CHAPITRE XXXIV
I^ erralier de Jérasalem. — Entrée à Naploase. — Honneurs extraordinaires. — Le palais du pacha. — Son empressement. — Repos. — La Tégétatioa et les raisins de la terre de Chanaan. — La Samarie et ses souvenirs. — Le premier de tons les schismes et la nécessité des scandales. — Dîner spleodide. — Résolution nouvelle. — Le départ de Naplouse. — Le tombeau 4e Joseph. ^<- Le puits de la Samaritaine. — La nuit survient.
J'en étais là de mes souvenirs et de mes impressions, quand un cavalier turc , envoyé de Jérusalem par M. de Barrère , notre consul en celte ville , accourut en toute hâte m'apportant une lettre dont la suscription était écrite à la fois en français et en arabe. M. de Barrère me disait que Monseigneur le Patriarche et lui-même étaient très-impatients de voir enfin se réaliser leurs espérances au sujet de la donation de Sainte-Anne, et me priaient, dans les termes les plus gracieux, de ne pas perdre en route un seul instant- Un courrier, expédié deux jours auparavant , avait jugé à propos de ne pas aller plus loin au-devant de moi et de m'attendre à Naplouse.
Fendant que je m'approchais de Naplouse, tout en lisant cette lettre , je me vis tout à coup entouré par une foule nombreuse de peuple et de cavaliers, accompagnant le pacha, gouverneur de cette ville, qui venait au-devant ae moi pour m'inviter à descendre chez lui.
(Ici honneur rendu à un. Français, à un prêtre latin, attendu avec une impatience inusitée en ces lieux et chaîné d'une mission importante de la part du gouvernement turc et de l'ambassade de France, produisait visiblement une (grande impression sur toute cette population qui accourait avec empressement sur mon passage. Je vis même, non sans émotion, car j'étais loin de^m'y attendi*e, (|uelques hommes se détacher de la foule, se dépouiller de leur manteau et l'étendre sous les pieds de niofi clievaly me rappelant ainsi, après dix-huit siècles, le triomphe qui avait conduit Jésus de la porte du temple au rocher du Calvaire, et la facilité avec laquelle ces populations, un instant émerveillées des succès de la France , pourraient un jour nous abandonner. Comme ces honneurs n'étaient pas plus pour moi que pour certain porteur de reliques bien.connu, mais qu'ils s'adressaient à la France, ma patrie, et à la Reine du ciel dont j'étais l'indigne serviteur, je me recgeiUis intérieurement, rap* portant ces hommages à la Mère de Dieu et des hommes et la suppliant de bénir la France et de regarder avec miséricorde ces tristes contrées, maudites ai\|ourd'hui et pourtant jadis si fertiles et si heureuses.
La demeure du pacha est un vaste palais dont il occupe seulement une aile ; le reste est en construction, et voilà déjà treize ans qu'on y travaille. J'eus quelque peine à mettre d'accord dans mon esprit le grand nombre d'ouvriers que j'avais sous les yeux avec les travaux déjà exécutés ; mais une telle lenteur, si bien en rapport avec tout ce que j'avais déjà vu, ne devait point me préoccuper, et même il eût été peu giacieux d'en faire la remarque. Ce brave gouverneur avait une figure on ne peut pas plus ouverte et communicative. Il ne tarda pas à me faire savoir quel prix il attachait à ma haute protection, et se recommanda à moi pour que je fisse, valoir ses services à l'ambassade de France. Décidément, ici comme à Caïffa, le vent était à la France, et on considérait mon passage comme une aubaine. Cette surprise contribua
à ïtte rendre un peu moins grande celle, d'uée si gêné*i^use hospitalité. ^ ' ^ -
lîans un instant Je fus entouré d'un grand nombre dé serviteurs, tous plus empressés les uns que les attitresv et on me conduisit dans un vaste salon > parfaitement aéré, où je ne tardai pas à apprécier l'avantage d'échàp* per aux rayons du soleil et de goûtei- un peu de reposi Là, mon hôte mit toute sa maison à mes ordres , ï»é> suppliant dépasser au moins un mois dans sa demeure, et me présenta tous les principaux fonctionnaires de de cette ville. Je me hâtai d'en finir avec tous c0s hommages et surtout de m'informer par quels moyens Je pourrais gagner un jour de marche sûr le&^ deux jours qui me restaient encore pour arriver jusqu'à Jérusalem. J'écrivis immédiatement à M. de Barrère, pour l'assurer que Je ne perdrais aucun instant et le remercier des précautions sages dont il avait bien voulu entourer et garantir le peu de chemin qui me restait à faire ; je lui renvoyai ses deux courriers et ne voulus conser\^er que l'escorte de six cavaliers qu'il avait mise à ma disposition et ^uî m'attendait depuis deux jours; ce qui me permit de remercier et de congédier mes cavaliers de DJennin.
