CHAPITRE. XXVIII
L'Ave Maria et l'aube à Nazareth. — Les paroles de la consécration dans le lieu où le Verbe s'est fait chair» — L*évangile Missus est, — La colonne brisée. — La fenêtre de l'Apparition. — La casa santa de N.-D. de Loretle.
— Les consuls et la jeone vierge. — Départ pour Tibériade. — Le tombeau du prophète Jonas. — Le yillage de Cana. — Le doute des libres penseurs.
— Grave accident de cette journée. — Les femmes de la fontaine. — Le lait et Tinjure. — Justice de Mohammed. — Le coupable délivré.
Le lendemain, dès l'aube naissante, à l'heure de VAve Maria! ma pensée fut près de celle que Fange avait saluée en ces lieux. Je rendis grâce à Dieu qui m'accordait encore une journée presque aussi précieuse pour moi que la veille, passée si douce et si heureuse.
Mais hélas! en m'éveillant, je m'aperçus que j'étais sourd. La fatigue, le cheval, le soleil, les émotions m'avaient enflammé les entrailles, et la douleur se reportant dans les régions de la tête, je m'effrayai de l'idée d'être arrêté au début de nion pèlerinage. Cependant quelques soins, une hygiène mieux entendue, plus de calme dans mes émotions, une grande confiance en Dieu et surtout le désir d'arriver sans retard au terme de ma mission, me rassurèrent bientôt et réussirent en peu de jours à me débarrasser de toute infirmité, sans arrêter en rien aucun de mes projets.
Comme je devais partir dans la journée pour arri-
ver au lac de Xibériade et y passer la nuit, je m'étais proposé, en vrai Messin et avec les habitudes d'un touriste français, de me mettre en route dès la fraîcheur du matin. Mais les consuls, plus experts que moi, en décidèrent autrement. Ils me firent remarquer que le matin la chaleur était étouffante, à cause du défaut d'air, tandis que, vers dix ou onze heures, une brise assez fraîche se levait tous les jours et permettait de respirer. Déjà cette remarque, toute nouvelle pour moi, m'avait été faite dans l'île de Rhodes, où j'avais eu l'occasion d'apprendre que l'automne était bien plus insupportable que l'été , à cause de l'absence de ce même bienfait, de cette brise indispensable et salutaire. Ce petit retard, qui ne pouvait en rien compromettre une promenade de six à sept heures, me rendait d'ailleurs l'important service de me laisser me préparer à mon aise aux saints mystères que je devais célébrer dans la grotte de l'Annonciation.
douce consolation pour le prêtre de Jésus Sauveur, qui obéit à cette parole : « Vous ferez ceci en mémoire de moi ! » vous êtes toujours grande sans doute ; mais que ne devenez-vous pas dans le lieu même où ce bon Maître descendit sur la terre!... C'est un privilège accordé par le* Saint-Siège à tous les prêtres qui ont le bonheur de visiter la Palestine, que, dans tous les sanctuaires illustrés par quelque grand mystère de la vie de Jésus-Christ, la messe qu'on y célèbre est toujours celle qui est dite d'office dans le monde entier à pareille fête, le jour même de son échéance. Ce fut donc la messe du 25 mars, jour de l'Annonciation, que j'eus le bonheur de célébrer. Je me sentis frémir quand, sur cette pierre où est gravée l'inscription qui rappelle le Verbe fait chair , je prononçai les redoutables paroles de la consécration et que Jésus descendit encore une fois entre mes mains tremblantes, comme au jour si émouvant de la première messe que j'eus le bonheur de célébrer, il y a vingt-sept ans. Je demeurai comme
anéanti, écoutant des voix intérieures qui murmuraient en moi et autour de moi le terrible oracle des Pères de l'Eglise : Orms Angelicis humeris formidandum! Dignité redoutable à la sainteté des anges eux-mêmes! Oh! que j'avais besoin à cette heure d'être soutenu par la pensée de Celle que j'étais venu invoquer! Heureusement que je sentais mon âme se reporter avec une consolation et une douceur inexprimables au charme de la poésie de saint Bernard, chantant avec ravissement l'heureux jour où Marie, servante du Seigneur, déclara à l'ange de Dieu qu'il serait fait selon sa parole ; j'avais toujours devant les yeux le touchant épisode raconté dans l'évangile Missiis est^ sorti de la plume inspirée de saint Luc (ch. I), que chacun de nous a étudié par cœur dans son enfance, et que saint Bernard a si poétiquement développé. Lire cette scène au saint sacrifice de l'autel et dans le lieu même où elle s'est accomplie, c'est une bien grande joie pour le cœur d'un prêtre, et c'est en quelque sorte assister à cet instant solennel de l'histoire de l'humanité. Cette chapelle est extrêmiement petite ; j'étais , me trouvant à l'autel , à la place même de la Vierge-Mère de Dieu, et une colonne brisée, dont la partie supérieure est attachée à la voûte , indique le heu où se tenait l'ange pendant son message. Ce fragment de colonne masque une petite fenêtre appelée fenêtre de l'Apparition, et élevée de deux mètres environ au-dessus du sol de la chapelle; elle se trouve à gauche en entrant, dans l'angle du côté de l'évangile. Cette fenêtre est entièrement cachée par les remblais et constructions extérieures qui se sont accumulés d'une quantité égale au nombre de degrés qu'il faut descendre pour arriver dans cette cha- x pelle. C est sur cet emplacement que se trouvait la petite maison en pierres rouges, qur est vénérée aujourd'hui en Italie sous le nom de Notre-Dame de Lorette ou Casa santa. Cette dernière maison est celle-là même où Marie fut saluée par l'ange et dans laquelle le Veï*be s'est fait chair. Elle allait périr avec l'église bâtie par
sainte Hélène pour la protéger, lorsque, le 10 mai 1294, elle fut trouvée sur les bords de la mer Adriatique. L'autorité de Benoit XIV appuie cette tradition, qui déjà était vénérable avant son suffirage.
