‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 4 sur 79 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Pleine mer. — BoBifacio. — Première frayeur. — Marche snspeodae. — Le Lavezzi et la Sémillante, — Charybde et Scylla, — Opposition des deux écueils. — Messine; sa position, ses rues, ses églises, ses promenades. — Voidium et le choléra, — Le golfe Adriatique et le cap Matapan. — Le ciel de la Grèce. — Le cap St-Ange et son ermite. — Hydra. -^ Le Pirée. — Les Anglais protecteurs. — Rivage désolé. — Faut-il aller en Grèce ? — Gomment il arrive qu'à certains cœurs bien nés la Grèce est plus chère que Ja patrie. — Hommages au souvenir de M. Thouvenel. — Les dragons de Tamiral. — Ge qui manque aux Grecs. — Les ruines du cap Colone. — Minerve et la vraie sagesse.

. Le 2 septembre, au lever du jour, nous étions en pleine mer. C'était la première fois que" je me sentais ainsi enveloppé par l'espace et anéanti en quelque sorte par cette image de l'infini. Le point qui nous soutenait sur les flots semblait à peine visible dans cette immensité. Le ciel et l'eau, confondus dans le vaste cercle de l'horizon, sans autre reflet que l'azur du ciel et sans autre bruit que la marche du navire , faisaient sur mon âme une indéfinissable impression, parfois de grandeur, parfois de néant. On comprend les terreurs de l'âme en face de cette émouvante réalité. C'est alors , dit le Prophète, que le marin, en face de l'abîme, saisit la merveilleuse puissance des œuvres de Dieu. J'éprouvai là ce charme irrésistible de l'infini, qui déjà une fois dans ma vie s'était emparé de moi au sommet des Alpes où

n'arrive aucun bruit de la terre ; le silence a aussi son immensité. Mais, hélas! la réalité vous rappelle bien vite à une appréciation moins poétique de la vie. Sans parler des malades qui vous entourent et se hâtent de payer le tribut réclamé par les flots, bien des préoccupations s'emparent de vous au sujet des intérêts les plus chers; ces préoccupations et surtout l'inquiétude causée par les dangers de tout genre que pouvait courir un enfant dans une telle traversée ; des distractions de toute nature sur un élément aussi nouveau pour moi , étaient plus que suffisantes pour détourner mon attention de la contemplation de l'infini.

Le 3 septembre, nous étions en vue de la Corse et de Bonifacio, dont le port ne saurait être deviné même par ceux qui en approchent. La côte nous apparaissait aride et désolée, et des écueils commençaient à surgir depuis le phare du cap Pertusato jusqu'au milieu de notre route. Ce passage des bouches de Bonifacio, d'une ouverture de cinq milles marins, dont plus de 1^ moitié est condamnée par des écueils, ne laisse pas que -de faire une vive impression sur l'imagination des voyageurs novices. Le capitaine, qui tenait plus à m'instruire qu'à me rassurer, m'avertit en ce moment que les dangers les plus sérieux n'étaient pas ceux qui se montraient au-dessus de la surface de l'eau, mais bien ceux qui, tels que le Lavezzi, se cachaient à quelques pieds, seulement au-dessous de cette surface. Il parlait encore qu'un craquement extraordinaire se fit entendre dans les flancs du navire, et vint, exciter de plus belle mon imagination déjà suffisamment en éveil. C'était une épave, une poutre flottante, qui venait de s'engager dans la roue de bâbord et avait brisé trois pagaies ou aubes.d'un' seul coup; il nous fallut demeurer sur place jusqu'à CO' que les ouvriers les eussent remplacées. Ce travail suspendit notre marche environ deux heures. Pendant ce temps, quelques gens du bord s'amusaient à tirer les cormorans qui passaient sur nos têtes ou venaient m

reposer sur les roches à fleur d'eau. Nous avions sous les yeux en ce moment une colline qui attirait involontairement tous les regards; c'était l'île de Lavezzi, sur . le flanc de laquelle nous apparaissait un monumen<t blanchâtre qii'on distinguait de loin et qu'on nous dit être la chapelle. funèbre élevée en mémoire de l'horriWe catastrophe de la Sémillante. Tous les regards , toutes les pensées y toutes les conversations étaient occupés de ce souvenir lamentable, de cet instant solennel de la nuit du 45 au 16 février 4855, pendant laquelle la Sémillante^ emportée par le vent de la tempête, vint heurter l'écueil de Lavezzi et livrer d'un seul coup à la mort sept cent cinquante victimes pleines de force et de vie, sans qu'une seule survécût à ce désastre pour en révéler les angoisses et les douleurs. Comment ne pas donner ici un souvenir, une prière du fond de l'àme à ceux qui couraient chercher la mort sur les champs de bataille de la Crimée^ et que la mort, sans attendre sa proie, vint surprendre ici au sein des flots!

