CHAPITRE III
Vue de l'Archipel. — Cyclades et Sporades. — Pirales. — ' Fables de la mythologie, — MeryeUles plus récentes. — lies sortant des eaux. — Ténédos. — Le cap Baba. — Les champs de la Troade. — Les tombeaux d'Achille et d'Ajax. — La flotte des Grecs et la flotte de Bésica. — Les collines de lénichéri. — L'eau du Simoïs. — Rencontre. — L'entrée des Dardanelles. — Château d'Europe et château d'Asie. — Importance de ce passage. — Sestos et Abydos. — Troupe de dauphins. — Sillage de feu. — Gallipoli.
La nuit vient clore ce magnifique spectacle et m'inviter à remercier Dieu de ses bienfaits. Le 7, au matin, la mer est calme et le jour est radieux. On ne fait pas un pas dans cet Archipel qu'on ne voie surgir autour de soi quelque île plus ou moins étendue , plus ou moins élevée, et de forme toujours plus ou moins bizarre. Cette agglomération des Cyclades et des Sporades, à travers lesquelles il m'a été donné de faire de si délicieuses promenades tant sur le Sindi que sur le Jourdain, fait de cet Archipel le lieu du monde le plus curieux à parcourir, et les flots de la mer brisés contre tant d'obstacles y dorment souvent Gomme la surface d'un lac tranquille. On dirait la Suisse avec sa chaîne des Alpes enfermée au sein des eaux et n'ayant sauvé de ce déluge que la cîme de ses montagnes. Aussi on comprend combien une telle conformation est favorable aux pirates qui trouvent dans ces déserts autant d'asiles qu'il y a de rochers, et on
n'épai^e guère au voyageur les récits de ce genre. J'aurai bientôt à raconter quelques-uns de ces exploits et à mettre en regard les jugements de nos marins modernes avec ceux de l'historien Thucydide. Jadis l'imagination des poètes avait peuplé ces eaux de merveilles : de Chvpre à Cythère , de Crète à Lemnos , les divinités de rOÎympe y avaient eu de célèbres aventures; les îles surgissaient au caprice des dieux ou s'y promenaient comme un bouquet de verdure entraîné par les vents; l'écume elle-même des flots enfantait les nymphes les
|)lus chères aux hommes et aux immortels. De nos jours 'imagination est moins riche en folies ; mais cette mer a gardé le privilège des merveilles. N'a-t-on pas vu tout récemment encore surgir du sein de ces eaux fécondes une terre nouvelle et inconnue, excitant, comme mie divinité de l'enfer, l'ambition et les convoitises de deux peuples ennemis, empressés d'y poser chacun le signe de ]^ur prise de possession, puis s'affaissant tout à coup avec l'étendard qu'on y avait planté? Image trop vraie de la vanité de ces possessions. Les cartes marines de nos jours indiquent encore, à quelques milles à l'est de Malte , une roche sous-marine fort redoutée jusqu'ici et qui n'a été désignée pourtant que par un seul capitaine qui a pu la sentir et la reconnaître. Les incrédules ne manquent pas d'accuser l'imagination du capitaine; mais on voit qu'il y a dans ces parages capricieux des raisons pour mettre d'accord ceux qui ont vu et ceux qui n'ont rien vu. Pline, Strabon et Justin consignent dans leurs écrits des faits plus extraordinaires encore que ceux-ci, tels que la formation des îles de Santorin et de Therasia dont ils indiquent la date précise, 237 ans avant Jésus-Christ. Je sais aussi que la nuit même où j'abordai en Phénicie, un tremblement de terre, que je ressentis à peine sur l'eau, coupa en deux cette même île de Santorin et causa d'autres ravages. On dit que Néa- Kaméni, une des îles satellites de Santorin, naquit dans ces ondes au commencement du dix-huitième ^ècle.
Tan 1707. Ces créations ou ces soulèvements ne s'opèrent pas toujours subitement, mais quelquefois avec une lenteur qui peut les rendre insensibles.
