‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 37 sur 79 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

La fontMoe de Djabà. *- La patri« des Toleurs. — Les eaux de ia mer el les eaax du fleuve. — Le voyage de Marie dans les motilagDes de Joda* •— Sebastieh — Réception et Jnjures. — La dynastie hérodienne. — Ses crimes et leurs enseignements. — Les approches de Siehem. — La fille de Bathael. — Le chant Dorien. — Le vallon de Stchem. — ^ Le mont Hébal et le mont Gariaim. — Josuë et lebovah. -^ Bénédiction et malédiction.

Ainsi que je l'ai déjà fait remarquer à Toccasion de Bethulie , c'est ici que quelques auteurs placent la véritable Bethulie de Judith. Après avoir traversé un affreux village posé au sommet d'une colline comme un nid de vautours , nous arrivons à la fontaine de Djabà et nous nous abritons sous quelques oliviers pour prendre notre modeste et frugal déjeuner.

Quelques femmes, pendant ce temps-là, viennent à passer , portant , les unes de l'eau , les autres quelques nranches de vieux bois ; je n'ai jamais rien vu de plus sale et de plus ignoble que ces étranges costumes et ces* horribles visages; et pour ajouter sans doute à l'impression qu'elfes me causent, voilà qu'elles nous lancent en passant des regards furieux qui semblent nous reprocher notre présence en ces lieux. Quanta mes mouckres, ils partagent évidemment mes impressions, et je les entends discourir entre eux, dans cette langue qui semble leur être la plus familière, en italien, sur le

plus ou moins de droits qu'ont à porter le titre de pays de voleur, si bien mérité par tous, les différentes localités que nous avons l'honneur de traverser. ^Questa, se disent-ils tout haut comme pour nous nissurer sans doute, è patria (Ici ladrif » Puis ils ajoutent bien vite : « Anche ella.., ma laltra è pin... etc. > Je crus même démêler dans leurs convei-sations le nom de Mohammed. Peutêtre se rappelaient-ils aussi que c'était dans ces mêmes parages que M. de Saulcy avait eu besoin de la vigueur et de la présence d'esprit de son cher Mohammed. On sait en eîfct que , attardés dans ce même chemin aux approches de la nuit , ils furent entourés de voleurs se glissant dans l'ombre pour les surprendre dans ces nivins , et que le même Mohammed , qui avait failli ensanglanter mon passage à Cana, les mit en fuite en tuant d'un coup de fusil celui qui s'était le plus approché.

Nous arrivons bientôt sur un plateau très-élevé, d'où la vue domine un de ces grands horizons, comme l'Orient seul en révèle , et qui font une si grande impression sur tous les voyageurs , ainsi que l'éprouvèrent en ce même lieu deux illustres compatriotes , deux Français , MM. Poujoulat et de Saulcy. D'ici j'aperçois dans le lointain, à ma droite , la Méditerranée , cette vieille connaissance que je commence presque à oublier et que je dois bientôt revoir. Elle se développe, à l'est, par-dessus les montagnes de la Samarie, comme une plaine d'azur confondue avec le ciel bleu à l'horizon. Je ne suis pas peu surpris, en me trouvant à une telle hauteur, de me voir presqu'au niveau des flots de la mer, qui semblent menacer de m'engloutir, moi et ce qui m'environne, tandis que, devant moi, le vallon de Sichem et toutes les autres vallées à ma gauche, jusqu'à celles du Jourdain , me paraissent descendre , comme elles le font en effet, bien au-dessous de cette grande masse d'eau. On affirme, en effet, qu'il y a une différence de plus de cent quatre-vingts mètres entre le niveau des eaux du Jourdain et celui de la Méditerranée. Ce spectacle a quelque chose d'effrayant.

Je salue néanmoins ces flots qui m'ont apporté dans ces régions lointaines et qui doivent me ramener bientôt dans ma patrie; en même temps je bénis le Dieu qui enchaîne les tempêtes sur nos têtes et tient entre ses mains la clef des abîmes.

