CHAPITRE XXXII
La plaine d'EsdreloD. — Le supercilium montis, — Ce qu'on voit de la plaine. — Impatience naturelle. — Les cavaliers errants. — L'entrée à Djennin. — La chambre d'hôte. — L'hospitalité de la Bible. — Engannin du livre de Josué. — Le chemin des caravanes. — La fontaine et les Rachel. — Adieux à Mohammed. — Le nouveau chef d'escorte. — L'entrée dans les gorges de la Samarie. — Quinze horribles figures. — Ce qui peut distinguer l'attaque de la défense. — La citadelle de Sanour.
Nous entrâmes dans la grande plaine d'Esdrelon, en débouchant par un ravin étranglé et pittoresque qui touche à Nazareth et qui communique de ce bourg à la plaine. Je contemple à ma gauche cette montagne bizarre ou plutôt cet amas de rochers escarpés, ce super^ cilium montis dont j'ai déjà parlé, et d'où les Juifs voulaient précipiter Jésus. Le frisson me saisit en devinant toute l'horreur de ce supplice réservé au plus saint des enfants des hommes, ce genre de mort qui n'était différé que pour en attendre un plus honîble encore ; je demande pardon à Jésus pour ceux qui n'ont
{)oint voulu le reconnaître , et pour moi-même qui , par e péché , ai si souvent voulu le chasser de mon cœur. Dans la plaine , le soleil devint bientôt intolérable et brûlant. Je fus obligé de renoncer même à la lecture de mon bréviaire, qui en profita pour s'échapper de mon manteau arabe. Je le croyais perdu sans retour, quand
il lut lieureusement retrouvé et rapporté par un des liommes de mon escorte. Parlerai-je de tout ce qui nous entoure dans cette plaine? des montagnes de Gelboë, pleurées et maudites par David après la mort de Saûl ; du petit Ilermon, Hennonim à monte modico; de ce bourg aride qui apparaît sur ses flancs , et à la porte duquel Jésus rendit un lils unique à sa mère en pleurs? Parleraije de Foulch, de Sunam ou Sulim, d'Abisag, la belle Sunamite, et de tant d'autres souvenirs? Je prie le lecteur d'excuser mon silence et de me suivre en toute liàte; j'ai une grande impatience, qu'il me semble devoir partager avec moi , celle d'arriver au plus tôt à Jérusalem. Quelques cavaliers errants se montrent au loin dans la plaine, et, en nous apercevant, se réunissent en un seul groupe. Mohammed, qui les observe, nous ordonpe de nous serrer autour des bagages et de continuer notre marche, et bientôt ils disparaissent. Nous ne fîmes qu'une seule halte en traversant cette plaine, ce fut à côté de quelques ruines assez considérâmes et près d'une fontaine. Nous étions partis de Nazareth après le déjeuner et à midi, afin d'arriver vers la nuit à Djennin. Déjà nous approchions de cette ville et nous commencions à distinguer son minaret et ses jardiris d'orangers, lorsque nous aperçûmes une troupe de cavahers sortant de cette ville ; c'étaient le gouverneur de Djennin, son neveu et quelques-uns des principaux habitants qui venaient à cheval au-devant de nous. Après les compliments d'usage, nous confondîmes nos rangs en signe d'amitié et nous allâmes tout droit ch^z celui d'entre eux qui nous avait préparé l'hospitalité.
Je fus installé avec mon drogman et mon chef d'escorte dans le plus beau salon de la maison, qui ne ressemble en rien à nos demeures. Comme c'est la même chose partout chez les Arabes qui ont une demeure abordable, voici en deux mots ce que sont ces appartements mis à notre disposition. Après avoir enfilé un chemin tortueux, entre deux murailles de terre ou de
pierres mal assemblées, nous arrivâmes dans une petite cour, et de là, à l'aide de quelques marches, dans une chambre carrée, qui est la pièce essentielle et la plus belle de la maison. Il n'y a pas de porte à ces chambres qui sont entièrement ouvertes d'un côté; et le sol, au lieu d'être en bois ou en pierres, n'est que de la terre battue. On monte deux ou trois degrés étroits et on se trouve sur un second sol semblable au premier: voilà le salon du voyageur, sa chambre à coucher, sa salle à manger, son vestiaire et tout ce que vous pouvez imaginer. Il est bien entendu que cet appartement est en dehors du harem ou du lieu réservé à l'habitation des femmes, auquel on monte ordinairement par un grand escalier intérieur. Là vous ne trouvez pas un meuble, pas un clou, mais seulement une petite niche carrée, pratiquée dans la muraille, est destinée à recevoir une cruche de mdia; c'est ainsi qu'ils appellent Yeau, ce besoin incessant et toujours si impérieux des voyageurs dans les vallons et les chemins ou plutôt dans les déserts de la Palestine. Ici le plafond est une voûte assez régulière, et le tout est assez bien blanchi à la chaux.
