‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 25 sur 79 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

BeyroaL — L'injare. — Le tremblement de terre. — Heureose coTaeideDce.

— Les LaztrUtes. — La sœur Gelas. — Ecole des Maronites. — L'hdpitaL

— Les leçons de rexpérienee. — La Béryte de S'anchoniaton. — L'Eglise des Maronites — M. E. de Lesseps. — La maison do bonsniat. — Le Père Basile d'Autioehe. — Le Pèfe Thomas de Damas. — Le Père Charles dn Liban. — Les présents du shah de Perse. — M. Blanche. — Les souvenirs de la France. — La soirée arabe. — Coutumes et cérémonies. — Episode.

— Le loustic arabe. — La danse du sabre. — Le feu d'artifice. — Le ciel de la Pfaénîcie.

Enfin , le 42 octobre, à six heures du matin, nous arrivons à Beyrout, par un temps admirable. Cette reine de la Phénicie, comme l'appelle le langage oriental des Arabes , mollement étendue au bord du rivage, sur un tapis verdoyant parsemé de dattiers, de figuiers et d'orangers , est bien en effet la ville la plus importante et la plus riche de la Syrie. Je me réjouis de mettre enfiii le pied sur cette terre tant désirée et de commencer, sur ce rivage, pour la continuer jus(ju'à Jérusalem, la pieuse investigation des traces du divm maître qui m'y ont attiré. J'expédie à Jaffa, pour m'en débarrasser et pour m'y attendre à ma sortie de la Palestine , le plus gros de mes bagages , et j'entre dans la barque qui va me transporter au rivage.

Là un désagrément m'attendait, le seul accident fâcheux de moii voyage , mais peu à plaindre , comme

on va le voir, puisqu'il n'intéressait que mon amourpropre. Pour connaître au juste le respect commandé par le caractère du prêtre et par le nom de la France, j'avais pris la résolution de ne pas quitter mon costume d'abbé français et de me raser toujours , chaque fois du moins que le permettaient le roulis du vaisseau et les incidents du voyage. Un Arabe, d'une figure plus vénérable que les autres , assis à mes côtés et devenu tout d'un coup assez familier pour s'accrocher à mes genoux quand le mouvement du bateau menaçait de le jeter à la mer, se prit à me regarder avec un sourire de pitié, accompagné d'une plaisanterie adressée à ses voisins et que je ne pus comprendre , parce qu'elle était dite en langue arane. Je demandai à mon autre voisin, le procureur de la maison des Lazaristes, dont j'ai déjà parlé, ce que signifiait cette injure. Après quelques hésitations, il 'finit par m'avouer que l'Arabe avait demandé à tous si j'étais une femme? Il me trouvait, ainsi que je l'ai déjà dit au chapitre XIII, coupable de péché mortel, puisque j'avais la figure rasée, et il m'adressait, en présence de ses compatriotes, l'injure la plus grave à ses yeux, celle de me comparer à une femme. J'ai déjà dit ce que je pense du reproche que nous adressent à cet égard les peuples de l'Orient; j'avais d'ailleurs le cœur rempli des ardents désirs que faisaient naître en moi les approches de la Palestine ; j'acceptai donc cette injure avec beaucoup moins de mérite que mon voisin l'Arabe ne pouvait le croire , et je ne lui fis l'honneur d'aucune réponse. Chacun était préoccupé d'un sinistre arrivé cette même nuit. Un tremblement de terre avait eu lieu à trois heures du matin et. avait ébranlé, à. deux reprises différentes , une grande partie des îles de la Méditerranée. L'île de Santorin en particulier en avait beaucoup souffert ; une telle secousse, qui avait épouvanté jusqu'à la population de Malte et effrayé les habitants de la Syrie , avait été à peine ressentie .sur notre vaisseau. Je courus à la maison des sœurs de Saint-Vincent de

Paul , dans Tespérance de pouvoir y célébrer le saint sacrifice de la messe, et pour appeler la protection de Dieu sur la partie la plus importante de mon voyage. C'était le jour consacré par l'Eglise à chanter la Mater^ nité de la Reine du ciel. Aussi heureux de cette coïncidence que de la bonne fortune qui m'avait déjà amené à Sniyme, le jour de la fête du Rosaire , je me sentis touché d'une bien vive reconnaissance, et mon âme disait à cette radieuse étoile de la mer : « que l'Eglise fait bien de vous chanter comme la Mère de Dieu et des hommes ! Je sens à votre protection sur moi que vous êtes en réalité la Mère du pauvre pèlerin, comme vous êtes la Reine du ciel. ».