Le 4 septembre il ne faisait point jour encore que déjà nous approchions de l'autre détroit, jadis si redoutable/ de Gharybde et Scylla. La vapeur a singulièrement modifié, pour ne pas dire supprimé, les dangers de ce passage. L'entrée offre à peine un kilomètre de largeur, ne présentant du côté de l'Italie que les rocs in^ordables du Scylla, contre lesquels viennent se briser les flots , et cachant du côté de la Sicile des bas-fonds de sable non moins dangereux. Au milieu de ce détroit l'eaa a une telle profondeur que, quoique parvenue à trois cent soixante mètres, la sonde doit renoncer à la connaître. On comprend que les courants, les vents, l'obscurité devaient autrefois causer bien des sinistrés dans ce terrible passage, dont le nom est encore proverbial de nos jours. Les phares , les lumières de la côte^ la puissance de notre machine et surtout la vigilance de notre capitaine étaient des garanties ;plttS! que suffisantes pour échapper aux deux dan-

gers. Aussi, à l'heure môme où le jour commençait à poindre, nous faisions notre entrée dans le port de Messine, à l'instant où le son des cloches de la ville annonçait le réveil de ses habitants. C'était la première fois qu'il nous était donné de mettre pied à terre depuis notre départ de Mai^eille, et comme le Sindi allait consacrer une partie de sa journée à embarquer du charbon, je me mis avec joie en devoir de parcourir Messine et ses environs.

La ville, séparée par son port d'une presqu'île sur laquelle reposent le phare, le lazaret et la citadelle, s'étend le long des quais et se développe en amphithéâtre sur une gracieuse colline encadrée dans d'autres monticules plus élevés encore. Les rues sont pavées de dalles fort belles d'une très-grande largeur, et entretenues avec propreté; les maisons ont pour la plupart l'apparence de l'aisance, du luxe et de la propreté; des jardins, dont les orangers sont surtout la plus luxuriante verdure, entourent un grand nombre de ces demeures, et Tensemble de la ville est à la fois pittoresque et séduisant. J'assistai dans la cathédrale, ainsi qu'à V Annun^ata et dans d'autres églises, à la prière du matin qui se faisait à haute voix et en commun, pendant qu'un prêtre à l'autel offrait pour tous l'auguste victime. Il y avait dans la prière de ces hommes agenouillés quelque chose qui respirait une grande foi et une grande naïveté.

J'eus la douce consolation de célébrer les saints mystères dans l'église des Théatins où le supérieur voulut bien m'accueillir ; la messe fut servie par le docteur lui-même de noire équipage, qui, connaissant à nierveille le pays, me dirigea dans mes courses en ville et hors de la ville. De la promenade des Pères Franciscains, ainsi nommée parce que ces religieux en ont doté la ville, le regard s'étend sur Messine et seS" environs; on jouit là d'un coup-d'œil ravissant. . Je remarquai surtout les deux églises de San Gregorio et d^ VAnnunziata, où se révèle le génie simple et à la foip

ffrandiose et chrétien des peuples de l'Italie , génie qui aissé si loin derrière lui notre mesquine intelligence de l'architecture et de la peinture chrétiennes. Avant dix heures du matin, la chaleur du jour était déjà devenue intolérable, même pour des promeneurs plus siciliens que nous; aussi nous fît-elle trouver délicieux un petit édifice ou restaurant voûté, bâti en marbre blanc, parfaitement frais et "aéré, où l'on nous servit des granités ou glaces plus délicieuses encore. Je vis là, au milieu d'une place publique,^un palmier d'une fort belle venue; c'était le premier qui s'offrait à mes regards. Hélas! les plus belles contrées ne sont point à l'abri du mal: au milieu de ces beaux jardins, ornés d'une si puissante verdure , je constatai le passage du fameux oïdium qui ravageait 'à la même heure les vignes de la France ; ici il frappait les orangers. Mon passage à Messine, quoique bien ristjpide, me laissa un souvenir d'autant plus cher que, à mon retour, parle seul fait que j'avais débarqué à Malte, où pourtant il n'y avait ni peste ni maladie, on ne tne permit d'y descendre qu'à la condition, que je m'empressai de refuser bien entendu,' d'y faire urte (Quarantaine de quatorze jours. La frayeur de ces bons habitants me parut excessive; mais je la trouvai plus excusable lorsque j'appris que, pendant la guerre de Crimée , un choléra pestilentiel , apporté par nos vaisseaux, y avait fait vingt-sept mille victimes en treize mois. La terreur des Siciliens *était telle qu'ils refusèrent pendant longtemps de manger même du poisson de mer, parce qn'on avait jeté dans les eaux une grande partie de ces cadavres.