Ceci étant terminé, comnie j'étais plutôt fatigué qu'affainé, je demandai à être seul et à me reposer un instant sur le (ttvan du salon, afin de profiter de la délicieuse fraîcheur qu'on y respirait. J'avais là sous les yeux des adbires tf une force et d'une fécondité admirables, des figufêrs d'une envergure presque impossible et surtout des vignes d'une telle richesse, qu'il me fut donné de voir enfin, pour la première fois et de mes propres yeux ^- la* vérité du récit des eîfplôrateurs envoyés par Moïse dans le l^ays deiChanaan. Parmi les quelques monstrueux rai^ïis qtai" reposaient encore sur des masses informes de pierreb, quelques-uns certainement étaient de taille à ne 'pouvoir être portés autrement que suspendus et soutenus par deux hommes, attendu qu'un seul porteur n'en vi^drait à bout qu'en écrasant, sur son dos ou
dans sin) bras, des produits de ce poids et de cette grandeur. Que de souvenirs , de réflexions se pressent ici en foule 1 Samaric, Sichem ou Sichar, Nachor^ Abraham, Jacob et les patriarches, le culte du vrai Dieu, le temple de Garizim, et, seule au milieu de tant de souvenirs, Naplouse, avec tout ce qui s'y est passé, tout ce qui en est sorti ! Que d'événements , que de poésie, que de choses mémorables et en assez grande abondance pour écrii^e sur Naplouse le plus intéressant de tous les volumes! Mais une seule idée me préoccupe et arrête le sommeil que j'appelle en vain. C'est le schisme d'Israël qui vient déchirer et partager comme un manteau riiéritage du peuple de Dieu; c'est la scission qui suivit les cleux beaux règnes de David et de Salomon; ce sont les dix tribus séparées de Juda et de Benjamin, cruelle et première discorde parmi les enfants de Dieu ; ce sont les conséquences fatales de ce schisme, triste image des déchirements futurs, germe malheureusement fécond des schismes et des scandales que Jésus-Christ a proclamés nécessaires même dans son Eglise.
Quand elle a détaché sa cause des promesses faites au royaume de Dieu , Samarie est condamnée à périr, comme le rameau séparé de la tige qui le portait. Un réformateur va lui donner un nouveau nom, un nouveau culte, qui n'auront aucune part aux bénédictions du ciel et que Dieu réprouve. Aussi , tandis que l'ange du Seigneur extermine, sous les murs de Jérusalem, la puissante armée de Sennacherib; tandis qu'une femme arrête Holopherne sous les murs de Béthulie; Samarie et les malheureux habitants du royaume d'Israël, vaincus par Salmanasar, roi d'Assyrie, sont emmenés captifs chez les Assyriens et les Mèdes, et'un peuple nouveau, des Cuthéens viennent de la Ghaldée remplacer dans leurs vallons déserts ces pauvres exilés. Telle est l'origine de ces novateurs, dont il n'y a plus que quelques misérables rejetons aujourd'hui.
