CHAPITRE XX
Les côles de la Garamanie. — Leurs soayenirs. — Richesses perdues. — Le cap Anamour. — Les Phéniciens et ie fea du ciel. — Pompée et les pirates. — Pompéiopolis. — Les tertres ou citadelles des Romains. — L'arc-en-ciel de rArinéDie. — Son heureux présage. — âfersina. — Ses destinées. — M. Rogier. — Idylle. — Le Cydnus, — La villégiature en Orient. — Retour à Mersina, — Tarse en Cilicie. — Ce que dit le nom de Paul. — L*antique église A^Anapa, — La liberté en Orient et la prévoyance des nations civilisées.
En quittant Rhodes, nous nous dirigeons droit sur l'Orient, afin de parcourir cette riche et admirable côte de la Garamanie. Le ciel est. d'une beauté ravissante, et les orages de ces derniers jours, en même temps qu'ils ont rafraîchi l'atmosphère, lui ont rendu toute sa limpidité. Ici les souvenirs se pressent en foule, et mon imagination se plaît à revoir sur place ' le passage des armées d'Alexandre, de Xénophon, des Croisés, entraînés ou par l'amour de la gloire , ou par le zèle de la cause de Dieu. Comment une telle multitude d'hommes a-t-elle pu, surtout celle des Croisés, parvenir à ces lointains rivages , après tant de privations et de fatigues, à travers des populations qui leur refusaient tout secours ou tentaient de leur fermer le passage?
Vaste et admirable pays que ces contrées qui s'étendent de Nicée à Edesse, d'Ephèse à Trébizonde; fermé à l'Orient par le Lycus et l'Euphrate; riches et fécondes .
provinces, telles que la Cilicie, la Cappadoce, la Phrj^gie, la Bithynie, qui toutes ont laissé un nom dans l'histoire; pourquoi donc de telles richesses sont-elles aujourd'hui perdues et enfouies dans les ombres du croissant? On m'affirme qu'il existe dans la direction d'Icône en Lycaonie et de Césarée en Cappadoce, des contrées fertiles et ravissantes, inconnues de ce même gouvernement turc qui en a fait la conquête et qui ne sait pas en tirer une seule piastre. On me montre, sur les collines qui forment cette côte ravissante de*la Caramanie, l'extrémité verdoyante d'immenses forêts, où tombent des arbres millénaires, sans que la marine turque songe même à s'en approprier les inutiles trésors. D'où vient à ce peuple un si profond mépris des richesses? Salomon! que sont devenus tes charpentiers du Liban?
Le 8 octobre , nous sommes devant le cap Anamour. Ce nom, qui rappelle le feu du ciel, lui fut donné par les premiers Phéniciens qui vinrent s'y établir. L'oracle leur avait dit : « Là, où vous verrez briller un feu mvstérieux, vous fixerez votre demeure. » La foudre et les hommes ont bien choisi. Ptolémée, Pompée, Trajan, ont tous laissé un nom immortel sur ces rivages. Ces anciens peuples , dont Thucydide nous rappelait à -l'instant les mœurs et la piraterie , enhardis par les succès de leur audace, avaient osé attaquer le maître du monde, et en étaient venus à préoccuper les Romains.
Pompée prend la direction de la guerre. Pendant trois ans il protège l'Italie contre les incursions des pirates et ferme le passage entre la Sicile et l'Afrique. Cela fait , il accourt avec ses flottes resserrer le réseau où il les a enfermés, les poursuit sans relâche, les traque dans leurs repaires, les anéantit jusqu'au dernier et se repose ici en vainqueur. Mais, humain et clément envers ceux qui se soumettent, il va jusqu'à leur bâtir une ville dont les ruines, appelées Pompéiopolis^ rappellent encore son nom. Seulement, comme la prudence lui commandait
de s'appuyer sur quelque chose, on remarque encore aujourd'hui les points fortifiés par le vainqueur. On trouve, à égale distance, sur les bords de la mer et assez rapprochés les uns des autres, des tertrea qui ne portent que des ruines et qui ont dû servir de citadellqs , pour commander de là certains passages entre la mer et les provinces de l'Isaurie et du mont Taurus. Il m'a semblé, en gravissant un de ces tertres, que des fouilles, dirigées avec intelligence , n'y seraient pas dépourvues d'intérêt.
