‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 34 sur 79 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

La Confession de saint Pierre. — La dette de reconnaissance. — L'étendue des raines. — Les bains d'Ibrahim. — Ses cruautés. — Les onze coupables. — L'instinct du vol anéanti par la peur. — Promenade matinale. — Les rives du Jourdain. — Les souvenirs qu'il rappelle. -^ Le bain. — L'eau

' que j'emporte. — Regrets. — Le champ de Sorgho. — Les épouvantaifs vivants. — Essais à propos de celte plante. — Une armée de moissonneurs. — Le Thabor apparaît. — Le Khan d'EI-Tuggar. — Le tombeau du Santon,

A trois heures du matin, je descendis à la chapelle pour me. préparer à célébrer les saints mystères. Ce couvent possède une éghse, petite et d'une seule nef, bâtie par les croisés sur l'emplacement qu'on appelle la Confession de saint Pierre. Elle est sur le rivage même et dans l'intérieur du couvent. Elle s'élève sur le bord du lac, où, pour récompenser la déclaration de foi, par laquelle saint Pierre confessa sans hésitation que Jésus est le Fils de Dieu^ ce même Jésus lui adressa ces solennelles et impérissables paroles, portées par la coupole de Saint-Pierre à Rome et gravées aussi dans cette pauvre église abandonnée : Tu es Pierre et sur celte pierre je poserai les fondements de mon Eglise. C'est là que fut fondé cet empire spirituel et catholique, qui n'est pas de ce monde et qui commande le respect à tous les princes de la terre ; c'est là qu'un pauvre vieillard reçut les olefs du royaume des cieux , avec la toute-puissance

donnée au Fils de Dieu dans le ciel et sur la terre. C'est là qu'un Dieu , mort par amour, exigea de son disciple \me triple déclaration de ce même amour, avant de lui pardonner son cruel et triple renoncement sur la montagne de Sion , avant de lui confier le soin et des pasleurs et des fidèles, avant de lui abandonner le gloneux privilège de repousser Satan et de raffermir la foi de ses frèies. Combien je me trouve heureux en ce jour d'appartenir , malgré mon indignité, au troupeau de ce premier pasteur et d'avoir appris dès mon enfance à aimer et à confesser la Divinité de Jésus-Christ! Je remercie le ciel qui m'a fait naître de parents pauvres, mais chrétiens et fervents; le Dieu qui a oublié mes fautes et a bien voulu m'admettre encore à l'aimer ; et , afin de satisfaire à cette double dette de reconnaissance, je célèbre le saint sacrifice de la messe pour le repos de l'âme de mon père et de ma mère, que j'ai trop tôt perdus.

Avant cinq heures nous sommes à cheval et nous côtoyons la rive occidentale du lac, en nous avançant vers le sud. Nos pieds ne foulent pendant longtemps que des ruines dont le sol est jonché de toutes parts. Qu'elle devait être belle la ville des Tibère, au temps de sa prospérité ! Assise sur le rivage, adossée à ces belles collines que le soleil dore de ses feux naissants; entourée d'une luxuriante verdure; animée par des eaur thermales, dont la vertu et la chaleur ne le cèdent en rien môme à celles de Louëche en Valais , les cendres de sa tombe commandent encore le respect au voyageur. Les bains dont je parle se trouvent à deux ou trois kilomètres de Tibériade , et les ruines , qui vont bien loin au-delà, nous font juger de l'étendue de cette antique cité. Dans ces bains fort mal organisés et aussi en ruines, on nous montra une salle et une baignoire en marbre blanc, appelée la salle et la baignoire d'Ibrahim. Ces eaux servirent au vainqueur de la bataille de Nézib, quand il vint, en maître de ce pays, leur demander leur Vertu bienfaisante.

A ce seul nom d'Ibrahim, qui rappelle la récente domination de l'Egypte dans ces contrées, on voit encore l'effroi se peindre sur toutes les figures de la Judée et de la Galilée. Cet homme extraordinaire, venu sans doute ici pour se laver de tout le sang qu'il avait répandu, avait compris que la terreur pouvait seule commander dans ce malheureux pays. Son nom, que tous les enfants connaissent, est encore uii épou vantail aujourd'hui, comme le nom de Rictiovare, à Trêves, dans les Gaules. En voici quelques traits.

