‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 27 sur 79 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Li terrasse da couvent. — Le vi^ux donjon,'^ ht farouche Abdallah. — Le frère Jean-Baptiste et le frère Charles. — Les ossements des Français morts k Saint- Jean-d* Acre. — L'Eglise et Tante! • — L'orgne dn roi de Niples et l'onbli de la France. -^ Les litanies an Garmel. -* La prière interdite. — Le pacha et sa demtnde. — La descente du Garmel. •— La frotte des Prophètes. — Le consul Catafago.

Après le dîner, nous montâmes sur la terrasse du couvent, gui a toutes les allures d'une véritable forteresse, qui se ferme comme une citadelle, et qui, au besoin, se défilerait parfaitement des feux d'une attaque. C'est bien là, comme on l'a dit, le vieux donjon du Christianisme^ placé entre l'Orient et l'Occident, pour montrer d'une part d'où est venu le salut du monde, et pour attendre, de l'autre, le secours des nations chrétiennes et civilisées. C'est là, dans ce lieu si voisin de Nazareth , illustré par le grand et glorieux mystère de l'Incarnation, que devaient retentir avec plus de force les accents et les échos des Prophètes ; c'est du haut de ce promontoire, témoin du premier culte de Marie, et s'avançant vers l'Occident comme pour lui tendre la main, que le monde devait apprendre le bonheur de connaître Jésus et de vénérer sa sainte Mère. Aussi, quand la foi des peuples de l'Occident se sera réveillée, et que l'amour du divin Sauveur des hommes les rappellera &

son tombeau ; quand la Palestine leur ouvrira tous ses rivages, puisqu'il n'en est pas un seul que l'Arabe veuille ou puisse défendre ; alors, si l'on rétablit jamais un ordre religieux et militaire, sa place est là, sous rinvocation de la bonne Vierge du Carmel, et sur un des plus beaux et des plus saints promontoires de l'Asie.

€'est la raison que fit valoir en 4824 le farouche Abdallah, pacha de Saint- Jean-d' Acre, non pas pour armer le promontoire ou défendre la côte , mais pour renverser l'église et le couvent de ces pauvres religieux. La France réclama; et, quoiqu'elle n'eût pas les mêmes titres qu'aujourd'hui à la reconnaissance des Turcs , le sultan daigna ordonner à Abdallah de rebâtir l'église et le couvent et d'y rétablir les religieux. Comme, dans ce vaste empire, il est plus facile de donner des ordres à un pacha que de.le.contraindre à les exécuter, celui-ci daigna à son tour rendre aux religieux leurs anciens droits; quant à la reconstruction de l'église et du couvent , il se déchargea de ce soin sur ceux-là même qu'il avait dépouillés.

C'est alors que la France, toujours invoquée par ceux qui souffrent de quelque injustice, vit arriver jusque dans sa capitale ce bon frère Charles , que chacun de nous a appris à connaître, et qui est si heureux quand on vient lui demander au Carmel un peu de cette hospitalité qu'il a reçue chez nous. Chacun voulut le voir et lui donner son offrande; les poêles chantèrent son entreprise; YOdéon donna un concert pour l'œuvre du Carmel , et les rois eux-mêmes s'inscrivirent sur la liste de ses souscripteurs.

On était alors en 4844. Cet édifice qui est sous nos yeux et que le frère Charles eut le bonheur et la gloire de terminer, était certainement une œuvre gigantesque de foi et d'audace commencée avant lui par le frère Jean-Baptiste, à la fois l'architecte et le fondateur de cette grande entreprise. C'était peu d'avoir fait sortir du sol une si belle église , il lui fallut encore y avant

de mourir, la défendre contre Timpudente audace des Grecs , qui tentèrent de s'en emparer, et lui laisser des moyens d'existence aussi assurés qu'ils peuvent l'être sous un tel gouvernement. Il fit concourir au succès de son œuvre une industrie qui dure encore dans le pays. On voit, à quelques lieues de là, un beau moulin placé près d'une cascade naturelle, et dont les revenus servent à l'entretien du Carmel ; c'est à la confiante audace du frère Jean-Baptiste qu'on le doit.

En face du couvent , dans un enclos qui pourrait devenir un fort beau jardin, si quelqu'un se donnait la peine de le cultiver, s'élève un petit monument destiné à rappeler de grands eflforts et de grands revers. C'est là, sous quelques pierres, que reposent les ossements des Français morts sur ce rivage, à la fin du siècle dernier. Saint- Jean-d' Acre, que vous apercevez à l'extrémité de cette courbe gracieuse que le rivage dessine vers le nord, résista, nous n'avons pas besoin d'en rappeler ici les causes, aux efforts du plus grand capitaine de la France et des temps modernes. Un siège malheureux, une peste cruelle, des privations inouies, couchèrent sur le sol une multitude de ces guerriers ; puis vint une population fanatique et soulevée qui dissémina et outrfi^ea ces restes illustres d'un courage malheureux. Les religieux, par respect pour la France, leur noble protectrice , les recueillirent et les placèrent aux pieds de la Reine du Carmel. Ces héroïques enfants de la France ne moururent point pour Jérusalem, mais ils étaient dignes de vaincre pour la meilleure de toutes les causes. Puissent leurs cendres animer d'autres guerriers. Exo^ riatur ex ossibus ultor!

