœux. Knfin tout étant prêt pour la manœuvre de sauvetage ,

la machine du Jourdain allait donner une secousse au navire naufragé et faire un grand effort ; il y eut un moment solennel d'anxiété et de silence. Mais après deux ou trois secousses sans résultat, les liens qui avaient rapproché les deux vaisseaux au point que les équipages se parlaient, se rompirent et il fallut tout recommencer. Cette tentative se répéta toute la nuit, sans succès, et YOlivier resta comme cloué sur cette pointe de rocher. A quatre heures du matin, il fallut donner du repos à l'équipage et attendre le jour pour recommencer de nouvelles manœuvres ; d'ailleurs le vent et la mer étaient tombés et YOlivier , la quille posée sur le roc , n'avait point à craindre de nouveaux périls.

Quand le jour fijt venu, la ville de Rhodes était devant nous, éclairée par un soleil magnifique, nous montrant avec fierté ses vieilles tours, ses créneaux, ses remparts et sa citadelle. En vain nous cherchons ce qu'on voudrait appeler son port: il n'y a dans ce Heu, jadis si fameux, pas plus de port que de colosse. Dans la rade, une belle frégate anglaise, à trois mâts, se repose majestueusement à nos côtés. Sa généreuse indifférence, durant les inquiétudes de la nuit, nous avait été fort au cœur, et chacun se sentait disposé à lui témoigner des égards en rapport avec sa reconnaissance.

Mais il importait peu de toucher la pitié de la superbe Albion; ce qui attirait surtout les regards, c'était YOlivier qu'il fallait à tout prix tirer de ce danger, sans le secours , d'autrui. En un instant il fut décidé que le vaisseau naufragé se débarrasserait d'une partie de ses canons et qtf on tenterait de nouveau de le remettre à flot. Pendant qu'on taisait cette opération, un pacha turc vint avec un vapeur tout neuf offrir ses services et proposer après le sauvetage d'emmener YOlivier sur la côte d'Asie, dans un des chantiers du gouvernement turc. Mais le Jourdain tenait à l'honneur d'achever sa besogne, et YOlivier était déjà averti, par une voie d'eau assez considérable, qu'un long voyage ne serait pas de mise dans sa situation.

En effet, le brick, une fois soulagé, fut arraché à son fatal rocher et put rentrer à Rhodes pour réparer ses avaries.

En ce moment la frégate anglaise, un peu humiUée sans doute d'avoir si bien compris et si bien rempli les devoirs d'une sincère alliance , fit offiir quelques-uns de ses câbles. On s'empressa de la remercier.

L'occasion me semble bonne de dire ici un mot du despotisme brutal que prétendent exercer nos bons amis les ennemis dans tout l'empire des mers, aussi bien à notre endroit qu'à l'égard de tous. Un Anglais sur la mer semble tellement chez lui et dans ses domaines, que c'est à sa générosité que vous devez le droit ou la permission de vous y présenter à ses côtés. Il ne comprend pas que ses ordres ne soient pas reçus à genoux et que ses désirs ne soient point des ordres; or, malheureusement, dans bien des parages, il ne trouve que trop de flatteurs disposés à lui dire aussi, avec un profond respect :

Vous leur fîtes, Seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur !

Je n'exagère rien: voici ce qui arriva. Croira-t-on que, peu de jours après cette malheureuse aventure de Y Olivier, on Usait, dans un journal de Smyme, l'article que voici, dont aucun Français sans doute n'a payé l'insertion : « Lundi dernier , le Jourdain , paquebot de la Compagnie impériale ,• entrant dans le port de Rhodes, par un violent orage , s'est jeté sur le brick YOlivier et l'a poussé à la côte, où il allait périr, si une frégate anglaise, qui se trouvait là, n'était venue à son secours!! » Et ce journal, si complaisant ou si bien informé, s'appelle Y Impartial de Smyme,

Combien de fois j'ai remarqué une noble et vive irritation chez nos braves marins quand ils me racontaient les procédés dont ils avaient à se plaindre de la part de l'entente cordiale de nos bons amis. On me croira sans

peine quand j'affirme qu'un capitaine français, dans un moment de danger, ira ou plutôt volera au secours même d'un ennemi, sans accepter du malheureux qu'il a secouru aucune autre reconnaissance que celle du cœur; mais, ce qui semble bien dur à écrire et qui, pourtant, est la vérité , c'est qu'un Anglais se fait payer, et payer très-cher, ce genre de service.

