CHAPITRE XXIII
Graye embtrras. — Jérusalem et Nazareth. — Les ttois cooitinaiioos. — Anxiété et prière. — Moyen inespéré. — La nuit. — L'anrore d'un beau jonr. — Le cap Garmel. -^ La plage de Caîpha. — M. Anman. — Contemplation. — Ascension da Carmel. — Le drapean de la France. — Rivalité corieose. — Réception. — La grotte d'Elie. — La vierge du Garmel.
H me restait à décider la plus délicate et la plus grave de toutes les questions. En examinant mes projets et mes ressources , j'étais bien assuré de parvenir jusqu'à Jérusalem; mais, hélas! j'étais un peu dans la fâcheuse situation de ce curé de Bordeaux, dont on venait de me raconter la tragique histoire. J'avais aussi un itinéraire tracé à l'avance, beaucoup de choses à voir et bien peu de temps à moi. Je ne redoutais point les fatigues, mais j'étais impérieusement réclamé par la fin prochaine d'un congé accordé, pour la première fois, à mes obligations d'aumônier , et par les orphelins que j'avais laissés chez moi. Que de fois je regrettai , dans ce voyage , de ne pouvoir jouir d'une plus grande hberté ! Il m'eût fallu au moins passer un mois dans la Palestine ; c'est bien peu ! et pourtant je ne pouvais lui donner que quinze jours, c'est-à-dire l'intervalle compris entre le passage de deux bateaux de la compagnie française.
Oh ! sans doute , voir Jérusalem, c'était tout pour moi ; voir Jérusalem , c'était beaucoup trop pour mon cœur
indigne d'un si grand bienfait. Cependant laisser de côté la Galilée , et surtout Nazareth , c'était aussi un sacrifice au-dessus de mes forces , et la seule pensée de passer devant la Galilée sans la voir , la crainte de n'y point entrer m'enlevait un des plus grands bonheurs ae mon voyage. Je me mis donc à combiner projet sur projet, appelant à mon aide les bons conseils de tous et surtout l'expérience de M. Blanche, parfaitement au courant du pays et de ses ressources. Il fallait tout décider dans quelques heures, et je ne pouvais renoncer ni à Nazareth ni à Jérusalem ; mon cœur allait de l'une à l'autre avec le même attrait. Hélas ! rien ne pouvait me satisfaire, et j'arrivais forcément à l'une ou à l'autre d.e'ces trois combinaisons que je retrace ici, dans, l'intérêt du voyageur.
lo En parlant de Beyrout, le 13 octobre, j'avais élevant moi quinze jours pour gagner Jaffa, et dans ces quinze jours treize stations. En voici le détail, avec le nombre d'heures de marche entre chaque station :
Le 14 octobre, l^e station. Saïda. 8 heures.
lie
Tyr.
St-Jean-d'Acre.
Caïffa et le Carmel
Nazareth.
Tibériade.
Nazareth .
Djennim.
Naplouse.
El-Biré.
Jérusaleiu.
Ramlé.
Jâffa.
C'était là l'itinéraire le plus simple, le plus suivi par tous les voyageurs. Mais j'étais seul; il me fallait des tentes, des provisions, un attirail complet de voyage; de plus, dans cette supposition, je n'avais que trois jours pour visiter Jérusalem , ses environs et tant de choses précieuses à voir et à méditer. Encore fallait-il éviter tout accident et ne perdre aucune minute d'un temps si précieux.
2o Si je renonçais à cette première combinaison, il me fallait alors partir avec le bateau, débarquer à Jafîa le 1 4 octobre, aller droit à Jérusalem , renonçant ainsi à Nazareth et à la Galilée, afin d'avoir plus de temps à passer dans la ville sainte; puis la quitter, pour me trouver à Jaffa le 28, au passage du premier bateau français. Avec une telle combinaison, si je tenais encore à voir Nazareth, quelle que fût la rapidité de ma course, je devais me résigner aux étapes suivantes.
En partant de Jaffa le jour même, j'arrivai
Le 14 octobre, l^e station. Ramlé.
lie
Ramlé.
4 heures.
Jérusalem.
El-Biré.
Naplouse.
Djennim.
Nazareth.
Mont-Carmel.
Nazareth.
Tibériade.
Nazareth..
Djennim.
Naplouse.
El-Biré.
Jérusalem.