Une fois le voyageur accroupi sur ses talons, tous ceux qui viennent lui présenter leurs hommages se rangent dans la même posture que lui , le long des deux murailles, à droite et à gauche, de chaque côté de lui, attendant qu'il leur adresse la parole. Pendant ce temps on apporte force café et tchiboucks à l'usage du nouveau venu. Je fus touché de la gracieuse hos{Htalité de tous ces hommes que je ne connaissais point, et qui s'empressaient de me faire apporter par leurs esclaves , dont la plupart étaient des nègres, tout ce qu'ils possédaient, et .pour le repas qu'ils nous offrirent et pour le repos de la nuit. L'Arabe envisage l'hospitalité avec les mêmes yeux que la Bible, avec la même foi et le même dévouement que mit Abraham à recevoir les anges de Dieu. Pour lui son hôte devient, sôus son toit et pour le temps qu'il y demeure, une chose sacrée, un culie.
Aussi ridée irun hôtel ou d'une auberge européenne est-elle l'invention la plus impossible dans le pays.
Djennin^ la dernière ville de la Galilée, est, au dire de quelques-uns^ située sur remplacement même de l'ancienne Jesraël, de la tribu alssachar. M. de Saulcy pense, avec auelque vraisemblance fondée sur le rapprochement des noms , que c'est la même Djennin qui s'appelait Engannin dans la Bible et dont il est parlé au livre de Josué (49; 21), au moment du partage de la Terre promise entre les douze tribus. Dans cette quatrième portion donnée à Issachar, et qui va du Thabor au Joumain, le livre de Josué distingue nettement ces deux villes, En^^annin et Jesraël, nommant* celle-ci la première des seize cités qui composent ce partage, et mettant l'autre presque au dernier rang. Une source d'eau vive et abondante inonde la place publique et se répand avec profusion dans les jarains, d'où s'élancent des palmiers aux grands bras chargés de grappes et de fruits, des bouquets d'orangers et de figuiers d'une trèsbelle apparence de vigueur et de fertilité, le tout enfermé dans des haies impénétrables de monstrueux cactus.
Cette ville est dans une plaine, sur le passage des caravanes qui vont de Damas en Egypte, et des pèlerins qui vont de Nazareth à Jérusalem. Elle est donc connue de tous les voyageurs. On prétend qu'on y voit encore les restes d'une église qui y aurait été bâtie pour rappeler un prodige raconté dans l'E^gile et accompli en ce lieu, le miracle de Jésus guérissant dix lépreux, dont un seul, un Samaritain, accourut lui rendre grâces. (Luc, 17).
Je me promène autour de la fontaine et de ces jardins, dont la verdure luxuriante fait un si grand contraste avec la sécheresse du pays; je prends plaisir pendant quelque temps à voir l'empressement et à entendre le tapage des femmes qui viennent puiser leur provision d'eau à la fontaine. La saleté de toutes ces femmes qu'on a bien voulu comparer à Rachel , ne me laisse
pas les mêmes illusions qu'à mon compatriote de Saulcy, et je rentre bientôt me jeter sur les couvertures où je dois passer la nuit.
A quatre heures du matin, nous sommes à cheval. Je quitte avec regret mon brave Mohammed, oui se sépare de moi pour retourner à Nazareth, dans sa lamiUe. Sous sa protection voilà déjà bien des lieux visités et parcourus sans dangers pour nous. En sera-t-il de* même les jours suivants, une fois que nous serons entrés dans les mc«itagnes de la Samarie? Le gouverneur de Djennin me donne , pour le remplacer et pour conduire mon escorte jusqu'à Naplouse, soa neveu, jeune officier de vingt ans , qui ne me semble pas bien redoutable , mais qui commande la milice turque et la cavalerie du pays. •Son costume est des plus bizarres et des plus éclatants : à défaut d'autre chose, il commande le respect. Une veste d'un rouge écarlate, chamarrée de broderies d'or, en fait le principal ornement. L'or y est semé avec une telle profusion , qu'il laisse à peine à l'écarlate le temps d'éblouir aussi le regard. Ce petit vêtement ne descend que jusqu'à la ceinture; mais, en revanche, une lance longue de vingt-cinq à trente pieds le désigne suffisamment comme le chef de la caravane, à la tête de laquelle il se tient constamment, sans détourner de* devant lui son regard. Mon escorte, composée d'un cawas, d'un drograan, de deux mules de bagage, de deux mouckres et de cinq soldats ou cavaliers turcs, présente, quoi qu'on en dise, une mine bien plus bizarre que redoutable.
