CHAPITRE IV
Golfe de Nieonédie. — MnoBorres à bord. — Le Loeh et les bewes da matelot. — La ¥if;ie el \ù timoaier. — La première heure da jour ea Torqaie. — Héraclée et les îles des Princes. — La poiate da Yienx-Sérail. — Le château des Sept-Tonrs. — Les noiiTeaox gendarmes. — Premier ponorama da OMnde. — La Come-d'Or et ses deox promontoires. — Seotart et la côte d*Asie. — Les Trais croyants. — Tonr de Léandre. — Le Bospiuire. — Ses deax rÎTOs. — Le chiffre de Mahomet. — Terme dn TOj^^t, — Glorieux annÎTersaire. — Thérapia.
Le lundi 8 septembre , le soleil se levait radieux au fond du golfe de Nicomédie. La mer était calme, le temps admirable et la marche de YAjaccw , douce et gracieuse, semblait se ralentir pour nous laisser contempler à notre aise et les splendeurs de Thorizon oriental et les points les plus pittoresques du rivage européen. Une excursion dans ces parages , à partir de la presqu'île de Cyzique jusqu'au fond du golfe de Brousse, aurait eu aussi bien des attraits pour nous. On dit autant de merveilles de ce golfe de Nicomédie que du Bosphore lui-même ; mais les touristes ont aussi le devoir de gourmander et de modérer leurs désirs. D'ailleurs les merveilles qui nous attendent à la Corne-d'Or auraient bien le droit de s'offenser d'une préférence, quelle qu'elle fût, et il serait étrange de changer de projets en arrivant au terme de notre voyage; j'impose donc silence en maître impitoyable, et ce ne sera pas la dernière fois
tusqu'à mon retour en France, à des désirs qui ont pour labitude de n'être jamais satisfaits.
VAjaccio étant un petit bâtiment de guerre , les manœuvres de l'équipage ont déjà un caractère sérieux qui fait qu'elles sont loin d'être dépourvues d'intérêt à mes yeux. Les bateaux des messageries françaises, dont la discipline a aussi sa sévérité et dont les capitaines ont été en grande partie choisis dans la marine impériale, m'avaient déjà initié à cette discipline et révélé cette austérité de commandement et d'obéissance qui est la sauvegarde commune à bord d'un vaisseau. Bien des choses intéressent par elles-mêmes le voyageur qui n'est pas encore au courant des habitudes de la mer, et j'avoue qu'elles avaient toutes quelque attrait pour moi. Rien que la vitesse du navire , mesurée par un simple loch jeté à la mer, et qui devient dans l'onde mobile un point plus ou moins fixe, selon que les courants l'ont plus ou moins respecté; rien que la manière de compter les heures; tout cela concourt à rompre la monotonie d'une traversée que l'eau et le ciel ne peuvent modifier par euxmêmes.
Un nœud, ou mille marin de 1,860 mètres, sert de borne kilométrique sur ce chemin liquide; il en faut trois pour la lieue. Le Sinaï, excellent marcheur, en faisait environ dix ou onze par heure. Le matelot compte les heures d'une façon propre à désespérer tout passager tant soit peu novice, mais cependant d'une étonnante simplicité. Il n'y a pas d'horloge publique à bord. C'est le matelot de quart qui pique les heures. On est fort surpris par exemple de l'entendre tinter deux heures à la cloche suspendue à la passerelle du capitaine, au moment où le soleil de septembre va se coucher; mais tout s'explique lorsqu'on sait qu'il commence à compter ses heures au milieu du jour, comme sur le continent; qu'il n'en compte jamais plus de quatre; et que, après un laps de quatre heures écoulées , il recommence imperturbablemant une autre série de quatre heures,
composant ainsi de trois veilles les dou26 heures de jour, à partir de midi, et de trois autres veilles, également de quatre heures , les douze heures de nuit , à partir de minuit. Cette série de quatre heures convient au service de l'équipage , qui se partage en tiers et se trouve avoir ainsi, en temps ordinaire, deux veilles de repos durant le jour et de\ix autres pendant la nuit. Le timonier pique les heures, la vigie les répète, et, par ce moyen, l'équipage est assuré que les fonctions importantes de ces deux hommes, qui ne doivent point sommeiller, sont remplies. En Turquie la manière de compter les heures , sur le continent même, devient pour les étrangers un sérieux embarras, quoique le jour soit aussi divisé en deux fois douze heures. Parmi ces populations, la dernière heure du jour, ou la douzième de la seconde série, est l'heure où le soleil se couche , et par conséquent la première heure du jour est celle qui suit le coucher du soleil; mais comme le coucher de cet astre varie tous les jours, il s'ensuit que l'heure de douze heures ou de midi , la plus importante , n'est plj^s le passage du soleil au méridien, mais un point mobile qui varie comme le soleil chaque jour. Le calcul est fait par les muezzins qui annoncent l'heure de la prière du haut de leurs minarets. Pendant ce temps YAîaccio, quoique d'une marche bien inférieure à celle du Sindi, a dépassé Héraclée, Silivri, doublé lé cap San-Stefano, rapproché les îles des Princes, et en un instant nous allons doubler la pointe du Vieux-Sérail. Déjà nous apparaissent les antiques murailles qui faisaient battre le cœur de Villehardouin, le haut des minarets qui indiquent la place de Istamboul et de Scutari , le vieux château deâ Sept-Tours, la vieille enceinte , en même temps que revient le souvenir de leurs héroïques combats. De nombreux et rapides caïques commencent à sillonner la mer en tous sens, et, sur la plage à notre gauche, nous apercevons un campement formé par des tentes, et nous voyons manœuvrer des escadrons à la tournure européenne :
ce sont des compagnies de gendarmerie, institution nouvelle qui répond à un des plus anciens et à un des plus grands besoins de la Turquie , celui d'empêcher les vols , mais qui ne saurait atteindre , hélas I les voleurs les plus redoutables à cet empire.