Je trouvai à Beyrout, comme à Smyrne, l'accueil le plus sympathique dans la congrégation de Saint-Lazare. Je fiis, là, témoin des bénédictions que le ciel répand sur une entreprise qui donne de jour en jour les plus heureux résultats. Sous la direction du Père Amaya, le supérieur des Lazaristes, et un des plus vénérables missionnaires de l'Orient, les bonnes sœurs de Saint-Vincent de Paul ont fondé une école de jeunes filles maronites destinées à reporter dans leurs montagnes la science et les vertus nécessaires pour former d'excellentes institutrices. La sœur Gelas , supérieure de la maison de Beyrout, femme d'une expérience consommée et en grande vénération chez les Arabes, dirige cette école, ainsi que le pensionnat, avec une piété, une prudence et des succès remarquables. La maison est abondamment fournie de jeunes pensionnaires accourues de toutes le& parties du littoral et de l'intérieur du pays, et ie trouvai là , sous le rapport de la piété et du travail , le même spectacle de merveilles que j'avais tant admiré à Smyrne.

La maison contient aussi un hôpital pour les malades; c'est en effet par la guérison des maux les plus sensibles à l'humanité que l'ingénieuse charité demande au cœur de l'homme un peu de cette bonne volonté

qui mène à Dieu. La maison , bien disposée et bien aérée, est bâtie par un de mes anciens camarades d'enfance et compatriote, le P. Leroy, que je n'ai pas vu depuis nos premières études de grec et de latin, et qui est devenu depuis ces jours si éloignés un des hommes les plus utiles de cette congrégation. Par malheur pour moi , il faudrait aller le chercher à Damas , et je dois le peu de jours dont je dispose à mon pèlerinage à Jérusalem, et à mon retour en France. Force m'est donc de lui écrire et de m'en contenter ; c'est le jeune peintre d'Anvers qui se charge de mon message et qui se décide à braver les voleurs du désert.

Le P. Amaya et la sœur Gelas partent le lendemain pour visiter leurs écoles dans le Liban. Quelle belle et unique occasion pour connaître ces montagnes et visiter ces populations si primitives et si intéressantes! Hélas! il faut y renoncer aussi, et le temps qui me presse sans

Sitié me fera renoncer à bien d'autres choses encore, lais, je le répète, je touche au but de mon voyage, et cette pensée, absorbant facilement toutes les autres, me console bien vite de tous ces mécomptes.

Je trouve à Beyrout les restes dispersés de la caravane française qui vient d'accomplir son pèlerinage de la Terre-Sainte, et parmi eux le comte Eslève venu, il y a quelques mois , de Paris à Metz pour m'annoncer son départ et me donner un rendez-vous sur lequel nous ne comptions plus guère. Les plus heureux de tous furent les quelques prêtres français qui, ayant fait partie de cette caravane , avaient entendu parler des espérances des chrétiens de Jérusalem, à propos de l'éghsè Sainte- Anne, et dont la joie fut grande quand ils apprirent que c'était un fait accompH. Parmi eux se trouvait un jeune prêtre de l'église de Coutances, tombé malade de fièvre et de fatigue, mais bientôt guéri, à l'hôpital même de Beyrout, par les soins des excellentes sœurs. On J)roflta de cet incident pour me rappeler les précautions hygiéniques dont j'ai déjà parlé et' qui déjà

m'avaient été tant recomtoandées ; puis, comme sanction, d'ailleurs inutile, à ces bonnes lois de l'expérience et de la charité, on me raconta tout au long des imprudences de toute sorte et entre autres rhistoire malheureuse et assez récente d'un curé de Bordeaux , venu avec un itinéraire tracé à l'avance , dont il ne voulut en rien modifier aucune partie, et qui mourut à la suite de cette obstination. Malgré le désir et le besoin d'aller aussi très-vite, j'avais à ajouj^r à cette leçon la funeste expérience d'un de mes vénérés compatriotes, mort dans les mêmes conditions, et dont je devais retrouver le tombeau encore tout récent à Jérusalem ; mais je ne veux point anticiper sur ce que j'en dirai plus tard.