Tout à coup nous pouvons nous écrier comme les célèbres voyageurs chantés par le poète latin : Est in conspectu Tenedos! Voilà devant nous l'île de Ténédos! Mais dans ces feux de l'Orient quelque chose de plus imposant que cette île domine nos regards : c'est le cap Baba, le plus occidental et le plus élevé de tous les promontoires de cette côte de l'Asie.. Malgré moi je me sens battre le cœur en voyant pour la première fois cettç terre de l'Orient, si nouvelle pour moi et sur laquelle je retrouverai en Palestme les souvenirs des Prophètes et les traces adorées de mon Dieu. Pour le moment ces pieux désirs ne sont encore qu'une espérance, et ce que le cap nous révèle de plus rapproché, sur notre gauchç et près du rivage, ce sont les campagnes de la Troade, campos ubi Troja fuit. C'est là que nous devons rencontrer M, Thouvenel, qui nous a donné rendez-vous dans ces lieux célèbres et qui a dû visiter les ruines de Troie , en attendant notre passage dans les eaux de Bésica.
Déjà nous commençons à distinguer sur le rivage des éminences de terrain qui nous révèlent les tombeaux d'Achille et d'Ajax et nous rappellent les illustres combats dont Homère a fait les frais les plus considérables. En voyant le peu d'élévation de l'He de Ténédos , je ae pouvais m'empêcher de dire que la flotte des Grecs, cachée derrière le sable de ses rivages, devait être bien peu de choses pour avoir si facilement échappé aux regards des Troyens, et cela au moment où ils se déci-r daîent, après dix ans de combats, à renverser eux-mêmes leurs murailles devant le plus grossier des stratagèmes. Il est difficile de penser qu'un sol , qui ne paraît être qu'un banc de sable , ait pu s'affaisser d'une quantité assez considérjible pour masquer des vaisseaux de quelque importance. Assurément la flotte française et anglaise ,
attendant à Bésica Tordre d'entrer dans la mer Noire , devait présenter, il y a trois ans, un tout autre spectacle.
Cette plaine de la Troade est terminée au nord par les collines de lénichéri, couvertes, comme les buttes de Montmartre, de moulins à vent qui contrastent étrangement avec Taspect de ces terres nues et abandonnées, aussi bien qu'avec la poésie de leurs souvenirs. C'est là sans doute un résultat des nécessités de la guerre d'Orient, de la présence des flottes , du campement des troupes européennes sur les ruines d'Ilion. l^rès de celles-ci, le Simois aux bords escarpés et dangereux, et le Scamandre au cours lent et paisible, confondent leurs eaux et viennent les verser dans la mer. Grâce à une délicate attention de M. Thouvenel, j'aurai l'honneur de boire de Teau du Simoïs à mon repas du soir, dans les Dardanelles, et je me consolerai ainsi de n'avoir point parcouru ses rivages. Nous passons d'ailleurs tellement près de la plage que nous distinguons sans peine an nordouest de la rade le tertre qui porte le nom de T&mheam d'Achille y et à trois cents pas de là, un peu plus loin du rivage, celui de son ami Patrocle. A deux mille mètres de ceux-ci, à l'autre extrémité de la rade, on aperçoit celui d'Ajax, fils de Télamon. Voilà tout ce que je pourrai rapporter et dire des champs de Pergame.
Enfin, à midi, tous les regards, sans cesse portés vers l'entrée des Dardanelles, aperçoivent et signalent VAjaccio portant à son grand mât le pavillon amiral, en l'honneur du noble ambassadeur de la France. La joie règne sur le pont du Simiy comme si tous assistaient à une fête de famille, et, au moment où une embarcation de YAjaccio amène Son Exe. M. Thouvenel au pied de l'échelle du Sinai , tous se découvrent devant le digne représentant de la France en Orient. Je remets entre les mains de cet honorable et excellent ami sa précieuse famille, et désormais, jusqu'à mon retour en France, je ne suis plus qu'un simple touriste ou pèlerin. Il est décidé que nous restons sur le Sinài jusqu'à Gallipoli où auront lieu le mouillage et le transbordement.
En face du village de Dardanelle, posé sur la côte d'Asie, l'entrée du détroit se resserre, et de nombreuses épaves , à moitié enfouies dans le sable , attestent que ce passage n'est point toujours sans danger. Les verges dont l'Hellespont fut frappé, par l'ordre de l'orgueilleux et ridicule Xérxès, n'ont point changé ses habitudes hostiles. Il est demeuré insensible à oette honte, ainsi qu'aux magnifiques présents de la coupe d'or et de la riche épée jetés dans ses flots , et tout disposé aujourd'hui, aussi bien qu'alors, à détruire les ponts dont on voudrait le couvrir ou l'enchaîner. Deux châteaux ou citadelles , appelés l'un Château d'Europe , l'autre Château d'Asie , défendent , contre les pavillons ennemis, l'entrée du détroit, qui n'a guère qu'un kilomètï^e de largeur.
