CHAPITRE XXXI
L'ascension da Thtbor. — Le saint ransseneat ^'Q rappelle* — Les raines de son plateau. — Son importance stratégique. — Ses trois églises. — Indifférence d'an poète. — TentatiTC extraordinaire et reproche mérité. — Ce que l'on Toit d'id. — La France et le Thabor. — La selle arabe. — Barac et Sisara. — Le cantiqy de Déborah. — La pradence de Mohammed. «• La rentrée à Nazareth. — Le départ pour
Vers le milieu du jour, nous commençons à gravir le Thabor, dont l'élévalion est d'environ neuf cents mètres au-dessus du lac de Tibériade, et auquel les arabes ont donné le nom très-significatif de montagne de lumière, attendu que dans une plaine, une telle éminence doit toujours refléter les rayons du soleil. C'est un dôme dont la base peut avoir deux ou trois lieues de tour, et qui ne se rattache à aucune colline avoisinante.
La chaleur est devenue terrible et les quelques chênes verts, sous lesquels nous passons, nous défendent mal contre les ardeurs dévorantes du soleil. Gomme on le pense bien, la montée ne se fait pas à pic, et le chemin, difficile d'ailleurs à reconnaître, procède par circuits fort irréguliers. Au bout d'une heure, il devient impossible, même aux plus braves, de demeurer à cheval, et il faut gravir terre à terre, souvent en s'accrochant aux branches ou aux racines des broussailles. Cet exercice, par une telle chaleur, prend bientôt les proportions
(l'un tiaitemcnt hydropatique ; et, je Tavoue à ma honte, je fus un instant, quoique gardant toujours la tête de la colonne, sur le point de demander grâce. Mais ce n'était qu'une tentation , et je ne devais pas ainsi échouer au port.
Je fus doublement heureux en arrivant sur ce ravissant plateau que j'avais contemplé de loin depuis deux joui-s, et que j'avais désiré visiter, comme le point radieux où le ciel avait touché la terre. Quelle jouissance pour l'âme chrétienne que la lecture en ces lieux de l'évangile admirable de la transfiguration! c Assumit Jésus... (Matth. 17). Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, ses disciples, et il les emmena à l'écart, sur une montame haute et détachée. » Chaque parole de cette page sublime me retentissait au cœur^ et il me semblait que j'allais aussi entendre cette voix qui frappa de stupeur les Apôtres : € C'est là mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection. Ecoutez-le. » ravissante extase, qui transporta de joie, en ce même lieu, le chef futur de l'Eglise! Jésus Fils de Dieu dans sa gloire redoutable où tous le verront un jour, à l'heure de la dernière justice ; Elie, le roi des Prophètes, dont la parole inspirée et la figure céleste rappellent les oracles qui montrent la divinité du Christ; Moïse, le législateur de l'ancienne loi, du culte divin qui a préparé l'Evangile ; tous trois, c'est-à-dire l'œuvre de Dieu tout entière, réunis sur cette terre qu'ils ont vue et où ils ont vécu; tous trois, symboles immortels, échappés au tombeau, pour montrer, dans le ciel et sur la terre, les destinées impérissables de l'humanité et la céleste alliance de Dieu avec les hommes! c'est ici que l'âme comprend le détachement des biens périssables, et s'écrie dans son enthousiasme avec le Prince des Apôtres: « Seigneur, oh! qu'il fait bon ici avec vous! Etablissons à jamais, établissons ici notre demeure. » Je lis à genoux ces belles paroles et je baise avec respect cette terre qui, pour un instant, a été le ciel.
Ce plateau, ,qui a près de deux kilomètres de circonférence, n'est qu'un monceau de mines encadré dans la verdure et le feuillage des arbustes de tout genre dont la montagne est richement revêtue de tous côtés. Le temple bâti par sainte Hélène devait être bien beau, si on en juge par l'étendue des restes qui couvrent le sol, par l'épaisseur de ses murailles et par les cryptes souterraines où l'on peut encore pénétrer. Je crois bien que tant de ruines ne sont pas les restes d'un seul et même temple; les croisés sans doute ont aussi voulu rivaliser de zèle et de piété avec la mère de Constantin , et d'ailleurs l'histoire nous apprend qu'ils avaient, ainsi que les Sarrasins eux-mêmes , profité tour à tour de l'isolement de cette montagne, comme d'une position stratégique très -importante, pour dominer la plaine d'Esdrelon et tout le pays. Saint Louis et les principaux seigneurs, les pèlerins et tous ces vaillants chefs des armées françaises n'ont pas pu, avec la foi et la piété qui les caractérisent, s'asseoir et s'endormir dans la plaine, comme les indifférents de nos jours, comme par exemple M. de Lamartine au pied du Thabor. C'est ce poète lui-même en effet qui nous apprend qu'il s'arrêta au pied de la montagne et. qu'il attendit là qu'on tirât du sommet du Thabor le coup de pistolet qui devait lui signaler la lin de la messe. On venait de la célébrer sans lui, tandis que son crayon, au lieu de respecter l'histoire, se livrait aux anachronismes et aux fantaisies de son imagination. Nous savons au contraire que la piété de nos pères y avait bâti trois éghses, en mémoire de la demande de ces trois demeures ou Tabernacles que l'apôtre, dans son transport, réclamait de son divin Maître. L'historien Josèphe nous y montre aussi les Juifs retranchés sur ce même sommet contre la colère et les armes de Vespasien, et il attribue leur défaite au manque d'eau. Pour moi, j'y ai vu une citerne, dont je ne connais pas l'origine; mais je sais, puisque mes yeux l'ont vu, qu'un de mes Arabes s'exposa, mal-
gré moi, à y descendre et me fit boire de ^tte eau qu'il me rapporta.