Il me faut laisser à d'autres le soin de décrire cette capitale actuelle de la Phénicie. La patrie du vieux Sanchoniaton ne manquera pas d'historiens pour faire valoir son rivage, ses ruines et ses bazars; mais, hélas! qu'est-ce que tout ce qui reste aujourd'hui à côté de l'antique gloire de Tyr et de Sidon? Qu'est-ce que ce commerce à côté des antiques richesses de la Syrie et de la Phénicie? Comment comparer la Béryte de Vespasien et la conquête de Baudoin 1er en lil , avec les modestes ruines de la Beyrout moderne?

J'éprouve pourtant quelque plaisir à parcourir ces rues sombres, voûtées et étroites, où sont entassées les marchandises apportées par les caravanes; mais à chaque instant ma curiosité et mes pas vont se heurter tantôt à des nègres aux formes athlétiques et presque nus, tantôt à quelque file de chameaux chargés d'ornements bizarres et toujours prêts à me renverser, sans aucun égard pour mes ébahissements.

L'église des Maronites appela surtout mon attention par son antique et pauvre simplicité. Une troupe de mendiants , sales et misérables et appartenant à je ne sais quelle communion , étaient assis à la porte de ce petit temple, comme pour rappeler à tous que les églises chrétiennes sont toujours le plus saint asile de la charité dans tous les pays du monde.

M. Edmond de Lesseps, consul généml de France pour toute la Syrie, était prévenu de mon arrivée, et j'étais porteur à son adresse de lettres de l'ambassade de Constantinople et en particulier de M. Thouvenel. On va voir, par la suite ae ce récit, quel est le noble caractère de ce jeune diplomate, et de quelle grande utilité me fut sa bienveillante protection. Je trouvai Madame Le Cène, sa sœur, dans la maison des sœurs de Beyrout; elle voulut elle-même m'accompagner et me présenter à son frère.

La maison du consulat domine la ville et la mer; on ne peut y arriver que par un chemin très-étroit, encaissé entre des rochers et des haies de nopals menaçants; une poussière fine et grisâtre, qui monte jusqu'aux genoux, ne permet pas de faire ce chemin à pied, surtout à l'heure où le soleil y développe une chaleur vraiment accablante. Il faut donc me décider à prendre un cheval et préluder ainsi aux grandes courses de mon pèlerinage. Quoique mon coursier soit à mes yeux un

{\eu plus noble que celui de Smyrne, si bien chanté par lomère, je ne me trouve que médiocrement satisfait de ce genre de locomotion; et, n'était la dame qui me précède avec aisance et avec grâce , je serais tenté de remettre la partie. Me voilà donc obligé, pour ne point donner de scandale et pour faire l'apprentissage de ce dur métier qui va durer quinze jours, d'enfourcher mon arabe. Je grimpe au consulat, laissant toute liberté à ma monture, un peu étonnée, sans doute, de voir que, malgré le service qu'elle me rend , je me fatigue beaucoup plus qu'elle.

Nous fûmes reçus par M. de Lesseps, qui vint audevant de sa sœur, et par une charmante gazelle , dont le regard semblait parler à sa maîtresse. .L'accueil fut on ne peut plus gracieux et plus cordial ; après les nouvelles de Constantinople, on me tint, par un généreux échange, au courant de celles de la Syrie et de Jérusalem. M, de Lesseps exalta bien haut le triomphe que

M. Thouvenel venait de remporter à Jérusalem, en obtenant la donation de l'église Ste-Anne; il me fit les honneurs de son consulat, et, me conduisant dans mes appartements, déclara que sa volonté formelle était de ne pas me quitter un seul instant durant tout mon séjour. Je fus bientôt captivé par cette humeur franche, gaie et toute française, et j'acceptai tout ce qu'on voulut m'offrir. Nous allâmes nous reposer sur la terrasse, au souffle de la brise qui agitait de grands ombrages sur nos têtes, et de là je contemplai la mer et le Liban.