Nous descendons à l'église , dont la forme et la simplicité me plaisent beaucoup , et vers laquelle je me sens attiré, n'ayant pu encore en étudier à mon aise tous les détails. D'une figure presque ronde , elle n'est pas trèsgrande et semble n'avoir été bâtie que pour cacher à tous les yeux la grotte mystérieuse du prophète, adossée

à la muraille du fond, dans laquelle on descend àl^aide de quelques marches , et où j'ai eu le bonheur de célébrer les saints mystères. La voûte et les flancs de cette retraite ont conservé leur nudité vénérable. Un autel, simple et unique ornement, est adossé à la muraille du fona, pour célébrer en ce Ueu la mort du même Sauveur dont le prophète vit la transfiguration sur le Thabor. L'autel ae la Vierge du Carmel est bâti au-dessus de cette grotte et dans l'église même ; on y monte par deux rampes , à gauche et à droite de son entrée.

Une petite tribune, en pierres blanches, supporte une caisse ou armoire contenant un petit ieu d'orgues, en

Idtoyable état : c'est un présent du roi ae Naples, auquel es religieux italiens paraissent attacher un grand prix. Ce n'est pas sans un pénible étonnement et sans une grande honte que je fais ici une remarque que je pourrai répéter en quelque sorte à chaque sanctuaire de la Palestine. Partout la France est connue, aimée, invoquée, attendue ; et quelle que soit la facile duplicité des Arabes, si flatteurs et si rusés, ce sentiment est vrai, au moins en ce qui concerne les populations cathoUques. E3i bien ! la France est la seule dont on ne puisse montrer quelque riche présent! Partout vous trouvez les dons des rois de Naples, de la reine d'Espagne, des princes d'Italie et d Autriche ; et pour rencontrer quelque chose de la France, il faut remonter jusqu'à saint Louis : c'est dire dans quel état sont ces royales et vénérables reliques. Cette affection pour la France, pieuse semence laissée sur le sol de la Palestine par la valeur des croisés et des chevaUers français, portera nécessairement de meilleurs fruits un jour; et quand la justice de Dieu, satisfaite d'une si longue expiation, rendra à la Terre promise ou sa fécondité première ou ses pieux pèlerins, c'est encore à l'épée glorieuse et désintéressée de la France que le monde catholique sera redevable de cette heureuse transformation.

Rome, la ville chrétienne, la Ville Eternelle, et Alger,

notre colonie sur la terre musulmane , semblent avoir été destinées par la Providence à féconder dans Tarmée française les germes de cette belle mission , à préparer des guerriers pour ce brillant résultat. Si une telle espérance , qui repose dans mon cœur et que je garde avec amour, est de nature à porter ombrage à quelque catholique hors de France, je déclare d'abord que je suis loin de repousser les efforts de personne, et je demande quelle est la puissance catholique qui , jusqu'ici , a fait plus pour 1 Eglise, pour les succès du royaume de Dieu en ce monde ; puis , au besoin , je consens à accepter toute franche et loyale coopération à cette œuvre d'honneur et de civiUsation que tous nos vœux appellent. On me pardonnera, et c'est ici une déclaration exempte de tout sentiment de haine ou d'aversion, d'exclure forcément de cette nouvelle et pacifique croisade l'influence schismatique de la Russie , élément si redoutable en ces parages jusqu'à la dernière guerre, la guerre d'Orient; j'en exclurai également l'influence protestante, qui ne met le pied sur la terre des patriarches et des prophètes que pour promener et semer partout le doute et la négation, étrange malaise de l'âme, dont la Réforme va bientôt mounr, et qui est antipathique à un suprême degré aux populations de l'Orient.

Mais revenons à notre orgue, cause involontaire et innocente de mes réflexions: sans doute, il avait plus de mérite aux beaux jours de sa jeunesse, quand il apporta aux reli^eux du Carmel la preuve des bienveillantes sympathies de S. M. le roi des Deux-Siciles. J'étudie et je recherche ses sons les moins discordants, pour faire retentir cette voûte des louanges de la Mère de Dieu, et tous ensemble nous chantons à la Reine du Carmel ses litanies , cette ode admirable , qui redit au monde entier ses plus beaux titres de gloire et prêche à tous l'imitation de sa piété, de ses vertus. Ce doux instant, à peine commencé, passe bien vite, et déjà il faut descendre à Caïpha; mais c'est pour préparer le départ du

lendemain: il s'agit d'aller à Nazareth, ce lieu béni, où bien des émotions m'attendent, et où mon cœur est déjà.