'- Le 5 septembre nous étions en face de la mer Adriatique, bercés par un tangage des plus désagréables, ^i me servit de première leçon dans mon métier si nouveau de marin. Cette petite contrariété, qui n'avait

EoUr distraction que le ciel et l'eau, dura deux jours, .e 6, à minuit . nous doublâmes de très-près le cap Matdpan. Enveloppé dans mon manteau, sous le ciel

étoile de la Grèce, je m'étais endormi sur le pont, avec la promesse solennelle du capitaine qui s'était engagé à me réveiller pour saluer avec moi cette terre si souvent chantée dans mes anciens beaux jours de grec et de latin, et que j'allais aborder pour la première fois. A deux heures et demi, nous doublions le cap St-Ange. Le jour était déjà suffisant pour nous faire remarquer l'absence de toute lumière et de l'ermite qui ne vint point nous bénir. Une barque avec un flambeau péchait à la côte, au fond d'une crique ; peut-être était-ce Fermite lui-même qui , ne nous attendant point à cette heure, songeait à sa provision du jour. A sept heures nous franchissons le golfe de Nauplie et nous passons devant l'île d'Hydra. A onze heures enfin, nous sommes dans les eaux d'Egine, de Mégare, d'Eleusis et de Salamine, et nos regards, attirés par les monts Hymète, Pentélique,- commencent à distinguer Athènes, le palais de son roi et l'acropole qui domine Ja ville. Des bricks nombreux nous entourent, et à midi nous faisons notre entrée dans le Pirée.

Les premiers Grecs qui s'offrent à mes regards, ce sont les habits rouges des Anglais, qui n'ont pu se décider encore à quitter ce pays, et qui ont pris le soin de se donner quelque chose à garder, même sur le continent. Ici du moins je les trouve encore en com-

()agnie de quelques marins français, tandis que dans e Bosphore je les trouverai demeurés seuls des trois nations coalisées pour venir au secours de la Turquie. Les Grecs se demandent avec une certaine inquiétude s'ils vont avoir l'avantage d'être protégés comme les Ioniens. A quoi tient-il donc que ce peuple se sépare si difficilement de ceux qu'il a une fois protégés? Nous pourrons en donner plusieurs raisons dans la suite de ce récit.

Je ne saurais dire quelle impression de tristesse m*ont laissée dans l'àme la vue et le souvenir de ces côtes, de ^es rivages nus, désoles. En entrant dans le port, on

remarqua, sur la gauche, une pente doucement inclinée vers, le rivage et qui serait complètement nue sans quelques rares avortons de broussailles çà et là disséminés. Au milieu de ce désert grisâtre apparaissent une trentaine de baraques rouges, fort étroites et dans lesquelles un, homme ne semble pas pouvoir se tenir debout. Ce sont les logements de la quarantaine. Le sol étant incUné^ perpendiculairement au soleil, la cuisson doit y être atroce^ et les malheureux qu'on y enferme n'en doivent ga^re, sortir que pour le tombeau, qui doit leur sembler préÎFérable à cette étuve suffocante. A ce premier aspect, ce pays. n'a rien de séduisant, et on comprend qu'un voyageur français* ait pu dire avec tant d'étonnement à quelques-uns de nos' compatriotes qu'il rencontrait sur le chemin de la Grèce: Eh quoi! messieurs, votts allez en Grèce, et vous ri y êtes pas obligés? Assurément si les vallées du Céphyse et les coteaux de l'Hymète ont quelque ressemblance avec ce que je vois, il a fallu à tous ces poètes Grecs^ dont on nous a tant bercés, une verve robuste pour si bien chanter un tel pays , et à tous ces guerriers un patriotisme au moins égal pour tant aimer une telle patrie.

Je veus pourtant bien croire au charme que certains voyageurs prêtent à ce beau climat, et j'ai regret de ne pas disposer de quelques jours pour parcourir à l'aise ce$ plaines et ces montagnes dont mon enfance connaissait l'histoire avant de connaître celle de ma patrie, et de ne pouvoir juger aussi par moi-même de ces contrées si riches en souvenirs d'histoire , de beaux-arts et de poésie. Mais j'ai à peine quelques heures à donner au Pirée et aux alentours, et W^^ Thouvenel n'a ni le temps ni le désir d'aller voir cette capitale de la Grèce, où elle a échangé une douce jeunesse, passée au sein de la meilleure des familles, contre les ennuis et les imprévus d une Cfffrièrct toujours en butte aux orages de la diplomatie. A peiae sommes-nous entrés dans le port, qu'il nous Çaut d'ailleurs accepter les hommages de tous les diplo-