Bientôt se présente devant nous un ravin dans lequel il nous faut descendre, pour remonter immédiatement le Someron , autre montagne aussi difficile à gravir. Tous ces exercices ne laissent pas que de causer quelque embarras , tant à la descente qu'à la montée ; et, malgré les feux du soleil, il faut nous décider, par prudence , à quitter nos montures , tantôt pour glisser à travers les roches nues et les pierres qui roulent sous nos pas , tantôt pour escalader des sentiers à pic. Ces affreux chemins qui nous épouvantent et la stérilité qui nous environne nous rappellent la terrible parole du prophète Michée, menaçant l'idolâtrie de Samarie : « Je ferai de Samarie comme un monceau de ces pierres entassées dans le champ où on plante la vigne. J'entraînerai ses ruines au fond de la vallée et je mettrai à nu ses fondations. » (Mich. 1.)

En quittant Nazareth je m'étais proposé de bien étudier le chemin que fit la sainte Vierge , à l'occasion de son voyage dans les montagnes de la Judée, pour visiter sainte Elisabeth, la mère de saint Jean-Baptiste. J'avais été, dans mon enfance et à ce sujet, exposé à une grande erreur. Je m'étais imaginé un simple voyage court et facile, une démarche de parenté et de bon voisinage, entreprise avec facilité sous l'inspiration d'un premier mouvement ; c'est au contraire, pour une femme surtout , une immense fatigue , un trait de dévouement, un grave devoir douloureusement accompH, et on conçoit que l'Evangile en fasse une mention particulière, même abs.traction faite du dénouement prophétique auquel ce voyage vint aboutir et que nous rappellerons plus tard, lors de notre visite dans les montagnes de Juda.

Nous voici arrivés à Sebaste ou Sebastieh , assise sur le coteau que nous venons de gravir et dont nous voulons visiter les mines, devenues si intéressantes sous le crayon de M. de Saulcy, et qui tiennent la place de la trop célèbre Samarie. Des enfants folâtres, pleins de santé et d*une assez jolie figure , accourent au-devant de nous et nous témoignent quelque confiance. Déjà nous songeons , au moyen d*une pièce de monnaie , à nous les rendre utiles dans la visite de ces ruines. Mais aussitôt leurs mères furieuses, les matrones de ce repaire maudit, les rappellent d'un air sévère, leur font, à grands cris et à grand renfort de gestes, connaître les indignes infidèles à qui ils ont affaire et leur enseignent à nous jeter des pierres: ce qui est immédiatement exécuté. Un de mes cawas, avec sa pomme d'argent, en a bientôt fait justice, sans leur faire beaucoup de mal ; et alors leurs pères, plus sensibles à nos piastres qu'à notre indignité, arrivent offrir leurs services. Ils nous proposent de nous montrer l'église , le palais d'Hérode et toutes les ruines qui peuvent nous intéresser.

Ces lieux, si bien décrits par M. de Sauley, n'ont pas besoin de l'être encore. Sebaste est pour le chrétien un terrain fécond en souvenirs. La dynastie hérodienne apparaît ici bien plus qu'à Tibériade. Ce nom cruel des Hérode, dont je vais retrouver les traces à Jérusalem , et surtout dans le sang répandu à Bethléem, se présente à moi inscrit sur toutes ces ruines, et j'éprouve une secrète horreur en me rappelant les crimes ordonnés par cet Hérode-le-Grand de qui un païen a pu dire , au témoignage de l'historien Macrobe, (( qu'il valait mieux être son porc que son fils. » A travers ces pierres et ces quelques colonnes qui sont encore debout, je vois le vil flatteur d'Auguste, ainsi que le bourreau de la sainte liberté de la parole, le superbe railleur de l'humble Jésus, errer comme des ombres, poursuivis par le sang qu'ils ont répandu.