Dans un district prêt à se révolter, on le voit apparaître, au commencement de la nuit, seul et inattendu. Dans les expéditions de ce genre, il ne se faisait souvent accompagner que d'un bourreau, ou coupeur de têtes, son inséparable écuyer. Le conseil réuni, il l'apostrophe avec un sourire calme et une froide ironie, adressant à chaque membre coupable une sorte de glacial compliment ; puis , quand il a fait sentir ce dont il veut se plaindre, affectant en ceci l'usagé de la Sublime Porte, dont j'ai déjà parlé à propos du Vieux-Sérail, il montre du doigt la porte par où doit se retirer le malheureux qui ne sait pas encore s'il a affaire à un compliment ou à une menace; mais hélas! une fois sorti, celui-ci se trouve seul en face du terrible écuyer qui a reçu à l'avance des ordres sans pitié et qui lui tranche la tête. Onze chefs coupables, terrifiés par cette apparition soudaine et incapables de se défendre, périssent ainsi en une seule nuit et dans un seul village.

L'exécution terminée, Ibrahim et son écuyer, comme les génies des légendes ténébreuses, remontent à cheval et partent au galop avant les premiers rayons du jour. La terreur que son nom inspirait à tous ces peuples, voleurs par nécessité, par instinct et par habitude, était si grande qu'on raconte que des malles et des objets perdus sur les grands chemins y demeurèrent pendant quinze jours, sans qu'aucun des passants osât y toucher ou même les regarder.

J'aurais bien voulu rapporter de cette eau bienfaisante dont l'utilité doit être immense, pour la faire analyser; mais je n'avais emporté avec moi qu'une bouteille de cristal, que je gardais avec soin et avec laquelle je devais rapporter de Teau du Jourdain. D'ailleurs cette eau, comme celle du Valais et comme tant d'autres , pouvait perdre ses propri(!4és en s'éloignant de sa source, en se refroidissant en chemin, et je crois que de sitôt elle ne sera utile aux Européens. Comment des m^ades songeraient-ils à un tel pays ! Cette promenade matinale, à cheval, par une douce fraîcheur et aux premiers rayons du jour, est un de mes plus délicieux souvenirs. Le soleil allait bientôt se lever; le lac était calme et ses flots jouaient avec un léger murmure contre les galets du rivage; des fleurs à haute tige, sortant .d'oignons volumineux , blanches comme des lis ou éclatantes de pourpre et d'azur, des lauriers-roses et mille arbustes semblaient nous disputer le passage et nous retenir en ces lieux. J'avais fait de toutes ces fleurs un bouquet que je voulais conserver , mais que le soleil défigura • bientôt et dévora de ses feux durant le jour.

Enfin cet astre radieux, s'élançant des plaines jadis gouvernées par Lysanias d'Abylène, paraît au-dessus de l'antique Gérasène, dont les ruines se montrent au pied de la montagne des pourceaux, nommée ainsi par l'Evangile (Matth. Yiii), et sa chaleur nous invite à hâter le pas , afin d'arriver plus tôt aux eaux du Jourdain , dans lesquelles nous nous proposons de prendre un bain à la fois vénéré et rafraîchissant. Nous rencontrons çà et là quelques bédouins armés jusqu'aux dents et de fort mauvaise mine ; mais ils ne retardent point ndtre marche, et de bonne heure nous voilà arrivés sur les bords du Jourdain , à l'endroit où il sort de ce lac que nous allons quitter pour toujours. Nous continuons à suivre le cours du fleuve , cherchant un endroit propice pour jouir de ses eaux limpides et nous reposer. Le Jourdain, qui a aussi ses rapides et dont les eaux deviennent

bourbeuses avant de se jeter dans la mer Morte, à cause des affluents ou torrents qui y roulent le limon détaché du lit des ravins, est au contraire ici d'une transparence de cristal et d'une tranquillité qui éloigne toute apparence de danger. Quelques voyageurs l'ont comparé au Tibre traversant la ville de Rome, et j'ai trouvé, en effet , que cette comparaison ne manque pas de justesse sous bien des rapports. A part un rapprochement naturel à l'imagination du touriste, l'un m'a fait penser à l'autre. Je suis d'autant plus heureux de me trouver sur ses rives que je prévois bien des empêchements pour le visiter, une fois que je serai parvenu à Jérusalem.