Ramlé.
Jaffa.
J'étais donc, par ce nouveau tracé, dans la nécessité dç ne donner que quelques heures à la ville sainte , de passer deux fois dans les mêmes localités et j'étais en retard d'un jour, après des fatigues qui devaient être fort dangereuses, de l'avis de tous. Pour accomplir un tel parcours tant soit peu à l'aise, il fallait au moins l'intervalle d'un mois , et je ne pouvais m'accorder cette faveur. De plus , je n'avais aucun attrait à faire deux fois, chose a'ailleurs bien inutile, le trajet de Jérusalem à Djennim.
30 Enfin restait une combinaison fort dangereuse et peu essayée. C'était d'aller d'abord débarquer à Jaffa,* puis, au lieu de prendre le chemin de Jérusalem, de marcher de Jafîa au Mont-Carmel, en suivant le littoral. C'est ce dernier chemin qui fut l'itinéraire du Bourgeois de Paris j au seizième siècle, qui fut suivi par la sainte famille, au retour de l'Egypte, et qui était encore un chemin tout naturel au temps des croisades.
On pouvait à la rigueur tenter ce moyen , qui permettait de tout voir, et remonter en deux jours jusqu'à l'ancienne Césarée et jusqu'au Carmel. Il eût été d'un grand intérêt pour moi de voir la plaine de Saron, le lac des Crocodiles, la Pierre incise ou le Château des Pèlerins. Mais chacun se refusait à me garantir la moindre sécurité dans ces régions inhospitahères , et plusieurs récits authentiques dont je parlerai plus tard venaient confirmer cette appréhension. Cette combinaison, quels qu'en fussent les attraits, dès lors qu'elle était condamnée par la prudence, devenait donc inadmissible pour moi.
Hélas! je ne puis m'empêcher de le redire encore: Pourquoi une nation catholique, pourquoi la France n'est-elle pas chargée de l'honneur de protéger les pèlerins à travers les populations si intéressantes et si étranges fle la Judée et de la Galilée?
Je laisse à penser au lecteur qui sait les transports de mon âme, en approchant de la Judée et de la Gali-
lée, dans quelle perplexité me laissèrent toutes ces combinaisons impossibles à concilier avec mon temps et mes ressources. Un tel problème à résoudre m'enlevait une grande partie du bonheur que me causait la firanche et cordiale réception de mes hôtes, et je me voyais entraîné par la nécessité à débarquer à Jaffa pour attendre à Jérusalem des combinaisons que rien peut* être ne viendrait réaliser.
Déjà je sentais le trouble et le découragement s'emparer de mon âme, quand, me trouvant seul au salon, je me prosternai à genoux, et animé de la plus grande confiance en cette Etoile de la mer et du ciel qui m'avait jusque-là protégé, je fis cejtte prière: c Marie! puissante Reine du ciel! vous avez accordé à votre pauvre serviteur un honneur qui est la plus grande joie de son âme. Inspirez-lui ce qu'il doit faire pour arriver jusqu'à ces lieux ravissants où l'ange vous a saluée la mère du Sauveur des hommes ; ou plutôt disposez toutes choses selon votre bon plaisir : elles sont entre vos mains puissantes, vous à qui votre divin Fils a remis tout pouvoir, et quoi qu'il arrive, votre nom sera toujours aimé et béni. » Cette prière fut suivie d'un calme qui me surprit moimême : je me tfouvai débarrassé de ma grande inquiétude, et je m'occupai de mes dernières courses et de mes préparatifs pour le lendemain.
Le lundi soir, au moment où le bateau allait partir , M. de Lesseps, dont les allures, depuis le matin, me semblaient mystérieuses, et qui me répétait de temps en temps avec un sourire amical : Tout s'arrange ici-bas ! me fit tout à coup cette surprise, cette déclaration inattendue: « Eh bien! mon cher chanoine, je pars avec vous. Je viens de voir le capitaine du Jourdain, ainsi que M. le directeur de la Compagnie, et, malgré les règlements, il est décidé qu'on nous débarque demain matin au pied du Mont-Carmel , et le lendemain nous sonmies à Nazareth !»