C'est au milieu du sang et des crimes de cette dynastie

qu'a commencé Tère chrétienne et que se sont accomplis les principaux événements de la vie de Jésus, dont je vais rechercher les souvenirs. Comment donc passer ici sans s'arrêter en ces lieux ensanglantés? Comme Tibériade m'avait rappelé l'incestueux meurtrier de saint Jean-Baptiste, ici le temple de Sebaste (c'est-à-dire Auguste) me rappelle l'abject adulateur d'Antoine et d'Octave, le cruel meurtrier des Innocents.

L'Iduméen Antipater fut le père de cette dynastie et sut faire tourner à son profit les fautes et les sacrifices des Machabées. Hérode son fils, surnommé le Grande trouva le moyen de plaire à Antoine, qui le nomma létrarque; il sut également se concilier les bonnes grâces et les faveurs d'Octave et d'Auguste. C'est lui qui bâtit ce temple de Sebastieh , dont quelques colonnes sont encore' debout aujourd'hui. Il fit périr Mariamne et ses trois fils, Alexandre, Aristobule et Antipater, ainsi qu'une foule de grands personnages, justifiant par tant de sang répandu la cruelle injure rapportée par l'historien Macrobe. Un tel homme était digne de commander l'horrible massacre de Bethléem. Il mourut la première année de la naissance de Jésus-Christ.

Après sa mort, la Judée fut partagée entre ses trois fils Archelaûs , Philippe et Antipas. Les cruautés d'Archelaûs furent telles que, à son retour de l'Egypte, la sainte famille n'osa point traverser la Judée pour se rendre à Nazareth, ainsi que nous le voyons au deuxième chapitre de saint Matthieu. Il fit périr d'un seul coup trois mille de ses sujets. Auguste le relégua dans les Gaules, où il mourut à Vienne, en l'an 6.

Hérode-Philippe, fils d'Hérode-le-Grand et de Mariamne, fut chargé de la Trachonite ; c'est lui qui fonda Paneas ou Césarée. Il abandonna sa femme à son frère Hérode- Antipas.

Hérode-Antipas fut le tétrarque de la Galilée. Il bâtit Tibériade, ainsi que nous l'avons dit en passant sur les bords du lac de Génézareth. Il épousa Hérodiade, femme

de Philippe, son frère; et pour échapper aux sévères reproches do Jean-Baptiste, il lui fit trancher la tête pendant un festin qu'il donnait à sa cour, d'après le tcinoi^najje des Livres-Saints et de l'historien Josèphe.

(Vest devant cet llérode-Antipas que le procurateur romain [Mlate lit comparaître Jésus à son dernier jour; c'est devant sa cour, déjà souillée du sang du dernier des Propliètes, que le divin Sauveur, traité comme un maj(icien d(\ TKpjpte, fut sollicité de faire un grand prodi{,^e qui étonnât la Judée, et répondit par un silence plein de dignité aux railleries de ces hommies impies; (î'est ce tétrarque faible. Cruel et incestueux, que l'ambition d'IIérodiade entraîna à la perte de sa royauté, en lui méritant la disgrâce de Caligula qui l'envoya à Lyon, mourir dans l'exil.

On voit peu de dynasties qui aient accumulé autant de crimes et autant de haines. Je laisse un instant la plume et la parole à Tàme toujours française et catholique de Poujoulat, à qui nous devons une esquisse de la sanguinaire dynastie dont je foule en ce moment les traces.

« Il y a peu d'histoires, nous dit-il, plus dramati- (|ues (juc celle de la dynastie hérodienne. Il en est peu aussi de moins connues. L'Iduméen Antipater, qui en fut le chef, était un politique habile; dans les divisions et l'affaiblissement de la famille des Machabées , il sut se préparer une puissance certaine en prenant le parti du plus faible contre le plus fort; c'était la politique romaine. Antipater la devina et la servit. Il parvint par là à gagner l'appui du peuple-roi, et ce fut sur ce fondement solide, mais anti-national, qu'il établit la puissance de sa maison.