Le panorama de Constantinople est posé de telle façon que, tant qu'on n'a pas double sur La gauche la pointe extrême du giacieux promontoire qu'on appelle la pointe du VieuX'Sérail, on n'en peut rien voir, et que, aussitôt
au'on a dépassé cette pointe et qu'on se trouve en face e la Corne-d'Or , il se présente tout entier , avec ses magnificences et sa splendeur. Au moment où ce tableau allait s'offiir dans son ensemble, M. Thouvenel, témoin de inon impatient désir, me dit: <t Eh bien! mon cher abbé, vous pouvez donner libre cours à votre imagina^tion, et elle se trouvera encore au-dessous de ce que vous allez voir. > C'était poser, à celle que saint François de Sales appelle la Folle du Logis, un défi bien téméraire; mais je suis obligé de convenir que, devant un tel panorama, voire même pour l'imagination la plus entreprch nanle, la nuance est délicate entre le possible et la réalité. La Corne-d'Or est un port unique, étendu, aux eaux profondes, admirable de sûreté, et ainsi nommée à cause de sa forme gracieuse qui rappelle la corne d'abondance des anciens ; ses eaux abritées de tous côtés par de belles collines qui les encadrent dans d'agréables contours, sont transparentes, tranquilles, s'avancent de plus d'une lieue dans les terres, et sont chargées de vaisseaux qui y apportent, sous tous les pavillons, les produits de tant de mers et de contrées qui y aJbou-: tissent. Le premier des deux promontoires qui en resserrent l'entrée et que l'on côtoie sur la gauche en entrant dans le Bosphore, est la pointe du Vieux-Séraili enveloppé dans les fossés et les murs de la vieille enceinte de Justinien, flanqué de tours et de créneaux^ recouvert de palais, de mosquées, de jardins, il descend par une pente douce et chargée de verdure jusque dans
les flots. Sur le versant nord ou rivage opposé, à une très-petite distance, s'élève la ville de Galata, dont les quais, entourés de barques et de navires, sont agités comme une fourmilière par un peuple de marchands décorés des costumes les plus excentriques des trois parties du monde. Une toui* gigantesque, appelée la Tour-de-Galata, la domine et semble surveiller, au nom du Prophète, ce commerce de toutes les nations. Péra, la ville européenne, se dresse en amphithéâtre au nord et au-dessus de Galata jusqu'à l'horizon, où domine son Vieux-Champ des morts. Au sommet du promontoire du Vieux-Sérail s'élève le dôme de Sainte-Sophie et la superbe mosquée d'Achmet, aux cinq minarets, la rivale de la grande moquée de la Mecque. C'est là que repose Istamboul, la grande ville de l'Islam (Islam-Boul ou iffïncfimmkis) dans laquelle se retirent les vrais enfants du Prophète, les fidèles sectateurs du Coran, l'aristocratie de la caste musulmane;- celle-ci est véritablement la seule ville, l'unique capitale où les Turcs seuls ont le droit de résider, repoussant dans Péra et Galata tout ce qui n'appartient pas à la religion du Prophète. Audessous d'elle s'abrite le faubourg du Fanar, le sanctuaire ou foyer fanatique du schisme grec. Le fond de ia rade, vaste amphithéâtre peuplé jusqu'au sommet, relie ces deux panoramas des rives de la Corne-d'Or en un seul tout qui se nomme Constantinople, et qui confond l'imagination du spectateur ébloui par tant de merveilles. Sur la rive droite du port s'étend l'arsenal militaire de Tophana, et le nouveau palais, Dolma- Batchi, résidence inachevée du sultan Abdul-Medjid.