J'ai connu un capitaine français, qui, trouvant un vaisseau de guerre anglais enferré dans les sables de Charybdey s'avisa de le tirer de ce mauvais pas ; la besogne fut rude et le capitaine français ne l'accomplit pas sans se donner beaucoup de mal et courir lui-même quelque danger. Une fois dégagé, l'Anglais partit, d'abord sans remercier, puisque, sans aucun doute, l'honneur était pour le vaisseau français, mais, ce qui semblera encore de meilleur goût , en emportant les faux-bras du malheureux imprudent qui lui avait rendu ce service.

Par contre, un capitaine anglais ayant dégagé, dans ces derniers temps, un paquebot de la compagnie française d'un mauvais pas où il se trouvait, demanda en indemnité une somme tellement fabuleuse (il s'agissait de cent mille francs et plus) que la compagnie envoya immédiatement à tous ses capitaines un ordre du jour qui me fut montré et que je considère comme une tache sanglante pour la commerçante et fière Albion. Il y était dit que, quelle que fût leur détresse, ils ne devaient accepter les secours d'aucun capitaine anglais, avant d'avoir stipulé quel serait le prix de ce service. Un Anglais, qui me semblait plus humain et de meilleure composition , à qui j'en témoignai ma surprise , me répondit avec beaucoup de sang-froid qu'une indemnité, en ce cas, était de toute justice et rigueur, et qu'on ne rendait pas des services de ce genre, même à des amis, sans fatiguer un équipage et sans courir quelque danger. Il ne me restait qu'à m'incliner devant un allié aussi généreux et aussi logique.

Il me tardait d'entrer dans cette ville si intéressante,

de visiter ce dernier rempart de la foi et des efforts de la valeur française contre la barbarie de l'Orient. Dans un mois, jour pour jour, le 6 novembre, la foudre du ciel allumant le dépôt des poudres entassées depuis trois siècles dans les entrailles de Rhodes , devait renverser tant de beaux monuments des temps chevaleresques et abattre ces orgueilleux minarets plantés sur les armes vaincues, mais non humiliées, des anciens chevaliers. Un tremblement de teiTe, qui eut lieu le 12 octobre, le jour de mon entrée à Beyrout , devait déjà préparer cette destruction si inattendue. Je considérai cette teiTe à demi-française avec un grand respect et une sainte émotion ; mais qu'eùt-ce donc été si Dieu m'eût révélé que j'étais un des dernière à qui serait donnée la joie de la visiter, et que désormais, pour retrouver un de ces vieux remparts, il faudrait reculer jusqu'à Malte, ce noble et dernier souvenir! Ah! pourquoi le ciel n'inspire-t-il pas à quelque cœur généreux de nos jours une pensée semblable à celle de ces preux chevaliers ! La Palestine est si abandonnée , le nom français y est encore si connu, et il faudrait si peu de chose pour réaHser ce que tant d'illustres chevaliers n'ont pu accomphr!... Mais attendons le moment de nous expHquer.

Je travereai cette apparence de port , dont les basfonds permettaient à peine à notre canot de passer; on me montra sur la droite un ancien réduit, étranglé à sou origine par une espèce de pDrte fort étroite, et on m'assura que c'était au-dossus de cette entrée que se trouvait jadis le fameux colosse. De tout cela il ne reste plus rien aujourd'lmi. Rhodes a perdu son éclat et ses richesses d'autrefois; à peine si on se souvient qu'Eschine y fonda un enseignement que ne dédaignèrent pas des hommes comme César et Cicéron; quelques intérêts de commerce, voilà ce qui préoccupe aujourd'hui ses habitants.

Mais l'aspect curieux et pittoresque de la ville m'avait rappelé une gloire plus moderne , le plus magnifique de

ses monuments^ la n»^ des Chevaliers : fj courus aussitôt, et je me sentis saisi de respect et «radmiratîoD eu foulant aux {Meds cette Toie qui monte sur un pavé à larges dalles^ entre deux rangs de maisons ou plutôt de monuments parfaitement consenrés et encore revêtus d'écussons qui semblent tout neufe. Un œil exercé lirait sur toutes ces armoiries les noms des chevaliers de la croix qui ont illustré la noblesse française en Orient, sinon depuis le onzième siècle, et Godefiroy de BouilliiHi^ au moins depuis le jour de lAssomption de la Sainte Vierge, le 45 août -lâlO, jour où Foulques de Ydlaret, apré de sanglants combats, en fit la conquête, en dépit des Turcs et des Grecs réunis.