Pendant que je contemple cette belle côte, par un soleil qui se plaît à la dorer de mille reflets, le ciel s'illumine du plus bel arc-en-ciel que j'aie jamais vu et dans la contemplation duquel les Arabes eux-mêmes de notre bord paraissent entièrement absorbés. Ce beau phénomène est riche partout ; mais je dois reconnaître qu'il est- là dans sa patrie et dans toutes ses splendeurs. Cet arc, majestueux et éclatant, encadre les cimes chargées de neige du Taurus qui est là devant nous, et ma pensée les prolongeant jusqu'à celles de l'Arménie, que cette masse imposante me dérobe, croit voir le premier arc-en-ciel que Dieu montra à Noé , au pied du mont Ararat, en témoignage de l'alliance qu'il contractait avec les hommes et de la promesse qu'il leur faisait de ne plus laisser périr le monde dans un nouveau déluge. Ce souvenir me cause une douce émotion , et je demande, dans ma prière, que cet arc de la nuée que je contemple soit aussi pour moi le gage que je verrai Jérusalem et la maison de mon Dieu. Nous côtoyons ce rivage toujours de plus en glus pittoresque et fertile, et en voyant tant de trésors perdus, au grand détriment de l'homme coupable de paresse, je songe aux malheureux que la disette affame depuis si longtemps paitout en Europe , et quelquefois même jusque sur le sol de la France. pourquoi tant de misère encore , et quand donc l'amour du travail et le feu de la charité viendront-ils, par un commerce mieux entendu, au secours de tous !
lie 9 octobre, dès le matin, nous entrons dans la baia
4r M^rfôu. ^ I::e^ allons jouir du curieux spectacle ii'uTK- iilk- dont U oais^saDce future ne se révèle encore qi)r fiir QMriqiy^ hutte^ montées sur des échasses, afin de nr [«.'ir.t tr^mj^er «ians U^ase croupissante du sol, et qui KTjt er-'/n? birn l:«in de mériter le nom prétentieux d^ maiM«ns. Tout au plus on pourrait appeler ainsi quelques ilemeu:^ qui Dordent le rivage et qui sont destinét^ au commirvce : là déjà sont entassées bien des marchandi><^ et des richesses. Mersina, assise au milieu de ces \a>e$ stagnantes et malsaines, ne ressemble pas mal à un enfant mal ê\e\é qui, ne pouvant encore se l^nir sur ses jambes, se vautre dans la boue. Les ravages d*une telle peste sont écrits sur le visage des habitants. r^n >*y aL>orde en se demandant, non pas comme ailleurs: Comment vous pc»rtez-vous ? mais en se disant: [^puis quand avez-vous la fièvre? Il est impossible, à ce qu'il parait , d'y vivre sans l'avoir et de s*en débarrasser sans quitter le pays. Nos officiers de marine plaisantaient beaucoup un Français de leur connaissance, M. Delpech, à la fois consul, commerçant, homme d'affaires et I ame de cette cité naissante ; ils avaient pris son nom pour baptiser ce lieu de funeste prédilection. Le soir, quand j'eus parcouru la contrée, je n'étais point de leur avis , et je déclarai bien haut que, avec très peu de travaux d'assainissement, Mersina pouvait prétendre à de grandes destinées.
J'avais fait dans la journée une charmante promenade avec un homme plus charmant encore. Pendant que nos compagnons de voyage se répandaient de tous côtés à la chasse, j'étais sorti en compagnie de M. Rogier, directeur des postes à Beyrouth, dont M. Thouvenel m'avait fait faire la connaissance à notre fameux déjeuner au VictcaySéraily et qui était parti de Constantinople avec moi sur le Jourdain. C'est un Oriental de bon goût, aimable causeur, artiste distingué, se plaisant beaucoup dans ces contrées, et peut-être un peu trop friand de la bouillàbaiise du bord. Il me pardonnera cette indiscré-
tioD, S il se rappelle aiidc qodfe tkcîlîtè oies fodtls^ sa^ valent les siens. Noos fiDes €B>«BUe uie îdktte nrplienne autour des raines des fc«ts feUis par S^kocus^ ei qui s'étendent jusqu'à Pômpsûpûfis^ Vayant pis en main notre Plutarque, il ialluEl faîen se res^^ner a £iin& du Yii^le, et mon channanl Titynei. «fui prraail grand soin de ma santé, m'avait nKommandé dfêviter surtout les ombi^es qui donnent la àèir^ et qui [KHutant ont tant d'attrait dans ce climaL Quelle ne fiit pas ma surprise quand, m'étant retiré à Fécirt pcNir un instant de pnère, j aperçus mon Mentor mollement étendu à Tombre d'un lîche platane,
pendant que , docile jusqu w scrupule à ses bons avis, je récitais mon bréviaire sous uo soleil tropical qui m'aveuglait!