A un kilomètre du vieux sérail vient descendre et reposer dans ces mêmes eaux la côte d'Asie, présentant sur un riant amphithéâtre, en face de la Corne-d'Or, la ville tout orientale de Scutari. Iskuder ou Scuiari, surnommée aussi Chrysopoliss, la ville d'or, rame de f Olympe, est pour les Turcs la ville du salut. Tandis que Stamboul, étourdie par le mouvement européen de
Péra et de Galata, se laisse profaner par le contact des infidèles, s'aventure 'dans des réformes que répudient les vrais sectateurs du Coran, Scutari, séparée par le Bosphore, se maintient dans le pur Islam et gronde comme un murmure ou plutôt comme une menace aux oreilles de sa souveraine/ jusqu'à ce que son fanatisme éclate un jour comme une tempête que le noir nuage ne peut plus contenir. C'est là que se réfugient, attendant avec confiance le secours qui leur viendra de l'Orient, les exaltés, les fanatiques, les exilés, les mécontents. Au pied de leurs cyprès ou sur leurs terrasses, en face de ce coup-d'œil que je viens de décrire et que rien ne saurait égaler sur la terre, ils pleurent les infidélités, les malheurs de Stamboul, et appellent de leurs vœux la puissante intervention de leur Prophète. t
Quand le regard, saisi et épuisé par les magnificences <le ce tableau imprévu, pittoresque, ravissant, tombe et s'abaisse sur les flots, il se repose sur un îlot, égaler ment éloigné des deux rives et supportant une tour qu'on appelle la Tour de Léandre. Ce nom n'a rien de commun avec l'infortuné jeune homme d'Abydos , dont dont j'ai déjà parlé; c'est un souvenir digne de l'Orient^ qui rappelle les merveilles des Mille et une Nuits ^ et dont je n'ai point à m'occuper , mais qui se trouve bien à sa place près de cette portion des jardins du vieu;X Sérail-, où on montre à tous les curieux l'effrayante impasse dans laquelle les sultans offensés livraient jadis aux flots, dans l'ombre et dans le silence dé la nuit, les malheureuses victimes de leurs harems impurs. . . v
Le Bosphore est un gigantesque canal formé par la nature et qui sépare, dans le lieu même où elles tendent à se rapprocher et à se confondre, ces deux grandes portions du monde, l'Orient et l'Occident. Creusé par les courants à une moyenne de plus de cent mètres de profondeur, il sert de passage et de courant continuel aux eaux de la mer Koire et des aflïuents du nord^ celles^ ci en effet sont presque toujours entraînées par les loife d«
l'évaporation , malgré les compensations d^équilibre du bassin intermédiaire de l'ancienne Propontide, vers les contrées méridionales de la Méditerranée, sous les feux ardents du soIeiL Une double ceinture de collines gracieuses, dont le flanc descend, par des pentes variées, jusque dans les flots, resserre lès eaux de ce canal et, par ce bassin séduisant que nulle tempête ne saurait troubler, rapproche l'Europe et l'Asie , comme deux^ sœurs trop longtemps séparées. Nul chemin ne se montre sur le flanc ou sur le pied de ces collines dont les jardins et les habitations se mirent dans les eaux avec lesquelles elles, sont confondues. Rien n'est plus pittoresque que le luxe de ces maisons orientales, véritables mosaïques de dessins et de couleurs, qui se tiennent comme suspendues à ces tranquilles rivages. Un courant d'air, allant sans cesse d'une mer à l'autre mer, selon les caprices de ces deux températures toujours inégales, attiédit ou rafraîchit les ombrages impénétrables des pins en ombrelles, des cyprès élancés, des platanes luxuriants de verdure qui recouvrent ces coteaux. Les m^i^^^ iembarcations élégantes et bizarres, qui glissent à la surface de Fonde sous la pression de plusieurs paires de rames et ne le cèdent en vitesse qu'au vol des oiseaux, sillonnent dans tous les sens le seul chemin connu dans ces heureux parages. Sur les deux rives se pressent sans interruption les palais , les jardins , les mosquées , les villages, les habitations les plus élégantes. Parmi toutes ces demeures, celles-là même qui tombent en ruines ou qui paraissent inhabitées, ont encore un cachet original de distinction qui leur donne une place utile dans ce tai^au. Nul fleuve au monde ne présente sur ses rives nn spectacle de cette nature et de cette grandeur, et ce ^eetacle se développe sans interruption , toujours nouveau, depuis la pointe du sérail jusqu'à l'entrée de la toicr Noire , sur une étendue de huit à neuf lieues. En avançant vers le nord entre ces deux rivages, qui tantôt se fuient et tantôt se rapprochent, on arrive bientôt à
la partie la plus étroite de ce canal, celle que Mahomet II fit fermer par une chaîne, pour enfermer dans Constantinople et ses environs les Grecs dont il allait bientôt se rendre maître. Aux deux extrémités de cette chaîne, le vainqueur fit construire sur le flanc des deux collines, en Europe et en Asie, deux châteaux ou citadelles d'une forme unique , et incomprise même par les personnes les plus versées dans l'art niilitaire. teurs murailles et leurs contours bizarres , au lieu de représenter des fortifications, des bastions, des redans ou de vieilles enceintes, figurent, en caractères arabes, la signature du vainqueur Mahomet II, ç[uî inonda ces contrées de plus de trois cent mille guerriers, et trouva le moyen de laire franchir à sa flotte audacieuse toutes ces collines, pour tomber, à l'improviste, dans les eaux de la Come-d'Or, derrière les retranchements des Grecs, ses ennemis. En voyai;it ces deux étranges forteresses , je me disais que
f)eu de courtisans ont trouvé le moyen d'éterniser aiÉssi ongtemps le servile hommage de leurs flatteries.