Une chose vraiment merveilleuse et que je ne puis passer sous silence, c'est la tentative dont je fus témoin au sommet du Thabor. Je ne pus me défendre d'y voir un double enseignement, tant à propos de l'impuissance du schisme grec qu'au sujet de l'abandon coupable dans lequel les peuples chrétiens de l'occident ont délaissé la Terre-Sainte. Je vis sur la montagne un prêtre grec qui a osé entreprendre de bâtir à lui setil, seul comme architecte et seul comme ouvrier, une église, un temple sur le Thabor. Voilà déjà deux ans que , ne parlant à personne, il travaille sans mortier ni ciment, posant pierre sur pien^e; et ses murs, d'une longueur de quarante à soixante pas sur une largeur de quinze à vingt, sont arrivés à une hauteur de quatre mètres. Je vois dans ce fait, si voisin de la folie, un sanglant rqproche adressé à tous : d'abord ce zèle mal calculé d'un schismatique confond l'indilférence des vrais disciples de Jésus , et la tentative d'un seul homme, fût-elle insensée, accuse d'impuissance volontaire le monde entier.
Comme on le voit, nul sommet, parmi les montagnes de la terre, n'a été visité, t>âti, honoré, remué autant que celui-ci. Le voyageur, comme la colombe de Noë, ne trouve pas à y poser le pied. Je me rappelle avoir fait dans les Alpes, il y a bientôt vingt ans, l'ascension d'une montagne moins élevée que bien d'autres, mais que tous les voyageurs vont visiter. Posée sur les bords du lac des quatres cantons, elle est tellement dégagée qu'on y jouit d'une vue admirable de cimes, de collines, de glaciers, de vallées, de rivières, et même de lacs, que je comptai jusqu'au nombre de quatorze. Cette montagne se nomme le Righi; mais que sont les richesses qu'elle peut montrer, à côté de celles du Thabor?
Ici je contemple à l'horizon ces ondulations sans fin des collines d'Ephraïm et de Juda , qui vont se perdre dans le ciel, comme pour dérober à mes regards la sainte
Jérusalem , la cité que du fond de TOccident je viens visiter avec tant de bonheur; quand je me retourne, ma vue s'arrête au nord sur la cîme du grand Hermon, d'où s'élancent ces eaux impétueuses vantées par l'Ecriture, et qui vient finir l'Antiliban , dont le front est pur comme le ciel qui le recouvre. Là commence la Galilée, que je viens de traverser, dans laquelle je retrouve à chaque pas les traces du divin Maître et qui me remplit de si palpitantes émotions. A l'est, mon regard se perd dans de vastes déserts ou bien se repose sur ce tranquille et limpide cristal du lac de Tibériade ; de là je suis, dans ses méandres gracieux, le Jourdain qui s'en échappe et s'enfonce dans une vallée, en contre-bas de plus de cent cinquante mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. Il me semble entendre une voix qui sort de ses eaux et m'appelle à en suivre le cours dans les vallées de Jérusalem.
Enfin, SI mes yeux et mon cœur viennent à se retourner vers l'Occident, du côté de la France, ma patrie, je vois à mes pieds cette vaste plaine d'Esdrelon immortalisée par ses enfants , tantôt couverte de verdure ou bien étincelante de l'or des moissons', tantôt desséchée par l'ardeur du soleil, mais toiyours remplie des plus riches souvenirs et de la Bible et de l'histoire. Il me semble entendre encore tonner et retentir dans ces vallons le canon de la France. C'est dans cette plaine en effet, que, le 16 avril 1799, trois mille Français inscrivirent le nom du Thabor sur les bannières de la France, et remportèrent une éclatante victoire sur trente mille musulmans, qui n'échappèrent à la mort qu'à l'aide de leur nombreuse cavalerie. Cet adieu du dix-huitième siècle ne semble-t-il pas annoncer et léguer au siècle suivant une œuvre, une mission?