La reconnaissance et l'émotion qui m'étoufîaient me
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laiâéi^rent à petne «iiTe t^e '^ se passait dans mon àme: je serrai It^ mauk^ à oe brxte cooâul et, empressé d'en tinir a^a! int»^ aiiietu, je ooarus^ parier de mon bmiheur à Mj^r GAà» •»{ à ses cempai^Des. Remplies comme moi lie rei:i>aiiaisi?a£Lce p«>i&r Dieu et sa Sainte Mère, elles se Durent k ^eaorn. me «iemandant de les bénir et de prier p«>ur i»Ues au tombeau de X«>tre-Seigneur Jésus- •Ihhst. i>tti^ protoQ'ie f^mf>tioQ est mi de mes meilleurs sc^uvenirs* et pea ^hommes ont acquis, autant que M. Je Le<ieptï« ies *ir^Àts â ma reconnaissance.
I^ concert aiec ratimimstration des messageries, M. ie consul gtrfif^al arait pris les mesures suivantes. Le Jourdain devait se rapprocher autant que possible de la côte de Saint-Jean-d'Acre ou de Caïpha; une dialoupe, prise à nos frais, remorquée par le vapeur et armée de quatre matel>ts« devait nous suivre toute la nuit pour nous prendre à notre descente du Jourdath^ et nous débarquer sur la plage du Carmel , sans qu il fût besoin de mouiller à cette place.
L'heure du départ étant arrivée, la brise nous donna bien quelques inquiétudes. La mer avait été agitée d'une manière toujoui^ croissante durant le jour, et le balancement de notre vaisseau, qui était à Tancre dans la rade, ne nous présageait pas une nuit iavorable. Au moment de prendre le large, rembarquement ne se fit pas sans ditliculté.
La situation de notre barque, une fois en roule, commença aussi à nous donner des inquiétudes. Remorquée par un câble et luttant à la fois contre la mer et le remou du sillage, elle préoccupait tout l'équipage. Vers minuit, les matelots qui s'étaient embarqués avQC joie ne chantaient plus, et même nous vîmes l'un d'eux, un couteau à la main , se tenant prêt à couper le cordage d'amarre pour éviter d'être submergé. Deux fois des cris partis du pont de notre navire nous firent craindre que notre chaloupe n'eût chaviré. Aussi, préoccupé d'une vive inquiétude, je demandai au capitaine ce qu'il
pensait de la possibilité de notre descente sur le rivage du Garmel ; sa réponse fut loin de me rassurer.
Il était une heure; rien n'avait changé. Je rentrai désolé dans ma cabine. Mais bientôt une voix intérieure, qui me parlait en quelque sorte malgré moi et qui me semblait bien plus un reproche qu'un encouragement, me répéta cette parole de Jésus à ses disciples: c Que craignez-vous, gens de peu de foi? > Je demeurai confus, comprenant combien était grande mon ingratitude, et je me rassurai au point de dormir.
Dès quatre heures je montai sur le pont, et le visage souriant du capitaine me fit bien vite comprendre que tout était changé. La mer était presque calme ; le ciel commençait à se dorer des feux de l'aurore qui apparaissait derrière Saint-Jean-d'Acre ; le cap Carmel, avec toute sa majesté, était là deVant nous, étendant les flancs abrupts de son promontoire jusque dans les flots, et nos matelots dormaient dans notre barque. Je touchai enfin à cette terre tant désirée. Le cœur transporté de joie, je fis des adieux pleins de reconnaissance à ce brave commandant de La Noë. Que ces lignes, si jamais elles tombent sous ses yeux, lui apprennent que ma reconnaissance est toujours aussi grande et que la douce impression de ce beau jour dure encore.
Enfin nous approchons de la plage tant désirée; le Jourdain s'arrête un instant pour nous laisser entrer datis notre chaloupe, et nous nous élançons vers la plage de Caïpha, dont les habitants sont bientôt sur le rivage. Nous ramons dans des sables toujours plus élevés et plus menaçants, et cette côte fangeuse nous apparaît hérissée de carcasses de vaisseaux, qui nous en révèlent tous les dangers, représentant assez bien des squelettes antédiluviens, à demi-enfouis dans la vase. Quand les sables s'opposent à notre marche et que nos rameurs sont devenus impuissants , alors des hommes accourent du rivage, et ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, me saisissent dans leurs bras vigoureux et me portent au pied de te Carmel si ardemment souhaité.