y> Cette puissance fut portée à son comble par son fils Ilérode. Celui-ci n'était certes pas non plus un homme ordinaire. Ami des arts et de la magnificence, il couvrit la Judée de monuments. Les travaux qu'il fit exécuter pour Tembellissement et l'agrandissement du

temple de Jérusalem purent passer pour une sorte de réédification du vaste et somptueux édifice. D'abord partisan dévoué d'Antoine, il fut assez habile pour gagner l'amitié d'Auguste et pour la conserver jusqu'à la fin. C'est devant Auguste que viennent se plaider tous ces horribles procès de la famille d'Hérode, qui rappelle si souvent la famille des Atrides. On voit te père accuser ses enfants , les frères s'accuser entre eux. Dans ces débats solennels , ni l'éloquence , ni les larmes, ni le sang ne manquent. Que de meurtres, grand Dieu! dans cette maison d'Hérode!

y> La belle et fière Mariamnje, la dernière fille des Machabées, est, au milieu de toutes les victimes, celle qui intéresse le plus. La mort de Mariamne est cependant le seul crime qu'on voudrait pardonner à cet Hérode si injustement surnommé le Grand; il aimait éperdument son épouse, il la tua plus par jalousie que par tout autre motif. Ses regre.ts et son désespoir furent si grands, qu'il faillit en perdre la raison. On l'entendait jour et nuit, dans son palais, appeler Mariamne avec des cris lamentables. Il se sépara de sa cour; il ne pouvait plus souff^rir le commerce des hommes , et on le vit errer longtemps dans les déserts, seul et désolé. Cet Hérode fut à la fois le plus coupable des pères et des époux.

» Le massacre de sa propre famille rend non-seulement possible, mais même très-vraisemblable le massacre des Innocents qui eut lieu sous son règne et dans les dernières années de sa vie. Ceux qui repoussent ce fait comme une horreur inutile qu'un homme tel qu'Hérode ne pouvait pas commettre, n'ont pas étudié l'histoire de ce prince, lié l'auraient. vu, à la fin de ses jours, sujet à des accès de farouche mélancolie, dévoré par une hideuse maladie et par ce ver du remords qui tue, mais qui ne meurt point; ils l'auraient vu ordonner froidement la mort des enfants des principales maisons juives qu'il avait attirées et qu'il, retenait à Césarée. L'homme

Îui, couvert du sang de sa famille, avait rêvé ce deuil e la Judée entière, était, si l'on veut, le jouet d*une horrible folie, mais il ne devait pas tenir compte de la mort de quelques enfants obscurs de la bourgade de Bethléem.

> On s*étonne qu'après tant de crûnes, le fils d'Ân- (ipater ait pu être appelé ^randf par ses contemporains. Il eut même des flatteurs qui voulurent faire de lui plus qu'un grand homme, ils voulurent en faire un Dieu.

> Les partisans fanatiques du roi des Juifs sont connus dans Thistoire sous le nom d^Hérodiens. fls appliquèrent à leur maître les prophéties relatives au Messie. Ils le représentaient comme devant accomplir les espérances de grandeur et de liberté que la nation nourrissait. Personne ne leur disait: Le régénérateur de Tunivers est ce petit enfant que Joseph et Marie de Nazareth portent, en ce moment, vers l'Egypte, pour le dérober à la férocité d'Hérode! >

Ici les ruines ont des enseignements d'une haute portée et d'une salutaire amertume. Aussi c'est avec une profonde tristesse que je parcours ces colonnes, ces pans (le murailles, cette église des chevaliers de saint Jean, dont les murs élevés attestent encore la magnificence. Mais ce qui fait sur moi l'impression la plus profonde, c'est le cachot qu'on appelle le Tombeau de saint Jean- Baptiste, On y descend par un escalier d'une vingtaine de marches. On croit que saint Jean, mis à mort au château de Machaeros, près du Jourdain, fut enterré par ses disciples qui rapportèrent son corps dans ce tombeau de Sebaste. Dans sa XLVie lettre adressée à Marcelle , saint Jérôme place les cendres de saint Jean- Baptiste dans la Samarie. <s: Samariam pergere, et Joannis Baptistm, Elisœi quoque et Abdm pariter dueres adorare. » Quand je fus dans ce sépulcre, absorbé par les souvenirs du dernier des prophètes, je songeai aux devoirs • et à la sainte liberté de ceux qui parlent et enseignent au nom de Dieu; J'entendis cette voix si