Comme on le voit, dans ce mystérieux réduit rien ne vient distraire Tâme du charme qui s'attache à ce grand événement de Tlncarnation que l'Eglise catholique rap- |>elle, trois fois par jour, aux fidèles, aux heures de VAve Maria. Il fut bien doux et bien consolant cet instant de bonheur accordé à un pauvre prêtre chaîné du précieux message qui lui causait une si grande joie. Ce pieux message attestait, pour la première fois en ces lieux, rhumble reconnaissance du sultan à l'égard de la France et la chevaleresque piété de S. M. l'Empereur des Français, qui s'était empressé de transmettre ce don aux fidèles.
Ce ne fut pas non plus sans émotion que les consuls assistèrent à cette messe qui leup rappelait la patrie. Ils me confièrent, pendant le déjeuner qui suivit, les impressions qu'ils avaient ressenties et me racontèrent, en outre, qu'ils avaient été un instant comme sous le charme d'une vision , par l'apparition d'une jeune fille chrétienne qui était venue un instant s'agenouiller devant l'autel et prier à côté d'eux. Elle était, me dirent-ils, d'une beauté comme ils n'en avaient jamais vue, et sa présence en ce lieu semblait leur dire que nulle femme sur la terre n'avait pu égaler en charme et en éclat la Vierge que Dieu s'était choisie pour devenir la Mère de son Fils.
Après la messe je visitai une seconde chambre obscure cachée derrière l'autel et dans laquelle les fidèles vont toujours prier. De là on monte quelques marches taillées dans le roc et qui , tournant à gauche , donnent accès dans un réduit également obscur, renfermant une grande ouverture en forme de cheminée, qu'on appelle la cuisim de la sainte Vierge.
Quoique nul palais ne valût pour moi ce réduit , il
fallut bien pourtant m'en arracher. L'heure s'approchait où je devais quitter Nazareth pour visiter Tibériade. Le lac , témoin de tant de merveilles , avait aussi un immense attrait pour moi, et de plus il était décidé que je reviendrais par le Thabor et que je coucherais encore une fois à Nazareth.
A onze heures je partis avec mon escorte et un religieux que le supérieur me donnait pour compagnon de voyage. Ce dernier, porteur de lettres de recommandation , devait nous mtroduire chez les religieux franciscains, leurs confrères de Tibériade. Les consuls et les principales autorités nous accompagnèrent à cheval jusqu'à la sortie de Nazareth, par le chemin du Nord, près de la fontaine de la Vierge , où nous devions faire une petite halte et boire de cette eau avant de nous séparer. Nous étions nombreux et une grande foule nous suivait. Dans ce pêle-mêle de chevaux , celui du consul Catafago s'emporta et jeta son cavalier contre la pierre du bassin de la fontaine avec tant de violence que nous le crûmes tué sur place ; une saignée et quelques soins le rétablirent complètement au bout de deux jours , en sorte que je le trouvai guéri presque entièrement, à mon retour de Tibériade. Parvenus au sommet des collines qui enferment Nazareth du côté du nord, nous commençâmes à découvrir un pays très-ondulé et creusé par des ravins, sans que notre vue pût s'étendre bien loin. Il nous fallut bientôt descendre sur le versant gauche de ces collines. De là on nous montrait Sephoris ou Saffouri dans le lointain et, sur une éminence ou colline en face de nous, un tumulus qui domine le pays et qu'on appelle le Tombeau du Prophète Jonas.