Bientôt nous arrivons au bord du Cydnus, et là, pour éviter le sort dWlesandre ou de Fj^erick , je me contente d'y tremper les pieds et d\ baigner mon foulard, {)endant que mon compagnon, passant subitement de 'état de bei^er à celui de lapidaire, se met à polir, sur une pierre au bord de l'eau, avec une patience d'Arabe, une tix)uvaille qu'il a eu la prétention de faire palier à rélat de pierre précieuse. Le Cydnus a vraiment une eau séduisante ; il roule des flots transparents sur un lit de cailloux et de sable d'une propreté exquise , se déro- ' bant en nappes et filets sous des massifs de veixlure ; il faut une grande vertu pour résister à la séduction de telles eaux, surtout par la chaleur qui nous accable.
Enfin, après nous être fait un siège à l'aide d'une pierre abandonnée par les légions romaines, sous le plus touffu de ces ombracçes , nous devisons à notre aise sur le bonheur dont jouit la villégiature en Orient, bonheur que mon guide ne voudrait sacrifier pour rieu de ce qui se fait en Occident, c Là, me dit-ii, point 4o ganlo
champêtre chargé de faire respecter quelque chose : il y a, et au-delà, place pour tous; point de passe-port : nul ne s'intéresse à vos projets et ne s'inquiète de votre présence; point de gendarme: chacun est chaîné de sa propre défense. » Cette dernière considération serait peu de nature à rassurer les timides, et les quelques gaillards qui, de temps en temps, nous apparaissent, armés jusqu'aux dents, selon la mode du pays, nous rappellent que nous n'avons emporté qu'un bréviaire et du tabac. Nous rentrons donc sur le soir dans Mersina, et là le tableau change: chacun, boucher, artisan, restaurateur, se croit le droit d'arrêter le ruisseau qui passe devant sa dempure , et le transforme en une mare infecte où croupissent , à deux pas de la mer , les entrailles des animaux vendus par le boucher, et les cadavres entiers de ceux qui n'ont pu être dignes de cet honneur. Nous évitons, par des sentiers détournés et comme nous pouvons, les chemins que les pieds des chameaux ont transformés en cloaques ; tout à coup j'entends M. Rogier partir d'un grand éclat de rire ; je me retourne et je vois la cause de sa joie ; il venait d'apercevoir un naturel du pays, qui avait jugé à propos, par une telle chaleur, d'abandonner ses vêtements onen-' taux pour s'affubler à l'européenne : il n'avait qu'un seul vêtement, mais quel vêtement!... et dans quel état!... Il me faut bien aussi partager la gaîté de mon compagnon de voyage. Cela lui donne l'occasion de me raconter et de se remettre en mémoire un tableau intitulé la Pudeur orientale, dont il vante beaucoup l'originalité.