Ce heu à jamais célèbre aura toujours , quel que soit son maître , une place importante dans l'histoire de la prépondérance des nations. C'est, de nos jours comme jadis aux temps des Grecs et des croisades, le passage naturel des peuples et des armées de l'un et de l'autre continent, en même temps qu'il est la clef des riches contrées de la mer Noire, des cours d'eau qui y apportent leur tribut , des heureux rivages du Bosphore , de la Corne-d'Or et de toutes 'ces collines délicieuses qui sont sans rivales dans le monde.
Le rapprochement des deux rives est tel que de hardis baigneurs ont tenu à constater par leur expérience et par leurs propres forces là possibilité de l'aventure si connue de Léandre, qui, s'élançant toutes les nuits dans les flots, partait d'Abydos, sur la cote d'Asie, et, guidé par le phare que Héro allumait a Sestos, sur la côte d'Europe, nageait vers la tour où l'attendait la prêtresse de Vénus, dont l'amour devait lui procurer une fin si tragique. Ce qu'il y a de plus certain que cette histoire , c'est que notre navire est entouré de nageurs qui ne le cèdent à personne. Une troupe de soufiïeurs ou de dauphins, au dos argenté et reflétant comme une
glace les feux du soleil , s'est donné, la mission de nous escorter jusqu'à notre station. Ils jouent à droite et à gauche près des ailes du navire, dans Tonde la plus agitée et la plus écumanle , et règlent leur vitesse sur la nôtre avec une telle précision qu'ils semblent demeurer toujours à la même place. Ce spectacle et ces jeux furent plusieurs fois une agréable distractiçn durant les ennuis de la traversée. La nuit elle-même a parfois des scènes admirables aussi dans leur genre. La phosphorescence des sillons, tracés dans l'eau par la marche du navire, me faisait souvent croire à une traînée de charbons ardents lancés du bord à la surface de la mer ; l'eau et le feu semblaient alors réunir leurs magnificences pour charmer les yeux de l'homme qui les a domptés.
Nous avançons entre ces deux rivages, pressés d'arriver à Gallipoli, où nous pûmes en effet opérer notre transbordement avant la fin du jour. C'est une petite ville placée sur la rive d'Europe et qui a repris quelque célébrité depuis la guerre d'Orient. .Elle renfermç environ quinze mille âmes. Elle est située en face de Lampsaque, qui rappelle sur la côte d'Asie le nom et les victoires d'Alexandre. Gallipoli était digne de recevoir une armée française, et les compatriotes des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette durent se rappeler en entrant que jadis des femmes aussi, des Catalanes, y avaient repoussé un assaut donné par les Génois. Guillaume de Tyr y envoya cent mille Allemands conduits par Frederick Barberousse. Voilà donc, depuis Xerxès et Alexandre jusqu'à nos joUrs, un lieu bien souvent illustré.
Aujourd'hui on n'y voit rien de remarquable qu'un quai de débarquement incapable de suffire à un commerce de quelque importance, et quelques établissements provisoires élevés à la hâte par les Français, dans l'intérêt du service militaire, tels que le casino des officiers français, devenu le couvent des sœurs de Saint- Vincent de Paul. Je trouvai là deux bons pères lazaristes
qui me firent les honneurs de leur pauvre chapelle , en me faisant présider les premières vêpres de la fête du lendemain , la Nativité de la sainte Vierge. Je m'occupai de remercier Dieu de l'heureux succès de inon voyage, et de visiter les principaux personnages français de la ville, pendant que Son Excellence, M. Thouvenel, recevait le jeune pacha de Gallipoli et les principales autorités turques, plus empressées autour de lui qu'ils ne l'eussent été près de leur véritable maître. Le soir, après le dîner qui eut lieu en famille dans le salon de YAJaccioj nous prîmes congé du capitaine de Sardi, qui allait immédiatement continuer sa route , et je me retirai dans mon nouvel appartement, bien décidé à profiter d'une nuit véritable que ne viendraient troubler ni machines , ni roulis , ni tangage. Afin d'entrer à Constantinople au milieu des splendeurs du jour, il avait été décidé que YAjaccio resterait sur place jusqu'à deux heures du matin.