On me raconta tout au long le martyre du P. Basile d'Antioche, tué par le fanatisme musulman, et on me promit de ses reliques. Je vi& là, parmi les serviteurs et cawas du consulat, un nommé Misserghli, qui livra à la justice de M. de Lesseps, afin d'en obtenir son pardon, ses complices les assassins de ce bon prêtre , coupable , hélas ! de sa charité et de son zèle pour la maison de Dieu. Ces fanatiques le tuèrent dans sa chambre, au moment où il chantait sur son harmonium les louanges de son Dieu, et M. le consul de France conserve comme relique la perse du divan avec laquelle les meurtriers essuyèrent le sang de leurs armes et qui servit à les convaincre de leur crime. De ce récit on passa à celui du martyre du P. Thomas, immolé par les juifs de Damas, contre lesquels toute justice fut impuissante; puis à celui du P. Charles, victime de la haine des Druses.

Je fus ensuite conduit dans les appartements de Mme Le Cène, qui me donna les reliques promises et me fit admirer un magnifique Christ d'ivoire, précieux talisman de famille que M. Le Cène, son beau-père, reçut des mains de Lapeyrouse et rapporta en France, quand il reçut, du célèbre navigateur, l'ordre de se détacher de cette malheureuse expédition et de rentrer dans son pays. Cette dame lui attribue, dans sa reconnaissance, le salut de son père. La maison est remarquablementpounue de magnifiques présents adressés au consul de

la part du shah de Perse et par le vice-roi d'Egypte. Je ne me lasse point d'admirer avec quelle adresse et quelle

Ktience ces ouvriers de l'Orient travaillent Tivoiré et rgent. Parmi ces merveilles je m'extasie devant un beau jeu de tric-trac, dont toutes les dames d'ivoire sont sculptées à jour et demanderaient chacune un poète

four les dfcrire, comme le fut jadis le bouclier d'Achille. fn charmant européen, homme distingué et instruit en tout genre, M. Blanche, vice-consul à Tripoli, venu pour quelque temps à Beyrout, se trouve là fort à propos pour provoquer un agréable champ-clos sur ce brillant terrain de combat. Privés tous deux depuis lonfi[temps des re^^sources de cet agréable jeu, dont la séduction l'emporte sur le charme 'de tant d'autres passe-temps, nous nous livrons bataille avec acharnement. Les Arabes, en effet, paraissent jouer un jeu qu'ils appellent aussi du même nom, mais qui est loin de s'élever à la hauteur du nôtre. Il ressemble tout au plus à ce qu'on nomme chez nous le Jacquet. Nous voilà donc tous deux si bien occupés à étrenner ce cadeau du shah de Pei^se, que le combat dura jusqu'à la nuit , jusqu'à ce que l'infortuné M. Blanche avouât bien haut que son séjour prolongé en Orient l'avait mis de beaucoup en retard sur les progrès de l'Occident. Bientôt vainqueur et vaincu se mirent à table, et la réconciliation fut parfaite.

Après le dîner, un piano nous aida à rappeler d'autres souvenirs de la patrie, et j'allais me croire de retour en France, lorsque tout à coup il prit fantaisie à mes aimables hôtes de me procurer la distraction d'une soirée arabe. M. de Lesseps fit immédiatement prévenir un de ses voisins que le consul de France, accompagné d'un prêtre français venu de Constantinople, allaient lui faire l'honneur d'une visite. Je me récriai en vain contre cette façon d'agir et de déranger ses amis; on me força à comprendre que c'était un grand honneur et une grande satisfaction que nous allions procurer à ces braves gens, Il était question d'une famille arabe, du

nom de Gédeï, dont le chef, sauvé de la jalousie de ses ennemis par la protection de M. Thouvenel, devait à l'influence de la France et le salut de sa vie et celui de sa fortune ; cette dernière était encore assez grande pour lui valoir la haine de ses honnêtes compatriotes.