Les» Samaritains descendent de ce fameux iémr^ qui acheta la montagne de Samroun et y fonda Samarie\yl^ * iiouvelte capitale qui remplaça Thersa. Celle-ci avait été Fœuvre du père de l'impie Achab, et ce fondateur étàk k digne fils de Samri ou Zamri, de ce Sardanâpaie) ail petit pied, qui se brûla dans ison palais avec sas fennnes et ses trésors, après un règne de sept jours. On le voit, ce ne sont pas les souvenirs qui manquent ici^ mais ils ne sont pas de nature à fixer les pa^ et le cœur d|i pèlerin, ; »
Pour moi qui viens de parcourir depuis trois mois ce vaste champ que l'ivraie du schisme dispute encore au Père de famille, cette Eglise d'Orient que le crime de Photius a arrachée à la couronne de JésusnChrist;. je suis plus que jamais convaincu de la stérilité de tout rameau détaché de la tige première et vitale , de l'impuis^ncô de toute église séparée de l'Eglise qiii seule a hérité des promesses de Dieu. Comme je l'ai fait voir, je n'ai rencontré, au sein des églises grecques de l'Orient, que des populations ignorantes et fanatiques; un clergé sei^^ vilement obéissant aux caprices, quels qu'ils soient, jdu maître temporel; un clergé plus désireux desibiènsf de ce monde que des intérêts éternels, exerçant sans pitié, au préjudice des âmes rachetées par le sang deiéiBu«, soil titre et son privilège de collecteur d'impôts et uniquement occupé de répandre à pleines mains, à l'aide deJ^gOiOrance et de la superstition qu'il enti-etient ,. la ^calomnie^ la plus: grossière et la haine la plus implacable oonéire l'ElgUse de Rome.
. • :Pouiî(|uoi, hélas ! Dieu a-t-il permis de tels malheurs?
Au miheuide tant de- ruines, reconnaissons un grand
iJdîeniaît du.€iiBl qui.justifi^ait, à lui seul^ cette néces-^
'!sité'redfiiutGd3ledont parle lé Fils de Dieu: (l Necesse est
>fiti'9BMiëM iscandalaJ II est nécessaire quU y ait des
^èandalesi't^. La haine entre les Samaritains et les juifs
ajea le mérite de. nous garantir l'authenticité des Uvnes
de l'Ancien Testament, co«ïme les protestants .et ;)es
tuifs nons garantissent encore aujourd'hui celle des livres du Nouveau Testament et de tous tes livres saints. Les Samaritains, plutôt en haine des juifs qu'ils méprisaient ((ue par la crainte de quelque innovation, se refusèrent même à admettre les caractères chaldéens pour récriture de leurs manuscrits; et ces hommes,
3ui allèrent iusqu'à bùtir sur le Garizim un temple rivai e celui de Salomon, et qui n'osaient pas changer récriture de leurs manuscrits , nous ont laissé des livres qui servent de contrôle à ceux des juifs et des chrétiens. Dieu ne permet-il pas encore que les Anglais de nos jours, qui prennent si peu de souci de la démoralisation qui court leurs rues , leurs ateliers , leurs tavernes , dépensent des millions employés à répandre sur tous les rivages du monde des Bibles qui serviront de contrôle à la bible des catholiques et feront beaucoup moina pour l'œuvre schismalique d'Henri VIII, à laquelle ils sont destinés, que pour la cause catholique et romaine de l'Eglise qu'ils veulent combattre? .Le Cafre, qui lit la Bible sans la comprendre , trouvera peut-être un jour un missionnaire catholique pour la lui expliquer. - Le schisme peut donc encore servir à l'œuvre de Dieu.