Au moment de descendre du Thabor, un de mes cawas avait disparu ; il était, me dit-on, depuis deux heures à la poursuite de mon cheval qui s'était échappé pendant notre station, et ni l'un ni l'autre n'avaient reparu. Un
de nos cawas m'oiïrit son cheval que j'acceptai; mais la selle arabe et les conles à gros nœuds, qui lui servaient d*étriers, me mirent dans une gêne atroce. J'étais assis, à grand écart des deux jambes, sur une table de bois et les nœuds dont je parle me causaient aux tibias des douleurs insupportables. J'avais déjà remarqué plusieurs fois quelques Arabes de mon escorte, assis sur leur selle, les jambes croisées comme le font les tailleui^ d'Iiabits de nos contrées. Je me hâtai de mettre pied à terre. Une fois de plus je m'empresse de le redire pour les Européens trop naïfs qui se proposeraient de se fournir en Asie des choses nécessaires et qui compteraient acheter une selle dans la Palestine; je garde bon souvenir de l'attention charitable de ce brave M. Rogier qui me prêta la sienne.
Pendant que les chevaux suivent tous les contours de la descente, je préfère aller à pied et je marche droit, à travers les arbustes, vers le tondent du Kison, dont le lit très-encaissé et parfaitement à sec, me sépare du village de Debtirieh ou Deborah. J'assiste en pensée à la belle victoire de Déborah , la prophétesse qui , animée (le Tesprit de Dieu , ordonna à Barac de rassembler dix mille guerriers de Nephtali, de Zabulon, pour combattre les Chananéens de Jabin commandés par Sisara. La bataille eut lieu au pied du Thabor, et la victoire ne fut pas longtemps disputée. Les troupes et les chariots de Sisara furent taillés en pièces, et tandis que le malheureux général, fatigué d'une longue course à pied, se cache et s'endort dans la tente de Haber, Jahel, femme de celui-ci, s'avance sans bruit, lui place dans l'oreille le clou qui fermait la porte de la tente et, l'enfonçant d'un grand coup de maillet, le fait passer sans intermédiaire du sommeil à la mort. Je cherche à me rappeler quelques paroles de cet admirable cantique où Deborah, cette femme étonnante qui jugeait les tribus et le peuple, chante sa victoire sur ces rois de Chanaan, qui ont en vain combattu à Thanach et à
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Maggedo, dont les chars ont été brisés et dont les soldats morts ont été entraînés par 4es eaux du Kison. (Judic. V.) c Les pieds de leurs chevaux, dit-elle, se sont usés dans la rapidité de leur fuite... Qu'ainsi périssent tous tes ennemis, ô Jehovah ! et que tes serviteurs soient comme le soleil qui se lève dans sa force et que rien n'arrête dans sa course. >
Mohammed, qui -semble redouter les attaques des voleurs , nous fait traverser en toute hâte les ravins et les vallons qui conduisent à la plaine d'Esdrelon. Il a sans doute en mémoire sa justice expédilive de la veille, et il craint les représailles. Sa grande expérience du pays lui rend suspects les ravins et les fonds sauvages qu'il nous faut traverser. La nuit s'avance à grande hâte; l'obscurité nous çagne; notre ascension auThabor ne nous a pas pris moms de cinq heures de la journée. Nous obéissons aux ordres de notre chef et, autant que le peuvent nos montures, nous précipitons notre galop.
Enfin, sur le haut de la dernière colline, dans la partie du ciel encore éclairée par les derniers rayons du soleil qui vient de se coucher , nous apercevons les silhouettes de nos amis à cheval , qui viennent au-devant de nous. Je revois avec bonheur M. de Lesseps et ses deux consuls, dont l'un avait failli périr sous mes yeux ; nous mettons en commun nos nouvelles, nos émotions, nos impressions de la journée, et nous rentrons à Nazareth, à la lueur des torches et au bmit des coups de fusil qui retentissent sur notre passage.
Ce fut une grande joie pour moi de rentrer dans ce palais de la Reine du ciel. L'émotion de l'avant-veille était toujours présente à mon cœur, et bien souvent je me détournai pour cacher une larme. Suivant les bons conseils de mes hôtes , je me reposai de bonne heure pour bien me préparer aux fatigues, non pas du lendemain, mais des jours qui allaient suivre. C'était à peu près, comme on va bientôt le voir, mon dernier gîte avant Jérusalem.
Le lendemain étant venu, j'eus encore le bonheur de dire la sainte mess^ dans la grotte de l' Annonciation ; après le déjeuner je pris congé du supérieur ^t de ses religieux , à qui je devais une si heureuse hospitalité. Je retournai m'agenouiller une dernière fois devant le sanctuaire mystérieux, dont le souvenir ne me quittera jamais, et je montai à cheval, le cœur rempli à la fois et de la plus grande joie et des .plus amers regrets, n'osant plus me retourner vers ces lieux que je quittais pour toujours.
A quelque distance de Nazareth, je suppliai, bien malgré moi sans doute, M. E. de Lesseps et les deux consuls de terminer ici leur amicale protection, de m'abandonner aux hasards de ma route, et de rentrer à Nazareth. Nous fîmes en ce lieu une petite halte, et nous nous embrassâmes pour la dernière fois. Si un jour quelque chose rappelle ce souvenir au cœur de M. E. de Lesseps, qu'il sache bien toute la part qu'il a eue à la plus gi'ande joie de ma vie , et comment il est impossible que cette douce reconnaissance me quitte jamais.