Nous partîmes donc après neuf heures, en compagnie de M- de Lesseps, de Mme Le Gène, d'une jeune fille arabe , de dix-huit ans , qui leur était confiée , et qui , ayant terminé ses études chez les sœurs de Beyrout, devait nous servir de drogman ou d'interprète, de M. Blanche, de Tripoli, et enfin d'un jeune et énorme boule-dogue, nommé Mars, capable d'arrêter à lui seul une phalange d'indigènes. Nous montâmes dans un salon voisin de la terrasse , et là nous fûmes accueillis avec une grâce parfaite par la maîtresse de la maison et ses invités. Malgré la surprise d'une telle invitation, quatre dames et deux ou trois jeunes filles avaient eu le t^fnps de se revêtir de leurs plus beaux costumes et de nous devancer. Leur tenue était des plus riches et des plus élégantes.

Une calotte d'or tressé ou ciselé, en forme de turban, couvre le sommet de la tête, d'où s'échappent de longues et nombreuses tresses de cheveux, entrelacées de pièces d'or et de pierreries; une ceinture de riches couleurs retient à la hanche de larges pantalons de soie qui se terminent par d'élégants brodequins rouges, et une écharpe blanche, combinée avec une petite veste brodée, ouverte jusqu'à la ceinture, et d'une coupe à faire envie aux plus élégantes de nos capitales, terminait ce costume aussi gracieux que pittoresque. Celui du maître de la maison et de ses frères était de la plus grande simplicité.

Il y a loin de ce costume à celui des femmes druses qui portent sur le sommet de la tête une corne de métal longue d'un demi-mètre; ce tube est tenu en équilibre par deux chaînettes et deux boules du même métal qui retombent en arrière sur les épaules. Un voile descend

de cette flèche élancée, couvrant au besoin le visage et la personne, à laquelle il donne l'air d'une tente ou d'un baldaquin ambulant. Je ne fais que noter en passant cette étrange vanité, qui certes ne pouvait pas se nicher plus haut, et je reviens à nos gracieuses hôtesses.

Il nous fallut répondre à une foule de saints et de compliments, ceux-là parlant d'eux-mêmes et par gestes, ceux-ci traduits par les interprètes de la maison. On apporta force café, narghilés, tziboucks, sucreries, confitures, sorbets; je fis de mon, mieux honneur aux maîtres de la maison. Des divans faisaient le tour du salon et recevaient les invités; la jeune pensionnaire, assise à mes côtés, traduisait ma reconnaissance à la maîtresse du logis, qui, à chaque comphment, mettait ses deux mains sur son cœur, et faisait, en baissant les yeux, la plus profonde révérence.

Mais ce qui attirait surtout mes regards, ce qui m'eut intéressé jadis et en ce moment me faisait trembler pour mes oreilles, c'était un orchestre de sept à huit musiciens accroupis sur leurs talons, au milieu de la salle, et armés des mêmes instruments que j'avais déjà entendus au Vieux-Sérail. Si la musique du sultan m'avait produit l'effet que j'ai raconté, celle-ci me paraissait plus menaçante encore. Enfin elle commença ses plus beaux et ses plus langoureux accents; et je demandai à ma voisine, pour me faire oublier un peu cette sauvage harmonie, de me traduire les paroles de ces intrépides chanteurs. Je cherchai pendant longtemps une phrase, un air, une mélodie à recueillir et à emporter comme souvenir de l'Orient.

Enfin , dans un chant guerrier , un mot vint tout à coup piquer ma curiosité et finit par m' égayer beaucoup. Sans rien comprendre à la langue arabe , je distinguaifort bien , dans le refrain de cette chanson guerrière , le nom de Menschikoff qui réapparaissait à tout propos et avec bruit. Je me fis bien vite traduire ce redoutable couplet, répété avec tant d'audace et d'entrain, et quelle

ne fut pas ma surprise, quand on m'apprit que cela voulait dire :

Sultan, sultan, permettez-nous De prendre ce grand Menschikoff, Et nous mettrons sens dessus dessous .

Ce russe affreux, ce Menschikoff.

Pauvre France! me disais-je; pourquoi as-tu dépensé ton or et ton sang le plus pur pour ceux qui pouvaient si facilement se défendre?