Malgré ce que nous venons de dire de la téméraire audace des religieux en face du drapeau qu'on voulait leur faire arborer, ils sont bien obligés quelquefois de déguiser leurs sympathies pour la France. C'est ainsi que nous les trouvâmes tout affligés, sous le coup d'une menace qui leur interdisait formellement une coutume qui leur était chère et à laquelle ils n'avaient jamais manqué, celle de chanter la prière pour S. M. l'Empereur des Français. Les ordres étaient récents et n'admettaient point de réplique ; ils avaient été provoqués sans doute par le trait d'audace dont nous venons de parler ; mais ce n'est point ici le lieu d'entamer une discussion sur un sujet de cette nature.

Au moment où M. le consul général était en train de discuter ces ordres, venus de Jérusalem, nous fûmes interrompus par une visite assez caractéristique et assez singulière pour être mentionnée ici. Un pacha, aux prétentions plus que modestes, ainsi qu'on va le voir, demandait l'honneur de nous être présenté. Dès qu'il fut inli-bduit, nous fûmes honorés et émerveillés des cérémonies les plus humbles dont jamais grandeur humaine ait été saluée. A peine en notre présence, il se courba, la tête près des genoux, pendant un temps cbnsidérable ; quand il se releva, il attendit, contre la porte, l'invitation de ,s'approcher que lui fit aussi gracieusement que possible notre consul; alors il fit un seul pas, ou,

Î)our parler plus exactement, il mit un pied devant 'autre, attendant, dans cette position, une seconde invitation pour en faire encore autant. Cela dura ainsi jusqu'au divan sur lequel nous étions assis. C'était un fort bel homme , d'une haute stature ; mais il me semblait que j'assistais à une de ces premières manœuvres par lesquelles on forme le troupier, à son entrée au service militaire.

Le pacha Ait (nié de s'asseoir à nos côtés, mais il n'obéit que quand cette prière eut été- transformée en un ordre pressant ; il en fut de même pour le tchibouck et le c^é' qui lui furent apportés. Enfin nous connûmes la cause de cette grande humilité et de toutes ces profondes révérences. Jamais un Européen ne saurait la deviner. Ce malheureux pacha, le phis oublié comme le plus consciencieux de tous les pachas, ne recevait, pour l'honneur de commande une portion du littoral de la Phénicie, que la modeste somme de deux cents piastres, environ cinquante francs par mois, et encore, depuis un temps inunémorial, amie le payait pas. Il venait donc réclamer la protection de l'anibassadeur, du consul et de toute la diplomatie firançaise, pour réaliser un de ses vœux les plus ardents comme les plus légitimes , celui d'être payé. Convenons qu'il faut beaucoup de vertu à un pacha qui ne commet point d'exactions, à moins qu'il ne soit, comme celui-ci par exemple, dans un pays où il n'y a rien à prendre.

A part le ridicule et l'exagération d'une politesse aussi intéressée que celle de ce pacha, j'ai pourtant admiré, en maintes occasions, chez ce peuple respectueux et traditionnel, bien des coutumes dont nous pourrions nous honorer, bien des usages fondés sur l'expérience et sur la raison , comme le respect d'un inférieur qui ne lui permet pas de rester assis quand son maître est debout, ou de demeurer à cheval quand celui qu'il regarde comme son chef en est descendu,

A la fin du jour, nous descendons de la montagne par le versant ouest qui plonge dans les flots. Le chemin est tellement difficile et escarpé qu'il nous faut renoncer à nos montures; c'est au pied de cette descente que se trouve la grotte des prophètes où Elie enseignait. Elle est beaucoup plus spacieuse que la première dans laquelle j'ai eu l'honneur de célébrer les saints mystères, et peut facilement contenir plusieurs demeures de ce genre. Il est difficile de rêver une solitude plus parfaite

et plus sauvage. Elle n'a de distractions que le bruit des flots, qui viennent se briser à sa porte et qui menacent de l'engloutir. Au sortir de la grotte , nous remontons sur nos chevaux^ et nos quinze cavaliers nous font l'honneur d'un Djerry qui n'est que le prélude de celui qui m'est réservé pour le lendemain.

M. Gatafago, consul français à Saint-Jean-d'Àcre, averti de notre débarquement à Gaïffa était accouru au-devant de nous. Il n'avait fallu que trois heures pour que la nouvelle lui parvint et qu'il fût avec nous. Un de ses fils était parti à cheval de Gaïffa et se trouvait de retour avec lui. Il nous avait préparé l'hospitalité dans sa maison principale de Gaïffa; nous nous rendîmes pour quelques instants à ses désirs, d'autant plus heureux de pouvoir lui être agréables, qu'il venait d être cruellement éprouvé par la perte de ce qu'il avait de plus cher dans sa famille. Notre visite fut de courte durée. Un charmant souper nous attendait chez Mme Âuman. Nous y passâmes une excellente nuit.

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