pure, qui ne pouvait mentir et qui prenait sa force en Dieu même, crier jusqu'au pied du trône: Non licet!. Non, cela ne vous est pas permis!! Je vis comment les hommes rendent muette la bouche qui condamne leurs erreurs, qui ose attaquer leurs crimes; je vis le sang de celui que l'Evangile appelle le plus grand des enfants des hommes; j^ vis cette tête énergique, que toute la Judée avait suivie dans le désert et sur les bords du Jourdain y tomber sous le glaive dans les ombres d'un cachot, pour donner satisfaction aux désirs impurs d'une feinme ; je me sentis pénétré d'une sainte horreur, et je tombai à genoux, demandant pardon à Dieu, pour l'humanité, d'un si grand crime, et pour moi, des lâchetés de ma propre conscience dans l'accomplissement du saint devoir de la parole de Dieu.

Notre séjour n^ fut pas long au milieu de ces ruines; nous nous y arrêtâmes le temps de reposer nos montures et de nous dérober quelques instants nous-mêmes aux ardeurs du soleil. Bientôt des oliviers magnifiques nous révélèrent les approches du beau vallon de Sichem, et me rappelèrent la patrie et le nom de Nachor, frère d^Âbraham. Mais hélas! encore une fois, au heu de la fille de Bathuel, de cette Rébecca dont la Genèse (ch. 24) a inspiré de si ravissants portraits à tant de peintres, je ne vois apparaître de temps en temps que des femmes en haillons, dont la peau disparaît sous la saleté et les ridicules peintures qui la couvrent, et dont les cheveux malpropres sont enlacés dans des coUiers de piastres de vile monnaie.

Avant de pénétrer dans ce beau vallon qui nous conduira, au miUeu d'une forte végétation, jusqu'à Naplouse, nous avons encore à descendre un coteau escarpé et difficile. A cette heure du jour, la chaleur est telle que je ne puis, malgré le danger, me résigner à marcher; je reste donc à cheval, et pendant ce temps là, soit pour oublier eux-mêmes la fatigue et le poids du jour, soit pour charmer mes ennuis, mes mouckres

et mes cavaliers entonnent un chant bizarre qui ne ressemble en rien ni à la musique moderne, ni à la. musique arabe : c'est un vrai plain-chant dans le mode dorien le plus pur, comme ceux que, au temps de saint Ambroise , l'Eglise dut emprunter aux peuples de rOrient pour en faire les chants et les neumes dont elle se servit dans ses temples. Quelle peut être l'origine d'une telle mélodie?

Le vallon de Sicliem, qui a dix à douze kilomètres de longueur, est très-accidenté et très-étroit. L'eau y coule en abondance et y produit des merveilles de végétation semblables à celles du mont Liban, et capables certainement de rappeler aux voyageurs les plus beaux sites qu'ils aient jamais vus. L'eau, dont la vue nous cause tant de joie, se jette à notre droite vers la Méditerranée; elle forme un des plus beaux cours de ce pays montueux et aboutit , près des bords de la mer, à ce petit lac dont, il est parlé dans l'histoire des croisades et qu'on appelle le Lac des Crocodiles. Ce vallon est formé par le rapprochement du Mont-Maudit, connu encore sous le nom d'Hébal et qui se trouve au nord, et du mont Garizim, qui est au midi. Les habitants, heureux sans doute de cette fertilité , ne néghgent rien pour l'entretenir; je les vois de tous côtés occupés de leurs cultures , et ce spectacle , qui . est tout nouveau pour moi depuis mon départ d'Europe et mou arrivée dans ces contrées, me confirme dans la pensée que la malédiction divine a frappé ies hommes d'aveuglement avant de frapper la terre de stérilité, dans tous les lieux où je l'ai trouvée maudite.