Après une marche accidentée de deux heures environ, nous arrivâmes au village de Cana, où Jésus fit son premier miracle. Quelques libres penseurs , protestants et autres, que le doute rend malades et qui ne vont en Palestine que pour trouver la foi des autres en défaut, ont tenté de découvrir un autre Cana bien loin d'ici.
auHielà de Caphamamn- En cherdiaut quel intérêt peareni aroir d^ gens qui se disent chrétiens à renverser ou à ébranler la crojance et le respect des fidèles envers des liesox dont les siècles passés ont tour à tour marqué la place avec soin, on ne trouve que Tespoir impie et singulièrement prétentieux de faire plus tard rejaillir ce doute sur Févénonent même rappelé par la présence de ces lieux^ et de le faire passer ensuite du fait lui-même jusqu'à son divin auteur. Ne perdons pas notre temps à discourir avec des gens qui auraient bientôt fait de nous prouver qu'Aleiiandre n'est pas venu dans ces contrées et n'a pas vu le Cydnus. Je trouve ici les ruines d'une ^se bâtie sur l'emplacement même du miracle et aujourd'hui étendues sur le sol ; elles sont là pour lever toute incertitude ; et la simplicité du récit de TEvangile, qui fait venir à ces noces Jésus, sa sainte Mère et ses disciples , ne nous permet pas de chercher bien loin de Nazareth un but de plaisir ou de voyage; c'eût été alors toute autre chose qu'une gracieuse et simple invitation.
Qu'on me pardonne de raconter ici une de mes plus sérieuses et de mes premières frayeurs de pèlerin. Cana faillit devenir pour moi un souvenir bien amer , et je remercie le ciel de me l'avoir épargné. En effet, là où Jésus, dans sa touchante bonté, avait changé l'eau erf vin, à la prière de son auguste Mère, par tendresse pour ses disciples et pour convaincre de sa puissance ce premier entourage rustique et grossier, je fus sur le point de voir commettre un meurtre en mon nom , de voir le lait le plus pur se changer en un sang injustement répandu, et ce fâcheux prodige, j'en eusse été redevable à l'imprudence de mon jeune drogman.
Le consul général m'avait bien recommandé , quoi qu'il arrivât, de ne pas intervenir avec mes préjugés européens et de laisser* mon chef d'escorte rendre la justice à sa manière. On va voir à quelle épreuve ma docilité fut soumise et quelle fut l'occasion qui donna
lieu à cette justice expéditive Avant d'entrer dans Cana, nous fîmes une halte près d'une fontaine qui est dans un fond, au pied de ce village, et dans laquelle fut sans doute puisée l'éau qui servit au premier miracle de Jésus. La nudité et la désolation de ce pays a peu de rapports avec le fameux tableau de Véronèse, appelé les Noces de Cana. Quelques colonnes renversées à terre font seules penser à des temps meilleurs. Là se trouvait un assez grand nombre de femmes sales et déguenillées, faisant boire des troupeaux de chèvres piétinant dans une vase infecte et troublant l'eau de la fontaine. Cette boue liquide m'inspirait si peu le désir d'en boire, que je ne voulus même point descendre de ma monture et que nos chevaux, à l'unanimité, refusèrent, à mon exemple, d'y toucher. Mon jeune drogman, croyant sans doute me rendre service, et voyant une femme qui tirait du lait de chèvre , s'imagina , sans me consulter, d'en demander ou pour lui ou pour moi. La femme , n'osant pas refuser , s'apprêtait à le faire , lorsqu'un Arabe, grand escogriffe de vingt-cinq à trente ans, intervint pour l'en empêcher, ajoutant injures et menaces à l'adresse de mon pauvre Antoine. Mohammed, mon chef d'escorte était avec moi , à quelques pas de distance de cette scène. Descendu de cheval, il apprêtait tranquillement son tchibouck qui venait de s'éteindre et ne s'apercevait de rien. Comme je voulais l'avertir de ce qui se passait et que je ne pouvais causer avec lui, je lui fis par gestes remarquer cette querelle naissante. Aussitôt il se dirigea avec le calme et la dignité d'un juge vers les interlocuteurs pour connaître la cause de ce conflit. Là il apprit bien vite que l'Arabe avait menacé cette femme qui voulait nous donner à boire, en lui disant que nous ne méritions pas ce qu'elle allait faire pour nous. Je ne sais quelle apostrophe Mohammed adressa au coupable, mais celui-ci, avec l'agilité d'un orang-outang , prit ses jambes à son cou et s'enfuit sur un petit tertre voisin.
Je nous cms un instant débarrassé de cette affaire , mais ce n'en était que le prélude ; arrivé là l'Arabe en fureur se met à nous lancer des pierres. J'ai beau recommander, comme David insulté par Séméi, de laisser là le coupable , je ne suis point écouté. D'un bond Mohammed saute sur son cheval et en un temps de galop il arrive au sommet du tertre où s'était réfugié ce malheureux. De la main gauche il soulève de terre l'Arabe, le tient suspendu par ses vêtements qui l'étranglent , et de l'autre il lui place le canon de sa carabine dans l'oreille. Un instant je crus le meurtre consommé. Mes cris, ceux des femmes et les gestes du malheureux qui joignait les mains, implorant la pitié de celui qui se faisait à la fois son juge et son bourreau , suspendent heureusement l'exécution. J'accours le délivrer et je fais un vert sermon à mon Antoine, qui avait failli si intempestivement ensanglanter mes souvenirs de la Galilée. Cet incident nuisit beaucoup à mes impressions de cette journée.