Au moment où je n'y comptais plus, un rhythme plus régulier et d'un charme assez caractérisé, quoique assez languissant, vint attirer mon attention. Je demandai aussitôt avec empressement un peu de papier et un crayon pour m'en emparer. On s'empressa de m'apporter un de ces encriers d'or, si communs en Orient, et qui , sous la forme d'une gaîne de poignard ou de pistolet, se placent à la ceinture et semblât encore grossir l'appareil de guerre dont s'entoure chaque individu. Grande fut la stupéfaction de l'orchestre quand il me vit écouter et écrire, et surtout quand on le pria de recommencer encore une fois cette mélodie, afin que je pusse m'assurer qu'elle était correctement écrite. Leur premier geste fut un sourire d'incrédulité, et ils nièrent tout haut qu'un tel prodige fût possible. Pour en finir avec cette naïve incrédulité, M.. le consul général leur déclara que j'étais prêt, s'ils le voulaient, à leur chanter cet air, sans paroles, bien entendu, puisque j'ignorais complètement la langue arabe, et pour preuve il leur demanda de recommencer en exécutant seulement l'accompagnement. Je renonce à peindre le sot ébahissèment de ces figures quand ils eurent acquis la conviction que j'avais pu, à l'aide d'une plume et d'une goutte d'encre, apprendre en si peu de temps un air qu'ils avaient mis plusieurs mois, et peut-être davantage, à étudier, A leurs yeux, j'avais fait un miracle.

Pour reposer l'orchestre et les chanteurs, et un peu aussi, j'aime à le penser, nos oreilles, un loustic se détacha de la bande des musiciens et vint s'accroupir au milieu du salon , afin de nous procurer un autre genre de distraction. Il se mit d'abord à contrefaire le cri et les gestes des animaux qui étaient le plus dans son intimité. J'ai déjà dit la passion de l'Arabe pour son cheval, passion dont commencent à s'honorer parmi nous les gentilshommes du sport. Plusieurs fois aussi les instmcts de l'Arabe m'avaient déjà fait penser à ceux de divers animaux, et j'avais remarqué, par exemple, une certaine ressemblance entre quelques aspirations gutturales et labiales de la langue arabe et les sons ou sifflements des chameaux. Je pris donc une part fort minime de satisfaction à ce noble exercice. •

Le plus plaisant de l'affaire fut le chapitre sur lequel le loustic avait le plus compté , c'est-à-dire l'imitation des gestes et de la voix du chien. Mars, notre bouledogue, jugea à propos d'intervenir dans ce genre d'exercice, sans doute à cause de sa dignité compromise. Il fit d'abord entendre, à la manière de John Bull, des grognements très significatifs et d'une désapprobation prononcée et un peu menaçante pour l'indiscret acteur de cette comédie. Les rires augmentèrent, et le véritable intérêt ne fut plus sur la scène ; en effet , à partir de ce moment, l'acteur n'avait plus, évidemment, qu'un seul souci, trahi par ses regards, celui de connaître l'impression qu'il produisait, non pas sur nous tous, mais sur un spectateur aussi irritable. Enfin, mécontent au dernier point d'une hilarité dont il ne comprenait pas bien le motif, Mars , armé de deux crocs formidables , quitte sa place et fait mine de s'élancer sur l'acteur ; celui-ci, dont on comprend facilement l'effroi , se hâte de céder le terrain: il abandonne immédiatement la scène et rentre dans les rangs de l'orchestre.

La colère de Mars étant un peu apaisée , on voulut nous donner le spectacle de la danse du sabre. Le même

acteur reparut, armé d'un sabre nu, Jong et recourbé, Sëtant placé au milieu du salon , il prit des poses de matamore, d'inspiré, puis commença en dansant une série de gestes et d'évolutions, passant du gracieux au terrible, du terrible au forcené et brandissant son arme au-dessus de toutes les têtes. Les évolutions de cet énergumène me rappelèrent la folle et -misérable exaltation des derviches tourneurs et hurleurs dont j'ai déjà parlé, et je croyais assiister aux scènes diaboliques de ces possédés de la Chine et autres pays de l'Inde , racontées pai^ nos missionnaires. Le danseur avait garni ses deux mains de foulards roulés autour du poignet, pour ne point se blesser durant cette étourdissante improvisation. Comme nous n'avions point pris les mêmes précautions pour nos têtes et nos personnes , nous fûmes unanimes pour demander bientôt la fin de cet exercice.