Marie 1 dès mon enfance, ma mère, qui nVait à me léguer en héritage aucun des biens de ce monde, m'a communiqué sa tendre piété envers vous, en me consacrant à votre image du Carmel ; me voici, à cette heure mille fois bénie, au pied du plus ancien et du plus vénéré de vos sanctuaires ; laissez tomber sur moi une de vos bénédictions.
Nous nous rendons d'abord chez M. Âuman, ancien soldat de l'Empire français, vice-consul de France, chez qui nous recevons l'accueil le plus franc et le plus amical. Rien ne fait plaisir à rencontrer comme un de ces vieux et bons visages de troupier français, toujours calme, toujours gai, toujours avenant. Au charme d'une telle hospitaUté il ajoute le plaisir de m'annoncer qu'il n'est pas étranger à mon pays de la Moselle, gu'il y a vécu et qu'il a gardé l'espoir d'y retourner un jour. Pendant que sa femme et sa fille s'empressent autour de leurs nouveaux hôtes et leur servent à déjeuner, je me relire dans la chambre qui m'est destinée, et là, contemplant et rétendue des flots et la sévère beauté du Carmel, que je vais bientôt gravir, je me prépare à y célébrer les saints mystères.
Elle fut bien grande la joie de mon âme dans cette contemplation. Je voyais se succéder la série des âges, jusqu'à la naissance du culte de Marie. Voilà donc cette montagne où vécut Elie , le prophète par excellence; cehii qui eut l'honneur insigne d'être choisi avec Moïse, pour accompagner Jésus dans sa gloire sur le Thabor. C'est là que le prophète de l'Eucharistie et du culte de Marie se retirait pour la méditation et la prière ; c'est là qu'il se réfugiait pour éviter la colère des puissants de la terre; c'est là qu'il confondit les prêtres de Baal; c'est là qu'il opéra ses plus grands prodiges ; c'est de là qu'il partit avec son disciple Elisée, pour gagner lès rives du Jourdain et monter dans ce char de feu qui ne nous le rendra qu'à la fin. des siècles.
C'est là surtout le premier sanctuaire de Marie; c'est
là, disent les traditioDS, qu^dle se plaisait à venir contempler la puissance et la sagesse do Créateur dans Ifô meneilles de la nature ei prier le Dieu qui est la force et rinspiration des Pro(rfiètes. On y montre encore le lieu où se reposa la sainte Êunille, quand elle revint de l'E^^ypte, se rendant à Nazareth par des chemins détournés, à cause de la firayeur que lui insfnrait Ârchelaûs^ digne successeur du farouche Hérode. G^est là, sur cette montagne, que p^idant la vie même de la sainte mère de Dieu, et avant la fin du premier siècle, les disciples fidèles comm^icèrent à célébrer, en l'honneur de Celle que Jésus mourant nous donna pour Mère, ce culte de gloire et d'amour, dont les beaux sanctuaires ont envahi le monde et surtout la France. Que d'âmes ont été sauvées par leur foi en la Reine du Carmel et par la puissance de son intercession ! Trop heureux mille fois celui qui , en entrant dans la Terre-Sainte , a été ainsi déposé au pied du premier trône de cette auguste et pmssante Reine , au pied du ravissant Carmel !
On vint bientôt m'annoncer que tout était prêt pour le départ. En un instant nous fûmes à cheval , et je commençai ,. par une chaleur déjà fort remarquable à cette heure si peu avancée du jour, à gravir Tétroit sentier qui conduit, par une pente assez raide, au couvent du Carmel. A part quelques oUviers séculaires et quelques plantes aromatiques , la végétation est trèsrare sur cette extrémité de la montagne. Le reste de la chaîne du Carmel, qui se prolonge vers FOrient, est au contraire encore chargé d'une belle verdure, qui ne se ressent point de la saison avancée où nous sommes.
Chemin faisant, nous rencontrâmes un des bons Pères qui venait de quitter le couvent pour aller aux environs exercer sa charité et son talent de médecin. II rebroussa chemin pour remonter avec nous. A peine étions-nous en route que déjà les religieux étaient avertis de notre arrivée, et dès qu'on aperçut, de la terrasse du couvent, M. de Lesseps et notre petite caravane, immédiatement
on hissa sur la tour- le pavillon français. Nous le saluâmes de nos acclamations.