Comment passer ici sans songer à la grande scène dont il est parlé au livre de Josué et du Deutéronome, scène décrite dans l'Apocalypse par le spectacle des douze mille élus que les Anges marqueront au front, dans chacune des douze tribus; scène grandiose et sans appel de la terrible puissance de Jehovah séparant au dernier jour, dans la -vallée de Josaphat, les bons d'avec les

méchants? Josué, en effet, le successeur de Moïse et Thérilier de sa grande mission, amena ici, par l'ordre de Dieu, les douze tribus des Hébreux pour leur communiquer, en une séance solennelle , la volonté et les commandements de l'Etemel, et pour leur faire entendre les promesses et les malédictions de sa justice.

Le Seigneur avait fait dire à son peuple par Moïse (4) : « La terre dans laquelTe vous entrez pour en prendre possession ne ressemble pas à la terre d'Egypte dont vous sortez, et dans laquelle il suffit de jeter un peu de semence, comme dans un jardin sans cesse arrosé; elle est au contraire toute couverte de monts, de collines, de vallées, et a besoin de la pluie du ciel... Toute cette terre, que votre pied aura foulée, vous appartiendra, et vos frontières s'étendront depuis le désert, le Liban et le grand fleuve de l'Euphrate, jusqu'à la mer de l'Occident

:d Voici que je vous offre aujourd'hui ma bénédiction ou ma malédiction : ma bénédiction si vous obéissez à mes préceptes; ma malédiction si vous désobéissez à nos commandements, si vous quittez le chemin que je vous montre pour courir après de faux dieux...

]& Si donc vous obéissez aux préceptes du Seigneur, il vous enverra dans son temps une pluie bienfaisante , avec la rosée de la nuit , et vous récolterez le froment et l'huile en abondance. Mais prenez garde que votre cœur, trompé par de fausses divinités, n'abandonne son Dieu pour les adorer; parce que ce Dieu dans sa colère fermera sur vous les trésors du ciel ; la pluie ne descendra plus sur vos campagnes ; la terre ne produira plus aucun germe, et vous serez bientôt chassés de ce sol fertile que Dieu va vous donner.

» Lors donc que le Seigneur vous aura fait entrer dans cette terre vers laquelle vous vous dirigez, il placera sa bénédiction dans votre bouche sur le montGarizim, et sa

(1) Dentéronome XI et XXVU.

malédiction sur le mont Hébal; ces montagnes sont audelà du Jourdain, plus loin que le chemin qui passe k rOccident, sur la terre des Chananéens, dans les champs de Galgala, à rentrée de cette vallée qui se perd dans le lointain. >

Donc, Josué ayant accompli la vengeance que le Seigneur lui a commandée à Tégard des prévaricateurs

3ui ont sauvé de Tanathème quelques dépouilles de éricho, et qui, poiir cette coupable lâcheté, ont vu leur vaillance cchouer sous les murs de Haï, accourt avec trente mille de ses meilleurs guerriers; il s'empare de la ville à Taide du plus vul^re stratagème, la renverse de fond en comble et en fait périr tous les habitants. Alors, ainsi que l'avait prescrit Moïse dans son volume de la loi, Josué élève un autel au Seigneur sur le mont Ilébal; il le construit avec des pierres brutes que le fer n'a pas encore polies; il y offre des victimes au Seigneur et n'omet aucune des choses que Moïse a prescrites dans son chapitre XXVII du Deutéronome. Sur le mont Garizim, les tribus de Siméon, de Lévi, de Juda, d'Issachar , de Joseph et de Benjamiâi, prononcent les bénédictions que Dieu répand sur soii peuple quand il est fidèle à sa loi; et, en face d^elles, sur le mont Hébal qui , pour ce fait , a pris le nom de Mont-Maudit, les tribus de Ruben, de Gad, d'Azer, de Zabulon, de Dan et de Nepthali, proclament les malén dictions de Dieu sur ce même peuple lorsqu'il viole quelqu'un des commandements. Les lévites, d'une voix haute et solennelle, répètent les paroles du livre , et l6 peuple tout entier s'écrie : Amen !

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