Ces réflexions, de nature peut-être à produire sur le lecteur un effet contraire, me tinrent longtemps éveillé. Ce ne fut qu'après une longue attente qu'un peu de sommeil vint mettre fin à toutes ces pensées et réparer mes forces. Ce repos fut suivi d'un dîner magnifique, qui me remit en mémoire le jour, déjà raconté, où j'avais eu l'honneur de déjeuner au Vieux-^rail. Après le repas, le pacha vint me voir et m'avertir qu'il mettait à ma disposition tout ce qu'il possédait: ce brave gouverneur avait enfin cédé à ma prière et compris que j'avais quitté la France dans une tout autre pensée que celle 4e hii faire une longue visite. Il me donna le conseil d'aller coucher dans un village , à trois lieues de : là j chez quelques-uns de ses amis, à qui il expé(Ha immédiatement un de ses nègres à cheval , pour le» prévenir de
mon arrivée. Par ce moyen je gagnai vinglrquatra. heures, attendu que la journée du lendemain me. .^uSisjait , .sans trop de fatigue, pour arriver à Jérusalem, ' ,: ; >
A cinq heures du soir, je quittai donc Naplpusp). .escorté par le gouverneur et avec le& • mênaes , honneurs qu'à mon arrivée. Tout ce monde m'accompagnajusqu^à une fort belle fontaine^ entourée d'une magnifique végétation et à dix minutes environ de la villes Là se 'trouvent des oliviers aussi remarquables que les pins beai^xetl^s plus antiques que j'aie vus dans la Galbée e^ dans la Judée.
Nous arrivâmes bientôt au tombeau de Joseph , qui voulut que ses os fussent rapportés près de la cendre (îe ses pères. Les grandeurs du trône de l'Egypte n'avaiejpt pu effacer l'image de ces vallons, les souvenirs toujours aim& desa première enfance. Si le monument qu'on appelle le tombeau* de Joseph et que les Turcs outre- . couvert d'une petite. coupole, ne se recommande pas par la magnificence , en revanche il rappelle un des récits les plus touchants de la Bible, qui a eu le privilège de nous apporter à tous une des plus douces et des plus saintes émoticms de l'enfance; il fait revivre un des plus grands souvenirs du peuple de Dieu ; et le 24e chapitre ■de Josué , qui nous montre les enfants d'Israël sortis de la servitude et obéissant aux ordres de leur puissa»t Patriarche , réveille , en face de ce pauvre abri ,. un^ de» sentimente les plus chers au cœur de l'homme et fait assister à un des plus grands événements de l'hnmanité.
Peu après, et non loin de là, on me montre^ le puits de la Samaritaine, creusé par Jacob , dans cette portion des champs de Sichem qu'il avait achetée des fils d'Hémor, à son retour de la Mésopotamie; plus tard je devais retrouver à Rome , dans le célèbre cloître de Saint-Jean de Latran, la margelle de ce même puits .' transportée en Italie à la suite des premières croisades. Aussi l'ouverture de ce puits est-elle à fleur de terre, et il faut en être bien rapproché pour l'apercevoir.
Il est en jpartie comblé y et des voyageurs s'y sont fait quelquefois descendre. On montre aussi quelques ruines : ce SiHit les restes d'une église qui jadis recouvrait ce puits, mais dont il n'existe plus rien.
Bientôt, comme nous lavions (M*évu, la nuit, mais une nuit noire, nous enveloppe de toutes parts; je jette un regard d'adieu au fameux Garizim, que je ne puis visiter, et dont les ruines ont été décrites avec conscience et avec luxe par le savant M. de Saulcy. Force m'est donc de rentrer en moi-même et de laisser à mon cheval le soin d'éviter les affreux casse-cou dont notre route est parsemée. Tantôt au fond des ravins, tantôt sur le flanc des coteaux^ je ne puis me persuader que nous suiv(ms un chemin, et il nous faut une grande confiance dans les
f^ns que le pacha nous a donnés pour nous conduire, n les suivant, je repasse en ma mémoire ce gueula Genèse raconte, dans ses derniers chapitres, de Thistou^e de Jacob et de tous les événements accomplis en ces Ueux ; ce que Tévangéliste saint Jean nous a laissé de ladmlirable instruction du Christ à la pauvre femme de Samarie; ce que le livre des Evangiles nous raconte dea voyages de Jésus allant de Nazareth à Jérusalem, en passant par la Samarie. Mais, conmie je Fai déjà dit une fois , tous ces ennuis me rappellent une idée q\â me revient toujours, c'est le souvenir de ce long voyagô dans les montagnes de Juda, de cette longue fatigue appelée la Visitation de la sainte Viei^; j'éprouve, & suivre ses traces bénies, une joie qui me fait oublier tout^ lassitude et toute préoccupation.