En me rappelant cet instant de .joie et d'orgueil légitimes, je dois dire qu'il est triste, pour un cœur français et chrétien, de voir avec quelle confiance la Terre-Sainte réclame le protectorat de la France qui lui a été assigné par les traités européens depuis les Croisades » tan£s qu'il y a, dans cette même France, tant d'ignorance ou tant d'indifférence au sujet de cette noble mission. Aussi plusieurs nations chrétiennes ont-elles voulu profiter de cete apathie et prendre notre place. Entraînées par un pressentiment secret, les populations chrétiennes et les religieux ont constamment résisté. Ces contestations, toujours jugées à Rome, ont amené des décisions nettes et solennelles , qui ont reconnu et qui ont laissé à la France son immortel privilège.
Dans l'année 4855, un fait assez curieux est venu mettre au grand jour ce privilège conquis par la valeur et par la piété de nos ancêtres. On sait que les religieux du Carmel se recrutent à Rome, qui a soin d'y envoyer, autant que possible, un représentant de chaque nationalité chrétienne. C'est parmi eux que se distingue, par sa foi et son humilité , un nom connu de la France entière , le P. Charles. Or, il arriva, l'année dernière, qu'un prince d'une lîation puissante et cathoUque, un archiduc d'Autriche, parcourant la Palestine, honora ces bons religieux d'une auguste visite. Le prince, par un esprit de rivalité que je n'ai point à juger, avait apporté avec lui un drapeau, quil voulut, à l'occasion de sa visite, faire arborer sur les murs du couvent. Le supérieur, avant de prendre une si grave résolution ^unit tous ses religieux, et ceux-ci décidèrent à l'unanimité que le Carmel, ainsi que la Palestine , ayant toujours été sous la protection de la France, aucun drapeau, autre que le drapeau français, ne pouvait y être arboré.
Tous les Pères vinrent au-devant de nous et s'empressèrent de nous offrir l'hospitalité la plus gradeuse,
Je leur déclarai que, en arrivant chez eux, mon premier désir et mon premier besoin étaient d'entrer et de prier dans leur sanctuaire. Ils me conduisirent d'abord à l'église, dans la grotte du prophète Elie, où tout était préparé pour les saints mystères. Je célébrai le sacrifice auguste de la Rédemption, là où se sont répandus en effiisions ardentes les prières des prophètes et leurs pieux désirs envers la personne du Messie; là où a prié la Vierge sainte qui l'a donné au monde; là où j'étais si peu digne de me présenter.
Après la messe, je me prosternai en actions de grâces devant la ravissante image de la Vierge du Carmel que l'on venait de découvrir pour nous, et j'eus le bonheur de renouveler en sa présence la consécration faite par ma mère, dans mon enfance, lui demandant un peu de son amour pour son divin Fils. Je lui répétai cette parole du Cantique : « Ta tête est comme le Carmel, et ta chevelure est comme le diadème des rois. i> Puis m'adressant à cette nouvelle Eve, la mère féconde du royaume de Dieu et des patriarches dans le ciel et du royaume de l'Eglise sur la terre , mon âme lui chantait aussi cette prophétie d'Isaïe: « Celle qui était abandonnée , comme un désert stérile et sans eau , fleurira comme le lys des vallées... elle aura la majesté du Liban et la beauté du Carmel. » (xxxv).
Déjà le milieu du jour avait été annoncé et il était temps- de songer au repas que les bons reUgieux nous avaient préparé. Avec une grande simplicité, un confortable presque européen est installé au Carmel. Les voyageurs se doutent peu en général de ce que coûtent à ces pauvres religieux ce mobilier de bois et ce petit luxe de propreté; s'il leur fallait, à eux nouveaux venus, acheter en Palestine un seul , fût-il le plus minime , de tous ces petits objets, ils le comprendraient bientôt. On m'apporta le registre où s'inscrivent les pèlerins du Carmel , et ce fut avec joie que j'inscrivis mon nom parmi ceux qui ont eu le bonheur de passer quelques
jours ou quelc^ues tieures en compagnie dé ces modestes et fenents religieux, qui sont en vérité la première cour de la Reine du ciel en ce monde, non-seulement à cause des souvenii-s que je viens de rappeler, mais encore par ce fait que les vieilles légendes et le bréviaire romain nous apprennent que, déjà du vivant même de la sainte Mère de Dieu, un culte en son honneur avait été établi par les disciples de Jésus sur la montagne du Carmel.