A minuit, l'orchestre épuisé se retira et fiit remplacé par une troupe nouvelle et toute fraîche, armée des mêmes instruments et à peu près de la même musique. Il nous fallut donc accepter de nouveau cet inévitable honneur. La maîtresse de la maison elle-même, croyant nous devoir un tel honneur, dansa, toute seule d'abord, puis avec une de ses conipagnes, faisant ainsi hommage à S. Exe. le consul des grâces chorégraphiques de son pays. Pendant cette danse, un éclat de fusées et de pétards vint nous annoncer un feu d'artifice, gracieuseté mattendue préparée par les soins du maître de la maison. Nous saisîmes avec avidité l'occasion de prendre l'air et nous allâmes jouir de ce nouveau spectacle. Pendant plus d'une heure le ciel de Beyrout fut* sillonné en tous sens de courbes de feu et d'astres nouveaux, luttant d'éclat avec ceux du firmament.

Enfin, entre deux et trois heures de la nuit, nous prîmes congé de nos hôtes , résistant à toutes leurs prières, et nous regagnâmes, à travers les jardins, la maison du consulat. Mais alors j'eus à résister à une tentation d'un autre genre, la séduction d'un ciel calme

et splendide, comme nous n'en voyons jamais dans nos contrées brumeuses de l'Occident.- J'étais monté , avec M. Blanche, sur la terrasse la plus élevée de la maison. On sait que, dans ces pays privilégiés, la plate-forme qui recouvre l'édifice est de tous les appartements de la maison, quand le soleil n'est pas de la partie, le lieu le plus agréable et le plus fréquenté. La lune était admirable et son doux éclat ne laissait apparaître au ciel que les perles les plus brillantes des constellations. La ville et le port se présentaient sous un aspect fantastique d'ombres et de lumières; la mer, unie et tranquille, attirait et reposait le regard comme une plaine de verdure ; les jardins de figuiers et 9'orangers me semblaient une noire forêt sortie des flancs de la montagne pour donner une fête en notre honneur, et, avec ses gigantesques créneaux, la masse du Liban dominait de toute la hauteur de ses ombres ce charmant paysage. belles nuits de l'Orient, combien de fois je demeurai en extase, subjugué par vos douces impressions ! La place elle-même que les étoiles occupaient dans le ciel me faisait penser avec joie à Jérusalem, en me montrant le chemin que j'avais fait à l'encontre des régions du pôle , et j'entendais, avec une agréable surprise, M. Blanche me nommer par leurs noms toutes les étoiles du firmament, qu'il connaissait fort bien. Il me semblait tenir par le bras un de ces bergers chaldéens qui ont posé les bases de l'astronomie, ou assister aux méditations silencieuses des Prophètes qui ont vécu sous ce beau ciel.

Le lendemain matin, 13 octobre, arriva le courrier de France. Il faut avoir été un peu loin de chez soi pour savoir ce que font, à cette distance, les nouvelles de la patrie. Je descendis célébrer la sainte messe à Beyrout et j'allais dîner chez les bons PP. Lazaristes. Le reste de ma journée se passa en courses à cheval et à pied, en visités et en achats. M. le consul m'accompagna et chez les sœurs et chez les Pères. Partout je fus témoin de la joie et de la sympathie que sa présence éveillait

chez les catholiques et , en même temps , de la frayeur que son nom inspirait aux ennemis de Tordre et du nom français. J'appris que son énergie et sa prudence avaient plusieurs fois rétabli l'ordre dans le Liban et , entre autres, sauvé la vie à des milliers de chrétiens dans l'insurrection d'Alep, dévouement qui fut reconnu par la France, à l'époque du gouvernement provisoire de 1848. C'est dans cette dernière ville, j'avais omis de le dire, que la nature prélève un singulier tribut sur tous les voyageurs, en pratiquant elle-même comme une opération de vaccin sur tous ceux qui arrivent en bonne santé, et qui remportent avec eux la "désagréable et fameuse efflorescence connue sous le nom de bouton d'Alep.

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