A la vue du Jourdain apparaît la destinée du peuple juif entrant dans la Terre promise, et la naissance du christianisme au baptême de Jésus-Christ ; c'est-à-dire que ses heureux rivages rappellent, avec tous leurs mystères , l'ancien et le nouveau Testament à la fois : Moïse et le mont Nébo ; Josué et les murs de Jéricho ; l'arche sainte et le merveilleux passage qui rappelle la Pâque de l'Egypte; Elie et son char de feu; Elisée et son manteau de prodiges; Jean, le dernier des prophètes, et son baptême de pénitence ; le baptême de Jésus-Christ révélé à l'esprit prophétique de Jean et acclamé par la voix du ciel; le divin Sauveur commençant par le jeûne et la prière le salut du monde. Où sont les eaux qui rappellent autant d'événements , autant de merveilles !

Enfin Mohammed, le guide de notre escorte, a fait son choix; nous descendons de cheval, nous quittons nos chaussures et nous voilà dans ces eaux salutaires tant désirées. Ici le Jourdain n'est point rapide et a des eaux d'une limpidité séduisante. J'étanche ma soif; je remplis mon volumineux cristal dont l'eau fera tant de plaisir en France à quelques amis ; je me lave sept fois , comme le Syrien Naaman , sans avoir reçu les mêmes ordres et sans en avoir les mêmes motifs; je recueille des coquillages de toutes formes et de toutes grandeurs, afin d'emporter un souvenir matériel d'une matinée si

heureuse. Mohammed, de son côté, en fait une ample

f)rovision pour son ami de Saulcy , dont il a aussi guidé es pas dans ces contrées, comme il guide aujourd'hui les miens, mais au' il a refusé de suivre en ce moment dans les frimais de la Norvège, pour lesquels il vient de partir en compagnie du prince Napoléon. Ces nâessieurs trouveront rarement, nous disons-nous,* l'heureuse occasion de se baigner aussi agréablement que nous, dans les parages qu'ils visitent en ce moment.

Tant de souvenirs évangéhques que je viens de citer, la fraîcheur du matin, le soleil qui se lève, ce doux repos sur les rives d'un fleuve tant aimé: tout m'a rendu bien précieux ces trop courts instants. Mais, hélas ! tout aussi laisse des regrets : il fallut bien s'arracher au Jourdain ; la journée était longue et fatigante ; nous avions le Thabor à franchir, et nous ne pouvions y arriver avant le milieu du jour. En un instant nous primes notre parti et nous nous mimes en route, tournant le dos au fleuve, dans la direction de l'ouest, et abandonnant ce lieu fortuné où j'eusse si volontiers dressé ma tente , au moins pour un jour.

Avant de franchir les collines qui enferment la vallée du Jourdain, nous passâmes à côté d'un vaste champ de verdure étendu dans la plaine , entre la rive du fleuve et les premiers contreforts des collines. De loin, celte verdure contrastait fort avec la blanche aridité des montagnes, et, de loin aussi, j'étais émerveiUé de rencontrer une tefle pelouse d'herbe, chose inconnue ou pour le moins bien rare dans ces régions. A mesure que nous approchions , je distinguai mieux cette verdure et j'aperçus enfin des liges fortes comme des roseaux, de la hauteur de la taille d'un homme , grosses comme le doigt , armées par étages de longues feuiUes taillées en fer de lance et surmontées d'un épi volumineux plus long que la main. Cet épi, par la disposition de ses grappes, me rappelait celui du chanvre de nos contrées. Mes compagnons lui donnèrent le nom de blé, et

Mohammed, s'élançant au galop, enleva up de ces épis, que je conservai avec soin et que je rapportai jusque chez moi.

Malgré l'intérêt que pouvait avoir pour moi une telle culture, ce qui, pour le moment, me frappa le plus dans ce champ , ce fut un étrange et bizarre système d'épouvantail employé contre les oiseaux du ciel. En Europe, l'horticulteur assemble un faisceau de guenilles et simule, à l'aide du vent qui vient lui donner la vie, un être terrible et redoutable à la gent pillarde et ailée. Eh bien! là je vis, le croiriez-vous? des hommes, non pas simulés, mais bien vivants et montés sur des tréteaux de bois grossièrement . arrangés avec des brins de fagots. Ils étaient sans armes et ne paraissaient ni fiers de leur valeur, ni humiliés d'un tel emploi. J'en comptai une douzaine, espacés à des distances égales, distances telles qu'ils pouvaient se voir, mais non pas 5'entendre. Le plus rapproché de nous parut un peu étonné de se voir l'objet d'une si grande attention , mais n'en fut pas le moins du monde déconcerté. .