Dès le lever du jour, nous fîmes notre entrée dans les gorges et les montagnes de la Samarie. Nous avions à notre droite Dothaïn, où Joseph vint chercher de si loin, depuis Hébron et Sichem, ces méchants frères dont la jalousie lui valut de si hautes destinées. Ce souvenir, qui me revient au moment où je m'avance vers fe tombeau du divin Sauveur des hommes, me rappelle que ce songeur mystique, somniator venit, nous est
donné par les Pères de TEçIise comme l'image de Jésus ; ce fut la pitié de Juda qui le tira de son tombeau afm de le vendre à des marchands ismaélites, pour quelques pièces de monnaie, comme Jésus, vendu aussi par un de ses frères et plongé dans une fosse au moment où on le dépouille de sa tunique, sort vivant et glorieux de son sépulcre.
Nous étions au dimanche matin; le soleil se levait pur et radieux sur ces collines, et, pour tout hotnmage au Dieu étemel, je n'avais, en ce beau jour, à lui offrir que mon cœur et la récitation de mon office. J'en étais tout occupé, lorsque, au détour d'un coteau, derrière un épais buisson, nous apparaissent tout à coup quinze horribles figures de naturels du pays, vêtus de guenilles et armés chacun d'un fusil à deux coups. Leur présence, à cette heure, dans un coupe-gorge où passent forcément tous les voyageurs ; leurs visages, leurs regards, leurs gestes, leur conversation animée disaient à la fois et leurs méchants projets et les considérations de prudence qui pouvaient les modifier. A la vue de l'élégant neveu du gouverneur de Djennin, leurs colloques s'arrêtèrent; ils nous regardèrent, avec une indifférence affectée, passer à deux pas devant eux, et se contentèrent de saluer nos soldats , qui leur répondirent d'un seul mot, mais sur un ton qui me sembla fraternel. Quant à mon brillant chef d'escorte, il ne daigna ni leur répondre, ni les regarder; je crus qu'il me traçait mon devoir et je l'imitai. A quelques pas plus loin , Antoine, qui venait de juger la situation , arrêta son cheval pour me dire : c Si nous eussions été seuls, notre affaire était faite. y> Il paraissait heureux comme un homme qui vient d'échapper à un grand danger.
Quant à moi, avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais faire de distinction entre les voleurs qui nous attendaient dans ce ravin et les soldats qui nous protégeaient , ni sous le rapport du costume ou de la figure, ni sous bien d'autres rapports. Une seule chose me ras-
surait, c'était la mission dont j'étais chargé et le respect bien connu de tout ce monde pour les ordres émanés de Constantinople. Ce qui contribue beaucoup à enlever au voyageur toute illusion de confiance , c'est l'absence d'uniforme chez le soldat turc. Il est bien vrai qu'il en est à peu près de même sur les rives du Bosphore ; mais, à de telles distances de la capitale, cette pénurie de costume n'est pas faite pour rassurer. Tout ce monde de frères, de bergers, de maraudeurs, voire même de soldats , peut facilement s'entendre pour détrousser le passant; heureusement qu'il y aVait là un haut personnage responsable de ma personne, et cela suffisait pour me garantir.
De là nous arrivâmes bientôt au pied de la fi^meuse citadelle de Sanour, dont on a beaucoup trop parlé et dans laquelle deux mille fellahs ou paysans arabes, pour échapper à l'obligation de recevoir une garnison turque, soutinrent en 1831, pendant six mois, un siège acharné et les assauts réitérés de quarante mille hommes commandés par ce même Abdallah , le féroce pacha de Saint- Jean-d' Acre dont nous avons parlé au Carmel, qui se crut immortahsé par le siège de cette bicoque. On n'y voit plus aujourd'hui que quelques murs démantelés, et il semble , en regardant ce modeste mamelon , qu'une compagnie de voltigeurs s'en serait emparée entre deux repas. Aussi je remarque une impression bien différente sur les visages qui composent ma troupe : tandis que mes Turcs passent en silence, sans honorer même d'un regard le squelette de la forteresse démantelée, mes Arabes exaltent bien haut la défense et ses prouesses, et vont jusqu'à étendre à troi^ ans les six mois de résistance des héros de Sanour. J'écoute, mais je ne prends point part aux débats. Je me félicite intérieurement d'avoir échappé à toutes les alertes que peut donner la grande plaine d'Esdrelon quand le Roi de la Terre n'est pas là pour vous protéger.