La beauté sév^^ de ces constructions, de tant de portails, d'(^[ives, d'arceaux, de colonnades , et surtout le majestueux silence qui règne dans toutes ces demeures, m'impressionnèrent vivement. J'étais seul dans cette rue , à une lieure matinale , où plus que jamais tout ressemble à la mort autour des habitations turques ; je m'arrêtais devant ces fenêtres, croyant à tout instant voir apparaître l'ombre ou la figure d'un de ces héros ; et, en contemplant toutes ces inscriptions muettes, il me semblait parcourir un défilé comme celui des Thermopyles et lire ces paroles : c Passant , va dire à Jérusalem que nous sommes morts ici pour la défense de sa cause et pour l'honneur de la croix. >

Quand le souvenir de cette rue des Chevaliers me revient, il est toujours un des plus solennels de cette partie de mon voyage. Tout y respire le silence du cloître et la bravoure des héros ; chaque maison a son armoirie, chaque façade son blason ; on y Ut des noms merveilleux, que je voudrais citer jusqu'au dernier. Une de ces inscriptions, gravée en caractères gothiques sur du marbre , rappelle le mobile de toutes ces vocations glorieuses; c'est la parole de Pierre l'Hermite: VolufUas Dei est! avec la date de 4495; et une grande croix couvrant comme une égide une des portes du

Châtelet, est encore là debout au milieu de tant de ruines.

Du palais du Grand-Maître qui domine la ville , jusqu'à la tour Saint-Michel, qui commande la mer, à l'entrée du port, tout rappelle la grandeur de cet ordre illustre qui n'a duré que deux siècles dans Rhodes, mais qui a été si fécond en gloire militaire. Les fastes de 1 histoire ont-ils des faits , des exemples , des mots qui retentissent plus haut que ceux-ci? Je ne trouve rien de

f)lus beau que la dernière parole d'un de ces chevaliers e jour où la victoire les abandonne, et où le défaut de munitions, ou plutôt la trahison, les contraint de céder la place. Vilhers de l'Ile-Adam, chargé d'années, couvert de blessures et de gloire, avait inspiré une telle vénération à Soliman, son vainqueur, que celui-ci eut un instant la pensée de se l'attacher et de réclamer ses services. Mais le Grand-Maître lui dit: « Je serais indigne de vos faveurs si fêtais capable de les accepter; et un prince aussi grand que vous serait déshonoré par les services d'un traître et d'un renégat. »

L'église St-Jean est surmontée d'un minaret , comme pour rappeler le triomphe de Mahomet sur l'étendard de la croix ; mais dans les caves de ces anticpies forteresses dort un amas considérable de poudre, que la trahison a su dérober aux vaillants défenseurs de ce boulevard de la Palestine, provision que les Turcs n'ont pas su employer jusqu'ici^ même dans ces derniers jours, et que la foudre ira réveiller dans un mois pour annoncer qu'il est temps d'arracher l'Evangile à l'humiliation que lui a trop longtemps infligée le Coran. J'admire avec vénération ces canons et ces couleuvrines qui dorment là sur leurs vieux affûts, portant le nom et l'image des saintes sous l'invocation desquelles ils ont été fondus, et qui attestent que la lutte soutenue par cet ordre gigantesque a été terrible. Mais, hélas! des ruines, et des ruines seulement, rappellent cet antique orgueil de la chevalerie ; et, à une des fontaines de la ville , les

Turcs et 1^ passant? font hdn leais d^cnvoi dios une auge, qui n*est rien moins que b tombe d'an <les grudbmaîtres.

L'ile de Rhodes était rmommée. dès 1« tonns anciens , par sa feitslilé et scm oommefte. Des pummrs majestueux montrent «icore a tous les veux ce que produirait un sol aussi fertile; mais tout s^y aodort dans le redoutable far-mimie de TOrient et sous la &bde influence de Tesprit musulman. L'CHsiv^ devint ici une telle cont^^n, que des £unilles venues de rOccident, avec l'intention la plus sériaise de travailler, s> sont aussi ruinées et éteintes dans la paresse. Il est vrai que la chaleur déviait une excuse; elle y est grande, surtout à l'époqiK où nous sonunes , paùrce que Tautomne, dont les chaleurs sont excessives, a en moins la brise rafraîchissante des jours de Tété.

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