Nous sommes à quelques lieues de Tarse en Cilicie, et dès le premier instant de notre arrivée , line grande
Êartie de nos compagnons était en marche de ce côté, ►u plus loin que la cime toute neigeuse du Taurus s'était montrée à nous, une pensée secrète m'avait attiré de ce côté. Ces îles, ces rivages tant de fois les témoins du zèle de Paul, de l'apôtre des nations, rappellent un nom que j'étais heureux de retrouver à chaque paç. Je croyais
entendre les sanglots de ces premiei-s chrétiens qtfil était forcé de quitter, et qui raccompagnaient de leiu^ tristes adieux jusqu'au rivage. A Faspect de Tarsous et de ses environs, je me sentais rougir intérieurement, et et je me demandais ce que j'avais fait pour Dieu après l'avoir choisi pour maître. C'est donc là, me disais-je, que la grâce a été prendre le plus grand amoureux de la folie de la croix, celui qui cherchait à étouffer la vérité dans Jérusalem et qui devint la lumière des nations; celui qui avait entrepris de faire mourir tous les premiers chétiens et qui n'eut plus tard qu'un seul désir, celui de donner sa vie pour Jésus. Puissé-je , en passant si près de son berceau , comprendre ce qu'il y a d'amour dans cette parole : c J'ai hâte de mourir et d'arriver à Jésus ! Cupio dissolvi et esse cum Christo! > mon Dieu ! il en est tant d'autres qui ne vous connaissent point ou qui demandent aussi votre mort ! Pourquoi ne donnezvous pas à tous vos apôtres cette force et celte douceur qui ébranle les impies et les amène au pied de la croix? Pourquoi ne les renversez- vous pas, ces ennemis, comme vous avez renversé Saûl sur le chemin de Damas, en face de cette croix, de cette folie qui scandalise aujourd'hui leur orgueil? pourquoi ne les attachez-vous pas pour toujours à ce divin Maître qu'ils ont méconnu jusqu'ici? Tarsous offre presque à chaque pas une antiquité romaine. On sait que, pour échapper à l'honneur de mourir comme Jésus, saint Paul fit valoir, à Rome, le titre de munidpium décerné par les Romains à sa patrie, et qu'il eut la tôte tranchée. L'œil du voyageur n'est pas peu surpris en voyant à Tarsous une mosquée qui ne ressemble en rien aux coupoles turques : c'est une église et une croix véritables , et d'avance son portail l'avait déjà trahie. La tradition la nomme encore l'égfcse de saint Paul. On y montre aussi un antique monument creusé dans la terre, que je n'ai pu voir, et nommé, autant que ie puis me souvenir, l'égHse d'Anapu. C'est le Docteur des .nations qui bâtit cette église en forme de
cave ; cette forme timide nous rappelle qu'alors on n'entrevoyait pas encore le temps où les Gentils salueraient la lumière sortie d'Israël.
Au retour de cette longue couree, chacun met en commun ses impressions du jour, et il n'est personne qui ne rapporte un souvenir quelconque d'une ruine turque ou romaine. Chacun est subjugué jusqu'au ravissement par ces beaux rivages, et il devient intéressant de noter les impressions d'admiration qui s'échappent et s'entrecroisent. Un de mes compagnons de voyage, Huysman, d'Anvers, jeune peintre charmant de causerie et de caractère , occupé tout le jour à dessiner quelque costume éclatant ou quelque figure bizarre choisie parmi nos étranges pèlerins de la Mecque, nous parut hors de lui-même, à M. Rogier et à moi, aU sujet de notre idylle , que nous nous empressâmes de lui rapporter ; il se trouva tout à coup transporté d'une grande colère contre les pays qu'on appelle civilisés, et se mit à nous raconter, pour décharger l'humeur que lui donnaient les nations civilisées, comment se tira de son premier voyage sur mer un de ses amis pris de la fantaisie, si légitime aux yeux de tant de monde , d'aller voir l'Angleterre. Sorti de chez lui, pour la première fois de sa vie, il monta sur un bateau tout neuf qui s'essayait aussi par un premier voyage; une tempête violente les accueillit sur les côtes de la Grande-Bretagne. La machine, tourmentée et impuissante à lutter, éclata; en même temps l'eau entra avec une telle fureur dans les cabines, qu'il fallut se résoudre aussitôt à abandonner le navire. Notre jeune voyageur n'échappa que par miracle, en compagnie de quelques marins et du malheureux capitaine qu'il fallut arracher à son poste et entraîner. En sautan^ dans le canot, il cassa , par sa chute , le bras à un pauvre matelot qui voulait lui porter secours, perdit deux à trois mille francs, toute sa fortune, et fut néanmoins assez heureux pour arriver jusqu'à terre. Au moment où cet inlbrtuné, échappé à la mort et tout
ruisselant de Teau de la mer, se trouva debout sur le rivage, la première personne qui se présenta à lui fut un agent quelconque du fisc ou de la police, qui lui dit : « Monsieur, où sont vos papiers? » Touchante prévoyance des peuples civilisés ! Il s'agissait bien de papiers dans cette ondée diluvienne. Quelle que soit l'authenticité de l'aventure , la colère de notre jeune peintre nous causa une grande, hilarité, et nous ne pûmes nous empêcher de songer que ces côtes si séduisantes de l'Asie mineure pouvaient bien aussi avoir plusieurs genres assez désagréables d'inhospitalité.