mates avertis de la présence de la gracieuse compagne de M. Thouvenel, dont la mémoire est grande en ce

f)ays, ainsi aue ceux de tous les marins que le poids des auriers de la Grimée a retardés dans ces parages. Ce fut donc une nécessité pour moi de renoncer à visiter sur place les indignes successeurs de Miltiade et de Périclès, et de me contenter d'avoir vu du rivage les nouveaux monuments d'Athènes et les restes immortels de l'Acropole. La proposition amicale que me fit l'amiral Bouët-Villaumez, de me faire escorter par une douzaine de dragons français depuis le Pirée jusqu'à Athènes, n'était pas de nature à me rendre cette promenade bien agréable, puisqu'il fallait bien m'avouer qu'il n'était pas prudent de braver les^ voleurs et d'oser franchir seul, entre la capitale et son port, la distance d'une lieue.

Pauvre peuple ! que sont devenus les exemples de vertus et de désmtéressement de tes ancêtres? Aujourd'hui le mensonge et le vol t'ont fait une réputation scandaleuse chez tous les peuples chrétiens , et il n'est pas rare de voir ceux-là même qui devraient chez toi maintenir l'ordre et la justice confondre leurs espérances et leurs profits avec ceux des voleurs. Ma plume se refuse à répéter ce que Ton me raconte de quelques-uns de tes sénateurs.

Soyons justes , pourtant : il est impossible de ne pas porter quelque intérêt à un peuple dont on nous a tant parlé dans notre enfance. 11 n'est pas entièrement insensible à toute idée du bien. Le souvenir respectueux qu'il a gardé de la justice et de la fermeté de M. Thouvenel, fait voir que le sentiment de l'honneur n'est pas éteint chez lui, et que, s'il avait un jour le bonheur d'être chrétien , il pourrait encore reprendre une place honorable parmi les nations civilisées. D'autre part, en foulant aux pieds un sol jadis si fécond et des ruines aussi éloquentes, on ne peut se refuser à reconnaître les traces d'un grand peuple. A la vue de tant de beautés endormies dans la poussière de ces ruines , on se sent

épris pour une nation qui a si bien senti et si bien ex-

f)rimé les mystères de Fart, tel qu'il pouvait être chez es peuples païens. Aussi, de nos jours encore, les partisans , plus nombreux qu'on ne pense , de l'idolâtrie, sont-ils en même temps les admirateurs les plus enthousiastes du çénie païen de la Grèce. Une admiration moins stérile, qm enverrait chez ce peuple quelques pauvres missionnaires, ou qui, tout simplement, les y ferait tolérer, serait d'une bien plus grande utUité pour lui, et alors peut-être nous serait-il donné de voir surgir, sous ce beau ciel de la Grèce, qui n'a pas son pareil dans le monde pour l'éclat et la limpidité , d'autres merveilles plus grandes que celles qui sont mortes dans ces ruines. A six heures du soir, nous doublons le cap Colone après avoir fait nos adieux au Pirée par le temps le plus admirable. Notre gracieux capitaine a fait installer la table et le dîner sur le pont , et nous passons tellement

Eres du rivage que nous pourrions en interpeller les haitants, s'il nous était donné d'en apercevoir un seul. Sur le rocher qui domine la pointe du cap s'élèvent les ruines d'un ancien temple de Minerve, dont les colonnes debout se .dressent toutes nues sur un ciel décoré par les derniers rayons du jour. Rien ne peut donner une idée de la douceur et de la Umpidité de l'atmosphère qui nous inonde à cet instant solennel qui précède la

{)lus belle des nuits et se reflète , comme sur un beau ac, dans le calme des flots. Les feux du soleil couchant, passant à travers les colonnes et les ruines du temple, tiennent en suspens et notre imagination et nos regards. Cette scène me laissa de vives impressions et rarement

i'e trouvai la nature aussi belle dans ses magnificences. ■Pourquoi ce nom de Minerve vient-il me parler, à cette heure si douce, de la folle et prétendue sagesse de l'homme? Voilà ce qui reste de cette divinité, sortie tout armée du cerveau de Jupiter, chantée par les poètes, préconisée, jadis et aujourd'hui, par tant de philosophes. La vraie sagesse de Dieu au contraire, celle qu'ont

chantée les Prophètes, celle que le Fils de Dieu a apportée sur la terre, s'est bâti parmi nous une demeure qui sera éternelle comme son origine, et qui repose sur les vrais moyens de sanctification que Dieu a donnés au monde. Sapientia œdificavil sibi domum. Excidit columnas septem. Celte sagesse, les hommes ne la feront point périr; elle vit de toute éternité, et çUe repose sur la parole de Dieu. Le ciel et la terre passeront, a dit le seul et véritable Maître, mais mes paroles ne passeront point.

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