Le terme de notre voyage n'était pas précisénient Constantinople , dont le beau palais de l'ambassade française n'est habité que pendant l'hiver. Nous allions à Thérapia, où se trouve la campagne et le palais d*^fé de l'ambassadeur. Cette résidence, posée sur la rive européenne du Bosphore, est éloignée de quatre à cinq lieues de la capitale. Elle était jadis la demeure delà riche et célèbre famille Ipsilanti, ces derniefs rejetons des Comnènes. Pour punir un crime de haute trahison, selon les uns, pour un motif de cupidité moins avouable, selon les autres , tous les biens de cette famille furent confisqués; son chef, le dernier de cette race toujours favorable aux Grecs, fut décapité sur le quai, devaill la porte de sa demeure; son corps fut jeté dans les flots , et la clef de la maison portée au sultan , qui eîi fit don au maréchal Sébastiani. C'est depuis cette époque que ce palais appartient à la France. Nous y débarquâmes à trois heures de l'après-midi. Un quai
de trois mètres de largeur sépare -la maison du Bosphore. L'habitation est commode, aérée et spacieuse; le salon compte jusqu'à vingt-deux fenêtres. La chapelle est au rez-de-chaussée ; les bureaux de% l'ambassade, des secrétaires, des drogmans sont au premier étage. Les jardins, plantés d'ombrages séculaires et impénétrables, enferment une colline tout entière et aboutissent par des plate-formes et des promenades à tous les étages de la maison. Le plan inférieur comprend les potagers qui touchent au port où se tiennent les caïques et les embarcations de l'ambassade. Sur la plus haute terrasse flotte le drapeau de la France. Nous entrons dans ce palais, jour pour jour et heure pour heure, à Finstant solçnnel et anniversaire oti ce drapeau de la France fut planté et maintenu sur les remparts (le Malakoff par nos vaillants soldats, le 8 septembre 1855, à l'heure où le général Mac-Mahon écrivait sur un chiffon de papier, devenu une des plus belles pages de l'histoire, ce mot célèbre: « Je suis dans Malakoff et j'y resterai, > L'appartement qui m'est destiné est au-dessus de la chapelle, et mes fenêtres dominent le quai et le Bosphore. Chaque fois que le soleil levant parait à la côte d'Asie, il illumine de ses rayons toute ma demeure dont l'ameublement, sans aucun luxe, consiste en un lit, un divan et une table. Cette table paraît fort simple, mais ses destinées sont plus grandes: elle a servi, dit-on, à M. de Talleyrand , à l'époque des traités de 1815. Puisse la base de ces traités, hostiles à la France, s'en aller bientôt avec celle de ce meuble vénérable qui cloche déjà et a besoin d'un appui!
Aussitôt les logements distribués à chacun de nous, je descendis à la chapelle pour remercier Dieu de l'heureux succès de notre voyage, et, durant ce beau jour de* la, Nativité de Marie, choisie parmi toutes les femmes pwr donner au monde Jésus , le divin Sauveur des homioes, lui rendre grâces pour les miséricordes abondantes qu'il répand sur son Eglise et sur la France en
particulier, depuis l'heureux jour où fut solennellement publiée la vieille croyance au mystère de l'Immaculée Conception. Puisse toujours l'épée de la France, consacrée à l'œuvre de Dieu, mériter d'être bénie par le ciel et respectée chez toutes les nations!