Ce blé est une espèce de sorgho blanc, que j'ai propagé chez quelques agronomes de ma connaissance et que j'ai même envoyé en Algérie, où il a été immédiatement mis à l'essai par les soins de M. le maréchal Randon. La graine est ronde, blanche, plate, dans le genre de la lentille et très-farineuse; on l'emploie beaucoup pour la nourriture des volailles; la tige, qui s'élève à la hauteur de deux mètres, est une canne à sucre; elle fait les déUces du bétail et surtout des vaches, qui la dévorent avec avidité. Jamais je n'ai vu une si petite graine produire une pareille végétation , capable de trocher et de multiplier avec une telle fécondité. Le nombre des. épis sur la même tige est illimité, et j'ai compté jusqu'à huit cents grains dans le même épi. Dans le nord de la France, où les chaleurs sont si tardives, la culture en paraît impossible : il m'a fallu, à mon retour, d'abord Femploi de la serre chaude au

Îrinlemps, çl ensuite Tadmirable chaleur de l'été de 857, pour en obtenir comme résultat une cinquantaine d'épis, auxquels j'avais donné provisoirement le nom de blé du Jourdain.

A peine avions-nous franchi la crête de ces collines,

3ue nous rencontrâmes une troupe de cavaliers armés e pied en cap et s'avançant au grand trot, la lance au poing et en avant, comme pour livrer combat. C'était le propriétaire de ce champ de sorgho , qui allait relever ses étranges sentinelles et commencer , avec tout son monde et sous la protection de ses armes , la récolte de sa moisson. Ils nous offrirent de passer la journée avec eux.

Un peu avant le milieu du jour nous entrâmes dans un ravin formé par deux collines à pentes abruptes et séparées par un torrent privé d'eau. Quelques onobrages cependant, tels que ceux de figuiers et d'autres arbres, vinrent nous reposer la vue et nous inviter à descendre de nos chevaux. Nous choisîmes une de ces places pour nous y reposer à l'ombre, à côté d'un berger qni faisait boire ses chèvres à une fontaine presque desséchée. Notre repas se composa de quelques œufs durs, d'un peu de lait de chèvre et d'une espèce de galette en guise de pain, le tout dévoré en un instant par des voyageurs dont l'appétit était en selle depuis quatre heures du matin. Le pauvre couvent de Tibériade n'avait pu, hélas! nous offrir qu'une tasse de café noir avant notre départ, et depuis longtemps elle était digérée.

Au sommet du ravin et sur un plateau où nous arrivâmes en suivant le flanc droit de ce vallon, le mont Thabor nous apparut, seul au milieu d'uùe vaste plaine, comme une corbeille de verdure au milieu d'un champ desséché. Mais nous étions bien loin de lui encore, et il nous fallut presser le pas pour gagner la base occidentale de cette montagne , par laquelle nous devions entamer l'escalade.

Nous passons à côté d'une enceinte composée de

ruines que Ton nomme le Khan (TEl-Tuggar ^ dans la plaine fertile de Saron. Tout ce que Ton peut m'apprendre, c'est que nous sommes sur l'emplacement d'un bazar et qu'à des distances périodiques et fréquentes, toutes les semaines, je crois, ce lieu désert se peuple de caravanes et de marchands accourus de tous côtés.

Dans le fond, près de ces ruines , je vois un grand caroubier orné de guirlandes ou banderoUes de toutes couleurs, faites avec des lambeaux de vêtements attachés aux branches. Cet arbre, dont le feuillage disparaît sous ces oripeaux, recouvre le tombeau d'un santon ou prophète musulman. Chaque fidèle qui vient y prier attache aux branches de l'arbre un de ces lambeaux ; c'est pour lui le gage d'une insigne faveur, et une tradition répandue chez les fidèles menace du plus terrible et du plus immédiat châtiment quiconque ose enlever une de ces affreuses guirlandes. Antoine veut aussitôt en arracher une et braver impunément la menace; pour prouver à ces braves gens, dit-il, que c'est une erreur; mais je l'empêche de toucher à cette superstition , et je lui fais comprendre avec sévérité, et aussi avec un peu de peine, que notre voyage a un tout autre but que celui de froisser ces. ignorantes et inoffensives populations.

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